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AccueilNuméros60« Petites langues » d'Europe (I)Le sarde : une langue minoritaire...

Texte intégral

1 La langue

  • 1 Traduit de l’allemand par Hervé Lieutard.

1Avec 1,6 millions de locuteurs, le sarde est la plus grande langue minoritaire d’Italie. C’est seulement en 1998, au moment de la ratification de la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales en Europe qu’il fut reconnu officiellement lorsque l’Italie a dû pour la première fois nommer explicitement ses langues minoritaires. En l’absence de tout recensement officiel des locuteurs, on estime que le sarde est parlé aujourd’hui par 1,2 à 1,6 millions de personnes environ, expatriés compris.

  • 2 Les dominations étrangères caractérisent l’histoire sarde dès l’époque préchrétienne. Au vie siècle (...)
  • 3 La Sardaigne s’est d’abord trouvée sous domination vandale et est passée sous le pouvoir de Byzance (...)

2Le sarde est une langue romane qui, sous l’influence d’occupations étrangères successives2, s’est constituée en type linguistique propre après la chute de l’Empire romain. Ce sont les superstrats qui, depuis la chute de l’Empire romain occidental, ont eu une influence prépondérante sur le sarde : le grec, le ligure-toscan, le catalan, le castillan et enfin l’italien3. Au vu de ses caractéristiques, la classification typologique l’a d’abord placé dans une vague zone de transition entre la Romania occidentale et la Romania orientale (Sanna 1957, p. 33). Dans l’optique d’une Romania continua, il est cependant classé dans l’italo-roman, non seulement en vertu de ses affinités avec les dialectes du sud de l’Italie, mais aussi de par son contact ininterrompu avec le continent italien pendant des siècles.

3Le sarde se divise en deux grandes koinès dialectales : le campidanais au sud, dialecte relativement uniforme, et le logoudorais sur la partie septentrionale de l’île, variété relativement hétérogène, qui se subdivise en logoudorais commun, logoudorais central et logoudorais septentrional. Le rattachement du sassarese au nord-ouest et du gallurais au nord est contesté (Blasco Ferrer 1984b) étant donné que ces dialectes sont fortement influencés par l’italien. Dans la ville d’Alghero, on parle catalan depuis le xive siècle à la suite de l’expulsion des Sardes et de l’installation de Catalans, et sur les îles S. Antioco et S. Pietro au sud, c’est l’italien qui s’est établi à la suite de colonisations piémontaises au xviiie siècle.

4La formation des deux grandes koinès sardes s’explique par l’influence dominante du pisois (par exemple la palatalisation des occlusives vélaires) et du superstrat catalan dans le campidanais. Elle provient aussi des situations différentes des deux grands dialectes au niveau géographique et socio-culturel : tandis que les plaines du Campidano et sa société fondée sur des structures féodales archaïques ont favorisé la pénétration de pratiques culturelles et linguistiques étrangères dans le sud, les régions de montagne inhospitalières, mais aussi les structures sociales du centre, autarciques, vouées aux activités pastorales ont été un frein à la colonisation (Rindler Schjerve 2003).

5Malgré les dominations successives, la Sardaigne a joui, du vie au xive s., d’une autonomie politico-culturelle qui a trouvé son expression dans les judicats ainsi que dans le sarde ancien — une variété linguistique romane de type administratif (Blasco Ferrer 1984 a, p. 64). Lors de l’apogée culturelle du judicat d’Arborée fut produit le monumental registre de lois Carta de Logu (1395), qui a servi de législation pour la population locale jusqu’au xixe siècle (Carta Raspi 1977, 672). Après la destruction d’Arborée, c’est le catalan qui s’est imposé progressivement comme langue administrative et culturelle et le sarde s’est trouvé réduit à une simple langue orale. C’est seulement à partir du xviie siècle que le catalan a été officiellement remplacé par le castillan ; son usage a toutefois perduré jusqu’au xviiie dans le sud (Sanna 1957, 196). En 1764, l’italien est devenu langue officielle bien que l’espagnol soit resté parfois en usage dans l’administration et l’Église jusqu’au xixe siècle. La généralisation de l’italien comme langue officielle coïncide avec l’intégration du Regnum Sardinae au royaume italien en 1861 (Rindler Schjerve 2003).

2 Grammaticalisation et normalisation

6Depuis le démantèlement des judicats, l’absence de centres culturels et politiques et d’élites détentrices de la langue a empêché que puisse se former une variété culturelle de sarde. Aujourd’hui le sarde est une langue partiellement codifiée qui ne jouit pas d’un standard écrit unifié.

7Les prémices d’une régulation linguistique se dessinent dès les xvie et xviiie siècles où sont produits des textes littéraires qui se proposent de purifier la langue par la promotion et le développement d’une variété de littérature sarde à base de logoudorais (cf. Sanna 1957, 24). Ils sont suivis au xixe siècle par les premières ébauches concernant la grammaire et le lexique sardes avec la publication des premiers dictionnaires et ouvrages grammaticaux (Porru 1811, 1832 ; Spanno 1840, 1851). Des linguistes étrangers poursuivent ces études, — citons entre autres les travaux de Wagner (1951, 1960-1964). Ils constituent la base du système sur lequel s’appuient les essais d’unification de l’orthographe, de la lexicographie et de la grammaire du sarde dans les dernières décennies.

8La politique culturelle visant à la mise en place d’un statut régional d’autonomie s’est accompagnée d’un accroissement de la production écrite en sarde à partir des années 50, et de la volonté de développer une norme linguistique unitaire. Dans un premier temps, la discussion s’est limitée principalement à des initiatives de défense linguistique à visée puriste ; c’est seulement à partir des années 70 que sont apparues des avancées concrètes pour la mise en place d’un statut et d’un corpus du sarde. Cette période marque le début de la Questione della lingua sarda, qui a ouvert les querelles sur les choix et la normalisation du standard sarde (Rindler Schjerve 1991 ; 1993, p. 274).

  • 4 Dont la parution s’est toutefois interrompue à partir des années 80 avec la disparition des débats (...)

9Le projet de statut s’était donné comme but d’ouvrir au sarde de nouveaux domaines d’application au niveau public et avant tout au niveau des médias. Avec l’arrivée de chaînes de radio et de télévision privées, le nombre d’émissions, limité jusque-là aux émissions publiques, a été augmenté ; la présence du sarde dans ces médias est cependant restée assez sporadique jusqu’à aujourd’hui. Le marché de la presse dominé par l’italien a été complété par des journaux (p. e. Su Populu Sardu, Sa Sardigna4) et revues bilingues (p. e. La Grotta della Vipera, S’Ischiglia, Limbas). De nombreux concours littéraires devaient promouvoir la production de textes littéraires. Des traductions de la Bible et de quelques ouvrages de la littérature mondiale ont été entreprises et des nomenclatures pour les sciences naturelles ont été élaborées (Rindler Schjerve 1991, 126). Dans les dernières années se sont développées des plates-formes Internet dans lesquels le sarde est langue de communication.

10Même en tant que langue minoritaire sans reconnaissance officielle, le sarde a également été utilisé dans des occasions officielles et en 1971 l’université de Cagliari a demandé dans une résolution de reconnaître les Sardes comme minorité ethnolinguistique. S’en est suivi un référendum pour la reconnaissance du bilinguisme (1977) qui a servi de base à l’élaboration d’une proposition de loi (1978) ainsi qu’à l’adoption d’une proposition de loi sur le bilinguisme par le conseil régional (1981). En 1997 a été proclamée une loi régionale pour la promotion de la culture et de la langue sardes (Legge regionale 15 ottobre 1997) et par la suite a été mis en place un observatoire régional chargé de son application.

11Des autonomistes, des hommes de lettres et des chercheurs ont participé à la planification linguistique menée de façon controversée et qui n’a produit aucune norme unitaire pour le sarde (Bolognesi 1999). Jusqu’à aujour-d’hui, des désaccords subsistent cependant au sujet de l’élaboration d’une ortografia sarda unificata5. Ni la commission orthographique mise en place par la Région en 1983, ni la commission d’experts pour la langue sarde nommée en 1999 n’ont pu non plus trouver de solutions jusqu’alors6. L’inventaire du domaine lexical se trouve dans les dictionnaires généraux de la langue sarde de Spano (1851), Martelli (1930-1989) et Wagner (1960-1964) ; en outre, on trouve ici ou là des dictionnaires dialectaux ainsi que récemment des initiatives en vue d’établir un dictionnaire en ligne du lexique de base du sarde7.

12Aucun accord n’a été trouvé non plus pour la mise en place d’une grammaire normée étant donné qu’il existe plusieurs variantes dialectales : le logoudorais commun qui jouit d’un prestige littéraire, puis le campidanais, variété qui connaît le plus grand nombre de locuteurs et enfin le nuorais au centre, variété ultraconservatrice. Dans son « Ortografia » (1840), G. Spano avait présenté le logoudorais comme langue nationale ; V. Porru a limité son « Saggio » (1811) au campidanois et M. Pittau a axé sa « Grammatica » (1972) sur le nuorais. Les ouvrages récents de grammaire ont également suivi cette répartition (cf. Contini 1993 ; Corda 1994 ; Mensching 21994 ; Pittau 1991) à l’exception de Blasco Ferrer (1986, 1994) qui propose deux standards sur la base du nuorais-logoudorais et du campidanois. À la demande officielle de la Région, la commission d’experts nommée en 1999 a produit l’ébauche d’une « Limba Sarda Unificada » qui opère la synthèse des variétés centrales et méridionales. Ce projet n’a cependant pas trouvé l’écho positif nécessaire et a déclenché des polémiques qui jusque-là n’ont pas pu être dépassées. Au regard de la récente officialisation du sarde, l’absence de standard se fait particulièrement sentir dans la mesure où elle impose des limites à l’usage écrit de cette langue dans les domaines où elle doit être promue officiellement.

3 Variabilité du contact de langues

13Le sarde s’est toujours trouvé dans une situation de contact plus ou moins intensive avec d’autres langues. La réduction du sarde au niveau de la langue écrite et de la langue orale s’est toutefois d’abord fait sentir lors de l’introduction du catalan, puis du castillan comme langue de culture et d’administration. Dans les villes, les couches cultivées se sont assimilées à la culture et à la langue étrangères, tandis que dans les villages du centre du pays le sarde a continué d’être parlé (Sanna 1957, 24). L’Église ainsi que la justice sont restées officiellement jusqu’en 1764 sous la domination de l’espagnol. Les intrusions des Piémontais au niveau de la politique linguistique ont conduit à ce que, dès 1766, l’italien remplace l’espagnol dans l’imprimerie, l’école et l’université ainsi que dans l’administration des monastères (Corrias 1976).

14La portée de cette italianisation n’est cependant sensible qu’après la Première Guerre mondiale. Face aux traditions du passé où le bilinguisme était limité à une étroite couche de la population et où régnait une répartition fonctionnelle des usages linguistiques, s’est alors développée une situation de diglossie qui s’est caractérisée par une croissance de la part bilingue de la population. Mises à part les grandes villes dans lesquelles la bourgeoisie a continué à s’italianiser, cette diglossie est toutefois restée relativement stable jusque dans les années 60 : l’italien a été utilisé dans les domaines administratif, éducatif et religieux tandis que le sarde, en tant que langue non reconnue officiellement, se limitait aux usages oraux informels de la communication quotidienne. Des facteurs tels que l’alphabétisation forcée, l’influence des médias italiens, ainsi que les conséquences de la restructuration sociale et économique des années 60 (industrialisation, urbanisation et migration) ont eu également pour effet d’inciter la population rurale à élever les enfants dans la langue dominante.

15Pour l’heure domine une situation instable de bilinguisme diglossique dans laquelle se dessine clairement une orientation linguistique en faveur de l’italien. La pénétration de l’italien dans tous les domaines fonctionnels du sarde, jusque dans la famille, a conduit à une transmission discontinue de la langue aux générations suivantes. À présent le sarde n’est que très rarement la première langue de socialisation et peut à ce titre être mise au rang des langues menacées (Salminen 1993). Aujourd’hui, ce recul s’observe dans une réduction significative des compétences en sarde au fil des générations. Dans le milieu des années 90, sur l’ensemble des trois générations, le sarde n’est plus parlé comme première langue qu’à hauteur de 43 %. Même dans les domaines informels (par exemple entre amis), la proportion des locuteurs qui passent à l’italien est croissante8. Par tradition, le sarde est resté exclu des domaines publics tels que l’administration, la justice ou l’école. Depuis 1985, il est proposé de façon sporadique comme option dans l’enseignement primaire et secondaire. En vertu de la loi régionale (1997), son apprentissage doit être développé à l’école ; cependant on manque de professeurs formés mais aussi de manuels dans cette langue.

  • 9 Les débats régionalistes des années 1970 sont une réaction à l’intégration manquée de la Sardaigne (...)

16Depuis la ratification de la Convention-cadre, le sarde jouit du statut de langue minoritaire et à ce titre l’État italien se doit de le protéger et de le promouvoir (loi du 15 décembre 1999, n. 482). De ce fait, on assiste à présent à l’arrêt de la lutte pour la reconnaissance officielle qui avait commencé dans le cadre des débats régionalistes9 sur les langues des années 70.

4 Dynamique et conséquences du changement linguistique

17Les recherches sociolinguistiques des vingt dernières années montrent que les influences macrostructurelles telles que l’industrialisation, l’urbanisation, et l’émigration des années 70 et 80 ont entraîné une modification importante dans l’organisation des rôles et des positions sociales de la communauté sarde. Ce changement se manifeste dans le recul de l’usage du sarde et dans la conscience stigmatisée de ses locuteurs (cf. Rindler Schvjerve 1987, 50-78). Dans les années 80, des études sur la répartition des usages bilingues en fonction des domaines dans les villes et villages des provinces de Nuoro, Oristano et Sassari (Mercurio Gregorini 1980 ; Rindler Schjerve 1987 ; Sole 1988) parviennent dans l’ensemble toutes à la même conclusion que les femmes en général sont plus enclines à parler italien que les hommes ; que les locuteurs les plus jeunes utilisent plus fréquemment que les plus anciens l’italien dans les sphères privées ; que les parents, et en particulier les jeunes mères, parlent de plus en plus italien avec leurs enfants ; et que le sarde est refoulé vers les couches sociales les moins diplômées.

  • 10 Les travaux sociolinguistiques sur Ottava (un lieu situé à proximité des villes de Sassari et Porto (...)

18Les résultats de l’étude sur Oristano (Sole 1988) ont mis en évidence l’hypothèse que le changement de langue progresse à toute vitesse alors que les études de cas détaillées faites à Ottava et Bonorva (province de Sassari10) ont montré que l’italianisation dans le milieu rural a été freinée par la très faible mobilité sociale de la population campagnarde et le poids du conformisme inhérent au réseau sardophone (Rindler Schjerve 1987). Contrairement aux résultats de l’étude sur Oristano qui provenaient de sondages des locuteurs sur la base de questionnaires, on a pu prouver par le biais d’une observation directe du comportement linguistique dans des réseaux sardophones à Bonorva que par exemple les jeunes femmes socialisaient effectivement leurs enfants en italien, mais que de facto elles utilisaient cependant le sarde tout autant que les locuteurs plus âgés du fait de leur immobilité sociale et de leur attachement au réseau sarde (Rindler Schvjerve 1987, 223-288).

  • 11 Au cours de la transcription écrite d’un important corpus oral bilingue, auquel participaient de je (...)

19Les études sur le changement de langue dans le premier âge de la socialisation au sein de la famille sarde ont confirmé que depuis le début des années 70 les enfants vivant dans un milieu sardophone sont de plus en plus élevés en italien. Sous la pression de l’école italienne, de nombreux parents s’étaient décidés à élever leurs enfants en italien, cependant du fait de leur propre compétence limitée en italien, ils n’étaient pas toujours à la hauteur de cette ambition linguistique, au regard des exigences éducatives spécifiques à mettre en œuvre par rapport aux divers stades de croissance des enfants (Rindler Schvjerve 1987, p. 268). Les mères en particulier repassaient souvent au sarde, en particulier dans des situations émotionnelles. Cela a eu pour conséquence que les enfants n’ont pu acquérir suffisamment de compétences, ni en sarde ni en italien. L’étude sur Bonorva a montré également qu’à la différence des jeunes mères, les jeunes pères changeaient relativement rarement de langue dans les premières années de vie de leurs enfants, mais restaient plutôt attachés à la pratique du sarde, permettant — jusque dans les années 80 au moins — une certaine continuité dans la transmission de la langue. Mis à part dans certains cas particuliers, cela a eu pour conséquence que dans les années 90, ces enfants, devenus adolescents, maîtrisaient le sarde. Toutefois, il s’agissait en priorité des jeunes garçons qui parlaient sarde avec une forte empreinte de l’italien, tandis que les jeunes filles parlaient plus rarement sarde, mais en avaient en revanche une parfaite connaissance passive, comme elles devaient elles-mêmes le constater11.

20Il est également ressorti de l’étude sur Bonorva que la politisation de la question linguistique avait renforcé la conscience des locuteurs vis-à-vis de leur langue : en général, le sarde y était conçu comme expression d’une identité nationale propre grâce à laquelle on se distinguait des Italiens du continent. L’italien y était certes considéré comme une langue de culture dominante, mais il restait cependant une langue étrangère.

21Il était ressorti d’une enquête statistique des années 80 que dans les familles sardes le dialecte restait employé dans 54,2 % des cas. Cela a mené les didacticiens de la langue à engager une politique de valorisation du sarde à l’école et à mettre en place l’enseignement contrastif des langues (Lavinio 1989).

  • 12 Exemples du types : volere + Part. Pass. → « La frutta vuole lavata » ITAL. La frutta va/deve esser (...)

22La progression de l’italianisation au sein de la communauté linguistique sarde s’est accompagnée du recul de la langue locale. Cela a donné lieu à la formation d’une variété régionale d’italien en Sardaigne. Des études (Loi Corvetto 1983) ont montré que cet italien régional est né de l’interférence avec le sarde. Bien que les spécificités de l’italiano regionale sardo aient été relativement bien répandues, on a pu cependant noter que ces interférences variaient en fonction de facteurs sociaux, c’est à dire qu’elles apparaissaient avant tout dans l’usage linguistique des couches sociales les moins diplômées qui utilisaient les structures de base du sarde pour parler l’italien (Rindler Schjerve 1987, p. 32912).

4.1 Restructuration du sarde

23Dans la seconde phase de l’étude faite sur plusieurs années, les analyses sociolinguistiques du changement linguistique en Sardaigne se sont concentrées sur la communication bilingue et sur la production linguistique concrète des locuteurs.

  • 13 Il n’était pas non plus possible de passer à côté du fait que le sarde était considérablement plus (...)

24On est d’abord parti de l’idée qu’avec le passage de plus en plus marqué à l’utilisation de l’italien, le sarde s’était de plus en plus adapté aux structures de l’italien13. Nos analyses concernant les changements linguistiques dans les années 80 avaient montré qu’une réorganisation lexicale considérable du sarde à partir du modèle italien était en cours et que, dans une proportion plus modeste, la syntaxe et la morphologie étaient également concernées par ces processus (Rindler Schjerve 1987, 297-320). À l’origine, on avait émis l’hypothèse que les jeunes locuteurs faisaient plus d’emprunts à l’italien que les locuteurs plus âgés. Les analyses concernant les changements linguistiques ont montré cependant que l’hypothèse d’une stratification graduelle en fonction de l’âge n’était pas valide, étant donné que c’était surtout les locuteurs les plus âgés qui faisaient le plus d’emprunts à la langue italienne (Rindler Schjerve 1987, 305-320). Il en résultait que le changement affectant la structure du sarde ne pouvait pas se concevoir seulement par la prise en compte des usages linguistiques en corrélation avec l’âge des locuteurs, mais qu’il était nécessaire d’entreprendre des études du discours sur le mode interactif pour saisir de façon adéquate la dynamique de cette restructuration.

25On a également pu conclure que la restructuration linguistique en sarde, dont la progression était influencée par l’usage limité de la langue, par sa stigmatisation au niveau social et par les compétences bilingues réduites de ses locuteurs, était une dimension importante de ce changement linguistique ; elle devait pouvoir nous conduire à produire des preuves supplémentaires concernant la portée de la désintégration sociale et linguistique du sarde.

26Restructuration et codeswitching

  • 14 Le CS à l’intérieur des phrases est très souvent plus important dans des situations de mutation lin (...)

27Dans les années 91-95 a été établi à Bonorva un corpus oral bilingue selon des critères sociolinguistiques dans lequel 95 personnes ont été enregistrées au cours de 54 discussions informelles spontanées. Dans ce corpus, il n’était pas possible d’ignorer le fait que le codeswitching (CS) était un phénomène particulièrement fréquent dans la communication quotidienne, en particulier à l’intérieur des phrases où les switches se caractérisaient par des emprunts à l’italien14. Les différentes formes de CS sont alors passées au centre de l’analyse étant donnée l’hypothèse que le CS était un mécanisme ayant une influence sur le changement linguistique en Sardaigne, en étant même peut-être un des moteurs.

  • 15 Cette classification a été élaborée suivant les théories sur le Codeswitching (et en particulier à (...)

28Les discussions ont été transcrites et représentent 11 483 lignes dans lesquelles 3846 switches ont pu être relevés. Les manifestations du CS ont été classées selon leur fonction, leur forme et le sens du switch15. Il en est ressorti le schéma suivant qui a servi de base à l’analyse des discussions.

29Exemple de texte N. II/1992/2,1
Locuteur : G.A. femme au foyer, G.C. femme au foyer, G.B. étudiante Sujet : Hôpital et opération

G.A. : Bos s’est j144 presentada j142 s’occasione.
G.C. : j5 Ecco ! cumpresu !
G.B. : b21 Vai a Padova quindi ?
G.C. : Anche a Padova.
G.B. : Ad operarti ?
G.C. : No ad operarmi, mi opero ad Ozieri. La promessa questa promessa, dà !
G.A. : a10 Daghi este in Padova, menzusu non pigada a Bologna... a s’operare sunu h145 più specializzati.
G.C. : No. Ma non c’è bisogno. Anche ad Ozieri sono specializzati. Lo stesso...non è un’operazione, dà ! c7 este una cosa chi faghene j144 d’ogni die Giuannà, mì, si tottu anna bene in deghe diese so in domo, g4 poi non mi farannno neanche taglio /.../c4 non b’a bisonzo. Sa tia ‘e Gianni chi tenede h145 più di cinquanta /.../f15 gli hanno tolto /.../Ozieri è specializzato nell’operazione di tagli così, infatti c7 deo mi cheria operare a Nuoro appo nadu „ datu chi b’est issa inie micc’anno a Nuoro g4 c’è lei, ... (G.A. L’j144 occasion s’est déjà j142 présentée.
G.C. j5 Oui ! D’accord !
G.B. b21 Vas-tu à Padoue à présent ?
G.C. Aussi à Padoue.
G.B. Pour t’opérer ?
G.C. Non, par pour m’opérer. Je me (fais) opérer à Ozieri. La promesse, cette promesse, tu sais !
G.A. a 10 Si elle est à Padoue, autant qu’elle aille à Bologne... pour s’opérer, ils sont h145 plus spécialisés.
G.C. Non. Ce n’est pas nécessaire. Même à Ozieri ils sont spécialisés. De toute façon...ce n’est pas une opération, tu sais ! c7 c’est une chose qu’ils font j144 chaque jour Giovanangela, bon, si tout va bien, je suis à la maison dans sept jours, g4 et puis il ne me feront même pas d’incision/.../c4 ce n’est pas nécessaire. La tante de Gianni qui a h145 plus de cinquante ans/.../f 15 ils lui ont enlevé/.../Ozieri est spécialisé dans ce genre d’opérations, en effet c7 je devais me faire opérer à Nuoro, j’ai dit « puisqu’elle (une parente médecin) est là-bas, je vais à Nuoro, g4 elle est là-bas »)

30Exploitation des résultats

31Le but de l’étude était d’abord de mettre en évidence la façon dont se répartissent les types de fonction du CS. L’analyse quantitative a été menée avec le logiciel SPSS et a montré que le CS interne à la phrase était le plus fréquent (44 %), suivi par le CS discursif (34 %) et le CS marqueur social, voire identitaire (22 %).

32Le CS interne à la phrase apparaît généralement lorsqu’il s’agit d’emprunts et d’interférences. Aussi la haute fréquence du CS interne à la phrase, principalement de type (S>I>S), a été un indice conduisant à dire que le sarde se trouvait dans une phase de restructuration.

33Le CS servant à structurer le discours présuppose une bonne connaissance des deux langues et peut également être le signe que l’utilisation des deux langues n’est pas marquée et est donc neutre voire positive. La part importante de ce type de CS indiquait par conséquent qu’il y avait encore assez de locuteurs ayant une compétence bilingue suffisante, et que l’utilisation des deux langues se produisait de façon neutre. Cela a permis d’expliquer la part relativement faible occupée par le CS sociopsychologique, ce qui indique que les deux langues d’un point de vue social restent distinguées de façon plus ou moins consciente.

34Pour ce qui est du rapport des divers types de CS avec l’âge, le sexe, le degré de formation et la compétence bilingue des locuteurs, on a ensuite étudié la dynamique sociolinguistique du changement de langue :

35Le classement statistique des types de CS selon les critères d’âge, de sexe, d’études, et de compétence linguistique a révélé que les locuteurs jeunes à dominante d’italien effectuaient le plus de CS internes à la phrase ; les personnes d’un âge moyen et d’un niveau d’étude élevé qui se sont avérées être les groupes de locuteurs ayant la compétence bilingue la plus équilibrée, ont réalisé le plus de CS discursifs ; le CS porteur de marque sociale ou identitaire a été enregistré le plus souvent auprès des jeunes locuteurs à dominante italienne ainsi qu’auprès des personnes plus âgées de langue sarde dominante, ce qui a montré qu’il importait aux locuteurs se situant plutôt aux extrémités monolingues du continuum bilingue de signaler leur identité bilingue à travers l’usage du CS (cf. Rindler Schjerve 1996, 1998).

36Afin de déterminer la dynamique qui dirige le switch, on a également cherché à savoir si les deux langues en situation de contact restaient distinctes (en tant que langue principale et langue secondaire) ou bien si elles se mélangeaient. Il est apparu à ce sujet que les switches du sarde à l’italien étaient les plus fréquents (64,6 %). Les fréquences de switches les plus élevées (S>I) sont revenues au type interne à la phrase (51 %), autrement dit au CS composé d’un mot ou d’un constituant après lesquels les locuteurs sont cependant revenus au sarde (93,8 %). Cela signifiait que les résultats devaient être interprétés dans le sens du maintien du sarde étant donné qu’en dépit de la place considérable du switch demeurait la distinction entre langue principale et langue secondaire (cf. Rindler Schjerve 1997).

37L’exploitation quantitative des données internes à la phrase [IT : S>I>S, it] n’est pas terminée, c’est pourquoi il n’est pas possible à l’heure actuelle de donner des chiffres précis concernant la répartition sociolinguistique des sous-types. Une analyse grossière a cependant déjà montré que les emprunts sans adaptation [TRANS1] et les doublets [TRANS4] suivis d’emprunts grammaticaux [INTF] et enfin d’emprunts de groupes de mots et de constituants [TRANS5] étaient les plus fréquents. Les exemples suivants permettent de s’en faire une idée :

1. In su [TRANS1]soggiorn-o lu pott-o fagh-ere.
Dans le séjour le peux-je fai-re.
Je peux le faire dans le séjour.
(ITAL. soggiorn-o/SARD. équivalent)

38Les emprunts morphologiquement non intégrés [TRANS1] sont généralement limités aux référents qui sont associés à la culture italienne et qui n’ont pas d’équivalent lexical en sarde.

2. So pig-ada e fi [TRANS4] riemp-inne sal [TRANS4] pomodor-oso.
Je-suis mont-ée et elle-était rempl-issant les tomates.
Je suis montée et elle était en train de farcir les tomates.
(ITAL. riemp-ire vs. SARD. pienn-are/remplir ; ITAL. pomodor-i vs. SARD. pumat-as/tomates)

39La grande quantité d’emprunts, morphologiquement intégrés, de mots isolés à l’italien [TRANS4] conduit à la formation de doublets qui remplacent graduellement le lexique de base du sarde.

3. Est un acc-a chie og-ada [INTF] meda latte.
C’est une vache qui porte beaucoup de lait
(SARD. latte meda vs. ITAL. molta latte/beaucoup de lait)
C’est une vache qui a beaucoup de lait.

4. Te lo tolg-o a d145 azzu-are su pizzinu
Te le prends-je pour aid-er le petit
Je te le prends pour aider le petit.
(ITAL. Aiut-are ACC il bambino vs. SARD. azzu-are PREP.ACC a su pizzinu/aider au petit)

40Les emprunts grammaticaux [INTF] sont limités en général à des phénomènes superficiels non essentiels tels que la place des mots (pré-vs. postdetermination) ou à l’accusatif prépositionnel. Le mélange des systèmes morphologiques est rarissime et n’a pu être observé que chez des locuteurs dont les compétences en sarde étaient très limitées.

5. Sal [TRANS4] concessionari-asa las ten-ene sal macchin-asa chi fin-i [d145] sotto pubblicità.
Les concessionnaires les ont-ils les voitures qui étaient sous publicité.
Ce sont les concessionnaires qui ont les voitures qui étaient dans la publicité.

6. Poi [TRANS4] dichiaram-oso sa {TRIG} fine dei lavori.
Puis déclarons-nous la {TRIG} fin des travaux.
Puis nous déclarons la fin des travaux.

  • 16 Le switch à l’intérieur des constituants doit être vu comme un indicateur de la porosité des princi (...)

41Les emprunts de groupes de mots [TRANS 5] sont réalisés la plupart du temps en tant que constituants. Lorsque ce n’est pas le cas, ils apparaissent cependant là où des homophones ou des mots ayant la même prononciation déclenche le switch vers l’autre langue16.

42Dans l’ensemble, les résultats qui ressortent de l’analyse du CS montrent que la transformation du sarde concerne le lexique en première ligne, dans une moindre mesure la grammaire. Le grand nombre d’emprunts lexicaux à l’italien rend compte d’un renouveau du lexique sarde à partir du modèle italien. Étant donné que les emprunts lexicaux à l’italien sont dans l’ensemble adaptés à la structure morphologique du sarde, cela permet de défendre l’idée que la fonction matricielle de cette langue est pour l’instant encore intacte.

  • 17 Nous renvoyons ici à l’échelle d’emprunt qui préconise une différenciation du processus d’emprunt d (...)

43En général, les théories concernant le changement linguistique des langues minoritaires indiquent que le fait de transférer et d’emprunter peut être variable dans des situations de recul sociolinguistique17. Alors que l’emprunt du matériau lexical n’influe pas de manière significative sur la structure des langues minoritaires, l’emprunt de formes grammaticales, et en particulier de structures morphologiques peut être considéré comme un signe de désagrégation et comme un symptôme de l’affaiblissement structurel de la langue minoritaire.

44Si l’on tente à présent d’appliquer ces considérations au sarde, on peut affirmer alors qu’il n’existe pas pour l’instant d’indice signalant une désagrégation profonde dans cette langue. Même si le lexique traverse maintenant une période d’italianisation massive, la grammaire ne suit que superficiellement le modèle italien — et ce apparemment dans le but d’écarter des disparités de structures et faciliter ainsi le va-et-vient entre les deux langues.

Conclusion

45Si l’on considère l’ensemble des résultats concernant le changement linguistique, on peut tirer la conclusion que le sarde est certes une langue menacée socialement, mais qu’elle n’est pas désagrégée au niveau de sa structure. Dans l’ensemble, les résultats confirment le fait que l’on a affaire à une langue dont l’usage fonctionnel recule et dont la survie à l’avenir semble menacée par la discontinuité de la transmission comme langue première, même si l’approche micro-sociolinguistique a récemment mis en évidence que le sarde conserve sa vitalité en dépit de cette discontinuité.

46Les fréquences élevées de changement de code au niveau de la structuration du discours sont la preuve qu’elles ne représentent pas seulement un élément important du bilinguisme quotidien, mais qu’elles en sont également un constituant essentiel. Elles sont également la preuve qu’il existe encore un nombre suffisant de locuteurs dotés d’une profonde compétence bilingue, capables d’effectuer ce type de changement de code. En même temps, la proportion relativement élevée de CS marqueurs d’identité dans le groupe des locuteurs jeunes dont la langue prédominante est l’italien montre qu’à travers le switch ils tiennent à insister sur leur appartenance bilingue à la communauté linguistique sarde. À l’inverse, les taux élevés de CS marqueurs d’identité vers l’italien provenant des locuteurs les plus âgés révèlent clairement, à travers le continuum du changement linguistique, que la pratique des deux langues pour tous ces locuteurs correspond à un désir délibéré. Ce sont en particulier les taux élevés de CS internes qui permettent d’étayer l’hypothèse d’un maintien du mode de communication bilingue et, ce faisant, de la préservation du sarde. Car les formes du sarde structurellement inadaptées sont aplanies quand elles passent à l’italien et permettent ainsi un passage aisé entre les deux langues. Il semble ici que l’adaptation au modèle dominant italien soit le prix à payer pour la survie de la langue minoritaire sarde.

47Le sarde n’est plus que très rarement la langue de l’éducation primaire — il reste cependant un moyen très répandu dans la communication quotidienne bilingue. Il continue d’être utilisé surtout dans les milieux ruraux, entre autres dans la communication quotidienne des jeunes hommes. Dans ces milieux-là, on trouve du reste encore une génération de parents et grands-parents pour lesquels cette langue représente l’usage quotidien. En même temps, il ne faut pas sous-estimer le fait que dans ces milieux est apparu entre-temps une génération de jeunes mères qui, en raison du statut de subordination de la langue minoritaire ont dans l’ensemble refusé de pratiquer activement cette langue dès leur plus jeune âge. Ce qui signifie que ces jeunes mères ont certes une connaissance passive parfaite du sarde, mais ne le parlent que peu ou pas du tout. Par conséquent la survie de la langue dans la génération suivante est sérieusement remise en cause.

48Au vu de ces pronostics pessimistes qui prévoient la désagrégation sociolinguistique et la mort de la langue sarde, il ne reste qu’à espérer que les mesures officielles pour la promotion et le développement du sarde seront rapidement mises en place afin qu’elles puissent avoir une influence sur la revalorisation et le revitalisation de la langue.

  • 18 www.humanrights.coe.int/Minorities/Eng/frameworkConvention/rapportitalie.ht

49Conformément aux impératifs de la ratification de la Convention-cadre, l’Italie a bien présenté son rapport sur la situation de ses minorités au Conseil de l’Europe (199918). Y sont listées les mesures déjà fixées par l’État et la région. Le bilan que l’on peut en retirer concernant le sarde est très maigre étant donné que pour l’essentiel on ne fait que renvoyer à l’aide financière prévue dans la loi régionale de 1997. Dans le cadre de cette loi, il n’a du reste pas été possible de parvenir à écarter le conflit sur la question pourtant si vitale de la standardisation du sarde. À l’heure qu’il est, on attend toujours des mesures publiques supplémentaires. Pourtant on peut craindre que l’attitude de l’État, traditionnellement restreinte tout comme le manque de ressources financières et un mécanisme de contrôle particulièrement faible aient tendance à favoriser le fait qu’à l’avenir l’État se retire de ses responsabilités face à la minorité linguistique sarde.

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Notes

1 Traduit de l’allemand par Hervé Lieutard.

2 Les dominations étrangères caractérisent l’histoire sarde dès l’époque préchrétienne. Au vie siècle avant J.-C. les colonies phéniciennes de Sardaigne ont été conquises par les Carthaginois. En 238 avant J.-C., ce sont les Romains qui s’en sont emparé.

3 La Sardaigne s’est d’abord trouvée sous domination vandale et est passée sous le pouvoir de Byzance en 534. Jusqu’au ixe siècle, les Sardes ont toutefois développé une relative indépendance qui a abouti à la formation des quatre judicats de Cagliari, Arborée, Torres et Gallura. Lors des intrusions de plus en plus fréquentes des Sarrasins à partir du xie siècle, les Sardes ont appelé à l’aide les Génois et les Pisois. Ceux-ci ont établi leurs comptoirs commerciaux et ainsi leur contrôle sur l’île. En 1297, le pape Boniface VIII donne le fief de Sardaigne aux Aragonais qui assujettissent les judicats de Gallura, Torres et Calgliari (1326) ; le judicat d’Arborée mène une résistance acharnée. C’est seulement en 1478 que la Sardaigne passe définitivement sous domination aragonaise. Lors de l’unification des couronnes d’Aragon et de Castille (1469), la Sardaigne revient à l’Espagne. Et après la paix d’Utrecht, en 1718, elle est acquise par la maison de Piémont sous la domination de laquelle est fondé le Regnum Sardiniae (Carta Raspi 1977).

4 Dont la parution s’est toutefois interrompue à partir des années 80 avec la disparition des débats régionalistes.

5 Les graphèmes hérités de la graphie médiévale <K>, <X>, et <TZ> sont effectivement absents du système graphique de compromis, calqué sur l’italien (par exemple <K> /k/[kena] « dîner » ; <X> /Z/camp. cruxi « croix » ; <TZ> tzitade « ville »).

6 Voir Rindler Schjerve 1991, p. 127 ; www.condaghes.it/

7 www.uoc.edu/euromosaic/web/homean/index1.html.

8 www.uoc.edu/euromosaic/web/document/sard/an/i1/il.html

9 Les débats régionalistes des années 1970 sont une réaction à l’intégration manquée de la Sardaigne à l’État italien au niveau socio-économique. La langue conçue comme élément de l’affirmation nationale y joue un rôle central (Rindler Schjerve 1987, 58-64).

10 Les travaux sociolinguistiques sur Ottava (un lieu situé à proximité des villes de Sassari et Porto Torres dans le nord-ouest) et sur Bonorva (un centre économique en plein cœur du Logoudorais qui, du fait de sa tradition littéraire, a souvent été défini comme la Sienne sarde) marquent le début d’une étude de longue durée (1979-1985) sur le changement linguistique en Sardaigne. Lors de la première phase, on a sondé avant tout les composantes macrostructurelles, mais aussi quelques composantes microstructurelles (par exemple le poids du réseau social sur l’usage de la langue, ou bien les sondages des attitudes envers la langue ainsi que les facteurs de variation linguistique) (Rindler Schjerve 1987).

11 Au cours de la transcription écrite d’un important corpus oral bilingue, auquel participaient de jeunes filles sardes italophones, il est apparu que ces jeunes femmes qui ne parlaient que l’italien étaient à même de donner une transcription grammaticale et lexicale correcte des parties sardes des textes.

12 Exemples du types : volere + Part. Pass. → « La frutta vuole lavata » ITAL. La frutta va/deve essere lavata vs. SARD. Sa frutta cherede lavada [fr. Les fruits doivent être lavés] Accusatif prépositionnel → « Ho salutato a Mario » ITAL. Ho salutato Ø Prép. Mario vs. SARD. Appo saludadu a Mariu. [fr. J’ai salué Mario] Interrogatives : verbe conjugué en position finale de phrase → « Visto l’hai ? » ITAL. L’hai visto ? vs. SARD. Biddu l’asa ? [fr. L’as-tu vu ?]

13 Il n’était pas non plus possible de passer à côté du fait que le sarde était considérablement plus influencé par l’italien que l’inverse.

14 Le CS à l’intérieur des phrases est très souvent plus important dans des situations de mutation linguistique et peut signaler que l’unicité de structure des langues en jeu est ébranlée, autorisant ainsi les mélanges de langues qui semblent incorrects au regard de la norme de la langue du destinataire.

15 Cette classification a été élaborée suivant les théories sur le Codeswitching (et en particulier à l’European Science Foundation 1990-91 ; Myers Scotton 1993a, b ; Muysken 2000) dans lesquels le CS est défini comme l’alternance de deux langues, maîtrisées et considérées de façon différente. De nombreux arguments semblent conforter l’idée que lors du CS il existe une langue matricielle (LM) qui est la langue principale non-marquée d’une communication donnée et qui est à la base de la majorité des morphèmes et forme le cadre grammatical du discours ; et qu’il existe une langue secondaire (LS) à laquelle on emprunte, mais ces emprunts doivent être fondamentalement intégrés dans le cadre grammatical de la LM. Le CS est également défini comme un mode bilingue qui remplit diverses fonctions : des fonctions discursives lorsque le passage à l’autre langue contribue à structurer le discours bilingue, à annoncer un changement de sujet, à mettre en valeur certains aspects, etc. ; des fonctions sociales voire socio-psychologiques, lorsque le changement de langue signale des changements de situation, d’identité sociale, d’appartenance, de proximité ou de distance entre les locuteurs ; le CS comme marqueur de la compétence linguistique bilingue lorsqu’il apparaît sous la forme de l’emprunt ou de l’interférence. Le CS apparaît à plusieurs moments du discours : au début lorsque l’interlocuteur prend la parole (turn-taking) mais aussi lors de la progression du discours à la frontière de la phrase ou à l’intérieur ; à l’intérieur de la phrase, le CS apparaît sous la forme, mise en relief [HVH], restitution indirecte de discours d’emprunts de quelques constituants, mots ou morphèmes (même grammaticaux).
C’est sur cette base que les CS dans le corpus sardo-italien ont été classés : le CS qui sert àstructurer le discours et qui signale les fonctions suivantes : changement de thème [THW] [RSP], répétitions [REIT], rétroaction [RKK], expressions meta-communicatives [METK], particules [PART] et interjections [INTJ] ; on a donné une importance sociopsychologique particulière aux CS qui indiquaient le retour du locuteur à son code favori [PREF] ou encore à ceux qui signalaient la position voire l’attitude du locuteur face à son interlocuteur [AKAP] ; enfin les diverses manifestations du CS interne à la phrase ont été ordonnées en emprunts non adaptés morphologiquement ou phonologiquement [TRANS1], en emprunts partiellement adaptés [TRANS2], en néologismes [TRANS3], en doublets [TRANS4], en emprunts de constituants syntaxiques [TRANS5], en interférences grammaticales [INTF], en formes exclamatives hybrides [VOK], en emprunts lexicaux qui étaient intégrés dans le lexique sarde [BORW], en emprunts phraséologiques [PHRAS] ; en tant que sous-groupe, puisque essentiellement limités aux formes de CS non internes à la phrase, ont enfin été pris en compte les CS réalisés dans les discussions des locuteurs dont la compétence linguistique bilingue active était insuffisante [KOMP]. Pour la forme, on a établi la distinction entre les CS réalisés lorsque les interlocuteurs prenaient la parole [T] et le CS réalisés lorsque l’interlocuteur progressait dans son discours, voir à l’intérieur du turn [IT]. A l’intérieur du turn, on a ensuite établi la différence entre CS entre deux phrases [in] et CS interne à la phrase [it]. Pour ce qui est du sens du switch, on a établi la distinction entre CS du sarde à l’italien [S>I] et l’inverse [I>S] ; il a également été noté si le locuteur restait dans la langue après le switch ou s’il retournait à la langue de départ (S>I-I) ou [S>I>S] et [I>S-S] vs. [I>S>I].

16 Le switch à l’intérieur des constituants doit être vu comme un indicateur de la porosité des principes de cohérence grammaticale, ce qui a pu être interprété comme un processus de désintégration du sarde. Toutefois le nombre élevé d’occurrences (triggering) — qui doivent surtout être mises sur le compte de l’étroite parenté du sarde et de l’italien, mais aussi d’une ancienne phase italienne d’emprunt remontant aux Pisois et aux Génois — montre que le CS interne aux constituants ne doit pas forcément être considéré comme un processus témoignant d’une désintégration.

17 Nous renvoyons ici à l’échelle d’emprunt qui préconise une différenciation du processus d’emprunt dans les diverses phases du changement linguistique (cf. Thomason 2001) ainsi qu’aux scénarios que Myers Scotton (1998) formule au sujet du matériau d’emprunt. Il s’ensuit que dans le cas d’un contact stable les emprunts restent limités au formes lexicales qui se rapportent généralement à des référents qui n’ont pas de correspondant dans la langue qui les reçoit ; ces emprunts ne modifient pas la structure de la langue concernée. Dans des situations de mutation linguistique, il en va autrement : dans une première phase, la fréquence de l’emprunt lexical augmente et on importe des lexèmes qui remplacent progressivement le lexique de base de la langue qui les reçoit. Dans une seconde phase, on en vient aux emprunts grammaticaux qui sont tout d’abord limités à des phénomènes syntactiques, mais qui peuvent s’étendre à l’emprunt de structures morphologiques à mesure que la mutation linguistique avance. Le déclin des compétences des locuteurs dans les langues minoritaires peut s’accompagner d’une réduction du savoir grammatical et de la perte des structures grammaticales. La langue s’adapte progressivement au modèle de la langue dominante et finit par mourir, n’étant plus parlée.

18 www.humanrights.coe.int/Minorities/Eng/frameworkConvention/rapportitalie.ht

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Pour citer cet article

Référence électronique

Rosita Rindler Schjerve, « Le sarde : une langue minoritaire en recul », Lengas [En ligne], 60 | 2006, mis en ligne le 21 mai 2021, consulté le 12 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lengas/4954 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lengas.4954

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