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Eléments pour l’élaboration d’un manuel de littérature basque pour les collèges et lycées

Jean Casenave

Résumés

La langue basque est enseignée en collège et lycée depuis plus de trente ans. Aujourd’hui, elle est très largement présente dans les classes bilingues « en immersion linguistique » et « à parité horaire » et cela, dans toute l’aire bascophone contemporaine (Communauté autonome basque, partie basque des Pyrénées Atlantiques, partie nord de la Communauté forale de Navarre). Or, pour la partie Nord du Pays basque, (Pays basque de France), il n’existe toujours pas, à ce jour, de manuel de littérature à destination des élèves du Secondaire. Cette carence est régulièrement soulignée par les divers partenaires de l’enseignement de la langue basque et des matières enseignées en langue basque : élèves, enseignants, représentants de l’Education nationale et membres de l’Inspection, observateurs extérieurs. Indéniablement, il est possible d’expliquer cette absence par des raisons objectives qui tiennent à la faiblesse des structures d’encadrement de l’enseignement du basque, notamment en matière d’accompagnement pédagogique des enseignants. Cependant, il y a d’autres raisons qui peuvent aussi expliquer – en partie – le fait que, jusqu’à aujourd’hui, aucune entreprise de réalisation d’un manuel n’a pu être menée à son terme. La plus importante est d’ordre historiographique. Elle porte sur le modèle de périodisation à adopter dans le cadre de la littérature basque. La question se pose aussi pour les domaines breton, corse ou occitan et, dans ces cas, elle tient avant tout au rapport de nos productions littéraires avec l’histoire de la littérature française, sa chronologie et ses choix historiographiques. Pour les littératures basque et catalane, par exemple, la difficulté est accentuée par le fait que la production littéraire doit, en la matière, être prise en compte sur les deux versants des Pyrénées, dans l’ensemble des zones bascophone et catalophone. Cela suppose la prise en compte de deux perspectives historiques, sociologiques et culturelles différentes. A la question de la périodisation s’ajoute également celle du choix des corpus écrits et, notamment, de la part à accorder en leur sein aux œuvres issues de la tradition populaire.

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Texte intégral

Introduction

1La langue basque est enseignée en collège et lycée depuis plus de trente ans. Aujourd’hui, elle est très largement présente dans les classes bilingues « en immersion linguistique » et « à parité horaire » dans toute l’aire bascophone contemporaine (Communauté autonome basque, partie basque des Pyrénées Atlantiques, partie nord de la Communauté forale de Navarre). Or, pour la partie nord du Pays basque, (Pays basque de France), il n’existe toujours pas, à ce jour, de grammaire scolaire et de manuel de littérature à destination des élèves du Secondaire. Cette carence est régulièrement soulignée par les divers partenaires de l’enseignement de la langue basque et des matières enseignées en langue basque : élèves, enseignants, représentants de l’Éducation nationale et membres de l’Inspection, observateurs extérieurs.

2Dans cette contribution, seule la question de l’absence de manuel de littérature en collège et lycée sera abordée. Indéniablement, il est possible d’expliquer cette absence par des raisons objectives qui tiennent à la faiblesse des structures d’encadrement de l’enseignement du basque, notamment en matière d’accompagnement pédagogique des enseignants. À ce jour, le corps d’inspection n’est pas assez fourni pour coordonner la préparation d’un manuel et encadrer le groupe d’enseignants volontaires qui pourrait être constitué dans cette perspective.

  • 1 Programmes d’enseignement de langues régionales – palier 2 du collège. Annexe 1 : Basque. BO n°27 d (...)

3Cependant, il y a d’autres raisons qui peuvent aussi expliquer – en partie – le fait que, jusqu’à aujourd’hui, aucune entreprise de réalisation d’un manuel n’a pu être menée à son terme dans le domaine basque. Parmi celles-ci, on pourrait en relever deux. La première tient à l’approche générale de l’enseignement des langues régionales en France. Compte tenu de la situation sociolinguistique très difficile de ces langues et des répercussions de ces difficultés dans le milieu scolaire, le positionnement linguistique de ces disciplines est hybride, comme peuvent en témoigner les programmes en vigueur aujourd’hui pour l’enseignement de la langue et de la culture basques dans l’enseignement secondaire1.

4D’ailleurs, il faudrait à leur endroit plutôt employer l’expression de « propositions linguistiques » pour l’enseignement de la langue basque en qualité de langue de communication. En effet, ces indications linguistiques peuvent être utilisées comme autant d’éléments préparatoires à l’évaluation des compétences acquises par les élèves au plan de la maîtrise de l’oral et de l’écrit. Elles sont conformes au Cadre européen commun de référence pour l’enseignement des langues (CECRL), proposent une progression régulière du niveau de difficultés et comptent de nombreux exemples et d’unités discursives de qualité qui peuvent faciliter l’élaboration de fiches d’évaluation.

5Cependant, elles ne sont pas comparables avec les programmes mis en place pour une langue 1 des classes de collège et lycée, les programmes de la classe de français par exemple. En effet, la langue basque, en tant que discipline scolaire, connaît beaucoup de difficultés à trouver une cohérence en tant que discipline. Et ce positionnement « de langue de communication » entrave, selon nous, l’émergence d’un corpus littéraire scolaire et son traitement didactique.

6La seconde raison est plus difficile à mettre en forme car elle est d’ordre historiographique. Pour clarifier le propos, on peut aborder la question en comparant les situations de la littérature française et des littératures régionales dès lors qu’il s’agit d’en faire l’histoire. Sur ce plan, les points qui font difficulté sont nombreux à l’image de la place accordée à la littérature populaire qui sera différente dans un manuel de littérature française et dans un manuel consacré à la littérature basque par exemple. On peut également mentionner la prise en compte de la langue littéraire qui sera tout à fait opposée selon qu’il s’agit du français doté d’une langue normée de longue date (Académie française) ou d’une langue régionale qui doit intégrer en la matière des problématiques liées à l’existence de dialectes littéraires dans la tradition écrite de la langue basque et à la diglossie littéraire. D’autres points tout aussi indispensables à la réalisation d’un manuel de littérature basque ne font toujours pas consensus à l’image du processus de « classicisation » scolaire des œuvres.

7Mais la première difficulté qu’il faudrait surmonter dans cette perspective est celle de la périodisation. Bien sûr, la question se pose aussi pour les domaines breton, corse ou occitan et, dans ces cas, elle tient avant tout au rapport de nos productions littéraires avec l’histoire de la littérature française, sa chronologie et ses choix historiographiques. Pour les littératures basque et catalane, par exemple, la difficulté est accentuée par le fait que la production littéraire doit, en la matière, être prise en compte sur les deux versants des Pyrénées, dans l’ensemble des zones bascophone et catalophone et cela suppose la prise en compte de deux perspectives historiques, sociologiques et culturelles différentes. Aussi, on peut aisément comprendre qu’il soit difficile pour un concepteur de manuel de donner une vision d’ensemble du phénomène littéraire en langue basque et d’établir un corpus acceptable pour le plus grand nombre de récepteurs potentiels.

Harmoniser la périodisation

8Afin d’établir une chronologie raisonnée et d’élaborer le corpus retenu en distribuant les contenus selon les tiroirs choisis, l’historien de la littérature ou l’équipe qui sera chargée de réaliser le manuel de littérature basque destiné aux élèves de l’Enseignement secondaire devra, en premier lieu, régler la question de la périodisation qui structurera l’anthologie.

9Dans le cas de ce manuel consacré à la littérature basque, la difficulté en la matière est double. D’une part, il faudra se positionner par rapport aux modèles de périodisation construits par les deux grandes cultures environnantes (Espagne et France) ; bien sûr, cette relation comparative est à mener sur le mode critique afin de justifier les écarts proposés. D’autre part, il faudra résoudre la difficulté relative au fait que les parties nord et sud de l’aire bascophone ne présentent pas plus aujourd’hui qu’hier les mêmes modèles de périodisation.

Deux régimes de périodisation différents au Pays basque Nord et au Pays basque Sud

  • 2 C’est en 1545 que Linguae Vasconum Primitiae, le premier livre écrit en langue basque est publié à (...)

10Ces différences de régimes de périodisation tiennent aux paramètres historiques, sociologiques et culturels qui constituent l’arrière-plan de la production littéraire basque. Du point de vue de l’Histoire, l’aire bascophone dans laquelle ont été réalisées les productions littéraires susceptibles d’entrer dans le corpus du manuel a été divisée en deux parties depuis le XVIe siècle et la conquête du Royaume de Navarre par les armées aragonaises et castillanes à partir de 1512, c’est-à-dire au moment-même où la littérature écrite faisait son apparition en 15452. Partagées entre les Royaumes de France et d’Espagne, les provinces basques ont évolué au fil des bouleversements historiques qui ont agité les relations entre les deux pays.

Le modèle historiographique de Koldo Mitxelena

  • 3 Historia de la literatura vasca, L. Michelena, 1950, Ed. Minautoro. Madrid.

11En 1960, Koldo Mitxelena fait paraître son histoire de la littérature basque (Historia de la literatura vasca3) qui marque un tournant dans l’historiographie de la littérature basque. En fait, il adapte à la production littéraire d’expression basque le modèle historiographique européen qui s’est imposé depuis le milieu du XIXe siècle. Il s’agit du modèle national (un territoire, une langue de création dominante et les critères esthétiques liés à la modernité) qui sert de cadre aux grandes littératures européennes. L’application de ces trois critères (linguistique, géographique, esthétique) provoque un renouvellement très important du corpus de la littérature basque. Les prédécesseurs de Koldo Mitxelena prenaient en compte tous les auteurs traitant une thématique relative au Pays basque et cela, quelle que soit la langue utilisée (basque, français, espagnol). Pour sa part, Koldo Mitxelena ne conserve que les ouvrages écrits en langue basque. Ce choix réduit considérablement le corpus, bien évidemment de par le fait qu’il écarte aussi les traductions et les adaptations d’ouvrages –notamment religieux – qui occupaient beaucoup de place dans les publications des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles.

12Cependant, contrairement à la grande majorité de ses prédécesseurs qui ne considéraient que la partie espagnole ou la partie française, Koldo Mitxelena étend sa collecte à l’ensemble de l’aire bascophone, telle qu’elle est reconnue depuis le Moyen-Âge. Ce faisant, il reprend, sans le dire pour des raisons politiques évidentes sous le régime franquiste, le principe quasi universel au XXe siècle de l’histoire de la littérature déclinée sur le mode national. Enfin, il retient aussi un troisième critère de sélection devenu également universel en ne conservant que les ouvrages écrits dans une perspective littéraire ou, tout au moins, avec une finalité esthétique, ce qui exclut la plus grande partie des ouvrages liés à la religion.

  • 4 Précis d’histoire littéraire basque, J-B. Orpustan, 1995, Ed Izpegi.
  • 5 Euskal literaturaren historia, I. Aldekoa, 2008, Ed. Erein.

13Le modèle établi par Koldo Mitxelena fait encore à ce jour presque l’unanimité parmi les spécialistes bascophones de l’histoire de la littérature basque et les enseignants de l’université comme des collèges et lycées. Cependant, à l’intérieur du modèle, la distribution chronologique des contenus littéraires est bien différente selon l’origine géographique des historiens. Il est possible de le constater à la lecture de deux ouvrages particulièrement prisés du public scolaire comme du grand public, le Précis d’histoire littéraire basque4 de Jean-Baptiste Orpustan, Professeur émérite de l’Université Bordeaux-Montaigne et Euskal literaturaren historia5 (L’Histoire de la littérature basque) d’Iñaki Aldekoa, enseignant de l’Université du Pays basque. Cette disparité tient à l’influence des modèles historiographiques construits pour l’Histoire de la France et l’Histoire de l’Espagne. Il suffit de prendre deux points de comparaison sur des périodes phares et donc sensibles pour se faire une idée de ces différences : XIXe siècle ; dernier quart du XXe siècle.

Précis d’histoire littéraire basque (1996)

Euskal literaturaren historia (2008)

1. Avant 1545 : la tradition orale.

1. Avant le XVIe.

2.1545 – 1670.

2. XVIe -XVIIe

3.1670 – 1815.

3. 1700 -1833.

4. 1816 – 1907

4. 1834 -1936.

5.1908 – 1950.

5. 1937-1950.

6. Après 1950.

6. 1950-1975.

7. 1975-2000.

L’histoire du XIXe siècle

14Dans l’ouvrage de Jean-Baptiste Orpustan, il apparaît clairement qu’à l’instar du modèle historiographique français, c’est la Révolution de 1789 et sa diffusion européenne par les guerres napoléoniennes ou, plus exactement, la fin de la période révolutionnaire (1815) qui marquent le tournant du XIXe siècle. En revanche, dans le livre d’Iñaki Aldekoa, c’est l’historiographie espagnole qui structure le passage du XVIIIe au XIXe avec un tournant historique matérialisé par la Première guerre carliste (1833) pour la succession au trône d’Espagne et c’est la guerre civile de 1936 qui marque la fin de la période. De même, le développement des villes, la Révolution industrielle, l’émigration vers l’Amérique puis l’exode rural sont des données historiques traitées différemment selon que l’on se situe dans la partie espagnole ou française car l’évolution économique y a été bien différente.

Le traitement historiographique de la fin du XXe siècle 

15Pour la fin du XXe siècle, les trente Glorieuses, Mai 68, la dictature franquiste et le tournant des années 75-80 ainsi que l’histoire de l’ETA sont des marqueurs historiques et sociologiques qui n’ont pas la même valeur structurante de part et d’autre de la frontière franco-espagnole. Et, à l’évidence, le traitement historiographique de ces différences socio-historiques a d’indéniables répercussions sur l’analyse critique et la présentation de la production littéraire basque.

Une perspective « présentiste » dans la Communauté autonome basque

  • 6 Régimes d’historicité, F. Hartog, 2003, Ed. Seuil.

16Un autre facteur est également à prendre en compte dans la perspective d’harmoniser la périodisation entre les deux parties du Pays basque, il s’agit du régime d’historicité. L’Histoire de la littérature telle qu’elle est pratiquée dans la partie sud du Pays basque présente indéniablement une perspective « présentiste », pour reprendre l’expression de François Hartog6. Il s’agit de la prééminence accordée à la période contemporaine, postérieure à la Deuxième guerre mondiale et surtout, à partir de 1975, année de la mort de Franco. C’est là une tendance générale dans la plupart des domaines de la culture basque mais elle est extrêmement marquée dans le domaine de la littérature, des arts et des idées. Avec la fin de la dictature franquiste, la censure disparaît et l’éclosion d’une littérature libérée des contraintes se produit immédiatement. Ce phénomène est largement accompagné par le développement d’une véritable économie de la culture soutenue financièrement par le gouvernement de la Communauté autonome du Pays basque nouvellement constitué.

  • 7 30 urte liburugintzan [Trente ans dans le monde du livre], J-M. Torrealdai, 2007, Ed. Jakin.
  • 8 Euskal literaraturaren historien historia [L’histoire des Histoires de la littérature basque], J. C (...)

17Dans le même temps, la critique littéraire prend son essor à partir des années 70 avec, notamment, la création de l’Université du Pays basque après la mort de Franco. Selon les observateurs, la littérature d’expression basque a amorcé un véritable tournant quantitatif7 comme qualitatif8 à partir de cette période. Ce printemps littéraire monopolise l’attention des spécialistes et, de fait, rejette un peu dans l’ombre la production antérieure. Une bonne illustration de ce « présentisme » apparaît dans la table des matières du livre d’Iñaki Aldekoa, Euskal literaturaren Historia (2008).

  • Avant le XVIe : Chap. 1 / pp. 11-22

  • XVIe – XVIIe : Chap. 2, 3 / pp. 23-57

  • 1700 – 1834 : Chap. 4, 5 / pp. 58-74

  • 1834 – 1936 : Chap. 5, 6, 7, 8 / pp. 75-127

  • 1936 – 1950 : Chap. 9/ pp. 149-160

  • 1950 – 1975 : Chap. 10, 11, 12/ pp. 161-180

  • 1975 – 2000 : Chap. 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20 / pp. 181-286.

18La deuxième partie du XXe siècle occupe à elle seule la moitié du livre en termes de chapitres et quasiment autant en ce qui concerne le nombre de pages, avec une très nette accélération à partir de la fin de la dictature franquiste. Plusieurs conséquences évidentes découlent de ce choix. Le déséquilibre entre les périodes est flagrant, ce qui conduit à une marginalisation de fait des périodes les plus anciennes considérées comme de moindre intérêt en termes de valeur littéraire. La deuxième conséquence, la tendance au « présentisme » est également patente à la lecture, tout particulièrement à travers le manque de recul critique par rapport aux auteurs vivants.

19En règle générale, le processus de « classicisation » est assuré, dans les grandes cultures européennes, par les diverses institutions (système éditorial, enseignement scolaire, université, académie, etc.) qui font le tri entre les œuvres choisies pour durer et celles qui disparaissent au bout du premier parcours éditorial. Il est également matérialisé par un sas temporel d’une trentaine d’années entre la parution du livre et son intégration dans les manuels scolaires, pour les œuvres retenues. Dans le livre d’Iñaki Aldekoa, la période contemporaine débute en 1950 et court jusqu’à l’année 2000 alors que la première version du livre écrite en espagnol (Historia de la literatura vasca, ed. Erein) a paru en 2004. Et pour pallier l’absence de filtre, l’auteur pratique, par défaut, une très large intégration des œuvres parues durant la période sans établir de hiérarchie (ou très peu) dans le nombre de lignes consacrées à chaque auteur.

20Cette absence de choix entraîne encore plusieurs conséquences. Tout d’abord, elle laisse au professeur de collège ou de lycée la responsabilité du choix des corpus et de la distribution des œuvres dans les tiroirs temporels. Cela entraîne une hétérogénéité de ce choix et donc des corpus connus des élèves appartenant à une même génération.

21Par ailleurs, ce modèle de périodisation conduit à une surreprésentation des auteurs contemporains dans les corpus enseignés et consacre un déséquilibre au profit du sud  du Pays basque, plus productif depuis 1950 pour des raisons d’ordre démographique (200 000 habitants dans la partie nord du Pays basque et 2 millions 500 000 habitants pour la partie Sud) qui se traduisent aussi bien au niveau du nombre d’auteurs qu’en matière de lectorat potentiel.

22Enfin, la situation politique, sociale et culturelle renforce encore la présence massive des auteurs du sud du Pays basque dans des corpus majoritairement contemporains. Avec le processus d’autonomie de la Communauté du Pays basque, par exemple, l’officialisation de la langue basque a eu lieu dès les années 1980. De même, l’offre d’enseignement de la langue basque s’est considérablement accrue, au point de devenir très majoritaire aujourd’hui, dans le système scolaire à travers les classes bilingues (basque-espagnol). Et l’environnement économique autour du livre s’est très vite professionnalisé grâce aux subventions en faveur des publications en basque qui ont été massivement accordées par les autorités de la Communauté autonome basque.

23Pour toutes ces raisons, il est difficile d’harmoniser la périodisation dans le cadre de la littérature basque. Pour autant, il est aujourd’hui absolument nécessaire d’intégrer le régime de périodisation et d’historicité du Pays basque Sud dans le cursus scolaire du Pays basque nord et vice-versa. Chacun a sa raison d’être dès lors que l’on souhaite donner la représentation la plus large possible et la mieux informée de la création littéraire en langue basque. Deux exemples suffiront à illustrer le propos. Etxahun Barkoxe (1776-1862) était trop vieux pour faire les guerres napoléoniennes mais l’un de ses frères n’est jamais revenu chez lui à l’issue des grandes campagnes impériales. La longue période de guerres qui marque le Pays basque de 1793 à 1815, depuis les batailles pour le contrôle de la frontière pyrénéenne sous la Révolution jusqu’aux dernières campagnes de Napoléon, a laissé des traces durables dans la culture basque. De même, l’œuvre de Joseba Sarrionandia (1958) est difficilement compréhensible si elle est déconnectée de l’histoire du mouvement ETA.

  • 9 Le point de vue de Victor Hugo sur le Pays basque (il y a résidé enfant et y est revenu adulte) est (...)

24L’une des solutions à explorer par un comité de rédaction en charge de produire un manuel de littérature basque consisterait, peut-être, à pratiquer une périodisation historique dotée de sous-entrées doubles tout en intégrant des entrées thématiques communes aux deux versants des Pyrénées9.

Elargir la palette des genres et des productions littéraires

25En dehors de la question des régimes d’historicité et des problèmes d’ordre historiographique, l’un des obstacles à l’élaboration d’un manuel de littérature à destination des collèges et lycées reste l’étroitesse des corpus anciens (XVIe, XVIIe, XVIIIe et, dans une moindre mesure, XIXe). Elle est bien réelle et elle a été accentuée par les choix historiographiques effectués par Koldo Mitxelena qui a sélectionné son corpus sur la base d’une orientation esthétique et littéraire des textes. Ces choix n’ont pas été remis en cause par ses successeurs et, en cela, ils sont conformes à ceux qui sont faits en littérature française et dans toutes les grandes cultures européennes. C’est la littérature écrite et académique qui constitue l’essentiel des corpus consacrés par les institutions.

26Certes, il y a parfois des renversements de situation avec la montée au premier plan d’un écrivain jusqu’alors considéré comme de second niveau. Les réévaluations ou les rétrogradations se font au gré des travaux universitaires et des éditions savantes mais ils s’opèrent toujours dans la sphère de la littérature écrite savante ou tout au moins cultivée. Or, dans le cadre des littératures régionales, toute une partie de la création littéraire des périodes anciennes, modernes ou contemporaines n’entre pas dans ce domaine alors même qu’elle a eu et continue d’avoir une place tout à fait reconnue dans la culture populaire.

Le traitement de la tradition populaire dans l’histoire de la littérature basque

27À la lecture des anthologies littéraires qui ont été publiées dans la Communauté autonome basque et des Histoires de la littérature parues depuis les années 1980 (7 publications majeures entre 1977 et 2004), une partie du patrimoine littéraire d’expression basque n’est pas pris en compte par l’historiographie et la critique contemporaine au nom de valeurs qui sont appliquées dans les grandes littératures européennes. Parmi ces littératures, les productions jugées comme mineures ou de moindre intérêt sur le plan esthétique sont écartées au profit de corpus considérés comme plus nobles et de meilleure qualité.

28De fait, c’est la création littéraire issue de la partie lettrée de la société qui a été distinguée et retenue au fil des siècles et qui se retrouve désormais dans les manuels. De même, pour des raisons à la fois culturelles et économiques, cette production est celle qui a été reçue et consacrée par les élites culturelles européennes. C’est une donnée qui est peu questionnée par les historiens de la littérature : de quelle création littéraire parle-t-on exactement ?

  • 10 La Bibliothèque bleue : la littérature de colportage, G. Bollème, L. Andries, 2003, Ed. Robert Laff (...)
  • 11 Le roman au quotidien. Lecteurs et lectures à la Belle époque, A-M. Thiesse, 1984, Ed. Le Chemin ve (...)

29Par exemple, l’histoire de la littérature française n’accorde que peu de place à la création qui est rangée dans la rubrique « Littérature populaire ». Cette appellation fonctionne comme un critère disqualifiant à l’endroit de ces types de productions qui sont cataloguées comme « hybrides » du point de vue de leurs sources et de leur degré d’originalité (La Bibliothèque bleue10, par exemple), par rapport aux sujets abordés (faits divers pour les romans de gare et les romans policiers ; aventures sentimentales pour les romans « à l’eau de rose », etc.) ou à un lectorat supposé peu cultivé11.

  • 12 Robert Mandrou, Michel de Certeau, Jean-Yves Mollier.
  • 13 La littérature au quotidien. Poétiques journalistiques au XIXe siècle, M-E. Thérenty, 2007, Ed. Seu (...)

30Des travaux tout à fait intéressants ont paru depuis le début des années soixante sur cette thématique de la culture populaire et de l’accès à l’édition12 et ils ont montré que la circulation entre les différentes couches de la société était beaucoup plus complexe qu’il n’y paraissait. De même, certains travaux ont mis en lumière le lien entre le développement de la grande presse et l’industrialisation de l’édition avec les diverses formes de renouvellement littéraire à la fin du XIXe siècle13. Ce sont donc essentiellement les entrées historiques et sociologiques qui ont donné lieu aux recherches scientifiques relatives à la littérature populaire.

31Les études de contenu sur le plan littéraire n’ont pas été nombreuses car, en la matière, la stigmatisation des corpus est toujours effective dans l’Université et ce rejet est lié à l’expression implicite (et rarement explicitée) d’un jugement a priori de leur valeur littéraire supposée insuffisante. Or, les sociologues Pierre Bourdieu et Bernard Lahire notamment ont mis en question ces catégories critiques qui ont prévalu dans la réception des œuvres littéraires aux XIXe et XXe siècles.

32La transposition de ces questionnements à la littérature basque et l’application des mêmes critères de sélection des œuvres littéraires ont des répercussions très importantes sur l’élaboration des corpus qui se trouvent considérablement réduits. Si l’on reprend les deux principales histoires de la littérature basque déjà évoquées (Précis d’histoire littéraire basque de Jean-Baptiste Orpustan et Euskal literaturaren historia d’Iñaki Aldekoa), on peut constater que, pour les périodes considérées comme anciennes dans la littérature basque (XVIe, XVIIe, XVIIIe et même, aux yeux de certains observateurs, la première partie du XIXe siècle), les textes issus de la tradition orale et transposés à l’écrit sont très peu sollicités. Les deux auteurs consacrent le même nombre de pages (15) à ce qu’ils appellent la tradition orale dans le premier chapitre de leurs livres et, même si les intitulés de leurs sous-chapitres diffèrent légèrement, ce sont à peu près les mêmes contenus qui sont consignés.

  • 14 Antoine d’Abbadie (1810-1897), scientifique reconnu et membre de l’Académie des Sciences, est aussi (...)

33Ensuite, de loin en loin, ces deux auteurs reviennent tous deux sur les productions issues de la littérature populaire qu’il leur semble éclairant d’intégrer au corpus de la littérature basque. On peut relever deux exemples significatifs des choix effectués. Tous deux citent les improvisateurs, appelés en basque « Bertsulari », qui ont été invités à prendre part aux concours d’improvisations versifiées des Fêtes basques et autres Jeux Floraux. En effet, à partir de 1853 et sous l’impulsion d’Antoine d’Abbadie14, la culture basque populaire obtient, de la part des élites sociales, une reconnaissance culturelle tout à fait inédite.

34Pour le reste, Iñaki Aldekoa fait quasiment l’impasse sur les autres formes littéraires et, en avançant vers la période contemporaine, il concentre exclusivement son attention sur les productions littéraires écrites parvenues à la publication. Pour sa part, Jean-Baptiste Orpustan évoque de façon répétée certaines formes de créations issues de la tradition orale et populaire, à l’image des proverbes et autres formes courtes. Cependant, il insiste davantage sur les collecteurs anciens et modernes que sur le contenu des collectes. Il s’intéresse aussi à la fable et au conte mais plutôt à partir de leur introduction dans la culture écrite. Dans le même temps, les conditions de production et les contenus de ces créations populaires ne sont pas véritablement étudiés.

35En définitive, on peut constater que la tradition populaire, orale comme écrite, n’est pas intégrée aux corpus proposés du XVIe siècle au XXIe siècle. Au mieux, elle constitue un chapitre à part qui couvre la longue période antérieure à l’apparition de la littérature écrite. Par la suite, elle n’apparaît que de façon épisodique, alors même que de nombreux témoignages historiques et ethnologiques indiquent le caractère essentiel de la tradition culturelle populaire et son importante audience auprès des populations.

Les figures et les productions de la tradition populaire

36Cependant, dans la perspective d’un réexamen et d’une revitalisation des corpus, il convient de signaler que certaines figures de la tradition populaire ont bénéficié d’une intégration dans le patrimoine écrit. En effet, il serait impensable de faire aujourd’hui une anthologie littéraire sans mentionner l’œuvre d’Etxahun-Barkoxe (1786-1862).

37A titre d’exemple de cette assimilation de certaines figures du monde de l’oralité, il est intéressant de suivre le cheminement de celle de l’improvisateur Etxahun-Barkoxe et son accession très progressive au rang des auteurs importants de la littérature basque. De son vivant, il a connu une grande célébrité dans sa Province natale (la Soule) et un peu au-delà, dans les provinces voisines mais, exclusivement au titre d’improvisateur. D’ailleurs, dans la première anthologie littéraire détaillée parue au XIXe siècle, le Pays basque de Francisque Michel en 1857, deux de ses œuvres chantées sont reprises de façon anonyme et il n’apparaît que parmi les « rhapsodes », en référence au terme et à la notion qui sont utilisés par les critiques du XIXe siècle pour désigner les poètes populaires de la tradition orale.

  • 15 Le poète Pierre Topet dit Etchahun (1786-1862) et ses œuvres, P. Lhande, J. Larrasquet, 1946.

38Cette intégration a commencé au début du XXe siècle par un article de Pierre Lhande intitulé « Le barde Etchahoun » dans la revue Gure Herria (1923). Le critique littéraire et Académicien basque a établi, pour la première fois, un parallèle entre Etxahun-Barkoxe et François Villon ainsi que Paul Verlaine, « l’un des poètes maudits » de la fin du XIXe siècle, sur la base d’une même « vie dissolue » réprouvée par la morale dominante dans leurs milieux respectifs. De fait, à travers cette comparaison, Etxahun-Barkoxe est tiré vers la littérature écrite et cette évolution est renforcée par la préparation d’une anthologie des poèmes d’Etxahun-Barkoxe qui avaient été conservés après sa disparition. Cette anthologie intitulée Le poète Pierre Topet dit Etchahun (1786-1862) et ses œuvres15 était prête à la veille de la Seconde guerre mondiale mais elle n’a paru qu’en 1946.

  • 16 L’œuvre poétique de Pierre Topet Etchahun (1786-1862). Contribution à l’étude de la poésie populair (...)
  • 17 L’œuvre poétique de Pierre-Topet Etchahun, J. Haritschelhar, 1970, Ed. Euskaltzaindia.

39Cependant, c’est par la thèse de doctorat qui lui fut consacrée par Jean Haritschelhar que l’improvisateur de Barcus a définitivement changé de statut littéraire. L’ouvrage issu de la thèse, L’œuvre poétique de Pierre Topet Etchahun (1786-1862). Contribution à l’étude de la poésie populaire basque au XIXe16, paraît en 1969. L’année suivante, c’est la thèse complémentaire de Jean Haritschelhar, l’édition critique de l’ensemble des pièces conservées qui est publiée par l’Académie de la langue basque sous le titre de L’œuvre poétique de Pierre Topet Etchahun17.

40Depuis ces deux publications, l’improvisateur a pleinement pris place dans les histoires de la littérature basque au titre de poète. Il ne figure donc plus au rang des « poètes sauvages » ou « faux poètes » que raillait le prêtre et écrivain lettré Jean-Baptiste Camoussarry (1815-1842), au cours du premier tiers du XIXe siècle, dans son poème « Basa koplaria ». Dans le même temps, Jean Haritschelhar a fourni le cadre critique dans lequel il faut replacer cette production, ses codes esthétiques et techniques, ainsi que l’environnement socioculturel de la performance qu’elle représente.

41Cependant, des auteurs également très intéressants et tout à fait représentatifs de la qualité des poètes populaires de leur temps à l’image d’Otxalde (1814-1897) et de Txirrita (1860-1936) n’ont pas connu un sort aussi favorable que celui d’Etxahun-Barkoxe. Pourtant, Txirrita a connu, de son vivant, une grande célébrité pour ces improvisations versifiées. De même, il a beaucoup publié ses vers sous la forme – très prisée à son époque – de feuilles volantes vendues à l’unité (Bertso paperrak en langue basque). Et ces poésies de circonstance ont été souvent reprises dans les journaux et les revues de la première moitié du XXe siècle. Malgré cela, Txirrita n’a pas été associé, ni de près ni de loin, au mouvement de renaissance littéraire qui a eu lieu dans le premier tiers du XXe siècle, mouvement qui a été brutalement interrompu par la victoire franquiste lors de guerre civile en Espagne.

  • 18 La mémoire et l’instant. Les improvisations chantées du bertsulari basque, D. Laborde, 2005, Ed. El (...)

42Il y a manifestement là un problème d’histoire littéraire en lien avec la valeur attribuée aux créations des versificateurs populaires et un problème d’ordre historiographique dans la mesure où, jusqu’à présent, les historiens et les spécialistes de la littérature basque n’ont pas su ou n’ont pas souhaité élaborer les critères d’analyse et les catégories historiques qui auraient permis de prendre en compte la poésie versifiée – le plus souvent improvisée – à la mesure de l’impact culturel réel qu’elle a eu dans la société et la culture basques de son temps. Du reste, sur le plan de l’analyse critique, il y aurait matière à s’interroger sur le degré de spontanéité de certaines de ces interventions publiques et de ces défis entre improvisateurs. Le repérage des lieux communs et le comptage des réutilisations de formules déjà testées donneraient par exemple un éclairage intéressant sur les techniques poétiques de ces poètes de l’instant, selon l’expression du musicologue Denis Laborde18. Du reste, les éléments fournis par Jean Haritschelhar dans sa thèse sur Etxahun-Barkoxe et par Denis Laborde dans son livre constituent une base déjà très fournie pour élaborer une réflexion d’ensemble.

43Dans l’optique d’une meilleure prise en compte de la tradition populaire au sein de la culture écrite de langue basque, il faudrait également établir une continuité beaucoup plus forte et vivante avec la culture populaire telle qu’elle s’est perpétuée et largement renouvelée depuis le XIXe siècle. Chaque année, les élèves, les étudiants et le grand public en général, assistent à des spectacles de théâtre (pastorales, toberak, mascarades, etc.), d’improvisations poétiques ou de chansons qui reprennent des formes d’expression artistique et littéraire ancrées de longue date dans la culture basque.

44Certes, elles ont beaucoup évolué dans leurs formes et elles sont en constant renouvellement tant du point de vue esthétique que dans leur fonction sociale. Cependant, elles ont vivantes et attirent des foules importantes. Ainsi, plusieurs milliers de spectateurs venus de toutes les provinces basques assistent aux représentations de la pastorale de l’été en Soule, aux nombreuses compétitions entre poètes-improvisateurs ou encore aux festivals qui programment les chanteurs les plus populaires du Pays basque.

45Les observateurs extérieurs de la littérature basque ne savent pas toujours que ces productions souvent ressenties comme populaires ont, au Pays basque, une légitimité culturelle et littéraire que des productions similaires n’auraient sans doute pas dans le cadre de la culture française. Cependant, il faudrait établir des parallèles avec des manifestations culturelles du même type qui se déroulent aujourd’hui dans d’autres cultures régionales en France ou en Europe, par exemple. Et, du même coup, on peut se demander pourquoi certaines d’entre elles n’auraient pas vocation à prendre place dans une anthologie littéraire à la condition que les catégories et les éléments d’analyse susceptibles de les éclairer soient aussi développés. Et cela, même si elles ne répondent pas en totalité aux critères du jugement littéraire établi pour les cultures littéraires européennes les plus reconnues qui s’appuient quasi exclusivement sur la production écrite.

Faire une place aux petits genres

46Dans le point précédent, plusieurs productions relevant de la littérature populaire ont été répertoriées. On peut observer que, pour la plupart, elles appartiennent à des sous-catégories des grands genres, à l’exemple de la « Tobera » qui relève de l’art dramatique. Comme la Pastorale, la Tobera est une forme de théâtre de plein air qui se joue sur la place publique. Elle emprunte sa structure dramatique et rhétorique au procès de justice et, à ce titre, elle est une des nombreuses formes de création issues de la tradition carnavalesque. Il faut aussi signaler qu’elle mêle danse, chanson, improvisation versifiée et gestuelle comique en empruntant de nombreux éléments à d’autres manifestations populaires assimilables aux défilés de la cavalcade par exemple.

47De même, les poèmes de circonstance correspondent à un discours versifié, une forme de sous-régime poétique bien déconsidéré depuis l’avènement de la poésie lyrico-personnelle au cours du XIXe siècle. Il ne trouve que rarement place dans la poésie écrite des XIXe et XXe siècle, si ce n’est, par exemple, sous la forme allusive du « toast » qui fait référence aux libations et autres interventions orales improvisées. Cependant, le toast relève le plus souvent du poème écrit comme dans l’exemple de l’anthologie rassemblée en 1873 par Catulle Mendès en hommage à Théophile Gautier et dont la pièce la plus connue est, sans doute le « Toast funèbre » écrit par Stéphane Mallarmé.

  • 19 « Musde Chaho »[Monsieur Chaho] , Etxahun-Barkoxe, 1848.

48En langue basque, certains de ces discours versifiés adressés à des personnalités de passage par des improvisateurs sont restés célèbres et ont été consignés à l’écrit à l’instar de ceux d’Etxahun-Barkoxe19 ou d’Otxalde, par exemple. Réalisés en « service commandé » pour une municipalité ou un dignitaire local, ces discours finalement conservés en disent beaucoup sur les rapports complexes entre l’oral et l’écrit, même chez des poètes définis comme non alphabétisés. Pour les étudier sérieusement, il faudrait reprendre l’analyse de la coupure trop nette entre les cultures orale et écrite qui est adoptée d’ordinaire dans les grandes cultures européennes.

49Cependant, dans tous les cas, il s’agit donc de créations qui sont produites dans des genres mineurs ou « petits genres » par opposition aux genres consacrés et à leurs catégories dominantes comme le roman et ses diverses transformations contemporaines, le théâtre dans ses deux variantes dominantes depuis le XIXe siècle que sont la comédie et le drame, la poésie contemporaine et son statut hybride et expérimental, l’essai et ses diverses déclinaisons narratives actuelles.

  • 20 Refranes y sentencias, E. Garibay, 1596.
  • 21 Les Proverbes basques recueillis par le Sieur d’Oihenart, A. Oihenart, 1657.
  • 22 Euskalerriaren yakintza, R.M. Azkue, R.M, 1935-1945, Madrid.

50À côté de ces « petits genres » directement issus de la tradition populaire mais qui, comme on l’a vu, empruntent beaucoup de leurs éléments rhétoriques et littéraires à l’art dramatique ou à la poésie, on peut aussi mentionner des « petits genres » d’origine semi-savante ou même savante selon les cultures. Les deux principaux genres mineurs qu’il faudrait mieux intégrer dans le patrimoine littéraire basque sont les proverbes et les fables. La tradition parémiologique est ancrée dans la production écrite basque dès ses débuts au XVIe siècle avec la publication de Refranes y sentencias20 d’Esteban Garibai, historiographe du Roi d’Espagne d’origine basque. Au siècle suivant, c’est la collection de proverbes rassemblée par Arnault Oihenart21 qui finit d’installer le genre dans l’écrit de langue basque. Les collectes se sont poursuivies au XIXe et XXe siècle et il suffit de signaler la collection publiée par Resurreccion-Maria Azkue22 dans Eusko Jakintza pour souligner le caractère déterminant des proverbes et autres formes brèves dans la tradition linguistique et littéraire basque. Cependant, il est à remarquer que, jusqu’à ce jour, ces pièces qui utilisent toutes les ressources de l’écriture poétique ont surtout été étudiées sous les angles anthropologique et ethnologique ou en tant que documentation linguistique mais très peu du point de vue littéraire.

  • 23 Fables : Ipui onac, Vicenta Mogel, 1804 ; La Fontainaren aleguia-berheziak neurt-hitzez, J-B. Archu (...)
  • 24 Alegiak, J. Moulier - Oxobi, 1926 ; Alegiak, L. Léon, Gure Herria, 1928-1960.

51La fable peut être considérée, elle aussi, comme un genre mineur semi-savant (ou même savant selon les cultures) compte tenu de son caractère universel. En basque, elle est présente dans la production écrite dès le XVIIIe siècle avec les Fables de Juan-Antonio Mogel (1745-1804), puis au XIXe à travers plusieurs recueils23 dans les différents dialectes littéraires. Et on retrouve une activité éditoriale24autour de la fable en langue basque jusqu’à la moitié du XXe siècle. Le problème est que les historiens de la littérature considèrent que, pour le domaine basque, la fable relève essentiellement de la traduction. De ce fait, elle est dévalorisée en tant que production littéraire et n’est pas véritablement prise en compte.

52Or, ce point de vue ne résiste pas à l’étude des corpus répertoriés. La question de la poétique de la fable en basque ne se résume pas à un problème de traduction, loin s’en faut. Il s’agit plutôt d’adaptations littéraires à un autre contexte linguistique et culturel. Souvent, le lecteur attentif ne manque pas de noter qu’il s’agit de véritables recréations du texte original, qu’il soit issu de la tradition ésopique et latine ou qu’il soit passé par le filtre de la fable médiévale ou encore celui de La Fontaine et de Florian. En fait, considérer la fable comme un genre mineur de peu d’intérêt littéraire revient à méconnaître l’apport important de ces travaux d’adaptation de la fable à l’écriture poétique basque et à négliger le caractère incontournable de son rôle dans l’alphabétisation des jeunes bascophones aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles, jusqu’au développement de la scolarité en langue basque.

53Il faudrait donc se poser sérieusement la question de l’intégration de ces « petits genres », dans une anthologie littéraire ou dans un manuel de littérature pour les collèges et lycées, cela sans, pour autant, donner l’impression de puiser dans les fonds de tiroir. Et il faudrait aussi penser aux chansons de certaines pastorales qui survivent au spectacle et faire une place au patrimoine des contes traditionnels, constamment revisité par les conteurs contemporains.

54On peut prendre en compte ce patrimoine en cours de constitution comme le soubassement (à réhabiliter et à mettre en valeur) d’une culture populaire très vivante et de grande qualité. Compte tenu des spécificités de la culture basque contemporaine, il est vraiment dommageable de ne pas accorder davantage d’intérêt aux productions littéraires révélées par les « petits genres » au moment de faire une anthologie de la littérature basque. Il faudrait donc établir une continuité historique et élaborer un dispositif critique approprié qui serait susceptible de saisir l’intérêt de ces productions. Cela permettrait de leur donner une pleine légitimité culturelle sur le long temps qui est réellement le temps de leur histoire et aussi celui de l’histoire de la littérature.

55Ce faisant, il serait possible de rendre aux petits genres une pertinence dont ils sont privés dans le cadre des grandes littératures mais que, de fait, ils possèdent dans les pratiques des cultures régionales dans le domaine francophone mais aussi, ailleurs en Europe ou dans le Monde. La constitution de corpus plus étoffés et plus représentatifs de la véritable richesse de la culture basque découlera de cette évolution.

Quelques pistes pour élaborer et transmettre une culture de la tradition écrite basque élargie

56L’objectif d’une anthologie à visée scolaire est multiple (c’est une question largement étudiée et débattue dans les études littéraires). Réalisée – en principe – dans un climat consensuel et issue d’un travail d’équipe, l’anthologie devient une référence qui pose un ensemble de valeurs littéraires consacrées, de « classiques scolaires » en quelque sorte. Elle est un outil pour les professeurs qui met à leur disposition un ensemble de textes garanti par les procédures de certification attachées au processus éditorial. Elle est aussi un facteur d’homogénéisation des connaissances pour les élèves. Enfin, elle constitue pour des langues régionales qui sont en pleine phase de scolarisation accélérée un corpus linguistique de référence accessible à de nombreux élèves d’une même génération.

57Les deux premiers obstacles levés, à savoir les questions de la périodisation et de la composition des corpus, il resterait encore des difficultés à surmonter pour l’équipe qui voudrait réaliser un manuel de littérature basque à destination des élèves de l’enseignement secondaire. Il faudrait aussi leur consacrer une réflexion spécifique aux plans théorique, didactique et pédagogique. Il s’agirait notamment de déterminer le processus de « classicisation » qui peut conduire à la définition d’un « classique scolaire » de la littérature basque.

58Certes, beaucoup d’éléments seraient communs aux littératures régionales et aux littératures des grandes cultures européennes, celle de la France étant en l’occurrence, l’exemple de référence incontournable compte tenu de l’existence de programmes nationaux qui s’appliquent aussi bien pour l’enseignement du français que pour celui des langues vivantes et régionales. Cependant, dans le cas de ce manuel de littérature basque, par exemple, des spécificités seraient à étudier, notamment, la question de la réalisation d’un corpus unique à partir de sources qui sont écrites jusqu’à aujourd’hui pratiquement, dans les divers dialectes littéraires du basque écrit. Et, bien sûr, il faudrait alors traiter d’une manière ou d’une autre des questions aussi complexes que celles de l’impact de la diglossie linguistique dans le champ littéraire ou des formes de « réécriture » normée de certains textes. Autant d’interrogations ouvertes qu’il serait bon d’aborder pour être en mesure de proposer quelques pistes pour élaborer et transmettre une culture de la tradition écrite basque élargie.

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Notes

1 Programmes d’enseignement de langues régionales – palier 2 du collège. Annexe 1 : Basque. BO n°27 du 8 juillet 2010.

2 C’est en 1545 que Linguae Vasconum Primitiae, le premier livre écrit en langue basque est publié à Bordeaux par un prêtre originaire de la région de Saint-Jean-Pied-de Port, Bernat Dechepare.

3 Historia de la literatura vasca, L. Michelena, 1950, Ed. Minautoro. Madrid.

4 Précis d’histoire littéraire basque, J-B. Orpustan, 1995, Ed Izpegi.

5 Euskal literaturaren historia, I. Aldekoa, 2008, Ed. Erein.

6 Régimes d’historicité, F. Hartog, 2003, Ed. Seuil.

7 30 urte liburugintzan [Trente ans dans le monde du livre], J-M. Torrealdai, 2007, Ed. Jakin.

8 Euskal literaraturaren historien historia [L’histoire des Histoires de la littérature basque], J. Casenave, 2012, Ed. Utriusque Vasconia.

9 Le point de vue de Victor Hugo sur le Pays basque (il y a résidé enfant et y est revenu adulte) est éclairant pour comprendre l’histoire mouvementée du XIXe siècle : « Au reste, à ne les considérer que du côté des mœurs, toutes ces villes-ci, en deçà comme au-delà, Bayonne comme Saint-Sébastien, Oloron comme Tolosa, ne sont que des pays mixtes. On y sent le remous des peuples qui se mêlent. Ce sont des embouchures de fleuves. Ce n’est ni France, ni Espagne ; ni mer, ni rivière. » Alpes et Pyrénées, 1890, Ed. Hetzel.

10 La Bibliothèque bleue : la littérature de colportage, G. Bollème, L. Andries, 2003, Ed. Robert Laffont.

11 Le roman au quotidien. Lecteurs et lectures à la Belle époque, A-M. Thiesse, 1984, Ed. Le Chemin vert.

12 Robert Mandrou, Michel de Certeau, Jean-Yves Mollier.

13 La littérature au quotidien. Poétiques journalistiques au XIXe siècle, M-E. Thérenty, 2007, Ed. Seuil

14 Antoine d’Abbadie (1810-1897), scientifique reconnu et membre de l’Académie des Sciences, est aussi, de 1861 à sa mort, le créateur et le mécène des Fêtes basques.

15 Le poète Pierre Topet dit Etchahun (1786-1862) et ses œuvres, P. Lhande, J. Larrasquet, 1946.

16 L’œuvre poétique de Pierre Topet Etchahun (1786-1862). Contribution à l’étude de la poésie populaire basque au XIXe, J. Haritschelhar, 1969, Ed. Les Amis du Musée basque.

17 L’œuvre poétique de Pierre-Topet Etchahun, J. Haritschelhar, 1970, Ed. Euskaltzaindia.

18 La mémoire et l’instant. Les improvisations chantées du bertsulari basque, D. Laborde, 2005, Ed. Elkar.

19 « Musde Chaho »[Monsieur Chaho] , Etxahun-Barkoxe, 1848.

20 Refranes y sentencias, E. Garibay, 1596.

21 Les Proverbes basques recueillis par le Sieur d’Oihenart, A. Oihenart, 1657.

22 Euskalerriaren yakintza, R.M. Azkue, R.M, 1935-1945, Madrid.

23 Fables : Ipui onac, Vicenta Mogel, 1804 ; La Fontainaren aleguia-berheziak neurt-hitzez, J-B. Archu, 1848 ; Fableac edo aleguiac Lafontenetaric berechiz hartuak, L. Goihetxe, 1856 ; Artzain beltxaren neurthitzak, G. Adema - Zalduby, 1873.

24 Alegiak, J. Moulier - Oxobi, 1926 ; Alegiak, L. Léon, Gure Herria, 1928-1960.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean Casenave, « Eléments pour l’élaboration d’un manuel de littérature basque pour les collèges et lycées »Lengas [En ligne], 83 | 2018, mis en ligne le 02 octobre 2018, consulté le 08 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/lengas/1638 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lengas.1638

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