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Linguistique et colonialisme : nouvelles pratiques
Assumer la complexité ou y résister ?

L’arabe standard : entre colonialité et réalité du terrain

Inès Ben Rejeb

Résumés

Le concept de diglossie, fondamentalement occidental pour l’auteure, a généré plus de partis pris à l’égard des langues en présence que de positions émanant d’observations objectives et raisonnées. Le fait d’attribuer à l’arabe classique ou standard le caractère d’une « variété haute » ou « prestigieuse » (high), par opposition à la « variété basse » (low) caractérisant la langue en usage, donne aux langues en contact un statut fixe et définitif et entrave toute réflexion sur la manière dont se gèrent les rapports entre les langues. L’hégémonie conceptuelle semblerait avoir entravé une vision objective de la réalité du terrain maghrébin et plus spécifiquement tunisien.

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Texte intégral

1 Une étude sociolinguistique publiée récemment sur les graffitis de la révolution tunisienne (Ben Rejeb, 2023) nous a permis d’observer de plus près la relation entre l’arabe standard ou fusha et l’arabe tunisien, dénommé tounsi. Une telle observation ne peut bien évidemment pas ne pas tenir compte des recherches antérieures portant sur le phénomène diglossique tel qu’il a été conçu et défini par des auteurs français et américains.

2 Si dans le cas présent, nous allons davantage mettre l’accent sur l’arabe standard, c’est parce qu’il occupe une place importante dans le paysage scriptural urbain tunisien, alors qu’il est censé être réservé à des pratiques in vitro, comme cela a été initialement défini par L-J. Calvet (1994). Si le terrain tunisien offre par ailleurs des données spécifiques, il est de notre devoir d’interroger d’abord les concepts théoriques, pour mieux les confronter aux éléments pratiques.

3 Parmi les concepts auxquels nous nous sommes confrontée figure celui de « colonialité » que la philosophe du langage Gabriela Veronelli (2012) a mis en place en soulignant les liens entre langage et colonialisme. Il importe de noter, dans ce cadre, que les travaux de Veronelli s’inscrivent dans le champ des études décoloniales latino-américaines. Il s’agit pour Veronelli de montrer « comment la hiérarchisation raciale, développée depuis la colonisation de l’Amérique […] s’accompagne d’une hiérarchisation des langues qui contribue à construire la perception des sujets coloni(ali)sés comme des êtres sans langage […] perçus comme des sujets moindres et naturellement inférieurs » (2022 : 135). Ainsi « se pose la question de la possibilité même d’une communication intersubjective entre sujets coloni(ali)sés et coloni(ali)sateurs » (idem : 135). Il importe de noter que l’approche décoloniale dans laquelle s’inscrit Veronelli permet de mieux observer et de mieux analyser les processus de domination et de racialisation en sciences du langage.

4 Outre les travaux récents de Veronelli sur la question de la colonialité, nous ne pouvons pas ne pas faire référence à un ouvrage un peu plus ancien mais toujours d’actualité. C’est l’ouvrage d’Edouard Saïd, intitulé L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, dont la traduction aux éditions du Seuil date de 1980. Parmi les définitions données de l’orientalisme nous relevons celles-ci :

Est orientaliste toute personne qui enseigne, écrit ou fait des recherches sur l'Orient en général ou dans tel domaine particulier" (1980 : 14)

5L'orientalisme est aussi un

style de pensée fondé sur la distinction ontologique et épistémologique entre l’Orient et (le plus souvent) l’Occident (idem : 15)

6La 3ème définition proposée par Saïd et que nous retiendrons est la suivante : l’orientalisme est

l'institution globale qui traite de l'Orient, qui en traite par des déclarations, des prises de position, des descriptions, un enseignement, une administration, un gouvernement : bref, l'orientalisme est un style occidental de domination, de restructuration et d'autorité sur l'Orient » (idem : 15).

7L’étude de discours occidentaux sur les peuples du Proche-Orient arabe, et en grande partie islamique, amène Edouard Saïd à démontrer une forme de domination de l’Occident sur l’Orient.

8 Dans un contexte sociolinguistique, en référence à l’ouvrage Linguistique et colonialisme, L-J. Calvet parle de domination politique symbolisée par les termes « langue » et « dialecte ». Cette forme de domination se retrouve au niveau des variétés standard et non standard d’une même langue, d’où la valeur accordée au code écrit, lequel code « est mystifié au point d’être considéré comme garant de la culture et de la civilisation, où l’histoire n’existe qu’en fonction des traces écrites que nous en avons » (1974 : 121). Contrairement à l’écrit, les langues non écrites sont considérées comme « des sous-langues parce qu’elles ne sont pas écrites ». Cette idée « est si profondément ancrée dans le sens commun qu’il nous faut prendre le temps de la réfuter », précise Calvet (idem : 128). L’auteur ajoute que, dans un contexte de colonisation, la langue devient symbole de l’impérialisme. Les colonisateurs nomment les lieux et les peuples, manifestent du mépris pour les peuples et les appellations autochtones, et y inscrivent leur domination. Pour Calvet, « ce droit de nommer est le versant linguistique du droit de s’approprier » (idem : 57). L’auteur de Linguistique et colonialisme met au clair le lien idéologique entre politique et linguistique et démontre qu’il ne « peut y avoir de décolonisation économique et politique sans qu’intervienne aussi, dans le déroulement de ce processus, une décolonisation linguistique » (idem : 152).

9 Toujours en rapport avec le concept de colonialité, dans un article très récent intitulé « Qu’est-ce qu’une approche décoloniale peut apporter à l’analyse des discriminations glottophobes en France ?» Philippe Blanchet (2023) mentionne que le concept de colonialité est « pertinent pour rendre compte de phénomènes de minoritarisation, de diglossie, de glottophobie ».

10 Si l’on considère à présent la situation sociolinguistique tunisienne, nous relèverons deux variétés d’une même langue : l’arabe standard (fusha) et l’arabe tunisien (tounsi), comme se plaît à l’appeler Calvet. Nous avons donc affaire à une situation diglossique par excellence. Avant de passer à l’observation et à l’analyse de notre corpus, il importe pour nous de voir la manière dont l’Occident perçoit la langue arabe et à travers elle, le phénomène diglossique.

1- La langue arabe vue par William Marçais

11W. Marçais (1930) déclare que

la grammaire, morphologie et syntaxe n'a absolument pas changé. Au reste, elle a toujours été enseignée d'après les mêmes traités scolastiques à Fez, à Tunis au Caire et à Bagdad. Cet arabe "éternel", comme disent avec orgueil ceux qui l'ont pour instrument de culture, a d'abord le défaut de toutes les langues savantes : ayant perdu le contact avec l'idiome parlé, avec la vie, il manque de souplesse.  (idem : 402)

12En comparant l’arabe au français et au grec, W. Marçais ajoute que

la morphologie, un peu compliquée à première vue, est incroyablement régulière qu'un effort modéré de quelques mois suffit à la faire acquérir par une mémoire moyenne. Auprès du verbe grec, ou du verbe français, le verbe arabe est un jeu d'enfant, aucune difficulté de dérivation, une étymologie que ne voilent ni les contractions, ni les chutes, ni permutations de phrases, une identité de racine et de radical si complète dans l'ensemble que tout dictionnaire arabe est étymologique et offre les vocables rangés méthodiquement sous les trois consonnes qui constituent pour chacun d'eux un substrat permanent et toujours discernable; une syntaxe simple sans nulle complication, ni de rection, ni de construction, ni d'accord. (1930 : 402)

13Après avoir réduit l’arabe à un système linguistique élémentaire, Marçais ajoute :

Cependant, l’arabe écrit est une langue difficile, où jamais le lecteur n’est sûr d’entendre ni aisément, ni exactement, une page d’un texte réputé simple. Démêler, énumérer et discuter les difficultés de l’arabe demanderait un long article technique qui, chose curieuse n’a, je crois, jamais été écrit.

14Marçais ajoute un peu plus loin :

Il en résulte une ambiguïté congénitale, qu’aggrave encore l’entremêlement continuel dans la suite du discours de la proposition verbale et de la proposition nominale.(idem : 402-403)

15Il résulte du discours de W. Marçais une dévalorisation de la langue arabe et une simplification poussée à l’extrême. Quel sera le cas de l’arabe parlé ?

16Marçais nous rapporte ce que pensent les philologues des dialectes :

Il existait des dialectes dans l’Arabie ancienne […]. D’aucun de ces idiomes ils ne nous fournissent une description d’ensemble. L’arabe écrit, l’arabe classique seul, leur paraissait digne d’une étude sérieuse. Tout ce qui s’écartait de la norme était négligeable et même condamnable. (idem : 404)

17Il note à propos des langues parlées :

Des idiomes parlés, des patois tantôt assez proches, tantôt visiblement éloignés les uns des autres dont aucun n’a jamais été écrit, dont la fixation scripturale a valu aux orientalistes qui l’ont tentée les sarcasmes indignés du monde arabe (idem : 401).

18Et W. Marçais d’ajouter : « L’arabe parlé, poussière de patois répandue du Golfe persique au Sénégal ». Nous savons tous ce que connote le terme « patois » comme jugement dépréciatif reléguant l’idiome à une position inférieure.

19Quant à l’apprentissage de l’arabe parlé, voilà ce qu’en en dit W Marçais :

La prononciation d'abord constitue pour beaucoup d'européens un écueil redoutable, la longueur des phonèmes ; le timbre des voyelles, le mode d'articulation des consonnes, tout est fait pour révolter le gosier et la bouche et dérouter l'oreille d'un Français moyennement doué. (1930 : 407).

20L’arabe parlé est « propre à dérouter des esprits accoutumés à la logique ». Marçais ne voit pas l’utilité d’apprendre l’arabe parlé pour les Français habitant les pays du Maghreb et ne voit pas l’utilité de son enseignement dans les écoles. Sa perception de la langue arabe se présente finalement ainsi :

Tel à mes yeux est l’arabe. Une langue ? Deux langues ? […] Disons deux états d’une même langue, assez différents pour que la connaissance de l’un n’implique pas, absolument pas, la connaissance de l’autre : assez semblable pour que la connaissance de l’un facilite considérablement l’acquisition de l’autre. En tout état, un instrument pour l’expression de la pensée qui choque étrangement les habitudes d’esprit occidentales : une sorte d’animal à deux têtes, et quelles têtes ! que les programmes scolaires ne savent trop comment traiter, car ils ne sont pas faits pour héberger les monstres. On conclura peut-être que le premier responsable de la crise de l’arabe, c’est l’arabe. (1930 : 409)

21Il va sans dire que les propos de Marçais à l’égard de la langue arabe sont teintés d’une grande part de subjectivité. Comme l’a signalé Yasmina Cherrad (1991), étant professeur au Collège de France, W. Marçais a écrit trois articles en 1930 sur la diglossie arabe en Afrique du Nord, pour les festivités du centenaire de la colonisation (1830-1930). Derrière un discours qui se veut scientifique, Marçais « met en place un discours idéologique », « aucune place n’est accordée aux pratiques linguistiques » (1991 : 11). Pour Y. Cherrad, « la crise linguistique n’est analysée que pour mieux montrer la nécessité d’intégration et de généralisation de la langue du colonisateur » (idem : 11)

2- La diglossie selon Ferguson

22Voici la définition que donne C. Ferguson de la diglossie, telle qu’elle est traduite par Lambert-Félix Prudent dans son article « Diglossie et interlecte » dans la revue Langages :

La DIGLOSSIE est une situation linguistique relativement stable dans laquelle, en plus des dialectes premiers de la langue (qui peuvent comprendre un standard ou des standards régionaux), il existe une variété superposée très différente, rigoureusement codifiée (souvent plus complexe du point de vue de la grammaire), qui est le support d’un recueil imposant et considérable de textes littéraires provenant d’une époque antérieure ou d’une communauté linguistique étrangère, qui est largement apprise par le biais de l’école, et qui est utilisée pour la plupart des textes écrits et des discours formels, mais qui n’est jamais utilisée, - dans quelque segment de la société – pour une conversation ordinaire. (1981 : 22)

23Si cette définition a servi de base à la plupart des réflexions portant sur des situations diglossiques, il importe de rappeler que bien d’autres études ont porté sur la question, bien avant la parution de l’article « Diglossia » en 1959. C’est le cas de l’article de Jean Psichari, datant de 1928 et paru dans Mercure de France, « Un pays qui ne veut pas de sa langue ». C’est le cas également de l’article de William Marçais, « La diglossie arabe », paru en 1930 dans L’enseignement public, ou encore celui d’Edouard Sapir, « Dialect », datant de 1931et paru dans Encyclopaedia of Social Sciences. En effet, J. Psichari a été le premier à utiliser le terme de « diglossie » en se basant sur la situation sociolinguistique grecque où le katarevusa, variété savante et puriste, côtoie le démotiki (ou le démotique), variété usuelle et populaire.

24Deux ans plus tard, William Marçais adoptera le terme « diglossie » et l’appliquera à la langue arabe en opposant l’arabe littéraire du Coran à l’arabe dialectal considéré comme inférieur. Dans un article publié en 1931, Edouard Sapir ne considère pas le dialecte comme « une déviation, ou même bien souvent une déformation de la norme reconnue ». Pour lui,

la langue d’une telle nationalité est en général fondée sur un dialecte local qui acquiert la prééminence dans le domaine culturel et se développe aux dépens d’autres dialectes dotés à l’origine du même prestige (1968 : 67)

25 Face à cette conception de la langue, Ferguson présentera la sienne en opposant une variété « haute » et une variété « basse ». Il convient de noter que la distinction entre variété « prestigieuse » et variété « basse » a tendance à privilégier la première et à disqualifier la seconde. Ceci est de nature à créer des rapports conflictuels entre langue et variétés de langue. C’est la raison pour laquelle il faut se garder de se limiter à la conception dualiste, et chercher plutôt à comprendre le fonctionnement réel des langues en présence. Qu’en est-il de la situation linguistique de la langue arabe ?

3- La langue arabe selon L-J. Calvet

26 Dans un article intitulé « Un nom pour plusieurs langues : la schizoglossie arabe », Calvet (1999) parle de « schizoglossie » pour reprendre une expression de Einar Haugen, désignant toute situation où le locuteur est « exposé à plus d’une variété de sa langue » (1999 : 150). Cette « maladie » représente pour Haugen « le produit des conflits de normes » (idem : 150), (il s’agit aux Etats-Unis des rapports entre l’américain et la langue anglaise) et engendre des situations d’ « insécurité linguistique ». Dans cet article, Calvet y propose la classification suivante :

  • 1 Mis en italique par l’auteur
  • 2 Note de l’auteur lui-même : « La majorité des musulmans contestent cette classification : l’arabe « (...)

Nous pourrions dire, en restant cependant simplificateur, qu’il y a un arabe uniquement écrit1 (l’arabe classique, qui n’est la langue de personne mais que certains apprennent , une langue figée, « morte »), un arabe écrit oralisé (l’arabe médian, qui tend à prendre des formes locales, et qui est également appris) et des arabes parlés (les « dialectes », les seuls dont on hérite en famille, mais aussi la nébuleuse de l’arabe « moyen ») qui sont autant de langues différentes. Mais il est impossible de hiérarchiser ces formes en termes de constellation, car elles n’ont pas les mêmes types d’implantation. L’arabe classique est une langue « morte2 », comparable à ce qu’était le latin en Europe au XIIIème ou au XIVème siècle, mais une langue fortement chargée en représentations (idem : 233-234).

27Face à de telles considérations à l’égard de la langue arabe, seul un véritable travail de terrain nous permettra de trancher sur la question diglossique et linguistique en contexte arabophone. On s’attaquera aux pratiques langagières réelles et on vérifiera si la configuration linguistique se présente en termes de « conflit » ou plutôt en termes d’équilibre et de complémentarité.

  • 3 Nous avons intitulé le 1er moment révolutionnaire « La ville s’insurge ». Il débute le 17/12/2010 e (...)

28Notre étude se base sur un corpus d’inscriptions murales recueillies dans la sphère urbaine tunisienne en contexte révolutionnaire. Ce contexte a été marqué à ses débuts par l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010, et a été suivi par une série de manifestations populaires dont la plus célèbre est celle du 14 janvier 2011, marquée par le départ du président et la chute du régime de Ben Ali. Cette période a été suivie par des sit-in à la Kasbah revendiquant le départ des représentants de l’ancien régime, des élections législatives datant du 23 octobre 2011 puis des élections présidentielles en 2014. L’étude du corpus recueilli nous a permis de distinguer trois types de graffitis correspondant à trois moments révolutionnaires3. Nous en avons extrait quelques exemples révélateurs de la relation fusha/ tounsi. Nous dirons pour commencer que le paysage scriptural tunisien est un paysage plutôt plurilingue (arabe, français, anglais, italien, espagnol). Mais les deux variétés de langue prédominantes sont l’arabe standard et le tounsi. Elles se présentent de deux manières différentes :

  • Coexistence fusha / tounsi dans le premier cas

  • Mélange des deux codes dans le 2ème cas

29Voici quelques exemples où les écrits en fusha dépassent de loin les écrits en tounsi : c’est le cas du premier et du second moment révolutionnaire :

  • [bil-kifâHi tataHararu-shucûb] : « c’est par la lutte que les peuples se libèrent » ;

  • [tûnis taSnacu-thawra] : « La Tunisie crée la révolution » ;

  • [kilâbu-tajamuc lan tacûd] : « Les chiens du RCD ne reviendront plus jamais » ;

  • [‘awfiyâ’ ‘awfiyâ’ li-dimâ’ishuhadâ’] : « Fidèles, fidèles au sang des martyrs » ;

  • [‘awlâd ‘ashacb fil qubûr wal qatala fil quSûr] : « les jeunes citoyens sont dans les tombes (ou enterrés) et les assassins sont dans les palais » ;

  • [‘aqim Salâtak qabla mamâtik] : « Fais ta prière avant que ne te surprenne la mort ».

30Voici quelques exemples en arabe tunisien :

  • [‘asulTa li-shacb wil-Hâkim cala rkâybu] : « le pouvoir appartient au peuple et le gouvernant est à genoux » ;

    • 4 « Rassemblement constitutionnel démocratique »

    [tûnis Hura Hura w-itajamuc cala bara] : « la Tunisie est libre, libre et le RCD4 dehors » ;

  • [shiyâb tuHkum fi-shabâb] : « des vieillards qui gouvernent des jeunes ».

31Quant au mélange des deux codes, il s’agit de faire figurer les deux variétés d’arabe (fusha/ tounsi) dans le même énoncé. En voici quelques exemples :

    • 5 Arabe tunisien
    • 6 Arabe standard

    [yâ shahîd ‘urqud mirtâH] (AT)5 [sa-nuwâSil ‘al kifâH] (AS)6 : « Ô martyr, repose en paix, nous continuerons la lutte » ;

  • [‘atashghîl ‘istiHqâq] (AS) [yâ ciSâbit ‘asurâq] (AT) : « le travail est une exigence, bande de voleurs » ;

  • [hâdhâ nidâ’ushahîd] (AS) [‘ashahîd qâl damî fi raqbitkum] (AT) : « tel est le cri du martyr. Le martyr a dit : « vous êtes redevables du sang que j’ai versé » ».

32 Outre l’alternance diglossique que nous venons de voir, nous tenons à signaler que les pratiques scripturales urbaines sont complètement affranchies des contraintes normatives (règles orthographiques liées à l’écrit). Le support mural tunisien est par conséquent un espace de liberté par excellence où les langues coexistent librement. Les auteurs-scripteurs des graffitis en arabe standard et en tounsi usent des deux codes (oral et écrit) sans se soucier de leur forme écrite.

33 Pour conclure, nous dirons que la prédominance d’el fusha dans l’espace public en tant que pratique langagière écrite va à l’encontre d’une vision « orientaliste » des langues pour le monde arabe. Loin des expressions métaphoriques associant les deux variétés de langue à un « monstre à deux têtes » ( Marçais) et loin des considérations discriminatoires telles que variété « haute » et variété « basse » (Ferguson), l’arabe standard côtoie l’arabe tunisien et ne se limite plus à un usage strictement académique ou institutionnel. Il est donc grand temps d’opter pour une vision décoloniale des langues. En outre, la coexistence des deux variétés d’arabe dans une même sphère accorde à celles-ci une place à valeur égale. Il n’est plus question d’opposer une variété de prestige à une variété de moindre prestige. Il en est de même pour l’opposition in vitro/ in vivo. L’arabe standard ne se réduit plus à un simple produit de laboratoire au sens de pratique langagière in vitro. La sphère scripturale urbaine transforme les deux variétés d’arabe (fusha et tounsi) en deux pratiques langagières in vivo.

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Bibliographie

Ben Rejeb, I., 2023, Discours de murailles urbaines en contexte tunisien. Etude sociolinguistique des graffitis de la révolution, Paris, L’Harmattan.

Blanchet Lunati, P., 2023, « Qu’est-ce qu’une approche décoloniale peut apporter à l’analyse des discriminations glottophobes en France ? L’exemple de l’analyse de la réception de la loi Molac relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion (2021) », in Mylène Eyquem (dir.), Hétérogénéité linguistique et culturelle dans l’espace indiaocéanique, Louvain-la-Neuve, EME Editions, p. 29-85.

Calvet, L-J., 1974, Linguistique et colonialisme, Paris, Payot.

Calvet, L-J., 1994, Les voix de la ville, Paris, Payot.

Calvet, L-J., 1999, « Un nom pour plusieurs langues : la schizoglossie arabe », in. Pour une écologie des langues du monde, p. 229-241.

Cherrad, Y., 1991, « La diglossie arabe à travers le discours colonial : sa description et son analyse par W. Marçais », in Revue des Sciences Humaines, Revue de l’Université de Constantine, Volume 2, n° 1, p. 1-12.

Marçais, W., 1930, « La diglossie arabe », in L’enseignement public, n°97, p. 401-409.

Molina Torres, S. & Padiou, I., 2022, « Une communication sans dialogisme. La colonialité du langage selon Gabriela Veronelli », in Semen, 50 /2, p. 135-141.

Prudent, L-F., 1981, « Diglossie et interlecte », in. Langages, n°61, p. 13-38.

Psichari, J., 1928, « Un pays qui ne veut pas de sa langue », in. Mercure de France, octobre, n°1, p. 63-121.

Saïd, E., [1978], 1980, L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Éditions du Seuil

Sapir, E., 1931, « Dialect », in. Encyclopaedia of Social Sciences, New York, MacMillan, 5, p. 83-88.

Sapir, E., 1931-1968, Linguistique, Traduction et présentation de J-E. Boltanski, Paris, Minuit.

Veronelli, G., 2012, Una América compuesta: The Coloniality of Language in the Americas and decolonial alternatives, Thèse de doctorat, Binghamton, Binghamton University, State University of New York.

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Annexe

Système de transcription phonétique

Les consonnes 

ء : [‘]

د : [d]

ض : [Dh]

ك : [k]

ب : [b]

ذ : [dh]

ط : [T]

ل : [l]

ت : [t]

ر : [r]

ظ : [DH]

م : [m]

ث : [th]

ز : [z]

ع :[c]

ن : [n]

ج : [j]

س : [s]

غ : [gh]

هـ : [h]

ح : [H]

ش : [sh]

ف : [f]

و : [w]

خ : [kh]

ص : [S]

ق : [q]

ي : [y]

Les voyelles

brèves

longues

[a]

[â]

[u]

[û]

[i]

[î]

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Notes

1 Mis en italique par l’auteur

2 Note de l’auteur lui-même : « La majorité des musulmans contestent cette classification : l’arabe « classique » n’est pas mort puisqu’on l’utilise parfois. Disons, pour rester dans la même métaphore, qu’il s’agit d’une langue « sous perfusion ».

3 Nous avons intitulé le 1er moment révolutionnaire « La ville s’insurge ». Il débute le 17/12/2010 et se termine le 23 octobre 2011, date des premières élections législatives. Le 2ème moment révolutionnaire s’intitule « La ville en quête d’identité » et se situe entre le 23/11/2011 et le 6/2/2013. Il est marqué par l’arrivée au pouvoir du parti islamiste en Tunisie. Quant au 3ème moment révolutionnaire, il s’intitule « La ville assassinée » et connait deux moments clés : l’assassinat des deux représentants de l’opposition, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi en 2013, et les premières élections présidentielles en 2014.

4 « Rassemblement constitutionnel démocratique »

5 Arabe tunisien

6 Arabe standard

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Pour citer cet article

Référence électronique

Inès Ben Rejeb, « L’arabe standard : entre colonialité et réalité du terrain », Lengas [En ligne], 97 | 2025, mis en ligne le 22 octobre 2025, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lengas/10116 ; DOI : https://doi.org/10.4000/150xe

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Auteur

Inès Ben Rejeb

Université de la Manouba – Tunis, ATTC – LR18ES12

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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