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Anne-Marie Guillemard, La gouvernance par l’âge : un mal français ?

Guillaume Negri
La gouvernance par l’âge : un mal français ?
Anne-Marie Guillemard, La gouvernance par l’âge : un mal français ?, La Tour-d'Aigues, Éditions de l'Aube, coll. « Voix et regards », 2026, 240 p., ISBN : 978-2-8159-7136-2.
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Texte intégral

1Dimension constitutive des rapports sociaux, l’âge est une variable classique de l’analyse sociologique ; il est en revanche plus rarement saisi comme le fondement des catégories qui structurent l’action publique et le gouvernement des populations. La question d’un système de gouvernance âgiste, qui marginalise certains publics cibles de l’action publique et en place d’autres en son centre en fonction de l’âge, reste donc peu étudiée. L’ouvrage d’Anne-Marie Guillemard répond à ce manque. Dès les premières pages, l’autrice invite à reconsidérer la perception des « vieux » : l’allongement de la durée de vie compte parmi les conquêtes majeures des sociétés développées, et le vieillissement de la population n’en est que la conséquence logique ; or ce vieillissement tend à être perçu – en France, comme dans d’autres pays – de manière déficitaire. C’est de ce paradoxe – un progrès social interprété comme un déficit – que part l’ouvrage : l’autrice y construit l’âgisme comme concept et établit la manière dont il irrigue la gouvernance des politiques de vieillissement.

2Le corps de l’ouvrage débute, au chapitre 1, par une définition de l’âgisme comme ensemble de discriminations reposant sur des « représentations négatives attribuées sur la base de l’âge ou de l’appartenance à une classe d’âge » (p. 25). Institutionnalisé en 2021 par l’Organisation mondiale de la santé, ce concept a été récemment importé en France. L’âgisme se distingue alors d’autres formes de discriminations, comme celles fondées sur le genre ou la race, par l’inéluctabilité de la vieillesse, mais également par le fait qu’il semble davantage toléré dans nos sociétés alors même que l’âge figure, en droit français comme en droit européen, parmi les critères prohibés par les législations de lutte contre les discriminations. Le vieillissement apparaît comme source de peurs et de stéréotypes multiples, et ces préjugés sont d’autant plus insidieux qu’ils sont véhiculés à tous les niveaux de la société.

3À partir de cet état des lieux, l’autrice explore, dans le chapitre 2, les causes de l’âgisme – arguant qu’une connaissance de ses mécanismes causaux permettrait de l’éradiquer. La thèse principale de l’ouvrage est que l’âgisme est produit et reproduit par l’un de ces mécanismes : « l’importance accordée au critère d’âge chronologique comme catégorie centrale de l’action publique » (p. 56), c’est-à-dire la gouvernance par l’âge. Dans ce contexte, le développement de l’État social a conduit, en France, à une tripartition du parcours de vie entre l’enfance, l’âge adulte et la vieillesse – autant d’étapes de la vie auxquelles sont assignés des rôles : écolier, travailleur, retraité. Les transformations du parcours de vie engagées depuis les années 1970-1980 – individualisation des trajectoires, montée de l’incertitude, brouillage des seuils d’âge – affectent autant la vieillesse que la jeunesse – à ceci près que l’État social se montre beaucoup moins prompt à renouveler ses politiques à destination des seniors. Les politiques de l’emploi et du travail se trouvent alors marquées par une « culture de l’âge » (p. 65) : un édifice normatif de représentations partagées – par les pouvoirs publics, les employeurs et les salariés eux-mêmes – qui associe à chaque seuil d’âge des capacités et des positions présumées, et qui, en France, sépare les travailleurs de moins et de plus de 50 ans. Ces configurations nationales se distinguent selon qu’elles tiennent l’avancée en âge pour une ressource ou pour un déficit : les premières maintiennent l’accès à l’emploi, à la formation et aux reconversions à tous les âges, les secondes le referment à mesure que l’âge augmente. La France, où prévaut de longue date une culture de la sortie précoce d’activité, relève de cette seconde catégorie.

4Le chapitre 3 présente, à travers une comparaison internationale, deux référentiels distincts des politiques de soutien à l’autonomie : le droit de vivre autonome en pleine citoyenneté, pour les pays scandinaves, le Japon et le Québec ; et la compensation du risque de perte d’autonomie, pour la France. Le premier prend en compte les besoins pour la préservation de l’autonomie de la personne, sans discrimination quant à l’âge – et la perte d’autonomie est moins une caractéristique individuelle qu’une conséquence de l’inadaptation de l’environnement. À l’inverse, la compensation du risque fait de l’individu, et non de son environnement, le lieu du problème : il s’agit d’y mesurer une perte d’autonomie, puis d’affecter des prestations qui la compensent – ce que l’autrice résume comme « une vision déficitaire de l’âge » (p. 78). La France se distingue par le poids de la variable de l’âge dans l’octroi de ces prestations, considérant qu’en dessous de 60 ans, les limitations fonctionnelles ne sont pas imputables au vieillissement : à séquelles identiques, une personne bascule au passage de ce seuil de la prestation de compensation du handicap vers l’allocation personnalisée d’autonomie, moins favorable. Les effets différenciés de ces deux référentiels des politiques de soutien à l’autonomie se voient lorsqu’on compare les politiques à destination des personnes en situation de handicap et celles à destination des seniors. Dans le premier cadre, ces politiques englobent tous les domaines de la vie sociale, reconnaissant les personnes en situation de handicap comme des citoyennes – une reconnaissance qui n’est pas systématique dans le second cas, lequel donne lieu à une naturalisation de la « dépendance » comme condition de la vieillesse, et à une logique compensatoire qui ne prend pas en compte le pouvoir d’agir des personnes âgées.

  • 1 Voir notamment Ekerdt David J., « The Busy Ethic: Moral Continuity between Work and Retirement », T (...)

5Le chapitre 4 traite, quant à lui, de l’âgisme sur le marché de l’emploi et dans le monde du travail. Le sujet croise un débat rendu très actuel par la dernière réforme des retraites, et il touche à l’une des manifestations les plus tangibles de l’âgisme dans la vie de tous les jours. L’autrice y documente un paradoxe français : le pays entend allonger la vie active alors que l’âge effectif de sortie du marché du travail y demeure parmi les plus bas d’Europe. En actionnant le seul levier de l’âge légal, les réformes successives laissent hors champ ce qui détermine le maintien en emploi – la pénibilité, les discriminations à l’embauche, l’obsolescence des compétences et la raréfaction de la formation continue en seconde partie de carrière. La démonstration laisse toutefois de côté une question que la gérontologie sociale travaille de longue date : celle de l’injonction à l’activité elle-même1. Les seniors sont pris dans une tension – la vie s’allonge, l’âge de la retraite recule, mais l’accès à l’emploi leur est disputé – dont la sortie ne passe pas nécessairement par le retour au salariat. L’inactivité qu’on leur prête est du reste largement fictive : ils forment une part importante des bénévoles en France et assurent l’essentiel de l’aide apportée aux conjoints ; c’est la non-reconnaissance de ce travail informel du care, autant que l’éloignement de l’emploi, qui fait ici problème. L’ouvrage adopte dès lors une position que ce débat invite à discuter lorsqu’il avance qu’« envisager les conséquences des progrès de la longévité […] permet d’identifier de nouvelles ressources à valoriser et à optimiser » (p. 112) : si l’âgisme tient à la commodification des existences, alors substituer une évaluation positive à une évaluation négative de la valeur des personnes âgées laisse intact le principe même de cette évaluation.

6Le dernier chapitre est dédié à la question des réformes des systèmes de retraite, et met en évidence un problème partagé par les pays développés faisant face à un vieillissement de leur population, mais traité différemment. Le débat autour de l’augmentation de l’âge du départ à la retraite est recontextualisé dans ses débuts en 2003, tout en soulignant la spécificité du cas français qui n’accompagne pas les évolutions du système de retraite par des réformes du marché du travail, comme on peut l’observer au Japon, en Finlande ou en Suède. À l’inverse, les réformes françaises se sont appuyées sur la variable de l’âge comme paramètre d’ajustement de l’équilibre financier du système. En concentrant les débats sur cet objectif comptable, plutôt que sur l’accompagnement de l’activité au fil des progrès de l’espérance de vie, les réformes françaises mettent l’âge au centre et, en conséquence, alimentent l’âgisme qui structure les politiques de vieillissement. Plus les actifs se rapprochent de l’âge de la retraite, plus ils sont une charge potentielle ; ce même âge crée une frontière entre les actifs « utiles » et les inactifs « inutiles » (p. 175). Cette frontière administrative entre en tension avec les parcours réels : ceux-ci ne se succèdent plus selon l’ordre linéaire que présuppose la tripartition des âges, mais se brouillent, s’interrompent et se recomposent – une désynchronisation que la sociologie a bien mieux documentée pour la jeunesse que pour les âges avancés.

7Au terme de cette lecture, l’ouvrage d’Anne-Marie Guillemard s’impose comme une contribution rigoureuse à la sociologie des politiques de vieillissement. Sa force tient à l’articulation entre la déconstruction conceptuelle de l’âgisme et l’analyse comparée des modèles nationaux de gouvernance de la longévité — une double entrée qui manquait à la littérature francophone. Les réserves formulées n’entament pas cette valeur : elles pointent une tension interne à l’ouvrage, entre la critique du référentiel de la contribution économique et le recours, en définitive, à ce même référentiel pour légitimer l’intégration des seniors. Résoudre cette tension suppose, nous semble-t-il, de penser l’accompagnement des transitions non comme un investissement social, mais comme une condition de la citoyenneté — ce que l’autrice esquisse, sans en tirer toutes les conséquences théoriques.

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Notes

1 Voir notamment Ekerdt David J., « The Busy Ethic: Moral Continuity between Work and Retirement », The Gerontologist, vol. 26, n° 3, 1986 ; Katz Stephen, « Busy Bodies: Activity, Aging, and the Management of Everyday Life », Journal of Aging Studies, vol. 14, n° 2, 2000 ; et, sur les ambivalences du référentiel du vieillissement actif, Walker Alan, « A Strategy for Active Ageing », International Social Security Review, vol. 55, n° 1, 2002, p. 121-139. Sur la non-reconnaissance du travail du care, Tronto Joan, Un monde vulnérable. Pour une politique du « care », Paris, La Découverte, 2009 ; compte rendu d’Éloïse Girault pour Lectures : https://journals.openedition.org/lectures/929.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Guillaume Negri, « Anne-Marie Guillemard, La gouvernance par l’âge : un mal français ? », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 10 septembre 2026, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/72517 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16rcq

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Rédacteur

Guillaume Negri

Doctorant en sociologie à l’Université Rennes 2, rattaché à l’UMR 6051 Arènes, Guillaume Negri travaille sur les transitions vers l’âge adulte des jeunes personnes exilées, dans une perspective comparative entre la France et l’Irlande.

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