Vincent Berry, Anne Jonchery, Amandine Louguet (dir.), Culture en régime numérique

Texte intégral
1Cet ouvrage collectif ambitionne de comprendre les impacts du numérique sur les pratiques culturelles, en s’appuyant sur divers objets culturels sous l’angle de plusieurs disciplines. Issu d’un colloque du même nom organisé en décembre 2023, il comprend douze chapitres articulés en quatre parties, complétés en postface par un entretien avec Fred Turner, professeur en science de la communication.
2En introduction, Vincent Berry et Anne Jonchery proposent une synthèse des transformations induites par le numérique sur le rapport à la culture. D’abord, celui-ci transforme les rapports au temps et à l’espace, en proposant un affranchissement des supports physiques, des usages simultanés et une internationalisation des contenus. Ensuite, le numérique induit le développement de nouvelles compétences, d’une part d’accès au contenu en ligne et d’autre part, de production et de diffusion du contenu, ce qui remet en question le terme d’amateur·rice. Les réseaux sociaux constituent des espaces de sociabilité particulièrement utilisés par les jeunes pour former des communautés aux intérêts communs et se mettre en scène, bien qu’ils restent soumis aux mêmes injonctions de conformité qu’hors ligne. Malgré une démocratisation et une massification d’Internet, les usages restent imprégnés d’inégalités et ne sont pas homogènes ; ils sont par exemple marqués par des « clivages intergénérationnels » (p. 19), mais aussi par des inégalités sociales et genrées. Enfin, les métiers de la culture se trouvent transformés par le numérique et mis sous tension. Face à la plateformisation de la culture, les professionnel·les doivent innover, s’adapter à de nouveaux publics et formats et faire face à la prolifération de contenus. L’intelligence artificielle s’est récemment ajoutée à ces enjeux, s’infiltrant dans de nombreuses tâches et secteurs culturels, et bouleversant les usages et activités professionnelles.
3La première partie de l’ouvrage s’intéresse aux « méthodologies d’enquête et d’analyse ». Joëlle Farchy et Julien M’Barki proposent un cadre de référence méthodologique pour construire des indicateurs de mesure de la diversité culturelle, en prenant pour exemple des données Spotify. Trois étapes sont identifiées : la sélection d’un échantillon, le choix du critère de diversité et la mesure avec les indicateurs associés. Les auteur·rices montrent aussi l’influence des recommandations de contenus sur la diversité culturelle et relèvent l’inadéquation des politiques publiques et des règlementations. Ces politiques ont des objectifs flous et ambigus, et elles mobilisent des outils inadaptés au monde en ligne, comme les quotas ; les indicateurs de diversité pourraient alors devenir des outils d’aide à la décision pertinents. Thomas Louail et Yann Renisio présentent une démarche exploratoire de confrontation de données de pratiques et de données d’enquêtes déclaratives, à travers le cas de l’écoute de musique en streaming. Les résultats illustrent des différences entre les habitudes et préférences déclarées et celles montrées dans les données, ce qui suggère des « biais d’évaluation de ses propres pratiques » (p. 86) et reflète une inégale désirabilité sociale des artistes musicaux.
4Dans la deuxième partie, les chapitres traitent de « participation numérique, cocréations et amateurs ». Marta Severo s’intéresse aux raisons qui poussent les internautes à participer dans les espaces culturels numériques. En s’appuyant sur une revue de la littérature, elle identifie cinq explications à la participation, qui peuvent aussi être entendues comme des étapes historiques : la passion, le bien commun, la réciprocité, la servitude volontaire et le digital labor. Ces motivations sont mises à l’épreuve d’une étude empirique des communautés de généalogistes en ligne via la plateforme Geneanet, qui révèle que les motivations à la participation se chevauchent et ne sont pas spécifiques à un type de plateforme ; la prise en compte des trajectoires individuelles, à travers une approche centrée sur les acteurs, est alors indispensable. Noémie Couillard, Maylis Nouvellon et Irène Bastard proposent une « sociologie des usages en amateur des patrimoines numérisés » en confrontant plusieurs enquêtes. Elles identifient quatre types d’usagers du site Gallica, marqués par des différences genrées malgré une augmentation de la part des femmes. Enfin, elles comparent les profils sociodémographiques des usagers d’Archives, de Gallica et de Geneanet, où le diplôme et la familiarité numérique sont déterminants pour passer d’une plateforme à une autre. Florence Andreacola, Marie-Christine Bordeaux et Marie-Alix Molinié-Andlauer s’intéressent au #Museumchallenges, né pendant la crise du Covid-19 et qui invite à reproduire un tableau avec des objets domestiques. En combinant analyse sémiotique et analyse des métadonnées, elles identifient quatre profils de « copistes » et relèvent l’utilisation fréquente de matériaux non artistiques et de références à la pop culture. Enfin, elles s’intéressent aussi aux stratégies de valorisation de la copie par deux musées aux profils contrastés (Palais des Beaux-arts de Lille, Getty Museum à Los Angeles) ; finalement, la copie d’œuvres en régime numérique apparaît comme la continuité de pratiques anciennes, renouvelées par les technologies numériques.
5La troisième partie s’intitule « réceptions et usages numériques ». Claire Ducournau et Élodie Hommel s’intéressent à la réception et aux usages du livre audio en format numérique, à partir d’entretiens conduits avec une majorité de femmes et d’étudiant·es. Après avoir retracé l’histoire du livre audio (dont l’apparition est bien antérieure à celle d’Internet), elles montrent que ses usages varient selon les caractéristiques sociales (ressources économiques, habitudes, compétences numériques) et que la voix et de la qualité de lecture sont des facteurs de choix centraux. De plus, loin de remplacer la lecture « traditionnelle », le livre audio vient plutôt la compléter, par exemple dans les « interstices des emplois du temps » (p. 177) ou pour l’accès à des livres en langue étrangère. Marine Lambolez s’intéresse aux lectures adolescentes en ligne et en particulier aux romances publiées sur Wattpad et Webtoon, qui se trouvent hors du contrôle parental. À travers l’étude de trois collèges aux profils contrastés, elle montre que les deux plateformes, socialement différenciées, donnent à lire des masculinités distinctes, parfois toxiques, et participent à la construction d’un imaginaire amoureux et à l’éducation sentimentale des adolescentes. Julien Boyadjian, à travers l’étude des données Médiamétrie, interroge « la manière dont se structurent les pratiques de navigation des internautes français » (p. 201). Il montre que les audiences sont socialement structurées, en particulier selon l’âge, le genre et le diplôme. Par exemple, les internautes âgé·es semblent avoir « importé » leurs pratiques sur Internet (écoute de la radio en ligne, réservation d’activités culturelles), alors que les plus jeunes en ont développé de nouvelles (streaming musical et vidéo, usage quotidien des réseaux sociaux). Dans un chapitre republié, Dominique Pasquier s’intéresse à l’intégration d’Internet dans la vie des familles populaires, à travers des entretiens et l’analyse qualitative d’échanges publics sur Facebook. Internet apparaît à la fois comme un outil de renforcement du lien familial à travers sa mise en scène, et comme un perturbateur de la vie domestique, ébranlant le collectif familial.
- 1 D’après l’Office québécois de la langue française, la culture de données peut se définir comme un « (...)
6Enfin, la quatrième partie analyse les « politiques publiques, politiques des plateformes ». Maria Eriksson propose de considérer la playlist comme une « technologie-conteneur », dans le sens où elle permet de maintenir les fichiers audios en place. Elle critique la manière dont les playlists éditoriales de Spotify s’insèrent désormais dans une logique marchande et constituent des formats non neutres, à l’interface du contrôle logistique et des perturbations logistiques. Nathalie Casemajor étudie les significations données à la notion de culture de données – qui fait l’objet d’un flou terminologique1 – à travers le cas de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Elle identifie trois cadrages coexistant à la BAnQ, parfois aux principes contradictoires : la culture de données comme vecteur d’innovation technologique, comme moyen d’inflexion de la relation aux publics et comme gestion organisationnelle. Nicolas Navarro et Lise Renaud explorent l’implication des productions muséales numériques sur les politiques éditoriales des musées. Ils mettent en lumière un flou terminologique et l’influence du type de musée sur les codes éditoriaux. Finalement, ces productions résultent d’une opportunité et d’une collaboration aux bénéfices réciproques, mais ne se substituent pas aux expositions in situ.
7Enfin, un entretien avec Fred Turner, conduit par Jean-Samuel Beuscart en 2024, clôt l’ouvrage. Professeur de communication étudiant « les effets des nouvelles technologies médiatiques sur la culture américaine » (p. 311), Fred Turner revient sur plusieurs sujets ayant animé ses recherches, comme l’influence de la contre-culture américaine sur l’imaginaire de la Silicon Valley. Il porte un regard critique sur la Silicon Valley, où la participation culturelle et l’intérêt collectif auraient disparu au profit de la surveillance et du capitalisme.
8L’ouvrage apporte une perspective pluridisciplinaire riche sur la culture en régime numérique, à travers une diversité de méthodes, tant qualitatives que quantitatives, et d’objets culturels. On peut regretter l’absence de conclusion et de liens entre les chapitres, alors que certains traitent des mêmes plateformes ou pratiques (par exemple, les plateformes de streaming musical). De cette lecture, on peut retenir que les pratiques culturelles sont certes réinventées par le numérique mais elles ne se substituent pas aux pratiques in situ. Loin d’être homogènes, ces pratiques présentent des usages et des appropriations différenciés selon les caractéristiques socio-économiques des internautes et peuvent ainsi reproduire des inégalités.
Notes
1 D’après l’Office québécois de la langue française, la culture de données peut se définir comme un « ensemble de valeurs, d'attitudes et d'approches caractérisant une entreprise ou une organisation qui recourt à la science des données dans le but d'optimiser la prise de décision » : https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/fiche-gdt/fiche/26560172/culture-des-donnees
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Référence électronique
Liolia Bajemon, « Vincent Berry, Anne Jonchery, Amandine Louguet (dir.), Culture en régime numérique », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 14 juillet 2026, consulté le 06 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/72012 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16km0
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