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Marie-Anne Dujarier, Travail

David Descamps
Travail
Marie-Anne Dujarier, Travail, Paris, Anamosa, coll. « Le Mot est faible », 2026, 112 p., ISBN : 978-2-38191.
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Texte intégral

  • 1 L’expression est employée dans l’article « Qu’est-ce qu’une politique d’activation des dépenses soc (...)
  • 2 On pense en particulier à la loi Plein emploi (18 décembre 2023) qui a modifié le barème de sanctio (...)
  • 3 On pense notamment, cette fois, à l’universalisation des bénéficiaires du crédit d’impôt lié à l’em (...)

1Bien que la France connaisse un taux de non recours au RSA et à l’assurance chômage particulièrement élevé, l’idée selon laquelle une partie de la population chercherait à « échapper au travail » et à profiter indûment des transferts sociaux est particulièrement bien installée dans les représentations collectives. Depuis de nombreuses années, des médias et des personnalités politiques se sont en effet attachés à alimenter l’image d’un « cancer de l’assistanat » et à faire valoir qu’une grande partie des difficultés économiques du pays prendrait sa source dans les conditions d’existence encore bien trop favorables des moins bien lotis, assimilés peu ou prou à des « receveurs passifs »1. Légitimant une guerre aux précaires, ce discours a produit les effets politiques escomptés par ceux qui l’ont mobilisé : tandis que certaines réformes2 ont été entreprises pour « mettre au travail » une population qui n’a d’autre choix, en réalité, que de louer sa force de travail pour vivre décemment, d’autres3 ont forgé les conditions garantissant à la frange la plus fortunée la possibilité de vivre oisivement de ses rentes et de transmettre ce privilège à sa descendance.

2Consacré à l’analyse des formes sociales du « travail », aux significations de ce terme et à ses différents usages sémantiques, l’ouvrage de la sociologue Marie-Anne Dujarier constitue dans ce cadre une forme de respiration bienvenue. L’analyse menée vise en effet à saisir la polysémie de ce mot et à faire émerger différents enjeux que recouvrent ses usages. Le premier chapitre est ainsi consacré à la signification première de ce terme : l’activité associée à la réalisation d’une tâche. Marie-Anne Dujarier y rappelle que, compris ainsi, le « travail », suppose toujours « d’y mettre du sien » (p. 14) et avance que la possibilité d’y trouver du sens apparaît de ce fait particulièrement importante pour celui qui le réalise. Le deuxième chapitre aborde une autre signification du terme : « l’ouvrage, la chose faite » (p. 24). L’autrice y fait valoir que, sous ce prisme, la manière d’envisager le travail aurait fait l’objet d’un rétrécissement institutionnel ; les institutions n’associant ce terme qu’aux productions disposant d’une valeur économique, indépendamment d’éventuels effets néfastes qu’elles pourraient par ailleurs exercer. Enfin, dans un troisième chapitre, Marie-Anne Dujarier place la focale sur un dernier sens du mot travail – l’emploi – et y présente non seulement les facteurs qui ont conduit à faire du salariat la forme dominante des rapports sociaux de production, mais aussi la manière dont la transformation des méthodes de production a confronté les salariés au processus de rationalisation des tâches.

3Après ces trois chapitres consacrés à décrypter la signification plurielle du terme « travail » et à analyser les enjeux de son usage dans les trois domaines de signification dégagés – l’activité productive, le produit qui en découle et le rapport social de production –, Marie-Anne Dujarier s’attache à questionner son objet en étant particulièrement attentive à l’articulation de ces différentes dimensions : en quoi les transformations de l’emploi affectent-elles le produit de l’activité productive ? En quoi influencent-elles ce que l’on considère comme activité productive ? Et c’est là que l’exercice mené devient particulièrement intéressant pour le lecteur.

4Pointant que la dynamique socio-historique a mis fin aux possibilités d’auto-subsistance des populations, Marie-Anne Dujarier avance que ces dernières sont contraintes de se rendre sur le marché des biens et services pour subvenir à leurs besoins, et donc sur le marché de l’emploi afin d’obtenir les revenus nécessaires à cela. Dans ce cadre, explique-t-elle, l’activité (dimension 1 du travail) et le produit réalisé (dimension 2) n’échappent pas au rapport social particulier du salariat (dimension 3). Activité et produit deviennent ainsi des moyens pour une autre fin : la production de valeur économique. La mise au travail subordonnée des individus – redoublée par l’« incitation morale à travailler » (p. 64) – peut alors être source de maux divers, liés tant aux choses produites qu’aux conditions de production réservées aux salariés. Marie-Anne Dujarier explique par ailleurs qu’en confondant son périmètre sémantique avec celui du salariat, on permet au mot « travail » et aux institutions qui lui sont associées d’absorber des activités et des produits préjudiciables à l’intérêt social, tout en en excluant d’autres qu’on pourrait légitimement leur associer. Des pans entiers du « travail » (activités bénévoles, activités domestiques, service civique, stages, etc.) s’avèrent ainsi placés à l’extérieur de ses frontières, conduisant à la situation ubuesque mais bien réelle « de productions utiles hors emploi, d’emplois inutiles, de production robotique sans activité, d’activité sans emploi et d’emploi dont on ne peut pas vivre » (p. 82).

5Suite à cela, l’autrice développe sa réflexion autour de quatre questions principales : « Comment mettre au travail ? », où elle étudie les méthodes d’« enrôlement » de la population, « Qui travaille et quand ? », où elle interroge ce qui devrait être reconnu comme travail, « Quel travail demain ? », où elle analyse la fonction idéologique et la validité du discours des dominants vis-à-vis des évolutions du travail, et « S’adapter, fuir, résister ou instituer ? », où elle envisage quatre pistes pour faire face aux problèmes de la situation contemporaine. Parmi ces pistes, la première, rejetée par l’autrice, consisterait à « s’adapter à » – accepter – cette situation : du fait de la violence des rapports de production, cela supposerait en effet « de tenir en laisse notre connaissance du monde et notre sensibilité » (p. 92), ce qui ne serait ni désirable, ni tenable. Une autre voie envisageable, elle aussi écartée, serait celle des utopistes prônant le refus du travail. Pour Marie-Anne Dujarier, le problème est cette fois d’ordre politique et pratique : « sortir du salariat, c’est quitter une condition commune, renoncer à des droits collectifs et surtout, au système de solidarité » (p. 94-95). Et, si l’on met en place un revenu universel, « le risque est que plus personne ne veuille réaliser le sale boulot » (p. 96). La troisième réponse possible, que balaie également l’autrice, est celle de la lutte collective pour l’amélioration des conditions d’emploi et de vie dans le cadre actuel. Correspondant à la stratégie syndicale, cette solution ne ferait qu’« adoucir [l]es arêtes » (p. 97).

6Pour Marie-Anne Dujarier, la voie idéale relèverait plutôt de « la réappropriation collective des moyens de la subsistance » (p. 98). Au lieu de se soumettre à la logique des choses (réponses 1 et 3), il s’agirait de « remettre les choses dans l’ordre logique » (p. 100). Elle suggère ainsi de remplacer les institutions qui régissent actuellement les activités salariales (Code du travail, inspection du travail, syndicat, etc.) par de nouvelles, afin que « l’activité soit désirable et que la production serve la subsistance de la vie » (p. 100). Marie-Anne Dujarier imagine en particulier la mise en place d’un droit pénal, dont l’enjeu serait de traiter des « pratiques sociales engendrant des dégradations écologiques et sociales criminelles » (p. 101), et la mise en place d’un droit consacré à la régulation des « pratiques contribuant à produire la subsistance collective » (p. 101).

  • 4 L’enjeu fondamental de cette collection est en effet de « s’emparer d’un mot dévoyé par la langue a (...)
  • 5 Par exemple, l’autrice ne s’attarde pas sur le fait que de nombreuses activités productives à l’ori (...)

7Au final, ce petit ouvrage s’inscrit parfaitement dans l’esprit de la collection – « Le mot est faible » – dans laquelle il a été publié4. Si les propositions de l’autrice font abstraction d’un certain nombre de contradictions limitant leur efficacité pratique5, l’ouvrage offre de nombreuses ressources pour comprendre comment les usages communs du mot « travail » contrarient le développement d’activités où notre force de travail collective serait mieux employée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Il permet aussi de comprendre comment la transformation des contours et des usages de ce mot ont été modelés au bénéfice des dominants. Une lecture salutaire, donc, pour contrer ces illusions doxiques qui font que, même n’« allant pas », notre monde reste généralement vécu comme « allant de soi » ou tout au moins d’une manière qui nous empêche de le transformer comme il le faudrait.

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Notes

1 L’expression est employée dans l’article « Qu’est-ce qu’une politique d’activation des dépenses sociales ? » du site https://www.vie-publique.fr (16 octobre 2023).

2 On pense en particulier à la loi Plein emploi (18 décembre 2023) qui a modifié le barème de sanctions applicables aux demandeurs d’emploi afin de favoriser leur « remobilisation » et conditionné l’octroi de revenus de transfert aux bénéficiaires du RSA à la réalisation de 15 heures hebdomadaires d’activités professionnalisantes.

3 On pense notamment, cette fois, à l’universalisation des bénéficiaires du crédit d’impôt lié à l’emploi de personnel à domicile (loi de finances pour 2017), à la transformation de l’ISF en IFI (loi de finances pour 2018), à l’exonération fiscale des dons familiaux pour faciliter l’acquisition d’une résidence principale par ses descendants (loi de finances pour 2025), etc.

4 L’enjeu fondamental de cette collection est en effet de « s’emparer d’un mot dévoyé par la langue au pouvoir, de l’arracher à l’idéologie qu’il sert et à la soumission qu’il commande » (troisième de couverture). Elle compte déjà plus d’une trentaine de titres consacrés par exemple aux mots « mérite », « science », « race », « peuple », « laïcité », « classe », etc.

5 Par exemple, l’autrice ne s’attarde pas sur le fait que de nombreuses activités productives à l’origine de dégradations écologiques et sociales contribuent également à subvenir à des besoins essentiels.

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Pour citer cet article

Référence électronique

David Descamps, « Marie-Anne Dujarier, Travail », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 11 août 2026, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/72160 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ntw

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Rédacteur

David Descamps

Professeur agrégé de SES, docteur en sociologie

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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