Navigation – Plan du site

AccueilNuméros50Carrefours dangereux. Les « langu...

Carrefours dangereux. Les « langues régionales » de l’Entre-deux-guerres à la Libération

Philippe Martel

Texte intégral

1Certes, il sont Français, ceux qui dans les années trente et quarante militent pour les langues et les cultures bretonne, occitane, corse, catalane, alsacienne… À ce titre, ils partagent avec les autres Français les affres de ces années qui vont de la montée des périls et de la grande Crise à la catastrophe de mai-juin 40, avant de se clore sur la Libération et le retour de la République. Ils partagent aussi le même rapport aux grands clivages politiques, entre Droite et Gauche, et ils participent, à leur manière, aux débats et aux combats qui traversent alors la société française. Mais c’est à leur manière précisément. Le fait même de se référer à une langue, à une culture, à un espace, à une histoire spécifiques les amène à se trouver confrontés à une idéologie française ambiante qui ne reconnaît pas vraiment, c’est le moins que l’on puisse dire, la légitimité de telles références, sauf à les réduire au statut de vestiges folkloriques, pittoresques et anodins. On s’explique dès lors que ce refus ait pu, symétriquement, en entraîner un autre de la part des éléments les plus extrémistes des mouvements de défense des cultures dites « régionales », et déboucher, pendant l’Occupation, sur des stratégies inspirées par le vieux principe « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Ce qui, bien entendu, se traduira après la guerre, en Corse, en Bretagne, en Alsace, par le rejet massif, de la part des populations concernées, de cette forme bien particulière de nationalisme régional, et par une méfiance durable à l’égard de toute revendication « autonomiste », si modeste soit-elle

2Mais on aurait tort de réduire cette histoire à cette seule dimension. Après tout, si certains Bretons ont choisi l’avenir « européen » que leur proposait l’Allemagne nazie, ce n’est pas le cas d’un Trémintin, ce député qui se bat déjà sous la IIIe République pour l’enseignement du breton et qui signera sous la IVe un des textes parlementaires à l’origine de la loi Deixonne : en juillet 40, ce Trémintin figure parmi les 80 députés qui refusent les pleins pouvoirs à Pétain. Tous alors n’auraient pu en dire autant, qui étaient pourtant d’irréprochables patriotes français, voire, trop souvent, d’authentiques républicains, avant… Par ailleurs, l’opprobre jeté après la Libération sur ce qui a pu légitimement être perçu comme une dérive inexcusable ne touche pas l’ensemble des mouvements : on peut, après 1945, continuer à se battre pour l’occitan ou le breton sans être montré du doigt, pourvu que l’on sache montrer que ce combat n’a rien de commun avec celui mené par d’autres pendant les années sombres. Sans parler de ces militants qui pendant ces mêmes années ont pu participer à l’action de la Résistance, et qui sont moins rares qu’on ne croit. Autant dire que le traitement de cette période, du point de vue qui nous occupe, nécessite prudence et sens de la nuance. Il conviendra donc de distinguer, parmi les divers mouvements existant alors divers cas de figure. Il y a ceux qui jouent la carte de la Collaboration — souvent d’ailleurs parce que, dès avant la guerre, leur propre idéologie les rendait réceptifs au chant des sirènes hitlériennes ou mussoliniennes. Il y a ceux qui se reconnaissent plutôt dans le discours « régionaliste » du régime de Vichy — là encore, souvent, parce que dès avant la guerre, ils associaient défense de la langue et défense des valeurs traditionnelles d’une société paysanne idéalisée. Il y a enfin ceux pour qui le combat contre l’occupant et le rejet du pétainisme priment sur toute autre considération. Sans oublier ceux qui se réfugient, pendant cette période, dans le silence et se bornent à survivre.

  • 1 Pascal Ory, Les collaborateurs, Paris, Le Seuil, 1976.
  • 2 Francis Arzalier, Les perdants, Paris, La Découverte, 1990.

3Le terrain sur lequel nous nous engageons n’est pas totalement vierge. Il y a eu, en Alsace comme en Bretagne ou en Corse, des travaux portant sur l’attitude des mouvements « régionaux » pendant la guerre, et au-delà pendant tout le xxesiècle : on en trouvera les références dans les articles consacrés ici à chaque cas de figure. Et il y a des éléments de synthèse dans quelques ouvrages plus généraux. Bornons-nous ici à citer le livre que Pascal Ory a consacré aux collaborateurs en 19761, dans lequel un chapitre « Je suis partout. Minorités nationales et collaboration » décrit la situation telle qu’elle se présente en Bretagne, en Alsace ou en Corse. Ou, plus récemment, celui de Francis Arzalier, au titre parlant (Les Perdants2), qui traite en gros des mêmes régions. Ceci dit, l’énorme bibliographie consacrée à la période ne fait somme toute que peu de place à l’histoire hautement particulière des mouvements « régionalistes ». Et bien souvent, ce qui attire surtout l’attention des chercheurs, c’est la seule tendance des vrais collaborateurs, au détriment de toutes les autres fractions des mouvements breton, occitan, corse, alsacien, etc., qui ont pu alors suivre d’autres voies. C’est pourquoi il nous a semblé utile de regrouper, autour de ce thème, dans toutes ses dimensions, des chercheurs travaillant sur les divers cas de figure observables et qui bien souvent n’avaient guère eu l’occasion de se pencher sur les cas de figure voisins. Il nous a semblé aussi que Lengas, pouvait parfaitement être un lieu de rencontre pour ces chercheurs. C’est donc à eux que s’est ouvert ce cinquantième numéro de la revue.

4Cas de figure : ce qui frappe, c’est la diversité des situations et des itinéraires, au delà de quelques points communs, dont le moindre n’est sans doute pas le fait que toutes les régions concernées ont vécu depuis des siècles, chacune à leur façon, la même situation sociolinguistique, celle du recul programmé de leurs langues propres devant la langue nationale une et indivisible. Si l’on essaye de mettre de l’ordre dans cette diversité, on pourra peut-être identifier quelques regroupements possibles.

5Il y a ces zones dans lesquelles la situation linguistique repose sur une confrontation triangulaire, entre français de l’État, dialecte(s) du lieu, et une langue d’État voisine à laquelle les dialectes en question peuvent se rattacher — même si ce rattachement, d’ailleurs, peut parfois faire débat, pour des raisons souvent fort peu linguistiques. Nous rangerons dans cette catégorie l’Alsace, avec son triangle français/elsässerditsch/Hochdeutsch, ou la Corse, avec le corse et le toscan, resté longtemps langue écrite de l’île. La présence du grand voisin peut ici provoquer aussi bien la méfiance de l’État français que celle de certains intellectuels attachés à la spécificité de leur forme langagière et réticents face à tout essai de récupération au nom de la communauté de langue avec ledit voisin. Mais il y a aussi ceux qu’il séduit — et qui peuvent parfaitement d’ailleurs aller chercher chez lui inspiration, subsides, et parfois refuge. Paul Desanti aborde le cas corse par le biais de la littérature, en distinguant dans la littérature corse de l’Entre-deux-guerres divers courants, symbolisés ici par trois écrivains d’importance, porteurs des diverses attitudes possibles sur le lien entre corse et toscan, mais aussi sur la fonction à attribuer à la langue : langue de la commémoration du temps d’avant ou langue d’expression d’un vécu individuel. Dominique Huck analyse, de son côté, les politiques linguistiques successives menées en Alsace entre 1918 et l’immédiat après-guerre, et le statut respectif attribué par les pouvoirs français ou allemand aux diverses formes de langue présentes dans la région. Où l’on voit comment les maladresses initiales de la France après la « libération » de la province suscitent une réaction autonomiste amenant le pouvoir à modifier peu à peu, au profit de l’allemand, sa politique scolaire initiale, fondée sur la prééminence absolue du français. Puis comment les nazis mènent une politique de défrancisation et de germanisation (y compris aux dépens du dialecte) d’une rare violence, qui justifie après la guerre, aux yeux des autorités françaises, l’adoption d’une attitude beaucoup plus dure qu’avant 40 contre tout ce qui n’est pas le français.

6Pour d’autres régions, l’ombre du grand voisin n’existe pas, et pour cause : il n’y a de Bretons qu’en Bretagne — malgré les références rituelles depuis le xixe siècle à une grande Celtie incluant l’Irlande gaélique et le Pays de Galles. Et s’il y a des Occitans en Italie et en Espagne, peu de gens s’en soucient à cette époque. Mais la ressemblance s’arrête là. En Bretagne, la tendance la plus dure du Parti Nationaliste Breton, avec son journal Breiz Atao, joue d’autant plus volontiers la carte allemande qu’elle partage avec les nazis, dès avant la guerre, un certain nombre de convictions raciales (les Bretons sont un peuple du Nord !) et programmatiques. La contribution de Ronan Calvez montre comment l’Occupation offre à l’intellectuel le plus actif de cette mouvance, Roparz Hemon, l’occasion de faire entrer le breton dans le monde de la radiodiffusion, avec des émissions dont la fonction est de répandre une certaine idée de la Bretagne, du breton et des Bretons. Mais Ronan Calvez montre aussi comment dans l’après-guerre, après une brève éclipse, le breton revient sur les ondes, mais cette fois-ci avec une autre voix, celle de Pierre Hélias, et un autre projet.

7Le vaste pays d’oc offre un autre visage. Là, pas de mouvement nationaliste virulent avant la guerre, mais le vieux Félibrige de Mistral. Peu de sympathie pour le fascisme, sous quelque forme qu’il se présente, mais par contre un fort courant traditionaliste, catholique ou maurrassien — ce qui n’empêche pas l’existence d’autres courants, parfois situés nettement à gauche. L’article de Philippe Martel propose un panorama général de l’évolution de la mouvance occitaniste pendant les années de guerre, entre deux quasi-unanimismes — pétainiste en 1940, résistancialiste en 1944 — en conformité d’ailleurs avec une évolution assez générale dans l’ensemble de la France à la même époque. Alain Viaut analyse pour sa part, à partir du terrain girondin, comment certains prêtres félibres, parfois investis de responsabilités politiques, comme l’abbé Bergey, ont pu dès avant la guerre mener une défense simultanée de la langue du lieu et des valeurs ruralistes les plus traditionnelles, ce qui les mène logiquement à adhérer avec conviction à la Révolution nationale.

8Soixante ans après les évènements dont il est ici question, on se doute qu’il devient difficile de faire parler des témoins directs ou des acteurs. L’entretien mené par Pierre Grau avec un vieux militant catalaniste qui a vécu les années de la guerre permet de donner la parole à l’un d’entre eux. Il permet aussi de clore « notre tour de France des régionalismes » par un cas particulier, la Catalogne-Nord, partagée entre deux modèles, celui de ses voisins occitans — il y a donc, en ces années, des Roussilonnais dans le Félibrige — et celui d’une Catalogne barcelonaise qui a connu, peu de temps avant la guerre, une brève période d’autonomie.

9Nous ne prétendons pas, bien sûr, avoir fait le tour des questions qui se posent dans les pages qui suivent. Le tableau aurait pu être complété — peut-être le sera-t-il un jour — par l’analyse des situations basque ou flamande. Et même sur les cas de figure ici traités, que de choses à dire encore ! Sans oublier que l’histoire de ces années n’est pas séparable de celle, sur la longue durée, des mouvements de défense des langues « régionales » et de l’histoire — chaque fois différente — des sociétés et des lieux dans lesquels se développent ces mouvements. On mesure l’ampleur de la tâche : mais il n’était pas question pour les auteurs, ici, de s’y engager. Nous espérons du moins pouvoir apporter des éléments susceptibles de nourrir un débat qui est appelé à se poursuivre. La période dont il est ici question a été suffisamment dramatique, et aussi suffisamment cruciale pour l’évolution des mouvements de défense des langues « régionales », et pour l’image de ces langues mêmes, pour qu’il vaille la peine d’y revenir, un jour, en résistant aussi bien à la tentation d’observer, sur un sujet compromettant, un silence prudent sinon lâche qu’à celle de faire la leçon aux morts ou à celle enfin de proposer au lecteur une vision lisse et réconfortante des contradictions tragiques qui ont traversé ces années-là.

Haut de page

Notes

1 Pascal Ory, Les collaborateurs, Paris, Le Seuil, 1976.

2 Francis Arzalier, Les perdants, Paris, La Découverte, 1990.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Philippe Martel, « Carrefours dangereux. Les « langues régionales » de l’Entre-deux-guerres à la Libération », Lengas [En ligne], 50 | 2001, mis en ligne le 23 juin 2026, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lengas/11770 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16oiz

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search