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Comptes rendus

Alain Dieckhoff, La nation dans tous ses États. Les identités nationales en mouvement

Jean-François Courouau
Référence(s) :

Alain Dieckhoff, La nation dans tous ses États. Les identités nationales en mouvement, Paris, Flammarion, « Essais », 2000, 355 p.

Texte intégral

1Les xixe et xxe siècles auront vu naître, prospérer et finalement se déchaîner à travers le monde entier les nationalismes de tous ordres. Le xxie siècle qu’on annonce celui de la mondialisation ne semble pas prêt de voir disparaître ce phénomène. Au contraire, la dislocation de l’URSS et de la Yougoslavie, dans les années 1990, s’est accompagnée de la création d’États nouveaux, parfois dans les conditions dramatiques qu’on connaît. Ailleurs dans le monde, et même dans la prospère Europe occidentale, de l’Écosse à la Corse en passant par le Pays basque ou la Flandre belge, des mouvements politiques prônent l’émancipation nationale, l’accès à une souveraineté pleine et entière. Ce sont ces tendances centrifuges que cherche à cerner le sociologue Alain Dieckhoff dans une analyse documentée, minutieuse et honnête qui échappe à bien des ornières.

2La première partie de l’ouvrage est consacrée aux fondements sociologiques et historiques du nationalisme. L’auteur s’appuie sur trois situations épineuses qu’il connaît particulièrement bien : le mouvement québécois, actif depuis une trentaine d’années, le séparatisme flamand, plus ancien et qui a abouti à la fédéralisation de la Belgique et l’autonomisme catalan mené par Convergència i Unió et son chef, Jordi Pujol, à la tête de la Generalitat depuis vingt ans. À la question délicate des rapports entre mondialisation et expansion des phénomènes nationalistes, l’auteur n’apporte pas de réponse véritablement nouvelle, remarquant après d’autres que le nationalisme semble lié au processus de modernisation. Il apparaît « là même où le travail d’uniformisation de la modernité est le plus puissant » (p. 31), dans des zones centrales de l’économie mondiale (Flandre, Italie du Nord, Catalogne), mais aussi dans les pays jadis colonisés dans lesquels ont été aussi bien diffusées les valeurs occidentales que fabriquées — pour les besoins du contrôle politique et administratif colonialiste — des identités ethnico-politiques. Mais en même temps, on assiste à l’émergence des États-régions — ce qu’en Europe on appelle « eurorégions » — qui, à l’instar de la zone tri-nationale autour de Singapour, font fi des frontières nationales. Ces deux tendances étant concomitamment à l’œuvre (exacerbation des particularismes « nationaux », gommage des frontières), l’auteur conclut prudemment, laissant le lecteur un peu sur sa faim, que la modernisation ne favorise ni l’une, ni l’autre des deux évolutions, « elle fait les deux » (p. 38).

3 La démonstration est bien plus convaincante quand elle s’attache au lien établi entre construction nationale et/ou revendication nationaliste, d’une part, et culture, d’autre part. L’instrumentalisation de paramètres purement culturels dans la définition des ensembles nationaux est connue, de la création de la Belgique (1830) autour de la religion catholique, — union qui se fissurera sous l’action d’un autre élément culturel, la langue — à l’élaboration récente par le pouvoir croate d’une variante croatisée du serbo-croate en passant par l’élaboration in vitro pour ainsi dire de certaines langues d’Europe centre-orientale (slovaque, macédonien). À chaque fois, la culture est appelée à la rescousse quand se constitue — ou cherche à se constituer — un ensemble national, même de taille et de prestige importants (Allemagne, Hongrie), à l’aide de procédés commodément identifiables (retour à la culture d’origine, principe d’antériorité, etc.) qui relèvent de ce que Charles Taylor a défini comme « l’éthique de l’authenticité » (p. 48). Dans ces processus, le rôle de l’intelligentsia n’est pas neutre. Alain Dieckhoff a raison, croyons-nous, de le définir en termes d’intérêt et plus précisément d’intérêt social. Pour les élites de la « nation » (émergente ou établie), il s’agit de se garantir une assise (ou une chance) sociale. La fonction de démarcation joue ici un rôle essentiel : face à la masse « nationale » comme vis-à-vis des autres intelligentsias nationales. L’analyse de l’échec de l’occitanisme, limitée par Dieckhoff au xixe siècle, est en ce sens tout à fait pertinente, même si on aurait souhaité voir développées certaines pistes suggérées par l’auteur : si le désir d’intégration sociale des élites occitanes à l’ensemble national français ne fait pas de doute, il offre un contraste saisissant avec la situation belge où le flamand a subi, comme l’occitan, un processus de marginalisation diglossique. Pourquoi dans un cas la revendication identitaire échoue-t-elle là où ailleurs elle s’implante avec succès (Flandre, mais aussi Canada francophone) ? La réponse, développée plus tard dans l’ouvrage, est, là encore, sociale avant d’être culturelle : en France, l’ascenseur social fonctionne, à peu de choses près, au bénéfice de toutes les élites, occitanes et autres. En Belgique et au Canada, l’ascension sociale a été, selon Dieckhoff, monopolisée par un groupe linguistique clairement identifié (les Wallons, les anglophones).

4Cette interprétation sociale pose la question de la neutralité de l’État (chap. III). Il n’est peut-être pas inutile, comme le fait l’auteur, de rappeler comment des pays comme l’Espagne, l’Angleterre et la France ont réalisé de façon coercitive, sous l’impulsion d’un pouvoir politique, leur unification culturelle, notamment linguistique. La logique utilitariste de la Révolution française ne vise à rien d’autre qu’à créer le sentiment « national » là où n’existait que le lien de sujétion au roi. En ce sens, la IIIe République a réussi, linguistiquement, culturellement, là où Barère et ses épigones avaient échoué. Mais elle ne se différencie pas, contrairement à une idée chère à certains nationalistes français, dans ses objectifs, des monarchies voisines. Dans aucun pays comparable à la France du xixe siècle, le désir d’unification n’était moindre. Le souci, très imparfaitement réalisé, des Bourbons d’Espagne ne se distingue guère de la volonté, bien aboutie, quant à elle, que nourrissaient les dirigeants anglais de mettre au pas l’Irlande. La différence n’est pas dans les buts, mais dans les moyens et les degrés de réussite. Et l’auteur de rappeler l’échec de la tentation cosmopolite de la Révolution, le repli sur le territoire « national » et plus encore, exemples à l’appui, l’impossible neutralité de l’État, aussi bien aux États-Unis où la partie WASP de la population est assurée de sa suprématie numérique et symbolique qu’en Grèce où la religion orthodoxe jouit de privilèges exorbitants au point de permettre l’identification « grec = orthodoxe » ou dans des pays de « tradition laïque » où les jours chômés s’identifient insidieusement aux fêtes religieuses catholiques.

5Cette première partie consacrée aux mécanismes visibles des phénomènes nationalistes n’eût pas été complète sans la description des situations les plus représentatives. La diversité est de règle : les revendications des Frisons, le mouvement occitan, breton, le particularisme sicilien doivent-ils être classés sous la même étiquette que les séparatistes basques, les autonomistes catalans ou les indépendantistes de Umberto Bossi ? Assurément pas, car la revendication culturelle et la revendication politique ne s’identifient pas nécessairement. Certains mouvements, essentiellement, voire exclusivement portés par une exigence culturelle (Frisons, Occitans, Bretons) n’ont que peu de choses à voir avec ces « nationalismes de nantis » qu’on rencontre en Flandre, Catalogne ou Italie du Nord. La dimension culturelle, forte dans certains cas (Flandre, Catalogne) semble en fait constituer plus un « adjuvant » à une demande d’ordre politique (plus d’autonomie politique et financière, etc.) adressée à l’État central qu’une fin en soi. C’est ce qui explique largement l’absence totale de dimension linguistique dans certains cas (Écosse, Savoie, Padanie). Les nationalismes régionaux puissants sont aussi ceux qui bénéficient d’un maillage social dense (vie associative, culturelle, sportive), ce sont des sociétés complètes, dotées d’institutions quasi-étatiques, comme l’exécutif flamand ou la Generalitat, où prospèrent des partis à forte implantation, capables d’un lobbying efficace.

6La seconde partie (« Gérer la pluralité ») se veut plus orientée vers la prospective que la description. Il s’agit dans un premier temps d’examiner le traitement que les principaux schémas sociétaux occidentaux peuvent réserver à la question de la diversité. Trois modèles sont successivement envisagés. Le libéralisme, par le rôle qu’il attribue au seul individu, repose sur des fondements bien fragiles. On lira à ce propos avec profit une excellente analyse des mécanismes qui poussent un groupe majoritaire à la conservation d’un système qui l’avantage (exemple du Canada anglophone). Le modèle républicain qui passe en France pour le meilleur qui soit n’est pas exempt d’imperfections. Ses réussites dans le domaine de l’intégration des immigrés sont incontestables (encore qu’on puisse peut-être imaginer quand même mieux et que le critère d’abandon de la langue d’origine, si cher aux observateurs français, soit extrêmement discutable). En France, le sort réservé cependant aux langues régionales et les déboires de l’État jacobin face à des revendications identitaires qui ont toujours été niées dans leur légitimité illustrent bien les limites du système en termes démocratiques. Les années à venir dont il y a tout lieu de penser qu’elles connaîtront une dramatisation croissante des conflits identitaires liée à cet « idéal d’authenticité » qui exacerbe l’exigence de reconnaissance et favorise la valorisation des différences obligeront l’État — pour rester dans le cas extrême que représente la situation française — à redéfinir ses approches de la diversité. Déjà, on peut interpréter certains aménagements comme les signes avant-coureurs d’une plus vaste réforme : organisation du culte israélite, tentative similaire envisagée pour la religion musulmane sous l’impulsion de Jean-Pierre Chevènement, par ailleurs incarnation d’une certaine tradition nationaliste-conservatrice française, création des « pays », statuts de la Polynésie et de la Nouvelle-Calédonie. Enfin vient le modèle multiculturel qui préconise le respect des différences propres à des groupes hétérogènes (organisés selon des critères linguistiques, de couleur de peau, de préférence sexuelle, etc.). On y rencontre une mise à niveau des communautés issues de l’immigration et des communautés historiques qui, loin d’être innocente, répond à des soucis politiques intérieurs : comme on le voit au Canada où il s’agit d’affaiblir la revendication québécoise en la plaçant sur le même plan qu’une présence allophone dont Alain Dieckhoff affirme qu’elle repose bien souvent sur un acte volontaire (encore que pas toujours, dirais-je) et un désir ardent, aussi sous-estimé en société multiculturelle qu’il est sur-estimé dans le schéma républicain, d’intégration à l’ensemble national.

7Comment prendre acte de la pluralité et la gérer au mieux ? Les aménagements politiques, partout en Europe et même en France, s’imposent. L’Italie a, depuis la fin de la guerre et jusqu’à très récemment, entrepris un traitement différencié des situations périphériques, l’Espagne démocratique passe, sauf en France, pour un exemple de modernité institutionnelle, la Grande-Bretagne de Tony Blair a accepté la dévolution de certains pouvoirs de son Parlement séculaire vers Édimbourg et Cardiff. Ces évolutions contrastent avec des tendances observables dans la moitié de l’Europe qui s’est libérée du joug communiste. Car le drame de bien de ces pays est de chercher à réaliser effectivement la conciliation de ce que les historiens français et allemands de la fin du xixe siècle avaient identifié comme les modèles français et allemand de la nation et qui, en réalité, reviennent exactement au même : une base culturo-linguistique (modèle allemand) qui gère la diversité sur un mode expéditif et assimilationiste (modèle français) dans le but d’une homogénéisation totale du territoire. Quand on connaît l’imbrication des populations en Europe centrale et orientale, on ne s’étonne que ce legs franco-allemand à la civilisation puisse s’avérer des plus funestes.

8Mais Dieckhoff ne croit guère, semble-t-il, à la fatalité. Les traités hungaro-roumain (1996) et hungaro-slovaque (1995) prouvent qu’il est possible de croire en la sagesse des dirigeants et à un règlement pacifique des problèmes liées aux minorités. Ailleurs, certains régimes paraissent mieux à même de répondre à la question de l’altérité. La « consociation » qui repose, comme en Suisse, aux Pays-Bas, en Belgique et, pourrait-on ajouter, en Espagne, sur la recherche de compromis au plus haut sommet, représente peut-être une alternative. La difficulté quasi insurmontable à sortir de la crise en Bosnie-Herzégovine et le blocage du processus de paix en Irlande du Nord illustrent toutefois combien il est hasardeux d’imposer des solutions par le haut. Le fédéralisme est-il plus heureux ? La fin de l’URSS tendrait à prouver le contraire alors que les sociétés occidentales qui en font l’expérience (du Canada à l’Espagne, en passant par la Suisse) témoignent d’une vitalité démocratique remarquable. Celle-ci se nourrit, en effet, comme par exemple en Suisse, de la confrontation des différences (culturelles, linguistiques, religieuses), non de leur nivellement.

9Mais quand il y a blocage, quand un État refuse d’entendre les doléances d’une partie de ses ressortissants, le droit à la sécession est-il envisageable (chap. vii) ? L’actualité de ces dernières années rend la question brûlante. Elle touche au principe, d’introduction somme toute assez récente, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. A. Dieckhoff rappelle que le droit international reconnaît cette capacité aux États issus de la colonisation, pas à des portions de territoires nationaux en elles-mêmes. L’intangibilité des frontières et le droit d’ingérence (Bosnie, Kosovo) représentent, de la même façon autant de dogmes que la conscience moderne se doit d’examiner et de reformuler. Car les risques d’embrasement sont grands. La multiplication des États souverains, au terme de conflits violents est, selon l’auteur, un des scénarios possibles. Pour y parer, il propose qu’il soit fait preuve d’inventivité institutionnelle. L’indépendance politique ne représente pas la seule alternative possible pour les nationalités historiques. L’un des défis des sociétés contemporaines réside précisément dans l’édification d’un espace qui permette le développement des identités duelles (ou, plus largement, plurielles), à l’image de ce que des entités comme l’Empire Ottoman (celui du millet, pas des massacres de 1915, évidemment) ou l’Autriche-Hongrie (toujours un peu idéalisée, à mon sens), avaient, très imparfaitement car non démocratiquement, réalisé. L’Europe de demain, parce qu’elle est à construire, parce qu’aussi elle invite au dépoussiérage d’États au fonctionnement parfois inefficace et incapable de répondre aux attentes des sociétés, constitue un lieu où peuvent s’inventer de nouvelles formes démocratiques. À condition, je crois, un peu à la différence d’Alain Dieckhoff qui regrette que l’Europe n’offre pas d’imaginaire commun aux Européens, qu’on édifie une construction humaine et intellectuelle débarrassée du poids des grands mythes nationaux. Par où revient une autre question qu’aborde aussi l’auteur : avons-nous encore besoin de la nation (du nationalisme, du nationalitaire…), produit de circonstances historiques idéologisées et mythifiées au profit d’une part infime de la population ? Pourquoi l’État en tant qu’« unité politique, instance d’organisation de la citoyenneté » ne suffirait-il pas ?

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-François Courouau, « Alain Dieckhoff, La nation dans tous ses États. Les identités nationales en mouvement », Lengas [En ligne], 50 | 2001, mis en ligne le 17 juillet 2026, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lengas/11919 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ojd

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