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Du « petit Lavisse » au « petit Labouysse » ? Quels outils pour former à l’histoire de l’espace occitan ?

Yan Lespoux

Résumés

Comment les enseignants d’occitan peuvent-ils se former à l’histoire de l’espace d’oc ? Les manuels scolaires spécifiques n’existent pas et les ouvrages de vulgarisation sont rares. Par ailleurs, lorsqu’ils existent, ces ouvrages tendent bien souvent à adopter une approche de l’histoire occitane qui tient pour beaucoup de la contre-histoire destinée à faire un contrepoids à l’histoire scolaire française ; à tout le moins l’histoire scolaire française telle qu’elle apparaît dans un certain imaginaire collectif à travers le « roman national ».

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Texte intégral

1Patrick Garcia et Jean Leduc écrivent :

À vrai dire, l’instrumentalisation de l’histoire est constitutive de son introduction dans l’enseignement. Certes les finalités, ou du moins leur formulation, évoluent. Certes, les auteurs des instructions fixent aussi à l’enseignement de l’histoire des objectifs intellectuels (savoirs, savoir-faire, esprit critique, etc.). Il n’en reste pas moins – et ce n’est pas propre à la France – que l’histoire, plus, sans doute, que les autres disciplines scolaires, a toujours été investie d’une mission politique et éthique (Garcia, Leduc 2000, 138).

2Ils rejoignent ce faisant une position bien connue, conceptualisée par Suzanne Citron dans Le mythe national (Citron 1987) qui met en lumière la volonté, dans le but de forger un sentiment national, de transmettre aux écoliers de France non point un enseignement de l’histoire mais plutôt le matériau permettant de forger une mémoire collective à laquelle tous les citoyens puissent se rattacher. Cette volonté c’est bien entendu celle de l’État et, de fait, d’historiens, qui, depuis le XIXe siècle avec notamment l’emblématique Ernest Lavisse, ont créé ce que l’on a coutume d’appeler le « roman national », obscur objet du désir de certains politiques contemporains et qui revient régulièrement dans leurs discours. Il y revient plus encore certainement d’ailleurs depuis que Nicolas Sarkozy a, dès les débats précédant son élection en 2007, mis au cœur de son programme la question de l’identité nationale. Le projet lancé en 2009 et abandonné en 2012 d’un « musée de l’histoire de France » devait venir appuyer ce programme.

Quelle histoire – et quelle mémoire – pour l’espace occitan dans l’histoire scolaire française ?

3L’histoire continue ainsi d’être utilisée au service de la formation du citoyen et du renforcement chez celui-ci de l’idée de nation – une nation forcément immuable – et l’histoire scolaire ne cesse comme le rappellent les historiens du CVUH (Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire) d’osciller entre des injonctions – politiques et citoyennes – parfois contradictoires :

Les termes de « culture commune » et de « patrimoine » forment encore aujourd’hui la trame de l’écriture scolaire de l’histoire.
Cependant, à cette finalité uniformisante s’ajoutent désormais des attributs secondaires. L’histoire scolaire se charge de vertus thérapeutiques : cicatrisation des blessures du passé, reconnaissance des oubliés et des victimes du passé, pacification des publics scolaires par le truchement de l’éducation à la tolérance (enseignement du fait religieux). […]
Les appels à la reconnaissance que les groupes « porteurs de mémoire » revendiquent ont pu trouver un écho dans les prescriptions, mais cette concordance chronologique entre légitimation des particularismes et réaffirmation d’un « commun » garanti par le « socle » met en tension la tradition homogénéisante de la culture historique véhiculée par l’histoire scolaire. Cette dernière se trouve tiraillée entre sa fonction d’antidote aux velléités dites « communautaristes » (dans une société saturée de débats mémoriels) et sa propension à répondre aux demandes d’intégration dans le récit national des minorités réclamant des dividendes à l’histoire. On le voit, c’est le rapport à l’universel républicain et à sa capacité d’absorption de l’allogène qui est aujourd’hui en question dans la fabrique scolaire de l’histoire. (De Cock, Picard 2009, 12-13).

4Contradictions dont – on en conviendra – l’histoire de l’espace occitan n’est pas dépourvue et dont ceux qui se consacrent à son étude doivent nécessairement s’accommoder tout en essayant de forger un enseignement qui soit le plus objectif possible et surtout assis sur une base scientifique solide.

5Il n’aura échappé à personne que si d’aucuns peuvent penser qu’il existe une nation, ou à tout le moins une nationalité, occitane, il n’y a pas d’État occitan. L’espace occitan est quasi-exclusivement inclus dans l’État français et, à ce titre, c’est l’histoire telle qu’elle est transmise par l’Éducation nationale française qui est enseignée aux élèves scolarisés dans l’espace occitan.

6Les programmes officiels, s’ils obéissent à une certaine orientation idéologique qui, on l’a vu, se trouve être plus complexe que ce que l’on peut penser de prime abord lorsqu’on ne les pratique pas, laissent toutefois la porte ouverte à de nombreuses interprétations. Et surtout, ils autorisent des pratiques de classe variées s’appuyant souvent sur des études de cas qui permettent – encore avec les nouveaux programmes mis en application depuis la rentrée 2016 – d’y intégrer le fait occitan. Les programmes d’histoire actuels, pour les cycles 3 et 4, n’évoquent par exemple pas la Croisade des Albigeois, pas plus d’ailleurs que ne le faisaient les programmes précédents. Pour autant, cela ne signifie pas que, dans l’approche – notamment en classe de cinquième – de l’affirmation de l’État monarchique ou du rôle de l’Église dans la société, le sujet ne puisse être abordé.

7Par ailleurs, en plus des classes qui proposent des cours optionnels de langue et culture d’oc, il existe aussi dans l’espace occitan, depuis 1980, des écoles immersives – les calandretas – et des classes bilingues publiques dans lesquelles l’enseignement se fait totalement ou partiellement en occitan. Ajoutons qu’avant cela, divers textes – circulaire Maurice Faure, de 1911, circulaire Ripert d’octobre 1940, arrêté Carcopino de décembre 1941 ou encore loi Deixonne de 1951, sans compter différentes instructions ministérielles ou académiques qui ont pu se succéder depuis lors – ont donné la possibilité d’une étude de l’histoire locale au moins en primaire. Il y a donc là matière, pour ne pas dire nécessité, à l’écriture de manuels d’histoire occitans ou à tout le moins en occitan, puisqu’il convient de respecter les programmes nationaux français. Ces manuels n’existent pourtant pas.

L’impossible manuel ?

8Il y a quelques traductions et tentatives de traductions de manuels scolaires français mais, au-delà du fait qu’elles n’apportent aucune vision originale des programmes, elles se heurtent à des problèmes matériels de taille : faible disponibilité de personnes-ressources capables d’exécuter ce laborieux travail de traduction, coût élevé en rapport du nombre d’exemplaires susceptibles d’être vendus, et renouvellement régulier des programmes rendant ces manuels très vite obsolètes (parfois même avant leur mise en vente). L’histoire occitane s’est donc trouvée reléguée au cours d’occitan lui-même, dans sa partie civilisationnelle, et le plus souvent par le biais de documents iconographiques, de textes littéraires ou de quelques articles de vulgarisation publiés dans des revues pour enfants qui ont peu à voir avec l’histoire scolaire telle qu’elle est présentée dans les programmes d’histoire.

9Autre problème, celui de la formation des enseignants. Les enseignants d’occitan ne sont pas forcément des historiens et ne bénéficient généralement pas de formation en la matière. Tout au plus, dans le primaire ou le secondaire peuvent-ils participer à des formations portant sur les programmes nationaux d’histoire. Seuls les enseignants stagiaires des écoles calandretas bénéficient d’un semblant de formation en la matière.

10L’histoire de l’espace occitan souffre d’une position difficilement tenable :

11- d’un côté, des historiens français qui ne se saisissent pas du sujet à l’échelle de l’espace occitan : ils passent de la monographie locale ou régionale à l’étude générale rapportée à l’espace français puisque c’est à lui qu’est rattaché l’espace occitan, et négligent bien souvent les aspects linguistiques et – mais un peu moins tout de même – culturels, préférant laisser ces champs aux linguistes et ethnologues.

12- de l’autre, les militants occitanistes, plus ou moins érudits, plus ou moins éclairés et plus ou moins au courant des avancées scientifiques. On renverra à ce sujet à deux articles très complets. Celui d’abord de Gérard Cholvy, « Histoires contemporaines en pays d’oc », paru en 1978 dans les Annales ESC, à un moment où une littérature particulièrement prolixe et militante, d’Henri Espieux à René Nelli en passant par Jean Larzac ou André Dupuy, tente de faire l’histoire de l’Occitanie. Cholvy se montre très critique vis-à-vis de cette production, sans pour autant offrir de pistes réelles (mais en a-t-il au fond la volonté ?) pour une approche plus scientifique, d’autant plus que pour lui, visiblement, « histoire d’Occitanie » cela veut d’abord dire histoire du seul Languedoc. Celui ensuite de Philippe Martel, « Histoires d’Occitanie » (Martel 2015, 21-42) qui élargit son propos à une production plus tardive, jusqu’au début des années 2000, et auquel nous allons en l’occurrence faire en partie suite dans le présent article.

13La question est donc de savoir quelle matière est aujourd’hui disponible pour les étudiants et les enseignants en ce qui concerne l’histoire de l’espace occitan et quel(s) discours celle-ci sous-tend.

« Perqué m’an pas dit ? »

14Parlez d’histoire à des occitanistes et vous avez de fortes chances d’entendre fredonner la chanson de Claude Marti Perqué m’an pas dit. De fait la critique de l’histoire officielle est au cœur de la revendication occitane depuis les années 1960, sinon depuis Mistral lui-même et, d’une manière générale, la revendication en faveur d’un enseignement de l’histoire locale est encore plus ancienne.

  • 1 On se réfèrera notamment aux articles « Les historiens du début du XIXe siècle et le Moyen Âge occi (...)

15Mais ce qui fait la particularité de la revendication des années 1960-1970, c’est la façon dont les militants occitans se réapproprient l’histoire de l’espace occitan en réaction à ce qu’ils considèrent comme des oublis coupables ou des mensonges de l’histoire scolaire française. La critique en elle-même de l’histoire « officielle » n’est pas nouvelle, pas plus que le besoin de faire une histoire particulière de cet espace méridional. Philippe Martel en a notamment parlé dans divers textes à propos d’historiens du XIXe siècle comme Simonde de Sismondi, Augustin Thierry ou encore – et surtout – le Montalbanais Jean-Bernard Mary-Lafon1. Ce qui change, c’est que si Sismondi, Thierry ou Mary-Lafon étaient historiens, du moins selon les critères de leur temps, ce n’est pas forcément le cas de ceux qui s’attèlent à cette tâche dans les années 1970 – à l’exception notable de l’imposante Histoire d’Occitanie dirigée par André Armengaud et Robert Lafont publiée par Hachette en 1979 – et que ces derniers touchent un public plus large que leurs lointains devanciers.

16Depuis les années 1970, le nombre d’ouvrages consacrés à la question de l’histoire de l’espace d’oc dans son ensemble – nous éludons donc les monographies et ouvrages consacrés à une période ou une région particulières car ce n’est pas vers ceux-là que se tournent en priorité les étudiants curieux d’en savoir plus sur cette histoire – est relativement limité. Depuis les années 2000, trois ouvrages synthétiques ont paru et ont bénéficié d’une certaine publicité dans les milieux occitanistes :

  • En 2003, la Petita istòria europèa d’Occitània, de Robert Lafont, aux éditions del Trabucaire. Il s’agit d’un ouvrage publié en collaboration avec le centre Aprene, qui forme les enseignants des écoles associatives immersives Calandretas.

  • En 2007, Histoire de France L’IMPOSTURE, sous-titré « Mensonges et manipulations de l’histoire officielle », de Georges Labouysse, édité par l’Institut d’études occitanes dans sa collection « Textes et documents ». Il s’agit en fait, nous y reviendrons, du texte d’une conférence suivi d’une anthologie de documents censément édifiants.

  • En 2016, du même Georges Labouysse, L’espace occitan dans l’Histoire, sous-titré « Ses visages divers de la Protohistoire à nos jours », publié par l’Associacion pel desvolopament de l’escrich occitan (ADEO), qui se présente comme un « think tank occitaniste » et qui est dans les faits une émanation du Partit Occitan.

17Il n’est bien entendu pas question dans le cadre de cette communication, d’étudier ces ouvrages en intégralité. Aussi nous contenterons-nous, dans l’attente d’une étude plus systématique, de nous intéresser à un seul sujet, particulièrement surexploité dans l’occitanisme et singulièrement peu évoqué dans les programmes et manuels scolaires, celui de la Croisade contre les Albigeois.

La Croisade des Albigeois / Saint Louis / L’Inquisition

18C’est là le triptyque que la revendication occitane met régulièrement en avant lorsqu’il s’agit de dénoncer les manques de l’histoire scolaire française.

19Georges Labouysse, dans le premier de ses ouvrages sur l’histoire occitane s’en saisit sans beaucoup de mesure. Rappelons qu’il s’agit là d’un texte destiné à l’origine à une conférence publique et non pas à des enseignants ou des élèves. On peut cependant s’interroger sur le fait qu’il ait été conservé en l’état dans un ouvrage destiné à un public plus large et édité par l’Institut d’Études Occitanes qui bénéficie dans l’esprit de nombreux occitanistes d’une réputation de rigueur scientifique que vient appuyer son statut d’organisme d’utilité publique.

Quelques siècles plus tard ce furent les Croisades avec leur cortège de massacres épouvantables sur des populations entières : massacre de Chrétiens d’Orient et conquête de l’empire byzantin, massacre des Juifs et des Musulmans de Palestine… Mais aussi massacre des Chrétiens cathares d’Occitanie et destruction totale de la civilisation occitane, une des civilisations les plus brillantes d’Europe. L’esprit des croisades aboutit en effet en Occident à l’instauration de l’Inquisition, ancêtre de la Gestapo, qui extermina tous ceux qui contestaient les dogmes de l’église institutionnelle et s’opposaient au nouvel ordre établi par Paris, après l’invasion des pays occitans par les armées de l’Ile de France au XIIIe siècle.
À cette occasion, on ne peut passer sous silence les crimes contre l’Humanité commis par des personnages vénérés dans les manuels scolaires comme Louis IX dit « Saint-Louis », pourfendeur de cathares et de nombreux Occitans (Voir le bûcher de Montségur), mais aussi persécuteur des Juifs de Toulouse et du Languedoc auxquels il fit porter la célèbre rouelle de drap jaune cousue sur leurs vêtements ! (Labouysse 2007, 25)

20Georges Labouysse a essuyé un certain nombre de reproches à propos de ces écrits. Peut-être est-ce pour cela qu’il se montre un peu plus circonspect dans son dernier ouvrage, n’abordant d’ailleurs jamais le déroulement de la Croisade en lui-même et se contentant d’une étude assez large des fluctuations territoriales de l’espace occitan.

[…] la France capétienne marquera des points par rapport à l’Aquitaine en s’attaquant à son grand bastion d’Auvergne, dont elle prendra une partie en 1189 après six ans de guerre contre le roi Richard. Enfin en entreprenant une guerre impitoyable contre le Comté de Toulouse lors de « l’affaire cathare », la France capétienne annexera purement et simplement le comté toulousain en 1271, ce qui lui donnera un accès à la Méditerranée et préparera ses futures conquêtes coloniales. (Labouysse 2016, 28)
À l’intérieur du royaume français, une répression administrative gagne les territoires occitans nouvellement conquis. Ils sont administrés d’une main de fer par les sénéchaux, les bailes et viguiers dorénavant nommés par le roi, c’est-à-dire par le pouvoir central, à l’image des préfets d’aujourd’hui. Les nouveaux seront d’ailleurs des Français, c’est-à-dire des étrangers pour l’Occitanie, tandis que les impositions pèseront de plus en plus sur les populations sans défense.
Les années de guerre contre « les Albigeois » et la répression inquisitoriale ont détruit les structures et les solidarités occitanes. Désormais toute la société tombe dans le moule du strict droit féodal français. Tous ses échelons remontent directement au roi. (Labouysse 2016, 33)

21Robert Lafont, de son côté, se montre plus attaché à une description factuelle de la Croisade et de ses conséquences et, dans un ouvrage destiné à de futurs enseignants, il insiste sur le déroulement des événements tout au long de treize pages. Cela n’exclut cependant pas une certaine subjectivité qui transparaît dans le choix des titres de ses différentes parties : « La granda guèrra per Occitània : de l’invasion a la liberacion » ; « La granda guèrra per Occitània : de la liberacion a l’annexion » ; « Après l’annexion : imperialisme dels reialmes e "normalizacion" d’Occitània » ainsi que dans le vocabulaire utilisé : le massacre de Béziers, en 1209, est un « génocide » (p. 85), l’implication du roi d’Aragon et de la papauté de Rome, fait de la Croisade un « conflit international » (p. 88), la croisade menée en 1219 par Louis VIII est une « campagne terroriste » (p. 89). Celle-ci est un échec et :

Dans les années où elle est libérée de son occupant, la société occitane se reconstruit. Les faidits reviennent, l’Église cathare se reconstitue au grand jour, la bourgeoisie récupère ses consulats. La Résistance a permis l’apaisement des conflits antérieurs avec l’aristocratie et le pouvoir comtal. Le petit peuple des cités, surtout de Toulouse, a commencé à jouer un rôle civique dans les réunions de l’Université (c’est ainsi que l’on nomme l’assemblée de tous les chefs de famille). Le sentiment d’"union nationale" s’enrichit d’une élaboration idéologique où les valeurs de courtoisie, venues du trobar, passent au plan politique. Tout le système tourne autour de la notion de paratge, égalité morale des hommes. (Lafont 2003, 90, traduit par nous)

22Quant à Raymond VII, il est qualifié de « héros national » (p. 91) et le rattachement à la couronne de France en 1271 modifie l’avenir de l’Europe : « C’est en fin de compte toute l’Europe qui est changée pour les siècles à venir. Aux potentialités ouvertes d’une "Europe occitane" succède la clôture d’une "Europe à la française", où le seul type d’État est le royaume unifié selon la tradition romaine » (p. 93).

De l’importance de la terminologie

23L’étude de ces extraits est édifiante, en particulier dans le choix de la terminologie choisie.

24Il y a d’abord la mise en avant de termes très valorisants concernant la société occitane : « une des civilisations les plus brillantes d’Europe » portant des valeurs positives que Robert Lafont énonce sans forcément les expliquer : trobar et surtout paratge.

25Il y a ensuite l’utilisation de termes qui, pour être anachroniques et/ou attachés dans l’esprit des Français – et donc aussi des Occitans – qui lisent ces ouvrages à des périodes précises d’une histoire récente encore douloureuse. C’est bien entendu d’abord la Seconde Guerre mondiale : la Gestapo à laquelle G. Labouysse rattache l’Inquisition ou la manière dont il présente la croisade comme « l’invasion des pays occitans par les armées de l’Ile de France » qui n’est pas, dans ce contexte, sans évoquer une sorte de blitzkrieg et, bien entendu la notion de « crime contre l’Humanité » qui précède de peu dans le paragraphe cité la référence au fait que Louis IX a imposé la rouelle aux Juifs du royaume. Robert Lafont use des mêmes artifices : « grande guerre », « Libération », « Résistance », « conflit international », « génocide ». Il va sans dire que, si l’on rapproche ces termes des valeurs occitanes telles qu’elles sont présentées, on a tôt fait de comprendre qui sont les nazis et qui sont les résistants dans cette histoire. Ce sont aussi les expressions « affaire albigeoise » chez Georges Labouysse et « normalisation de l’Occitanie » chez Robert Lafont, qui ne sont pas sans éveiller chez le lecteur le souvenir des termes euphémistiques « événements » et « pacification » liés à la guerre d’Algérie.

26Enfin, Georges Labouysse et Robert Lafont se laissent volontiers aller aux raccourcis rapides, voire à l’uchronie lorsque le premier lie l’accès à la Méditerranée pour le royaume de France aux futures conquêtes coloniales ou quand le second regrette la disparition avec le rattachement des terres du comte de Toulouse à la couronne de France de la potentialité d’une Europe ouverte qui est d’ailleurs en réalité une ouverture de l’espace occitan vers la péninsule ibérique. Il va sans dire que les mots que l’un comme l’autre utilisent sont pesés et que leurs discours respectifs ne sont ni neutres ni totalement objectifs.

27Que tirer de ce rapide tour d’horizon de la littérature historique récente portant sur l’espace occitan ? On laissera de côté, pour ne nous être intéressé ici qu’à un exemple précis, le fait que l’espace occitan lui-même est sur le plan politico-historique une entité floue et que tous les événements qui s’y déroulent ne l’impliquent pas dans son ensemble. Les « potentialités » évoquées par Robert Lafont, ne concernent jamais que les terres méridionales l’espace d’oc.

28Revenons pour conclure à Ernest Lavisse :

70. Guerre des Albigeois. – 1. Le Midi n’avait jamais été aussi bien soumis que le reste de la France à l’autorité des rois. 2. Les premiers Carlovingiens y avaient fait à plusieurs reprises des guerres cruelles ; mais ils n’avaient obtenu qu’une soumission apparente, et les pays au sud de la Loire étaient redevenus indépendants.
3.Au treizième siècle, l’hérésie dite des Albigeois (du nom de la ville d’Alby) s’était répandue dans tout le Midi. 4. De nombreux prédicateurs allèrent la combattre : ils échouèrent tous. 5. À la fin, le comte de Toulouse, Raimond VI, fut excommunié par le légat pontifical, Pierre de Castelnau : le légat fut, bientôt après, assassiné par un chevalier de la cour de Raimond.
6.Alors le pape fit prêcher dans le Nord une croisade contre le Midi. Un grand nombre de chevaliers se croisèrent.
7.Béziers fut prise, et les croisés y firent un horrible massacre. Dans ce temps barbare, on se croyait le droit de tuer ainsi, au nom de la religion, ceux dont l’Église condamnait les croyances et ordonnait l’extermination.
8.L’un d’eux, le terrible Simon de Montfort, prit pour lui la vicomté de Béziers. Il attaqua ensuite Raimond VI, le vainquit, et devint comte de Toulouse (1215) ; mais Toulouse se révolta contre Simon, qui périt en combattant dans les fossés de la ville.
9.Philippe-Auguste n’avait pas voulu prendre part à cette guerre : il y avait envoyé son fils Louis.
10.Lorsque Louis fut devenu roi, il se rendit dans le Midi. Le fils de Simon de Montfort, Amauri, lui légua son héritage. Beaucaire, Carcassonne, Béziers devinrent des villes royales. À partir de ce moment les rois capétiens, déjà si puissants au nord de la France, établissent solidement leur autorité dans le Midi.
11.Louis VIII mourut au retour de cette expédition (1226).
[…]
71.LOUIS IX ou SAINT LOUIS (1226-1270). – Sa minorité.
[…]
3.Blanche acheva dans le Midi l’œuvre de Louis VIII. Raimond VII, fils de Raimond VI, comte de Toulouse, avait été rétabli par le pape dans les domaines de son père. Il maria sa fille unique à un frère du roi, Alphonse, qui devint par la suite comte de Toulouse. 4. Un autre frère de Louis IX, Charles, épousa l’héritière de la Provence. Ainsi la royauté prenait possession du midi de la France.
1.L’hérésie fut détruite par l’Inquisition, tribunal ecclésiastique chargé de rechercher les crimes contre la foi. 2. L’inquisition, suivant les barbares coutumes du temps, employait la torture pour obtenir des aveux. Elle acheva l’œuvre sanglante de la croisade des Albigeois, et le Midi prit sa place dans la monarchie française. 3. Que d’efforts il a fallu faire, et que de sang il a fallu verser pour fonder l’unité de notre pays ! » (Lavisse 1884, 69-72).

29Ce que l’on constate, c’est que les manuels de Lavisse abordaient bien la Croisade des Albigeois et n’évitaient pas quelques considérations morales teintées subliminalement d’un anticléricalisme très Troisième République qui, il est vrai, pesaient peu en comparaison avec la célébration de l’œuvre d’unification du pays. Ce que l’on constate aussi en comparant ce monument ou, pour reprendre Pierre Nora, ce « Lieu de mémoire », c’est que Georges Labouysse, mais aussi dans une moindre mesure Robert Lafont, se placent comme en miroir face à l’œuvre de l’historien scolaire de la Troisième République. Fait intéressant par ailleurs : c’est face à l’historien scolaire Lavisse qu’ils se placent et non face à l’historien universitaire que le succès de l’œuvre scolaire a peu à peu effacé.

30La reconquête de l’histoire occitane ne passe pas dans les ouvrages de Labouysse et Lafont par une œuvre de remise en perspective ou d’utilisation plus objective des sources mais plutôt par une rhétorique qui relève parfois – chez Georges Labouysse – d’une sorte de discours de réhabilitation d’un côté et d’accusation de l’autre, à valeur mémorielle et réparatrice d’avanies subies par un potentiel peuple occitan et d’autre part – chez Robert Lafont – d’un discours visant à répondre à une thèse préliminaire à toute analyse qui est celle d’un espace occitan destiné à être tourné vers le sud et ouvert sur l’Europe dont le destin aurait été contrarié par le rattachement au royaume de France.

31Ainsi les ouvrages aujourd’hui disponibles pour le grand public mais aussi, en l’absence d’ouvrage académique de référence, pour les enseignants non-spécialistes de la science historique, relèvent-ils moins de la documentation scientifique que de la contre-histoire assumée. On se place même clairement dans le cas de Labouysse dans une perspective de réparation mémorielle.

32Cela ne fait en fin de compte que mettre en lumière le manque flagrant d’une histoire de l’espace occitan écrite par un ou des spécialistes en la matière et la difficulté induite pour les enseignants d’occitan et en occitan à s’approprier le sujet.

33On signalera cependant que, depuis que cette communication a eu lieu dans le cadre du colloque organisé par l’équipe Redòc du laboratoire LLACS de l’Université Paul Valéry – Montpellier 3 à propos des manuels scolaires et des langues régionales, un nouveau livre a paru qui aurait pu entrer dans notre corpus. Petite histoire de l’Occitanie, de l’historien Jean Sagnes, publié par les éditions Cairn en novembre 2017 est donc l’œuvre d’un historien de métier qui a eu l’occasion de travailler notamment sur des faits d’histoire occitane, et plus particulièrement sur la révolte vigneronne de 1907. S’il souffre de quelques petites erreurs factuelles et parfois d’interprétations pouvant prêter à débat, en particulier à propos du mouvement occitan de la période contemporaine, le travail de Jean Sagnes se révèle être à ce jour le meilleur ouvrage de vulgarisation en matière d’histoire occitane. Il dispose par ailleurs d’une riche bibliographie qui présente pour chaque chapitre des ouvrages de référence sur la période et les événements abordés. Si elle n’est donc pas parfaite, et si elle n’est pas un manuel à proprement parler, cette Petite histoire de l’Occitanie est donc à ce jour le meilleur outil à disposition des enseignants d’occitan et en occitan pour acquérir des connaissances de base à propos de l’histoire occitane.

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Bibliographie

Sources

Labouysse, Georges, 2007, Histoire de France L’IMPOSTURE, I.E.O. Éditions, coll. Textes et documents.

Labouysse, Georges,2016 L’espace occitan dans l’Histoire, ADEO, 2016.

Lafont, Robert, 2003, Petita istòria europèa d’Occitània, Canet, Éd. del Trabucaire.

Lavisse, Ernest, 1884, La deuxième année d’histoire de France avec récits et dissertations, 26ème édition refondue, Paris, Armand Colin

Sagnes, Jean, 2017, Petite histoire de l’Occitanie, Morlaàs, Cairn Éditions

Bibliographie

Citron, Suzanne, 1987, Le mythe national, Paris, Éditions Ouvrières.

De Cock, Laurence, Picard, Emmanuelle, 2009, La fabrique scolaire de l’histoire, Marseille, Agone.

Cholvy, Gérard, 1978, « Histoires contemporaines en pays d’Oc », Annales ESC, 863-879.

Garcia, Patrick, Leduc, Jean, 2000, « Enseignement de l’histoire en France », in Delacroix, Dosse, Garcia, Offenstadt (dir.), Historiographies, I Concepts et débats, Paris, Gallimard, rééd. Folio Histoire, 2010, 124-139.

Martel, Philippe, 2015, « Histoire d’Occitanie », in Martel, Philippe, Études de langue et d’histoire occitanes, Limoges, Lambert-Lucas, 21-42.

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Notes

1 On se réfèrera notamment aux articles « Les historiens du début du XIXe siècle et le Moyen Âge occitan », (Martel 2015, 43-62) et « Les Occitans face à leur histoire : Mary-Lafon, le Grand Ancêtre », Amiras / Repères, n° 1, 1982, p. 5-15.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Yan Lespoux, « Du « petit Lavisse » au « petit Labouysse » ? Quels outils pour former à l’histoire de l’espace occitan ? »Lengas [En ligne], 83 | 2018, mis en ligne le 17 mai 2018, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/lengas/1454 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lengas.1454

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Auteur

Yan Lespoux

Univ Paul Valéry Montpellier 3, LLACS EA 4582, F34000, Montpellier, France

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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