1Dans le « village planétaire » d’aujourd’hui, plusieurs langues sont de plus en plus visibles à travers divers médias et à travers le réseau internet. Il n’en était pas ainsi pendant la période de colonisation des pays africains et des années qui ont suivi. Seules les langues des « maîtres colons » étaient considérées comme dignes, en particulier en contexte formel comme celui du milieu scolaire où l’usage des langues locales était passible de punition. Dans ce contexte, la glottophagie ou le fait de voir disparaître les langues locales au profit du français était un projet constamment renouvelé. Cette glottophagie pouvait aussi se lire à travers les emprunts unilatéraux des langues locales au français, du fait de son prestige, pour désigner un certain nombre de faits non familiers du cadre sociolinguistique africain. Or, cinquante après, il semble légitime de se demander si cette réalité est toujours d’actualité ou si les faits de langue du moment ne contredisent pas tout simplement la pensée de Calvet (2024). Autrement dit, la langue française, encore et toujours privilégiée dans les anciennes colonies d’Afrique, continue-t-elle de « coloniser » les langues gabonaises, au point de les absorber, de les « manger » ou est-ce venu le temps pour les langues gabonaises, au contact du français, de le « formater » pour lui permettre d’être au service de l’expressivité dans un pays dépourvu de langue endogène commune à l’échelle nationale ?
2Cette question nous paraît d’autant plus pertinente que les recherches menées sur le contexte gabonais se sont surtout appesanties sur la présentation du contexte sociolinguistique du français au Gabon (Moussirou-Mouyama, 1984), sur la description des particularités du français au Gabon (Boucher et Lafage, 2000 ; Pambou, 2003 ; Ompoussa, 2008 ; Ditougou, 2009, Mavoungou et al., 2015 ou Abogo, 2018). Or, très peu, à l’instar de Pambou (2011), se sont spécifiquement intéressés aux fonctions (socio)linguistiques des idiomes en présence et, surtout, aux fonctions de chacune des langues (français versus langues gabonaises), dans le cadre du débat sur la glottophagie.
3L’hypothèse défendue ici est que, du point de vue du contact des langues (Léglise, 2021 ; Py, 2004 ; Myers-Scotton, 2002 ; Poplack, 1988), un recours constant aux langues gabonaises dans les productions françaises orales, voire écrites, constitue une sorte de mise en commun du substrat linguistique et culturel local, à rebrousse-poil de la discrimination négative de ces langues en contexte colonial et même en contexte officiel. Ce recours significatif s’explique surtout par le besoin d’une plus grande expressivité, voire d’une connivence, qui marque en même temps le besoin de rendre un peu plus visibles les langues jadis « méprisées », surtout lorsqu’elles sont incapables d’assurer le rôle de langue véhiculaire à l’échelle nationale. S’il est admis, en sociolinguistique, que les langues ne sont jamais homogènes que ce soit sur le plan synchronique ou sur le plan diachronique, il en est de même pour les relations entre les langues qui ne sont jamais figées. Ainsi, à l’idée de voir les langues africaines ou les langues colonisées d’Afrique s’effacer de façon récurrente au profit de la langue colonisatrice, il y a lieu d’opposer le fait que le statut sociopolitique ne suffit plus pour dominer ad vitam aeternam ou « faire disparaître » unilatéralement les langues des peuples anciennement colonisés.
4Cette recherche se déploie dans le contexte d’un pays plurilingue, comptant environ une cinquantaine de langues. Dans cette aire géographique d’une dizaine de groupes linguistiques dont le socle repose sur l’intercompréhension, les langues les plus parlées n’atteignent pas les 50% de locuteurs à l’échelle nationale. Aussi le français joue-t-il le rôle de langue véhiculaire, avec ce que cela comporte comme pratique orale quotidienne et banale, d’abord entre membres de groupes linguistiques différents, mais parfois aussi chez les locuteurs de même langue, notamment en milieu urbain. Ancienne colonie française, le Gabon a par ailleurs hérité du français comme langue officielle de travail, mais aussi comme unique langue de scolarisation et comme seule langue explicitement mentionnée par toutes les constitutions adoptées depuis l’indépendance de 1960. Un statut privilégié que la langue française ne saurait partager avec aucune langue endogène.
5Sur le plan théorique, même si les « pratiques langagières hétérogènes » (Léglise 2018, p. 146) sont de plus en plus évoquées ces dernières années pour privilégier l’activité universelle du langage par rapport aux rôles spécifiques des langues particulières, notre étude se situe dans le cadre du contact de langues et des phénomènes variés qui s’y rapportent. Ce positionnement s’explique en bonne partie par le concept de glottophagie (Calvet, 2024), à l’occasion du cinquantenaire de Linguistique et colonialisme. Le concept ainsi dénommé insiste sur la relation particulière entre les langues occidentales des anciens colonisateurs et les langues africaines des anciens colonisés. Plus particulièrement, il pointe la question de l’absorption, voire de la disparition des langues africaines au profit des langues occidentales. Or, il nous semble illusoire d’évoquer ce débat à travers les données linguistiques d’aujourd’hui sans revenir sur la relation entre le français et les langues gabonaises, à partir des phénomènes linguistiques relevés et de leur explication ainsi qu’à travers les fonctions qui s’en dégagent. Pour cela, nous nous appesantirons sur les contacts induits par les emprunts, les calques et les interférences.
6Quant au plan méthodologique, il s’agit d’une recherche de type qualitatif fondée sur le choix de productions orales spontanées variées. Celles-ci émanent de prises de notes de Pambou et Mavoungou (2023) de ces cinq dernières années, au hasard de rencontres fortuites en milieu urbain. Nombre d’exemples présentés, issus d’un corpus de cinq cents items, figurent également dans des publications sur le français pratiqué au Gabon, qu’il s’agisse de nos propres recherches ou des travaux d’autres chercheurs (articles scientifiques, ouvrages littéraires ou bandes dessinées présentant des discours oralisés) sur le corpus gabonais des vingt dernières années. Pour l’essentiel, les lexies mises en valeur – revenant parfois d’une sous-partie à une autre – ont été retenues pour leur pertinence du point de vue des phénomènes linguistiques, de leur étymologie, mais aussi des fonctions (socio)linguistiques qu’elles peuvent remplir.
7Bien que la distinction ne soit pas toujours tranchée, les particularités lexicales du français populaire encore en usage ces vingt dernières années au Gabon peuvent être rangées, de façon non exhaustive, en quatre catégories, dont nous empruntons volontiers les définitions – pour des raisons de cohérence – aux auteurs du Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage (Dubois et al., 2012). Il s’agit des emprunts, des calques et des interférences. Pour chaque phénomène, nous déclinons la définition retenue avant de proposer des exemples.
8Même si le terme est discutable par le fait que, du point de vue étymologique, il n’y a jamais restitution du mot à la langue prêteuse et que l’on n’emprunte normalement que ce dont on ne dispose pas, en linguistique, on évoque souvent l’emprunt quand :
un mot ou une expression qu’un locuteur ou une communauté emprunte à une autre langue, sans le traduire, mais en l’adaptant généralement aux règles morphosyntaxiques, phonétiques et prosodiques de sa langue (dite « langue d’accueil »), comme l’écrit Hamers (1997, p. 136).
9Myers-Scotton (2002, p. 239) propose, pour sa part, une double catégorie d’emprunts : les cultural borrowings (ou emprunts culturels) et les core borrowings (ou emprunts de base). Les premiers peuvent être assimilés aux emprunts quasi inévitables du fait de leur inexistence dans la langue emprunteuse tandis que les seconds ne comblent pas de manque dans la langue emprunteuse. Par ailleurs, selon Dubois et al. (2012, p. 177), l’emprunt « est nécessairement lié au prestige dont jouit une langue ou le peuple qui la parle (mélioration), ou bien au mépris dans lequel on tient l’un ou l’autre (péjoration). Plusieurs particularités lexicales utilisées dans les productions orales françaises retenues dans notre étude sont des emprunts.
10Primo, les emprunts culturels : les plus significatifs relèvent du domaine de la gastronomie. Aussi retrouve-t-on des termes comme odika, issu du myene, pour parler de la pâte alimentaire du manguier sauvage ou de l’irvingia gabonensis. Le nyembwe, issu également du myene, désigne pour sa part une sauce obtenue à partir de la pulpe des noix de palme pilées. Quant à l’emprunt au fang, folon / folong, il s’agit d’une plante de la famille des marantacées dont le plat est bien prisé au Gabon. On peut aisément y ajouter le nkumu (gnetum africanum), emprunt au lembaama et désignant aussi la plante du même nom ou le soukouté, emprunt à la langue ikota pour évoquer le plat de feuilles de manioc cuit à l’étouffée avec du poisson frais et de l’arachide crue pilée).
- 1 Littéralement, « assieds-toi ! » / « assieds-toi là ! » / « ne bouge plus ». Les équivalents fang e (...)
11Outre la gastronomie, les emprunts évoquent d’autres réalités socioculturelles. C’est le cas de l’obali, bien connu en letege (ou teke). Cette coutume renvoie au fait que toute épouse qui décède avant son mari doit être remplacée par une autre femme de sa propre famille. Impossible d’occulter le dwana barou1, ainsi désigné en myene, pour rappeler un sortilège issu de plusieurs groupes ethniques du Gabon, dont le pernicieux objectif serait de faire du mari ou du conjoint un être aveugle à tous les écarts de conduite humiliants de sa femme, au point de ne pouvoir lui faire entendre raison, ni de songer, de son propre gré, à divorcer. Quant au ifoulou, emprunt au yipunu, il a été beaucoup cité pendant la période de Covid-19 lorsque plusieurs recouraient au bain de vapeur pour amoindrir les effets supposés de la « pandémie ».
12Dans les lexies liées au mariage, le nom kokoko, issu d’une onomatopée, renvoie au fait de frapper à la porte dans le cadre de la période (non obligatoire) des « pré-fiançailles ». Lors du kokoko, le futur conjoint – avec l’aval de sa nga, aphérèse du fang minenga2 (femme ou, en l’occurrence, petite amie) – s’organise pour se signaler solennellement, mais dans un cadre restreint, auprès de la future belle-famille. Cette pratique ne présente aucun lien avec les « mariages arrangés » dont les familles alliées sont les décideurs exclusifs. Plus tard, lorsque la cérémonie de mariage se concrétise, la famille de l’époux apporte la « dot » (biens transmis par la famille du mari à la famille de l’épouse (Mayer, 2002, p. 263), dont le montant estimé en numéraire ou en nature varie en fonction des familles ou des ethnies. À cette « dot » que l’on « mange » – selon l’expression appropriée dans les langues gabonaises – répond généralement une contre dot, sous la forme exclusive des présents en nature offerts par la famille de la future mariée. Toutes ces coutumes existent bien évidemment depuis kala kala (ou depuis longtemps, voire très longtemps), et les Gabonais le savent très bien en empruntant cette expression aux langues téké et yipunu.
- 3 Parmi les rites cultuels utilisant ou non l’iboga, on peut citer le Bwiti/Bwete (gepinzi/getsogo), (...)
13En outre, il est possible de mentionner l’iboga (tabernanthe iboga) ou bois sacré, surnom attribué à cette plante spécifiquement gabonaise, utilisée dans plusieurs rites cultuels3 et reconnue pour ses vertus médicinales ou spirituelles.
14Enfin, lorsque s’annoncent – courant août ou septembre – des bruines « bienfaitrices », certains locuteurs évoquent avec beaucoup de joie la (ou les) pluie(s) des mangues ou la rosée des mangues, la « rosée » étant assimilée au Gabon, par extension de sens, à ce qui concerne toute pluie fine, bruine ou crachin. Cette joie s’explique par le fait que ces « pluies » ou « rosées » aident à faire pousser lesdits fruits et à les conduire à maturation pour la belle et douce saison des mangues allant environ jusqu’au mois de novembre.
15Secundo, les emprunts de base. À ce propos, les années 2019 et 2020 ont vu s’installer le terme ngori, popularisé par la période du covid-19, du fait de la gratuité des autobus des deux entreprises publiques des transports urbains. L’emprunt au lembaama ngori désigne alors la gratuité et, par métonymie, les autobus gratuits. Par ailleurs, dans le prolongement de la définition d’origine, le ngori renvoie à tout ce qui est gratuit, voire bon marché. D’où, par exemple, les inscriptions espace ngori dans une pharmacie de Libreville et entrée ngori sur une enseigne publicitaire, à moins qu’il s’agisse du néologisme ngoriman, appliqué à l’usager du ngori.
16Autre emprunt ne permettant pas de combler un vide dans la langue française : le terme moussomfi, issu du yipunu ou du gisir, pour parler de l’accouchée, expression française rarement utilisée dans les conversations quotidiennes, excepté peut-être dans le milieu strictement médical. On peut y ajouter le célèbre moutouki (du yipunu, friperie), suffisamment utilisé comme adjectif pour évoquer ce qui aurait peu de valeur, qu’il s’agisse de vêtements ou de tout autre fait ou objet social. Le même moutouki est utilisé comme surnom du train omnibus, à bas coût, circulant sur la seule et unique ligne ferroviaire entre Libreville et Franceville. D’où le titre Pour qui siffle le Moutouki ? de l’écrivain Danaï Oyaga. Dans un autre contexte, madouaka (emprunt au gisir, quartiers défavorisés) fait partie des termes entendus dans les conversations quotidiennes.
17Par ailleurs, à propos des emprunts, il y a lieu d’ajouter, dans le cas particulier de cet article consacré au contact de langues, les emprunts « hybrides », sous la forme de néologismes obtenus par dérivation à partir de la forme du mot de la langue prêteuse.
18Par emprunt hybride, il y a lieu d’entendre tout néologisme issu de la forme du mot de la langue gabonaise à laquelle a été greffé un élément de la langue emprunteuse ou d’une langue comme l’anglais déjà intégrée au français dans la formation des mots nouveaux. Quant au néologisme lui-même, les auteurs du Dictionnaire de linguistique le définissent comme :
une unité lexicale (nouveau signifiant ou nouveau rapport signifiant-signifié) fonctionnant dans un modèle de communication déterminé, et qui n’était pas réalisée antérieurement. (Dubois et al., 2012, p. 322).
19Plusieurs aspects formels permettent de rendre compte de la formation des nouveaux mots. Les exemples puisés dans notre corpus offrent des suffixations, y compris avec l’ajout de l’épenthèse ou consonne non étymologique « l » dans l’adjectif agnangoulé, venant du nom bantou gnangou (soleil). S’agissant spécifiquement de soleil agnangoulé, il s’agit d’un soleil ardent, voire caniculaire. D’autres suffixations renvoient à ngoriman (de ngori + suffixe anglais man, pour parler de tout usager d’autobus gratuit) ; à kongosser (kongossa + suffixe « er », répandre des ragots), à kongosseur (kongossa + suffixe « eur », praticien du kongossa). En dehors des suffixations, il y a des hybridations, à l’instar de radio kongossa (association du mot français « radio » et du mot duala (langue du Cameroun) kongossa, pour parler des rumeurs et des infox) ; kongossavirus (kongossa + « virus » ou ragots multiformes pendant la période de covid-19, Nguema-Minko, 2020) ; faire le ngounda ngounda (français + lembaama), pour dénoncer la fanfaronnade ou toute attitude prétentieuse ou faire le ngando, dont l’association est établie entre le verbe « faire » et le nom du yipunu ngando ou caïman, métaphore du caïd, faisant allusion à l’idée de se faire passer pour le dur, voire le téméraire de la société, de la ville, s’estimant à l’abri de toute forme de représailles ou. Les aphérèses font également partie des néologismes avec l’exemple de nga (voir 2.1.), issu du fang minenga, en rapport avec la jeune femme, en l’occurrence la petite amie. Il en est de même pour les abréviations comme celle de MTK, en parlant de moutouki (friperie ou élément de peu de valeur).
20On dit qu’il y a calque linguistique quand, pour dénommer une notion ou un objet nouveau, une langue A (le français, par exemple) traduit un mot, simple ou composé, appartenant à une langue B (allemand ou anglais, par exemple) en un mot simple existant déjà dans la langue ou en un terme formé de mots existant aussi dans la langue. Le calque se distingue de l’emprunt proprement dit, où le terme étranger est intégré tel quel à la langue qui l’emprunte (Dubois et al., 2012, p. 74).
- 4 Les habits les habits, la peau la peau et le corps le corps sont souvent précédés du présentatif « (...)
21Les calques identifiés dans notre corpus présentent la forme de redoublements d’unités avec des exemples comme en haut en haut (de façon superficielle) ; debout debout (de façon provisoire, éphémère, informelle, à moins qu’il s’agisse par ailleurs des cheveux tressés au fil et disposés de façon verticale sur la tête) ; la nuit la nuit (nuitamment) ; les habits les habits ou la peau, la peau (très maigre, n’avoir que la peau sur les os) ; le corps, le corps4 (physiquement présent, mais mentalement ou moralement absent du fait d’une fatigue extrême) ; un jour un jour (dans un futur lointain, mais espéré, malgré les apparences peu convaincantes).
22Un autre calque bien connu pour aider à conjurer toute peur fondée ou non consiste à conseiller de poser le cœur ou d’être serein pour mieux affronter un problème. Ici, il sera difficile de prononcer l’expression de la résignation on va encore faire comment ?, comme elle se dit en langue(s), pour parler de toute langue endogène, voire africaine, par opposition au français ou à toute autre langue européenne connue.
23Quand il s’agit de taper le diable, calque inspiré d’une variété de langues locales, cela renvoie au fait d’invoquer le sort sur autrui, auprès d’un féticheur. Parmi les sorts, une arme redoutée du monde spirituel local concerne le fusil nocturne, traduction de plusieurs langues locales, pour dénoter toute attaque mystique dont les cibles sortiraient rarement indemnes. En vue d’échapper au sort ainsi déclenché – surtout lorsqu’on est convaincu d’avoir le sang de l’iguane (ou d’être particulièrement frappé par le sort) – l’une des pratiques est d’aller laver le corps ou de cacher le corps chez les féticheurs, pour se protéger ou se blinder. D’autres recourent aussi au rite relatif à la coupure de corde, qui vient de l’expression couper la corde, signifiant le fait, dans une cérémonie cultuelle traditionnelle, de briser les liens spirituels néfastes auxquels serait confrontée une personne. Enfin, lorsqu’un individu adopte une attitude qui ne lui permet pas d’assumer librement ses responsabilités sur un sujet particulier, on dit de lui qu’il a choisi, de façon indigne, d’enlever son corps sur la question.
24On dit qu’il y a interférence quand un sujet bilingue utilise dans une langue cible A un trait phonétique, morphologique, lexical ou syntaxique caractéristique de la langue B. L’emprunt et le calque sont souvent dus, à l’origine, à des interférences. Mais l’interférence reste individuelle et involontaire alors que l’emprunt et le calque sont en cours d’intégration ou sont intégrés dans la langue A. (Dubois et al., 2012, p. 252).
- 5 Ces faits transcendent plusieurs groupes linguistiques, notamment ceux comprenant la combinaison [t (...)
- 6 Ces faits de langue transcendent plusieurs groupes linguistiques locaux.
25Dans les productions orales françaises retenues, plusieurs interférences se manifestent par des ajouts de consonnes permettant de faciliter la prononciation et ou de la faire correspondre involontairement à certaines habitudes des langues locales. C’est le cas des affrications qui donnent la réalisation [tʃy] ou [tʃi] à la place de [ty] ou [ti]5 chaque fois que cette syllabe est utilisée dans une lexie. À titre d’exemples, nous pouvons citer [fuʀnitʃyʀ], réalisé à la place de [fuʀnityʀ] (fournitures, en particulier scolaires) ou [kyltʃyʀ], à la place de [kyltyʀ]; [tetʃy] réalisé à la place de [tety] (« têtu(e) » ou [tʃɥetʃɥe] prononcé à la place de [tɥetɥe] (« tuée-tuée », femme aguichante ou prostituée), mais aussi [paʀtʃi], à la place de [paʀti], voire [atʃitʃyd], réalisé à la place de [atityd]. Nous n’omettrons pas la consonne nasale [ɲ] dans le mot « camion », plutôt réalisé [kamiɲᴐ̃], au lieu de [kamjᴐ̃], ni la voyelle semi-fermée [e] à l’intérieur de la réalisation phonique de [byletɛ̃] et de [kateʀin] là où sont respectivement attendus [byltɛ̃] et [katʀin]6, pour ne proposer que ces quelques exemples.
- 7 Sigle désignant la « Caisse nationale d’assurance maladie et de garantie sociale ».
- 8 Ces faits de langue transcendent les différents groupes linguistiques locaux.
26D’autres ajouts apparaissent à l’initiale de certaines particularités lexicales. Un cas concret de ces prothèses concerne la voyelle [a] dans la réalisation du sigle « CNAMGS7», alors prononcé [aknamʒeɛs] – voire transcrit de façon non étymologique ACNAMGS (ou Acnamgs) – par certains locuteurs, au lieu de [knamʒeɛs]. Le même phénomène existe avec l’ajout de la semi-consonne [w] dans la prononciation de [lawᴐ̃t] à la place de [laᴐ̃t] (la honte)8.
- 9 Ces faits de langue transcendent les différents groupes linguistiques locaux.
27Quand il n’est pas question d’ajout, le phénomène inverse existe, sous forme de syncope ou de suppression de phonèmes médianes. Un des exemples courants en milieu scolaire gabonais concerne le mot curricula, habituellement prononcé [kyʀkyla], au lieu de [kyʀikyla], avec la suppression de la voyelle [i] entre le phonème [ʀ] et le phonème [k]. Le même phénomène est observable dans la formation des adverbes en « ment » à partir des participes passés terminés par la voyelle semi-fermée [e]. Les prononciations donnent [ɛzmɑ̃], [desidmɑ̃] ou [kaʀmɑ̃], au lieu de, respectivement, [ɛzemɑ̃], [desidemɑ̃] ou [kaʀemɑ̃]9.
28La discussion proposée ici consiste à débattre, à partir des exemples relevés, des fonctions linguistiques qui se manifestent à travers les particularités lexicales retenues. Pour ce faire, nous nous fondons sur ce point de vue de Calvet (1999, p. 79) :
toutes les formes linguistiques que nous utilisons, qu’il s’agisse de langues différentes ou de formes différentes d’une même langue, se répartissent sur un vaste éventail de fonctions entre deux pôles : d’un côté le pôle véhiculaire, définissant les formes que nous choisissons lorsque nous voulons élargir la communication au plus grand nombre, de l’autre le pôle grégaire, définissant au contraire les formes que nous choisissons lorsque nous voulons limiter la communication au plus petit nombre, marquer notre spécificité, tracer la frontière d’un groupe.
29Commençons par le pôle grégaire. Pour ce qui concerne nos exemples, le pôle grégaire consisterait à utiliser des formes de langue de nature à limiter la communication au plus petit nombre d’amis, de parents, de proches, etc. En fait, il s’agirait d’intégrer des lexies dans les productions orales françaises de sorte que des personnes directement ou indirectement impliquées dans la situation de communication, pourtant francophones, ne puissent pas comprendre partiellement ou totalement ce qui est dit par les locuteurs ou les interlocuteurs, pour des raisons diverses et variées. Cela rappelle la fonction crypto-cryptique de Zongo, (2011) et la fonction de connivence de François-Geiger (1990).
- 10 Bangandos, pluriel de ngando (caïman) est un emprunt au yipunu. Avant les bangandos, les Gabonais o (...)
- 11 Néologisme obtenu par suffixation et signifiant que ces jeunes luttent désormais au quotidien, en b (...)
- 12 Littéralement, « vas-y ».
- 13 Plus qu’un terme argotique servant à nommer le Tramadol, le kobolo ou le cobolo désigne un fléau so (...)
30Pour ce qui est de la fonction crypto-cryptique, elle renvoie, comme pour l’argot, au « jeu du tiers exclu, où la présence de ce tiers à exclure est seule à provoquer l’emploi de l’argot » (Mandelbaum-Reiner, 1996, p. 92). Transparaît à travers cette fonction l’idée de coder le message pour le rendre inaccessible à ceux qui ne sont pas reconnus comme appartenant à un groupe social marginal. La fonction crypto-cryptique se manifeste de façon idéale à travers les particularités lexicales utilisées en tolibangando, l’argot des jeunes anticonformistes du Gabon, se faisant appeler bangandos10 au début des années 2000, mais goudronniers11, depuis les années 2000. Le tolibangando, ou le parler des bangandos, est une espèce de sabir regroupant des éléments du français ainsi que des formes de langues gabonaises, africaines et occidentales (Moussounda Ibouanga, 2024 ou Dodo-Bounguendza, 2013). Ainsi, lorsque les jeunes utilisent respectivement les lexies substantivées ntouma12 ou foundzou (emprunt au lembaama, pour l’un et dérivé du yipunu, pour l’autre, en parlant de l’acte d’amour) ; mieux, quand ils évoquent le kobolo (possiblement dérivé d’une variante du lembaama kobolo abuha (Biton, 1969, p. 145), se battre, se disputer farouchement), une célèbre drogue connue dans plusieurs établissements scolaires locaux13, ou quand ils parlent du ndoss (emprunt au fang, dur des durs) ou du ntcham (emprunt au fang, bagarre ou pas de danse) ou quand ils produisent c’est badan (emprunt à l’anglais bad, pour les temps mauvais), il faut être du milieu pour comprendre le sens de toutes ces lexies.
31À propos de la fonction de connivence, nous notons ceci : « Pour se sentir bien ensemble, à l’unisson et se comprenant à demi-mot (Prignitz 1994, p. 51), on use d’un code complice qui démarque l’individu de ce ceux qui ne sont pas « sur la même longueur d’onde ». Ainsi, appréhendons-nous cette fonction linguistique proposée par François-Geiger (1990). Comment alors s’engager à bien se sentir entre Gabonais, ayant un même territoire, mais ne disposant pas d’une langue commune à l’échelle nationale ? Une façon bien concrète consisterait alors à continuer à parler français, mais en y intégrant des particularités lexicales qui rappellent les réalités socioculturelles communes. Ainsi, quand les Gabonais, y compris les plus grands diplômés, veulent en appeler à la vigilance d’une tierce personne, ils peuvent lui conseiller d’être misu / missou bala (emprunt au gisir), pour mieux exprimer l’indocilité. Plutôt que de parler de personnes en situation de précarité, les makaya, qui représentent aussi une espèce de clin d’œil à la rubrique du quotidien L’Union, censée reproduire le parler-vrai du citoyen lambda. Quand ils veulent évoquer le silence absolu d’une personne particulièrement désordonnée et agitée, le qualificatif le plus significatif sera bourou bourou (emprunt à plusieurs langues endogènes). De plus, tous ces emprunts sont censés mieux véhiculer l’expressivité attendue où toute traduction éventuelle n’a aucune raison d’être sollicitée. Par conséquent, si l’intrusion des emprunts aux langues gabonaises peut perturber la compréhension à l’échelle francophone internationale des non-Gabonais (fonction grégaire, voire crypto-cryptique), elle sert plutôt à élargir la communication ou la compréhension au plus grand nombre de francophones originaires du Gabon dans le bien-vivre ensemble de tous les concitoyens. À la seule condition que les lexies utilisées fassent partie de celles qui sont censées connues du plus grand nombre de citoyens, indépendamment du groupe linguistique auquel chaque praticien peut appartenir.
32Par conséquent et par analogie, nous nous retrouvons, au plan strictement gabonais, dans la fonction véhiculaire suggérée par Calvet (1999), si l’on entend par véhiculaire le besoin d’ouvrir la communication au plus grand nombre… de Gabonais, souvent séparés par des substrats linguistiques variés.
33S’agissant des emprunts ou des calques qui évoquent des faits et des réalités non connues dans l’espace socioculturel franco-français, il est évident que l’emprunt comble clairement les manquements constatés dans la langue héritée de la colonisation. À ce titre, la langue locale présenterait une plus-value permettant de parler sans ambages et, surtout, sans complexe, du monde auquel le locuteur appartient (Heller, 1992). Quel mot français ou quelles combinaisons de mots français seraient en effet pertinents pour évoquer les plats culinaires locaux, à l’instar du nyembwe, de l’odika, du folon, du nkumu ou du soukouté ou certaines plantes comme la plante identitaire locale connue sous le nom iboga ? Quel mot français ou quelles combinaisons de mots français permettraient de nommer avec fidélité et pertinence le signifié des expressions kokoko, taper le diable, cacher le corps, faire le dwana barou ou couper la corde, pour ne prendre que ces exemples ?
34S’ensuit le cas des emprunts dont les équivalents franco-français existent bel et bien. Quel intérêt peut-il y avoir à dire le corps le corps quand on sait que « exténué » peut rappeler l’épaisseur sémantique que le mot recouvre ou à dire en haut en haut, quand on connaît bien l’existence de l’adverbe « superficiellement » ? Pourquoi parler du ngori quand on sait que le mot français « gratuit » existe et que certains l’utilisent d’ailleurs ? Pourquoi dire moussomfi quand on peut parler des femmes qui viennent d’accoucher, en utilisant des termes d’étymologie française ? Y aurait-il une plus-value à parler du sang de l’iguane quand on sait que la malchance est universelle ? Pour tous ces cas et pour beaucoup d’autres, le choix des langues gabonaises est rarement fortuit. A contrario, il permet toujours de dire un peu plus que l’expression française. Cela est d’autant plus vrai que, outre le terme utilisé, il y a toute l’image véhiculée en filigrane et toute la portée socioculturelle de la particularité lexicale. Ainsi le corps le corps, c’est toute l’image d’une personne exténuée, physiquement présente, mais moralement ou intellectuellement absente. Pour sa part en haut en haut présente l’image de la superficialité, avec toute la charge négative que cela comporte. Moussomfi rappelle que, dans les traditions gabonaises, une accouchée (généralement aux bons soins de sa famille biologique) n’est pas uniquement la jeune femme qui vient de mettre au monde, mais c’est aussi cette femme à qui les parentes proches font l’eau chaude (expression consacrée) ou un massage consistant à lui asperger d’eau chaude les parties intimes ainsi que le dos afin de permettre au col de l’utérus de retrouver toute son élasticité de départ (Mavoungou et al., 2015). Quant au ngori, dans le cadre du transport en commun, outre la gratuité proprement dite, il exprime aussi tout le soulagement inespéré des habitants des matitis / mapanes / madouaka (quartiers sous-intégrés) ou des populations modestes à bénéficier des « largesses » des pouvoirs publics, qui sont pourtant censés puiser uniquement dans les apports du contribuable gabonais.
35Aux lexies issues des emprunts, nous pouvons ajouter les néologismes intégrant le substrat linguistique gabonais, loin de le faire disparaître devant le prestige historiquement avéré de la langue française au Gabon. Il en est ainsi pour des mots comme agnangoulé, sans aucun lien avec ce qui se produirait dans les pays occidentaux, par exemple, pour parler du soleil ardent ou caniculaire. Il en est de même pour les motaristes (motards), les radios kongossa (fausses informations), les kongosseurs (ceux qui propagent de fausses informations) ou les ngoriman (ceux qui empruntent les autobus gratuits). D’où cette observation de Lopès (1995, p. 25) :
Même si elle n’est pas une langue d’origine africaine, le français n’est plus une langue étrangère dans le continent : c’est désormais une langue africaine.
36En fin de compte, seules les interférences – parce qu’elles ne sont pas contrôlées – ne visent ni à restreindre la communication ni à l’élargir au plus grand nombre de locuteurs ou de membres de la communauté linguistique.
37Ainsi, en dehors des cas marginaux de l’argot qui vise à restreindre la communication aux membres d’un groupe social, il apparaît que, pour des raisons d’expressivité, même dans un pays où le français détient le monopole du statut de langue véhiculaire à l’échelle nationale, les locuteurs gabonais n’ont plus besoin de ne choisir que des expressions franco-françaises dans leurs productions quotidiennes pour échanger entre eux et mieux se faire comprendre. Mieux, ils ne sont plus obligés de laisser leurs langues « être mangées » intégralement par le français pour pouvoir s’exprimer librement, surtout lorsqu’il s’agit d’évoquer, de façon banale, des faits du quotidien ou en rapport avec les réalités socioculturelles. Renombo (2019, p. 54) s’inscrit dans cette logique :
Lorsqu’une langue étrangère à un milieu sociolinguistique s’introduit par des processus naturels ou par imposition politique, elle ne parvient jamais à s’installer en écrasant totalement les différentes expressions linguistiques qui lui préexisteraient. Une aire sociolinguistique donnée ne s’offre jamais telle une page ou une bande-son vierge sur laquelle on pourrait graver tout ce que l’on veut. Sinon, même en France, des dialectes régionaux ne continueraient pas d’être parlés.
38Par conséquent, même si le statut officiel entre le français et les langues gabonaises continue de favoriser la discrimination au profit du premier, il n’en demeure pas moins que dans le marché sociolinguistique quotidien, dans les conversations de tous les jours, la tendance à ne pas céder tout le privilège de la communication locale à la seule langue française – même entre des locuteurs de langues endogènes sans moindre lien d’intercompréhension – demeure réelle. De ce point de vue, le substrat que l’on imaginerait être gommé ou perdre du terrain face au français prend chaque jour une certaine épaisseur pour mieux marquer, sans complexe, le territoire géographique et socioculturel dans lequel le français est pratiqué.
39À travers les quelques particularités lexicales relatives au contact de langues, il semble que les francophones du Gabon cherchent à raffermir les liens entre eux, à mieux partager leurs expériences socioculturelles communes, à mieux communiquer entre eux, au détriment d’une certaine rigidité, issue de la norme du français dit standard. Par le recours aux langues gabonaises, via les emprunts et les calques, les Gabonais pratiquent une langue française qui exprime mieux leurs représentations, leurs particularités culturelles, voire émotionnelles, leur plaisir de vivre ensemble, leur connivence, quoi que ne pratiquant pas toujours une langue endogène commune. En conséquence, il semble difficile d’imaginer de penser que les productions orales françaises d’Afrique se greffent littéralement au modèle de langue française, surtout dans sa version standard. À défaut d’échanger dans une langue spécifiquement gabonaise, en phase entière avec leurs sensibilités socioculturelles, les francophones du Gabon se servent des emprunts et des calques – partagés par le plus grand nombre – pour mettre en commun leur imaginaire, leurs croyances, leurs valeurs culturelles et, surtout, pour mieux communiquer entre concitoyens, en l’absence d’une langue endogène commune à l’échelle nationale.