Charlotte Lacoste, La charge mémorielle. Une approche genrée de la mémoire du 13-Novembre

Texte intégral
1En France, la date funeste du 13-Novembre renvoie aux attentats du 13 novembre 2015, une série de fusillades et d’attaques-suicides perpétrées au Stade de France, dans six cafés parisiens et au Bataclan, qui ont causé la mort de 131 personnes et fait plus de 1700 blessés. L’ouvrage de Charlotte Lacoste s’intéresse à la façon dont ces attentats ont résonné « dans une société que les perpétrateurs avaient pour objectif de “terroriser” » (p. 20), en proposant une lecture originale de cette résonance à partir du genre.
2Charlotte Lacoste est associée depuis 2016 à l’Étude 1000 du « Programme 13-Novembre », qui a recueilli les témoignages d’un millier de volontaires répartis selon leur proximité avec les évènements. Dans ce livre, elle s’appuie plus précisément sur un corpus de 79 entretiens réalisés à Metz en 2016, auprès de femmes et d’hommes qui se trouvaient en Lorraine le soir des attentats. Ces personnes n’étaient donc pas présentes sur les lieux et n’entretenaient, pour la plupart, aucun lien personnel avec les victimes. Pour l’autrice, cela permet de saisir « l’expérience générale que la population française […] a eue » de l’évènement (p. 20), afin de mieux analyser « les modes de prise en charge mémorielle d’un événement conçu comme “historique” par des personnes qui l’ont vécu à distance et en ont été ébranlées – même de loin » (p. 16).
- 1 Charlotte Lacoste mobilise d’ailleurs, de manière ponctuelle, un vocabulaire qui s’en rapproche : e (...)
- 2 Margalit Avishai, The Ethics of Memory, Cambridge, Harvard University Press, 2002 ; voir aussi Blus (...)
- 3 Elle prend toutefois soin de préciser la portée – et les limites – de son approche : elle se dit at (...)
- 4 Le travail de Charlotte Lacoste peut être vu comme s’inscrivant plus largement dans les déclinaison (...)
3Cette question de la prise en charge de la mémoire rejoint une réflexion plus large, notamment développée dans la littérature anglophone autour de l’idée de « division du travail mémoriel »1. Dans son livre Ethics of Memory, Avishai Margalit théorise ainsi une division du « labeur mnémonique » (mnemonic labor) entre membres d’une communauté : chacun aurait la responsabilité de contribuer à la préservation de la mémoire partagée2. Mais cette responsabilité est-elle distribuée de manière équitable ? C’est précisément ce qu’interrogent des travaux féministes tels que celui de Charlotte Lacoste. Constatant que les attentats du 13-Novembre ont été appréhendés différemment selon le genre3, elle élabore le concept de « charge mémorielle », inspiré de celui de charge mentale4, pour désigner le travail (souvent invisible) que suppose la prise en charge de l’événement, tant dans ses dimensions matérielles qu’affectives. Si « en tant qu’exercice de gestion globale du temps (celui de ses proches, et le sien propre qui s’y ajuste), la charge mentale est en soi un travail de mémoire » (p. 30), la charge mémorielle consiste plus précisément à gérer une mémoire qui s’étend au-delà de la sphère privée, à la fois par son objet (un évènement collectif, public) et par ses destinataires. Elle nomme ici un travail dans lequel on ne peut pas toujours séparer nettement le souci des vivants et des morts, des proches et des inconnus, des personnes et des choses (qui deviennent parfois les derniers supports matériels d’une présence disparue). Pour l’autrice, ce concept de charge mémorielle « trouve l’une de ses manifestations sémantiques les plus tangibles dans une isotopie de la pesanteur » : dans les discours des enquêté·es, ce vocabulaire de la pesanteur traduit à la fois la gravité de la situation, le sentiment d’être accablé par l’évènement, et le poids des responsabilités qui en découlent (p. 27).
4Après une introduction particulièrement claire, dans laquelle Charlotte Lacoste présente avec précision le cadre et les enjeux de l’enquête, le premier chapitre de l’ouvrage analyse la manière dont les enquêté·es reconstruisent leur propre récit de l’événement. L’autrice en tire une série de dissonances cognitives qui révèlent combien l’événement a déstabilisé les cadres habituels de perception – oscillant entre fascination et répulsion, impuissance douloureuse et soulagement d’être hors de danger, volonté d’expliquer et incapacité à le faire. Dans le deuxième chapitre, elle montre que l’effet de sidération n’a pas été uniforme : les femmes apparaissent globalement plus marquées dans leurs récits, plus expressives quant à leur émotion, et davantage tournées vers les conséquences concrètes sur leur vie et celle de leurs proches. Les hommes, à l’inverse, tendent plus souvent à minimiser ou généraliser leur ressenti, adoptant un registre distancié. Cette différence ne signifie pas nécessairement une intensité émotionnelle moindre, mais traduit des normes genrées d’expression et de mise en récit.
5À partir de ce constat, l’autrice avance l’idée qu’une mémoire différenciée implique (et peut-être explique) une division différenciée du travail mémoriel. Elle décline cette hypothèse à travers trois figures développées dans les chapitres 3, 4 et 5, chacune renvoyant à une fonction spécifiquement féminine de prise en charge de l’événement. Les « veilleuses » incarnent une vigilance multiforme : surveillance du danger, veille informationnelle, et attention portée aux proches. Les « pleureuses » assument la dimension du deuil collectif, en donnant forme et visibilité à la souffrance partagée. Enfin, les « gardeuses de mémoire » assurent la conservation et la transmission des souvenirs à travers des pratiques de tri, d’archivage et de témoignage. Ce triptyque repose sur l’idée que chacune de ces figures « porte » quelque chose : les « veilleuses » portent attention, les « pleureuses » portent le deuil, et les « gardeuses » portent la mémoire. La force de ces catégories tient indéniablement à leur pouvoir évocateur et à leur capacité à rendre sensibles différentes formes d’investissement mémoriel. On peut toutefois se demander si les différences que l’autrice décrit entre « surveiller », « veiller » et « veiller sur », ou encore entre pleurer et « faire » les morts, qui reposent en partie sur des glissements sémantiques produisant des effets de sens suggestifs, ne demeurent pas un peu superficielles, tant ces pratiques tendent à se confondre dans la réalité.
6Dans sa conclusion, Charlotte Lacoste reconnait qu’il « faudrait […] affiner le concept de “charge mémorielle” en engageant une recherche d’ampleur sur les différentes manières de se faire (ou ne pas se faire) porteur ou porteuse de mémoire » (p. 183). En effet, bien que ce ne soit pas explicitement théorisé par l’autrice, le contexte spécifique des attentats favorise certaines formes de prise en charge mémorielle : une attention tournée vers la protection des proches, un deuil élargi à des inconnus mais socialement légitimé, et une mémoire orientée vers la conservation et la transmission d’un événement perçu comme injuste et traumatique. Autrement dit, les rôles identifiés prennent sens dans un contexte où il existe un consensus relativement fort sur la nature de l’événement et sur la légitimité de le pleurer et de s’en souvenir. À l’inverse, dans un contexte différent, où le passé demeure disputé, nié ou entouré de silence, le rôle de médiation mémorielle au sein des groupes (notamment familiaux) peut justement impliquer un travail d’étouffement, de dissimulation ou de transformation de la réalité, visant à préserver la cohésion du groupe, à protéger certains de ses membres, ou à éviter la réactivation de conflits latents. Ainsi, un travail sur la charge mémorielle peut permettre d’aborder la question, encore trop peu explorée, de l’ambivalence et la difficulté du care dans des contextes sociaux oppressifs.
7Par ailleurs, si le genre impacte la prise en charge du « mémorable », il faudrait aussi interroger la manière dont il façonne ce qui, précisément, est tenu pour mémorable. Les situations dans lesquelles la violence est explicitement genrée (viols, violences reproductives ou persécutions ciblant le genre en tant que tel) soulèvent des enjeux spécifiques de honte, de stigmatisation et de dicibilité qui affectent le contenu et la possibilité même des récits. Il ne s’agit donc pas seulement de savoir qui prend en charge le passé, mais aussi quels aspects du passé sont effectivement pris en charge, et plus fondamentalement encore, de qui les passés sont jugés dignes d’être conservés et transmis. Ainsi, celles qui rendent la mémoire possible ne sont pas toujours celles dont la mémoire est reconnue. Cette question est absente de l’analyse de Charlotte Lacoste, ce qui s’explique vraisemblablement, encore une fois, par la spécificité de son terrain d’enquête : la violence qu’elle analyse est une violence « à l’aveugle » (p. 20), qui ne ciblait pas les victimes en fonction de leur genre. Cela ne doit toutefois pas conduire à négliger cet enjeu dans d’autres contextes, ainsi que dans une théorie plus générale de la charge mémorielle.
- 5 Rothberg Michael, Multidirectional Memory : Remembering the Holocaust in the Age of Decolonization, (...)
8Enfin, si Charlotte Lacoste rappelle bien que la collecte de données s’inscrivait dans un contexte international marqué par une succession d’attaques, elle n’approfondit pas davantage les implications de ce contexte pour la construction et la circulation de la mémoire du 13-Novembre (p. 20). Le travail de Michael Rothberg sur la notion de « mémoire multidirectionnelle »5, que l’autrice mentionne brièvement en note de bas de page (p. 159), pourrait apporter ici un éclairage complémentaire : il permet de penser la manière dont la mémoire d’un événement se construit dans sa relation à d’autres violences, parfois proches, parfois éloignés dans le temps et l’espace. Or, ce processus n’est pas nécessairement indépendant des appartenances sociales des individus : celles-ci peuvent déterminer, ou du moins orienter, les répertoires mémoriels auxquels ils ont accès et qu’ils mobilisent pour interpréter un évènement. Une telle perspective ouvre donc des questions particulièrement intéressantes du point de vue du genre : les femmes et les hommes mobilisent-ils les mêmes événements pour donner sens au 13-Novembre ? Plus généralement, comment le genre influe-t-il sur les violences auxquelles un évènement est comparé ou associé ?
Notes
1 Charlotte Lacoste mobilise d’ailleurs, de manière ponctuelle, un vocabulaire qui s’en rapproche : elle évoque ainsi un « travail mémoriel » (p. 177), ou même une « division du travail mnésique » (p. 183).
2 Margalit Avishai, The Ethics of Memory, Cambridge, Harvard University Press, 2002 ; voir aussi Blustein Jeffrey, The Moral Demands of Memory, Cambridge, Cambridge University Press, 2008.
3 Elle prend toutefois soin de préciser la portée – et les limites – de son approche : elle se dit attentive aux différences de genre, « non pour hypostasier une identité de genre supposée, ni réifier les différences que pourrait faire apparaître cette étude contrastive – a fortiori à une époque où les genres se fluidifient » (p. 14) mais pour comprendre comment des positions sociales différenciées, associées à des rôles et des responsabilités différents, influencent les manières de vivre, de mémoriser et de raconter un événement. En ce sens, la démarche consiste moins à dire ce que sont les femmes ou les hommes qu’à analyser ce que le genre fait aux expériences et aux récits, c’est-à-dire la manière dont il oriente, sans les déterminer absolument, les formes de rapport à la mémoire.
4 Le travail de Charlotte Lacoste peut être vu comme s’inscrivant plus largement dans les déclinaisons du concept de charge mentale. On peut penser, par exemple, à la notion de « travail contraceptif » ou « charge contraceptive », développée pour décrire le poids disproportionné qui pèse sur les femmes dans la gestion de la contraception. Voir par exemple Thomé Cécile et Rouzaud-Cornabas Mylène, « Comment ne pas faire d’enfants ? », Recherches sociologiques et anthropologiques, vol. 48, n° 2, 2017, p. 117-137.
5 Rothberg Michael, Multidirectional Memory : Remembering the Holocaust in the Age of Decolonization, Palo Alto, Stanford University Press, 2009.
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Référence électronique
Sibylle Léonard, « Charlotte Lacoste, La charge mémorielle. Une approche genrée de la mémoire du 13-Novembre », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 31 août 2026, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/72314 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16pe2
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