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Zinédine Zidane, une icône française à l’épreuve des sciences sociales

À propos de : Stéphane Beaud, Zinédine Zidane
Elyamine Settoul
Zinedine Zidane
Stéphane Beaud, Zinedine Zidane, Paris, La Découverte, 2026.
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Texte intégral

Une trajectoire populaire et une consécration nationale

  • 1 Sayad Abdelmalek, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Points (...)

1L’ouvrage de Stéphane Beaud propose une relecture de la trajectoire sociale, familiale et sportive de Zinedine Zidane, devenu au fil des décennies l’une des figures les plus emblématiques du football français. Structuré en cinq chapitres suivant une progression chronologique, le livre revient sur différentes séquences biographiques de son existence, depuis l’histoire migratoire familiale jusqu’à la consécration sportive et médiatique. L’auteur revendique explicitement l’influence de la sociologie de Norbert Elias et notamment de son analyse consacrée à Mozart (p. 5), dans l’ambition de penser conjointement trajectoire individuelle et structures sociales. La rédaction est fluide et très accessible. Le travail repose toutefois essentiellement sur des matériaux de seconde main : biographies de journalistes sportifs, archives de presse écrite et audiovisuelle, entretiens médiatiques et documentaires consacrés au joueur. Ce choix documentaire confère à l’ouvrage une forte densité descriptive, mais limite parfois l’épaisseur empirique et la profondeur sociologique de certaines analyses. Le premier chapitre revient sur le parcours ante-migratoire du père de Zidane, originaire d’un village situé près de Béjaïa, en Petite Kabylie, parti pour la France au début des années 1950 alors qu’il était à peine majeur. Dans une perspective proche des travaux de Abdelmalek Sayad — consistant à considérer que l’immigré est d’abord un émigré — l’auteur insiste sur les conditions sociales extrêmement modestes de cette migration1. Il retrace l’inscription de la famille dans les espaces populaires de Marseille, au sein des grands ensembles HLM qui accueillaient alors une partie importante des familles issues de l’immigration maghrébine en particulier algérienne. Le second chapitre s’attache à retracer la formation footballistique de Zinedine Zidane en mettant en lumière, à la fois, des dispositions individuelles progressivement révélées au fil des nombreuses parties de football disputées au pied des HLM du quartier, mais également l’ensemble des cadres sociaux ayant favorisé l’éclosion puis l’optimisation de son potentiel sportif. Le football de rue auquel s’adonne intensivement le jeune Marseillais constitue un puissant espace de socialisation populaire masculine. Les matchs au pied des immeubles contribuent à façonner toute une série de dispositions : familiarisation avec la rudesse des interactions, aptitude à encaisser les coups et à imposer une présence physique, mais aussi capacité d’adaptation à des espaces de jeu étroits et bétonnés favorisant des formes spécifiques d’inventivité technique et d’improvisation. Beaud insiste notamment sur le rôle protecteur de la cellule familiale, décrite comme porteuse de normes éducatives fortes fondées sur la discrétion, le respect des aînés et une certaine discipline morale. L’auteur montre également comment cet investissement sportif précoce quasi exclusif s’est accompagné d’un désengagement vis-à-vis de l’institution scolaire. Les chapitres suivants retracent l’ascension sportive du joueur jusqu’au Real Madrid, avant d’aborder la fin de carrière marquée par le coup de tête de 2006 puis sa reconversion réussie comme entraîneur. Le dernier chapitre revient enfin sur les modalités de son appartenance binationale et sur une socialisation culturelle largement conforme aux normes dominantes, éloignée de toute affirmation identitaire ostentatoire. Le sociologue évoque notamment des goûts et des références culturelles largement partagés, qu’il s’agisse de la musique de variété ou de pratiques sociales ordinaires comme la consommation d’alcool. Ses prises de position publiques apparaissent elles aussi particulièrement prudentes et fédératrices, limitées à des condamnations générales du racisme ou des amalgames médiatiques visant les habitants des quartiers populaires. Le chapitre se clôt enfin sur un rapprochement progressif avec l’Algérie des origines, perceptible notamment à travers le choix de l’un de ses fils, lui aussi footballeur, de rejoindre la sélection nationale algérienne.

Les angles morts d’une enquête documentaire

2C’est d’ailleurs à partir de ces différents éléments que se dessinent également certaines des limites de l’ouvrage. Bien que celui-ci restitue avec précision plusieurs dimensions de la socialisation populaire et de la trajectoire migratoire familiale, certains enjeux sociologiques centraux demeurent en suspens. L’une de ses principales limites réside sans doute dans la faiblesse des matériaux de première main mobilisés par l’auteur. On peut certes comprendre la difficulté, pour un chercheur en sciences sociales, d’obtenir un accès direct à une star mondiale ; l’enquête aurait toutefois pu s’appuyer davantage sur des entretiens réalisés auprès d’acteurs issus de son environnement social marseillais. La rencontre avec d’anciens camarades de quartier, partenaires de football, éducateurs, voisins ou proches de la famille paraissait en effet envisageable. Un tel travail empirique aurait probablement permis de faire émerger des récits plus dissonants, des souvenirs moins lissés par la mémoire médiatique ainsi qu’à des aspects plus ordinaires, moins médiatisés, de la trajectoire de Zidane. Par ailleurs, alors même que l’auteur décrit avec précision les conditions sociales de formation du joueur et les mécanismes ayant favorisé son ascension sportive, il interroge finalement assez peu les ressorts profonds de sa consécration symbolique dans l’espace public français. Car cette adhésion quasi unanime ne relève pas uniquement de ses performances sportives ; elle s’inscrit également dans des mécanismes politiques, médiatiques et symboliques plus larges. L’ouvrage tend ainsi à présenter Zidane comme une figure presque évidente de l’« intégration réussie », sans véritablement analyser les conditions sociales et politiques qui rendent possible une telle reconnaissance. La forte discrétion politique, religieuse et identitaire du joueur apparaît pourtant comme un élément central de cette légitimation. Zidane s’est constamment tenu à distance des sujets les plus polarisants du débat public, qu’il s’agisse de l’islam, des discriminations ou encore du conflit israélo-palestinien, autant de thématiques particulièrement sensibles dans les espaces politiques et médiatiques français mais également fortement investies par une partie des populations issues de l’immigration postcoloniale. Cette forme de neutralité a largement contribué à faire de lui une figure fédératrice, susceptible d’être célébrée bien au-delà des clivages politiques et sociaux. Cette acceptabilité médiatique s’est également construite à travers certaines formes de mise en récit de ses origines. À cet égard, il est frappant de constater qu’au sommet de sa carrière, les médias le désignaient plus volontiers comme « kabyle » que comme « algérien ». Comme si cette mise en avant de son amazighité permettait symboliquement de rendre son altérité plus acceptable dans l’espace public, en mettant à distance une algérianité ou une arabité plus clivante au sein de l’opinion publique.

  • 2 Lorcin Patricia, Kabyles, Arabes, Français. Identités coloniales, Limoges, PULIM, 2005.

3Cette distinction n’est pas si anodine : elle fait écho à un imaginaire colonial qui a largement contribué à opposer et à hiérarchiser les catégories « kabyle » et « arabe », en attribuant aux premières des dispositions supposées plus favorables à l’assimilation française2. Une telle analyse souligne finalement l’absence d’une enquête attentive aux mécanismes sociaux, politiques, médiatiques et émotionnels par lesquels certaines figures atteignent une forte légitimité symbolique tandis que d’autres demeurent disqualifiées ou suspectes. Si la référence à Elias et à sa sociologie de Mozart est explicitement revendiquée dès les premières pages comme l’un des fils directeurs de l’ouvrage, celle-ci demeure finalement peu exploitée. Dans Mozart. Sociologie d’un génie, Elias ne se contente pas de retracer le parcours social d’un individu exceptionnel ou les dispositions ayant rendu possible l’émergence du « génie » musical. Il montre également comment la consécration — mais aussi les tensions et contradictions qui l’entourent — s’inscrivent dans des configurations sociales précises. Le génie n’est jamais pensé comme une propriété individuelle autonome, mais comme le produit d’une rencontre entre des dispositions singulières et des mécanismes collectifs de légitimation, de sélection et de valorisation. Chez Elias, la question n’est donc pas seulement celle de la fabrication sociale du génie mais aussi celle de sa reconnaissance sociale. Or, dans le cas de Zidane, le sociologue s’attarde surtout sur les conditions populaires de production du joueur : l’histoire migratoire familiale, la socialisation de quartier, le football de rue ou encore les cadres éducatifs et sportifs ayant favorisé l’éclosion de son talent. En revanche, les conditions politiques, médiatiques et symboliques de cette consécration nationale demeurent relativement peu explorées. La discrétion politique et religieuse du joueur, tout comme l’acceptabilité différenciée de certaines figures de l’immigration, apparaissent pourtant centrales pour comprendre la singularité de son statut public. En ce sens, l’ouvrage esquisse davantage une sociologie de la formation d’un champion qu’une véritable sociologie de « l’iconisation ».

Une comparaison qui aurait mérité d’être approfondie

  • 3 « Gérald Darmanin lie Karim Benzema aux Frères musulmans, le Ballon d’or envisage de porter plainte (...)
  • 4 Sayad Abdelmalek, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité. 2. Les enfants illégitimes, Paris, (...)
  • 5 Voir Guénif-Souilamas Nacira, Macé Eric, Les féministes et le garçon arabe, La Tour-d’Aigues, Editi (...)

4C’est d’ailleurs l’un des effets indirects les plus stimulants de l’ouvrage : en retraçant avec précision les conditions sociales de formation de Zidane, le sociologue ouvre implicitement la voie à une comparaison avec d’autres figures du football français issues de l’immigration algérienne, comparaison que le livre n’esquisse toutefois que trop brièvement. À cet égard, le rapprochement avec Karim Benzema (p. 107-108) aurait mérité un développement plus substantiel tant il apparaît sociologiquement éclairant. Les deux sportifs présentent en effet des caractéristiques proches : origine algérienne et kabyle, socialisation populaire, ascension sociale par le football, célébrité internationale et consécration suprême avec l’obtention du Ballon d’or. En dépit de ces caractéristiques communes, leurs trajectoires médiatiques et symboliques divergent fortement. Là où Zidane est demeuré extrêmement discret et prudent sur les questions politiques et religieuses, Benzema a davantage affiché son islamité ainsi qu’une certaine proximité avec les cultures suburbaines, notamment les milieux du rap. Alors même que Benzema n’a jamais été exclu par carton rouge durant sa carrière, contrairement à Zidane qui en a reçu quatorze, son image publique a durablement été associée à l’indiscipline, au soupçon et à l’excès. Cette visibilité s’est aussi structurée autour de controverses extra-sportives — notamment les affaires Zahia et de la sextape — qui ont contribué à fixer durablement une image publique problématique du joueur. La controverse récurrente autour de son refus de chanter la Marseillaise a, de même, été lue comme l’indice d’une loyauté nationale incertaine, alors que des attitudes comparables n’ont pas produit les mêmes effets de disqualification chez d’autres internationaux. Antoine Griezmann a ainsi pu déclarer, sans susciter de controverse majeure, qu’il se sentait davantage espagnol que français ; de même, Michel Platini n’a jamais été durablement disqualifié pour ne pas avoir chanté la Marseillaise avant certaines rencontres internationales. Ces écarts de réception invitent à interroger les conditions différenciées dans lesquelles s’expriment, ou se voient refusées, la distance critique, la pluralité des appartenances et la légitimité nationale. Contrairement à Zidane, il s’est également aventuré sur des sujets politiques plus sensibles. En 2023, il publiait ainsi un message de soutien aux habitants de Gaza victimes des bombardements israéliens. La réaction politique fut immédiate puisque le ministre de l’Intérieur de l’époque l’accusa publiquement de proximité avec les Frères musulmans3. Cet épisode illustre plus largement les formes différenciées de suspicion politique et symbolique pesant sur certaines figures issues de l’immigration postcoloniale. La trajectoire de Samir Nasri aurait offert un autre contrepoint utile. Joueur précoce, techniquement reconnu et durablement installé dans de grands clubs européens, il a pourtant été fréquemment ramené, dans les commentaires médiatiques, à une figure de l’arrogance, de l’indiscipline ou d’une socialisation supposément déficitaire dans les quartiers populaires. Là où les accès de violence, les provocations et l’ego affiché d’Éric Cantona ont fréquemment été réinterprétés comme les signes d’une rébellion romantique et d’un anticonformisme génial, les comportements de Nasri ont plus volontiers été rapportés à des propriétés collectives supposées des quartiers populaires et de l’immigration. Là où les excès de Cantona ont été individualisés puis progressivement esthétisés, ceux de Nasri ont été ethnicisés et culturalisés. C’est précisément ce double standard qui nourrit la mise en doute récurrente du patriotisme des joueurs issus de l’immigration postcoloniale. La notion d’« enfants illégitimes » forgée par Sayad éclaire cette asymétrie de traitement : là où certains joueurs peuvent bénéficier du droit à l’excentricité, à la provocation ou à la distance critique sans voir leur appartenance nationale fondamentalement remise en cause, les joueurs issus de l’immigration algérienne apparaissent soumis à une exigence implicite de surloyauté et de discrétion identitaire4. Les mécanismes de racialisation et de suspicion à l’égard des garçons maghrébins continuent ainsi de fonctionner, y compris lorsque ces derniers deviennent des figures sportives mondialement reconnues5.

De la fabrication du champion à l’iconisation

  • 6 Beaud Stéphane, Traîtres à la nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud, La (...)
  • 7 Schotté Manuel, La Valeur du footballeur. Socio-histoire d’une production collective, CNRS Éditions (...)

5Ce livre prolonge, en le déplaçant vers une trajectoire singulière, l’intérêt ancien de Stéphane Beaud pour le football comme révélateur des tensions nationales, déjà manifeste dans ses travaux consacrés à la crise des Bleus en Afrique du Sud6. Les analyses de Manuel Schotté dans La valeur du footballeur7 offrent ici un utile point d’appui : elles invitent à penser la valeur sportive non comme la simple expression d’un talent individuel, mais comme une production collective, historique et relationnelle. Transposée au cas Zidane, cette perspective conduit à interroger non seulement les conditions de formation du joueur, mais aussi les institutions, les récits médiatiques, les attentes nationales et les hiérarchies symboliques qui ont contribué à faire de lui une figure consensuelle. En définitive, l’ouvrage de Beaud restitue avec précision les conditions sociales de formation d’un champion populaire et propose une synthèse accessible de la trajectoire familiale et sportive de Zidane. Le livre intéressera assurément un public profane souhaitant découvrir une lecture sociologique d’une figure majeure du football français. Il pourra néanmoins laisser plus circonspects les lecteurs familiers des travaux consacrés aux rapports postcoloniaux, aux mécanismes de racialisation ou aux processus de consécration symbolique. Car au-delà de la trajectoire exceptionnelle du joueur, les conditions sociales, politiques et médiatiques ayant fait de Zidane une icône nationale consensuelle demeurent peu interrogées. Dès lors, l’ouvrage esquisse davantage une analyse de la fabrication d’un champion qu’une véritable sociologie de l’iconisation, pourtant indispensable pour comprendre les mécanismes ayant entouré la consécration de Zidane en France.

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Notes

1 Sayad Abdelmalek, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Points, 1999.

2 Lorcin Patricia, Kabyles, Arabes, Français. Identités coloniales, Limoges, PULIM, 2005.

3 « Gérald Darmanin lie Karim Benzema aux Frères musulmans, le Ballon d’or envisage de porter plainte », Le Monde, 19 octobre 2023.

4 Sayad Abdelmalek, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité. 2. Les enfants illégitimes, Paris, Raisons d’agir, 2006.

5 Voir Guénif-Souilamas Nacira, Macé Eric, Les féministes et le garçon arabe, La Tour-d’Aigues, Editions de l’Aube, 2004

6 Beaud Stéphane, Traîtres à la nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud, La Découverte, 2011.

7 Schotté Manuel, La Valeur du footballeur. Socio-histoire d’une production collective, CNRS Éditions, 2022, https://journals.openedition.org/lectures/59968.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Elyamine Settoul, « Zinédine Zidane, une icône française à l’épreuve des sciences sociales », Lectures [En ligne], Les notes critiques, mis en ligne le 08 juillet 2026, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/71890 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16jdg

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Rédacteur

Elyamine Settoul

Maître de conférences HDR au Conservatoire national des Arts et Métiers de Paris (CNAM). Ses travaux portent sur les processus de radicalisation, les phénomènes migratoires, les questions d’ethnicité. Il est notamment l’auteur de Penser la radicalisation djihadiste. Acteurs, théories, mutations (PUF, 2022) et de Suprémaciste. Anatomie d’un parcours d’ultra-droite, Université Paris Cité Éditions, 2025.

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