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Émilien Julliard, Karel Yon (dir.), Les finances du syndicalisme

Juliette Kazandjian
Les finances du syndicalisme
Émilien Julliard, Karel Yon (dir.), Les finances du syndicalisme, Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, coll. « Espaces politiques », 2026, 296 p., ISBN : 978-2-7574-4640-9.
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Texte intégral

  • 1 En France, 10 % des salarié·es sont adhérent·es en 2019, un des taux le plus faible des pays de l’O (...)

1Le syndicalisme français se caractérise aujourd’hui par un faible taux de syndicalisation et, simultanément, par une couverture syndicale très étendue1, ne se limitant pas aux membres d’un syndicat, mais à l’ensemble des salarié·es d’une entreprise. De ces particularités émergent des enjeux financiers spécifiques. Au cours des années 1990 à 2000, les principaux syndicats (la CFDT, la CGT et plus tardivement FO) mettent en problème la baisse massive des adhérent·es et pointent la décentralisation de leurs finances, ouvrant la voie à de nouvelles possibilités de ressources. La perception parfois opaque de la gestion budgétaire syndicale inscrit aussi le sujet dans le débat public ; l’exigence de transparence est institutionnalisée en 2008. En 2014, une réforme met en place un fonds paritaire pour le « dialogue social », créant l’Association de gestion du fonds paritaire national (AGFPN). Cette notion de dialogue social apparaît de nouveau en 2017, dans les ordonnances relatives à l’organisation syndicale au sein des entreprises. Ces réformes conduisent donc à de nouvelles subventions publiques, une multiplication des accords financiers avec les entreprises et une institutionnalisation de l’accès aux ressources, qui, paradoxalement, amènent une exigence normative pouvant limiter le pouvoir de l’action syndicale. Finalement, à l’ère des réseaux sociaux, de nouvelles formes de solidarités financières se déploient. Communément, le point de vue adopté pour l’analyse de toutes ces sources de financement est celui des juristes, s’intéressant à leurs règles de fonctionnement. L’enjeu de l’ouvrage dirigé par Émilien Julliard et Karel Yon est alors de faire des finances syndicales un objet d’étude sociologique et politique à part entière, participant de ce fait à définir le syndicalisme, et non un simple vecteur ou corollaire de leur changement organisationnel au fil des années. Partant des années 1970 pour terminer sur les cagnottes en ligne apparues entre 2010 et 2019, huit chercheur·ses mettent leur savoir à contribution en mêlant les disciplines (sociologie, droit, économie) et les terrains d’enquête. Organisé en trois grandes parties, l’ouvrage traite successivement de l’argent qui circule entre les institutions publiques et paritaires, les entreprises et les militant·es et adhéren·tes. L’ouvrage entend ainsi éclairer la façon dont les différents modes de financement et leur application façonnent le syndicalisme aujourd’hui.

  • 2 En 1999, le rapport de l’IGAS pointe un détournement des Caisses de retraite complémentaires par le (...)

2Introduite par Éric Phélippeau, la première partie cible l’évolution des financements publics et paritaires des syndicats à travers trois cas. Le premier est celui de l’Union nationale interprofessionnelle pour l’emploi dans l’industrie et le commerce (Unédic), chargée de la conduite de l’assurance chômage en France et dont le pilotage est paritaire (la gestion est syndicale et patronale). Claire Vivès questionne la gestion de l’organisation au regard des injonctions à la transparence financière, particulièrement fortes dans les années 2000. Après plusieurs demandes de la Cour des comptes, l’Unédic formalise ses règles de financements entre 2006 et 2009 En documentant les arrangements des parties syndicales et patronales face à ces nouvelles exigences de normalisation2, la chercheuse souligne l’ambivalence entre l’encadrement juridique et la forme que revêt l’adaptation à ses nouvelles règles. Guillaume Gourgues explore la question du bénévolat des militant·es à travers l’évolution des mandats institutionnels locaux au sein des Conseils économiques sociaux et environnementaux régionaux (CESER) et des Conseils de développement (CDD), en pleine expansion. La différence entre ces deux instances éclaire l’accroissement des inégalités entre les acteur·ices. Les CESER sont antérieurs aux CDD et, contrairement à ces derniers, font l’objet de règles indemnitaires ; la présence du patronat est bien plus forte dans les CDD et l’impact des syndicats y est plus aléatoire, dépendant des capitaux individuels des représentant·es. Les inégalités entre acteur·ices syndicaux sont également mises en lumière par Yolaine Gassier, qui documente la raréfaction de la logique de subvention au profil du financement par projet. L’État prend une part croissante dans la gestion de ces fonds en encourageant le « dialogue social » plutôt que l’action militante, les syndicats se trouvent inégalement dotés pour répondre aux exigences formelles et administratives permettant d’accéder aux ressources. En somme, ces réformes transforment peu à peu l’espace d’action en espace discursif ; il s’agit davantage de savoir décrypter et analyser les normes édictées par les pouvoirs publics, afin de justifier les financements, que d’entreprendre des activités syndicales autonomes.

  • 3 Ce dispositif consiste en l’attribution d’une somme d’argent par l’entreprise aux salarié·es afin q (...)
  • 4 Ordonnance n° 2017-1386 du 22 septembre 2017 relative à la nouvelle organisation du dialogue social (...)

3L’entreprise propose des ressources aux syndicats, elle est aussi le cadre dans lequel se déploie l’action syndicale permise par ces ressources. Élodie Béthoux consacre le deuxième chapitre à cette ambivalence. Distribuer des financements ou des ressources matérielles symboliques (ordinateur, téléphone), c’est déjà se placer en position de pouvoir sur les entités bénéficiaires de ces moyens. Il s’agit également d’un moyen de reconfigurer les liens entre les différent·es acteur·ices de ces arrangements, bien qu’ils s’inscrivent dans un cadre légal et réglementé. L’expérience du « chèque syndical »3 menée entre 1981 et 1993 au sein du groupe AXA par la CFDT est documentée par Rémi Bourguignon et Mathieu Floquet et montre comment un mode de financement peut façonner la perception du syndicalisme. Ce n’est pas le concept de chèque syndical, mais la façon dont la CFDT s’en saisit dans cette expérience, qui fait évoluer le rapport entre syndicat, adhérent·es et entreprise. Le syndicat est perçu comme vecteur de services, participant au projet d’entreprise, associant salarié·es et gestionnaires. Josepha Dirringer, par une analyse des lois et des accords instaurés depuis 2013, revient également sur le rapport des syndicats à la négociation. Insistant sur l’impact de l’ordonnance de 20174 conduisant à une décentralisation de plus en plus forte, ce chapitre témoigne d’une forme de fragilisation du pouvoir syndical sous couvert d’accès aux moyens. Afin de répondre aux exigences normatives conditionnant l’octroi de ressources, l’action syndicale se lie aux intérêts managériaux de l’entreprise. Perdant de fait de leur autonomie, les syndicats ne représentent plus un contre-pouvoir, mais une instance négociatrice. La perte des capacités d’action au profit de la discussion s’illustre parfaitement dans le dernier chapitre consacré à l’étude d’un Plan de sauvegarde de de l’emploi (PSE) dans le cadre de la fermeture d’une usine. À travers des entretiens rétrospectifs avec les dirigeants et les documents administratifs de l’époque, Chloé Biaggi analyse la négociation des conditions d’un licenciement collectif, où le dialogue avec les syndicats fait partie intégrante de la stratégie et se retrouve sous la forme d’une ligne budgétisée dans un tableau Excel.

4La dernière partie de l’ouvrage est divisée en deux chapitres. Présentée par Baptiste Giraud, elle se consacre aux ressources financières militantes en proposant une analyse de leurs formes institutionnalisées, en interne au niveau bureaucratique et également en questionnant les solidarités plus impersonnelles, provenant d’acteur·ices externes et se matérialisant principalement sous forme de dons. Bien que les cotisations ne couvrent qu’une faible partie des dépenses syndicales, elles conservent une valeur symbolique, liées à la volonté d’indépendance des syndicats. Les modalités d’attribution de ces dons sont l’objet de tension et de questionnements internes. La place des cotisations est discutée à travers un dispositif protéiforme : celui de la caisse de grève. La CFDT s’est dotée d’une caisse de grève permanente dès 1973 la Caisse nationale d’action syndicale (CNAS). Jean-Michel Denis dresse un tableau des évolutions historiques de la CNAS, et s’interroge sur la conservation de la branche grève dans celle-ci, dans un contexte de diminution des grèves et des mouvements sociaux. Pointant les dérives « assurantielles » de ce type de solidarité, l’existence de cette caisse dans un contexte de diminution du militantisme par la grève continue de faire débat. Les années 2010 à 2020 sont tout de même marquées par des mouvements sociaux importants. Gabriel Roseman cible trois mouvements de contestation particuliers : les réformes des retraites de 2010 et 2019, et la Loi Travail de 2016. Toutefois, la généralisation des cagnottes en ligne au cours de ces années témoigne d’une reconfiguration des solidarités militantes en ouvrant le financement à des acteur·ices extérieur·es.

  • 5 Weil Simone, L’enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, Paris, Pay (...)

5Les différentes contributions de l’ouvrage permettent d’aller à l’encontre d’un discours commun et unique sur l’institutionnalisation des syndicats et de comprendre les enjeux politiques majeurs de la question des finances syndicales. Elles montrent que l’accroissement et la diversification des moyens financiers ne sont en rien synonymes d’une plus grande indépendance ou d’un renforcement des luttes. En cela, l’ouvrage est particulièrement instructif. Cependant, l’articulation entre les différents enjeux n’est pas toujours évidente et il est parfois difficile d’accéder à une compréhension globale des dynamiques, de par un niveau de complexité inégal entre les chapitres. La question des syndicats des services publics, comme ceux de l’Éducation nationale, et ceux s’inscrivant dans des instances indépendantes, mais liées à l’État, tels les syndicats de la magistrature, constituerait un objet d’analyse comparative intéressant pour une confrontation avec les conclusions des chercheur·ses. Finalement, l’ouvrage nous invite à repenser la fonction et la nature même de l’action syndicale. En 1943, la philosophe Simone Weil écrivait sur ce qu’elle considérait être une incompatibilité entre organisation syndicale et omniprésence des finances5 : la question anime toujours les débats contemporains.

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Notes

1 En France, 10 % des salarié·es sont adhérent·es en 2019, un des taux le plus faible des pays de l’OCDE. En 2008, le taux de couverture est de 93 %. Statistiques visibles sur l’explorateur des données de l’OCDE et sur le site du Ministère de l’Économie.

2 En 1999, le rapport de l’IGAS pointe un détournement des Caisses de retraite complémentaires par les confédérations syndicales et patronales, En 2008, la « position commune sur la représentativité, le développement du dialogue social et le financement du syndicalisme » inscrit cette exigence de transparence financière dans la loi.

3 Ce dispositif consiste en l’attribution d’une somme d’argent par l’entreprise aux salarié·es afin qu’ils et elles puissent le reverser au syndicat de leur choix. La nature de cet acte est sujet à controverse, car choisir de doter un syndicat de ce chèque ne constitue pas une adhésion.

4 Ordonnance n° 2017-1386 du 22 septembre 2017 relative à la nouvelle organisation du dialogue social et économique dans l'entreprise et favorisant l'exercice et la valorisation des responsabilités syndicales.

5 Weil Simone, L’enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, Paris, Payot et Rivages, 2021 (1949), p. 41-43.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Juliette Kazandjian, « Émilien Julliard, Karel Yon (dir.), Les finances du syndicalisme », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 12 septembre 2026, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/72531 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16rlt

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Rédacteur

Juliette Kazandjian

Chercheuse indépendante, consultante, diplômée en sociologie et sciences de l’éducation.

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