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Lou Gentilome Gascoun, une épopée historique

Claire Torreilles

Résumés

Dans l’épopée Lou Gentilome Gascoun, la dimension historique nous paraît avoir été sous-estimée par la critique récente. Nous mettons l’accent en particulier sur la bataille de Coutras (20 octobre 1587) qui, si elle n’est pas nommée, occupe toutefois une place essentielle dans la construction poétique et idéologique du texte d’Ader, à l’égal de la bataille d’Actium dans l’Énéide.

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Texte intégral

1Qu’il y ait dans le poème d’Ader une « vision indiscutablement épique », comme l’écrit Michel Costantini en conclusion de son article « Descriure é lous heits é la gouerrre » (Gardy 1992 103), cela ne peut échapper à aucun lecteur actuel du Gentilome Gascoun, comme cela n’avait pas échappé aux auteurs de pièces liminaires, ses contemporains, qui l’ont célébré comme le Virgile de son temps, modulant à l’envi l’incipit de L’Énéide : « Arma virumque cano… ». Ader, écrit Costantini, « montre à l’œuvre un personnage individuel, mais à la valeur proprement synecdochique. C’est ici qu’il est, de façon fort marquée, un souvenir de l’épopée virgilienne. » Le héros est à la fois le Gascon héroïque et son incarnation dans tous les gentilhommes gascons. Il est tout et partie de la collectivité qu’il représente et qui le possède : « Noste balent, brabe, furious, pietadous, arrenoumat… Gascoun ».

2Les lectures divergent sur ce point, insistant soit sur l’identification à Henri IV, soit sur le sujet collectif, voire la fusion matricielle à la « nouirice gascoue ». L’ambivalence semble créée par l’auteur dès le titre lui-même où, comme le remarque Anne Viguier : « Henric Gascoun » précède : « Rey de France é de Naouarre » et ce flou, poursuit-elle, est entretenu dans tout le poème où il n’y a qu’un « petit nombre de passages où la mention du nom et la figure du roi Henry apparaissent explicitement. » (Gardy 1992 211). Jean-François Courouau (2017 4) va dans ce sens :

L’épopée d’Ader est réalisée en procédant à un gommage des données spatiales et temporelles. Le héros est « Henric Gascoun », Henri Gascon, sans aucune référence explicite, pourtant évidente pour le lecteur, au roi Henri IV. Les noms des lieux et des batailles ne sont pas donnés, les représentants de la religion ne peuvent en aucune façon être associés à une confession déterminée. La représentation est non pas abstractisée, mais généralisée, absolutisée.

3C’est ainsi que se dévoile l’essence du héros baroque, don quichottesque, « déployant dans l’univers entier qui s’ouvre à lui un geste splendide et fastueux, mais vain » (Courouau 2017 38).

4Ces lectures qui évacuent l’histoire du texte, au prétexte que l’auteur lui-même procède à un floutage systématique des repères nous paraissent justifiées jusqu’à un certain point où le poème bascule, change sinon de nature mais d’allure. Nous situons ce point un peu après le début du chant IV, exactement au vers 1965. Jusque là, tous les motifs de l’opéra héroïque que Fausta Garavini appelle « sacre du printemps » (Gardy 1992 262) ont été joués, sur tous les modes d’orchestration. On peut compter une dizaine de « heits de gouerre » [haut-faits de guerre] en récits de batailles longs ou brefs mais toujours vainqueurs : « assaut, emboscada, camisada, ataca suspresa o preparada, presa d’un fòrt, sèti d’una vila » [assaut, embuscade, camisade, attaque surprise ou préparée, prise d’un fort, siège d’une ville]… présentant toutes les figures possibles et toutes les postures du héros, dans une large respiration proprement épique qui intercale, comme il se doit, scènes de violence s’achevant en rivières de sang - « in alto sanguine » [dans une mer de sang], dit Virgile - et morceaux paisibles : discours inspirés, danses et jeux, métaphores de nature et tableaux bucoliques de la vie paysanne.

La bataille des batailles

5Aux vers 1965-1968, un messager vient annoncer « lou tu-autem segret d’un complot, d’uë ligue » [le problème secret d’un complot, d’une ligue], ligue d’envergure puisqu’elle rassemble tous ses ennemis « de touts lous estrems » [de tous côtés] et qu’aussitôt le Gascon réunit son Conseil. Le lecteur apprend d’abord que cette armée a été équipée à grand frais, que ses moyens en or et argent viennent d’Espagne. Il voit ensuite le Gascon reconnaître les lieux où l’armée ennemie s’est installée en soulevant la poussière : « aquiou soun » [ils sont là] écrit laconiquement Ader (v. 2060). Et pendant que l’alarme est lancée, il découvre l’armée ennemie déjà rangée en bataille « en barre traouersére » [en barre traversière], impressionnante par le nombre de ses canons, fantassins et cavaliers, sauf aux yeux du héros qui n’est pas plus ému que « la houë qu’a vist atroupats lous pourets » [la buse qui a vu une nichée de poulets] v. 2098. C’est alors seulement qu’est donné le nom de « l’armade JOUYOUSE » [l’armée JOYEUSE] v. 2091. L’article indéfini (« uë ligue » et l’adjectivation du nom propre (en capitales dans l’édition originale) ne trompent guère : il s’agit de l’armée de la Ligue (les catholiques ultra) menée par Joyeuse. À ce point, une note malencontreuse de Vignaux vient dissuader le lecteur d’interroger l’histoire plus avant :

Il est probable que le mot de Joyeuse ne désigne spécialement aucun des Joyeuse, mais est pris dans un sens général pour armée des Ligueurs. (1904 174)

6Probable mais pas certain. La description qui suit de « l’ourdenanse de l’armade » [la disposition de l’armée] est instructive (cf. annexe 1). Comme au champ de foire où chacun s’installe vite et bien « en ourde, reng é loc » [en ordre, rang et place], l’armée se dispose en bataillons carrés :

Cinq grans béts escadrous hé(n) sa cabalarië,
Flanquats de touts estrems d’un gros d’infantarië.
S’aoués un arc tenut, coum un cercle, à miei tour
Biste la luë au ceu naouére au prumé jour,
Atau besétz aci, coum miei cercle pleguade
L’armade deu Gascou, a las cornes capsade
De dus grans bataillous.

[Cinq grands beaux escadrons font sa cavalerie,
Flanqués aux deux bouts d’un bloc d’infanterie.
Si vous avez vu comme un arc bien tendu se dessiner
Au premier jour la lune nouvelle dans le ciel,
De même ici vous voyez, comme pliée en demi-cercle,
L’armée du Gascon, renforcée à ses cornes
De deux grands bataillons].

  • 1 On dit par facilité : l’armée protestante. Mais il n’y a évidemment pas que des protestants dans l’ (...)
  • 2 Université Paul Valéry, cours du Sesam (enseignement à distance) licence / Capes, de 1999-2000.

7L’identité de cette armée ne faisant aucun doute (et s’il y en avait, il serait levé par l’épisode suivant : « Pregarie de l’armade »[Prière de l’armée] où est cité le début du Psaume 68, v. 2161-68, que les Protestants1 appellent « Psaume de la bataille »), cette disposition confirme que la bataille ainsi décrite, cette « batalha dei batalhas » comme l’appelle Philippe Gardy dans son cours de 19992, n’est autre que la fameuse bataille de Coutras, qui opposa les armées d’Anne de Joyeuse et d’Henri de Navarre le 20 octobre 1587, à Coutras, près de Libourne.

8Michelet (1904 134) et Jeanroy (1905 284) l’avaient bien vu. Nous n’avions, pour nous en assurer, qu’à lire les nombreux récits qu’en ont publié les mémorialistes du temps, dont plusieurs étaient présents dans le camp de Joyeuse (Davila 1646) ou de Navarre (Aubigné 1626, Plessis-Mornay 1624), sources abondamment citées et glosées par les historiens futurs.

9Ainsi fut rangée cette armée en forme de croissant dont les deux bataillons d’infanterie plus avancés que les escadrons vers l’ennemi faisaient deux cornes et l’entre-deux des escadrons du Prince de Condé et du Vicomte de Turenne formaient le milieu. (Maimbourg 1684 135-136)

Frans Hogenberg. Musée de Pau. Gallica

Frans Hogenberg. Musée de Pau. Gallica

Bataille de Coutras, au moment où les deux armées s’affrontent. En haut à gauche, en ordre serré, l’armée du roi de Navarre faisant feu ; au centre, l’armée de Joyeuse dont un escadron (en haut à droite) et un bataillon d’infanterie rejoignent le combat. Au centre est représentée la mort du duc de Joyeuse.

10La bataille de Coutras se place dans un contexte européen très tendu, entre l’Espagne de Philippe II, favorable à la Ligue, l’Angleterre d’Elizabeth I, soutien financier des protestants, et les princes suisses ou allemands pourvoyeurs de mercenaires. C’est ce qu’indique, dans le poème d’Ader, le discours du roi sur le parfum de la gloire qui arrivera :

Dab noste gran renom lajous en Alamaigne
E per dessus lous rocs, aux negricous d’Espaigne
. (v. 2011-2012)

[Avec notre grand renom là-haut en Allemagne
Et au-delà des monts, aux noirauds d’Espagne.]

11Dans ces conditions, Coutras est considéré par les commentateurs comme le chef-d’œuvre de la stratégie d’Henri de Navarre parce que, s’étant préparé en tout hâte, il put sortir vainqueur en deux heures, sans avoir subi de grosses pertes alors que l’ennemi était écrasé, Joyeuse tué (lou cap ei mort [le chef est mort] v. 2217) avec trois cents gentilhommes de sa suite. Ader le dit brutalement :

Mors soun lous enemics, é de biou noun ya nat. (v. 2229)

[Les ennemis sont morts, et de vivant il n’y en a point]

12Alors qu’il avait plusieurs fois évité la confrontation décisive où il courait le risque de tout perdre, Henri de Navarre avait jugé qu’il ne fallait pas permettre à l’armée royale, conduite par le maréchal de Matignon, de faire sa jonction avec celle de Joyeuse, autant par intérêt militaire que par choix politique : il ne pouvait paraître l’ennemi du roi de France, mais son héritier légitime. Ainsi, la nécessaire rapidité de la victoire, malgré la disparité des forces en présence, parut proprement miraculeuse à certains coreligionnaires comme le ministre genevois Simon Goulard :

C’est une chose étrange qu’en un moment une si furieuse troupe comme était celle de M. de Joyeuse fût renversée et vaincue par une troupe qui n’avait, ni en nombre d’hommes, ni en armes ou équipages, ni en assiette d’armée aucun avantage. Dieu qui préside sur toutes choses et tient en main la balance des victoires et des défaites fit lors prévaloir le courage contre la multitude et la juste défense contre le grand et brave appareil d’armes. (Goulard 1602 242)

  • 3 Selon Lévis-Mirepois (1950 461-172) Henri de Navarre, au retour de Coutras, aurait passé deux jours (...)

13On est déjà dans la légende. On y est davantage après la bataille, quand tous s’accordent à dire que le roi de Navarre fit montre d’une « noble indulgence », faisant porter des soins aux blessés et rendant aux morts, en particulier à Anne de Joyeuse, beau-frère et favori du roi Henri III, ainsi qu’à son jeune frère Saint-Sauveur, les honneurs dus à leur rang. Victorieux à Coutras, mais peu soucieux de cueillir aussitôt les fruits de sa victoire, il apparaît alors sous les traits du souverain humaniste3. Cette capacité à passer de la fureur à la « courtoisie », plusieurs fois louée par Ader, n’est nullement évoquée ici. Tout au contraire, après avoir dépeint le carnage,

Cames, brasses é caps, coum auséts en estiu,
Bolen ensus, embat, enta terre, enta Diu.
À mort, à huec, à sang, bire, saube qui pousque
E hugi tout atau qu’à Sent Andriu la mousque.
(v. 2201-2204)

[Jambes, bras et têtes, comme des oiseaux en été,
Volent en haut, en bas, vers la terre, vers Dieu.
À mort, à feu, à sang, tourne, sauve qui peut !
Ils fuient aussi nombreux qu’à Saint-André les mouches.]

14Ader s’attarde sur le tableau de la « picorée » annoncée du riche butin laissé sur le champ de bataille (v. 2219-2228), tandis que le Gascon rend à Dieu « la bansoun e la glorie » [l’honneur et la gloire] avant de quitter prestement les lieux (v. 1242).

Le soufre et la soie

15Le choc des armées n’est pas décrit autrement que par le langage onomatopéïque et imagé qu’Ader invente pour dire l’indicible de la guerre et dont il produit, dans tout le poème, d’étonnantes variations. Mais la spécificité de ce passage de 277 vers nous semble résider plutôt dans le développement en contraste deux thèmes moraux, celui du paraître et celui de la foi.

16Ici, le souci de paraître n’est pas du côté des Gascons, d’Aubigné lui-même en convient qui décrit d’une part « le duc paré d’armes couvertes d’argent et d’émail » et d’autre part le roi de Navarre « paré comme les siens d’armes grises » (1616 54). Chez Ader, le Gascon se raille du « clinquant » de l’armée ennemie effectivement « joyeuse », « toute suberdaurade » [toute surdorée] (v. 1984), drapée de soie musquée (« sede musquade ») opposée à l’odeur de soufre et de sel de la poudre fumante (« la poudre ahumade ») que lui feront bientôt sentir « las gens de Gascouigne » [les hommes de Gascogne] (v. 1996).

17Ce sont deux mondes qui s’affrontent. L’épopée paraît sobre dans ses effets si on la compare à l’emphase baroque de ce récit d’histoire :

Les deux armées, qui demeurèrent en présence près d’une heure sans s’ébranler, faisaient voir deux spectacles bien différents. Car, d’une part on ne voyait que des armes dorées et superbement damasquinées luire au soleil, des lances peintes et toutes couvertes de rubans, avec leurs banderolles voltigeantes au gré du vent, de riches casaques de velours, avec de grands passements d’or et d’argent, dont chaque compagnie était revêtue diversement selon les couleurs de son capitaine, de belles et grandes plumes flottantes sur les casques à gros bouillons, de magnifiques écharpes en broderies, avec de longues franges d’or ; et tous les jeunes cavaliers portant les chiffres et couleurs de leurs maîtresses et aussi parés que si l’on eût dû faire un carrousel et non pas donner une bataille. Enfin, l’on eût pu dire que c’était une armée toute équipée à la Persienne, tant on y voyait de luxe et de pompe, et tant il y avait d’or et de soie sur les hommes et sur les chevaux.
Mais, d’autre part, on ne voyait que de vieux soldats endurcis au travail, avec une mine fière et menaçante, mal peignés, mal vêtus, avec leurs grands bufles tout crasseux sur leurs habits de bure presque tout usés, n’ayant pour toute parure que le fer et de bonnes armes, montés sur des chevaux faits à la fatigue, sans housse, sans caparasson et sans aucun autre ornement que leur cavalier, enfin une seconde armée d’Alexandre contre un autre Darius. (Maimbourg 1684 137-138)

18C’est leur foi en Dieu qui unit les Gascons, et, probablement aussi les Ligueurs, depuis 1585 tout au moins, selon le principe tragique de la guerre religieuse. Pourtant les compagnons de Joyeuse sont surpris de voir le roi de Navarre commander, à son habitude, la prière à chaque bataillon et les soldats entonner leurs psaumes. Suivons encore d’Aubigné :

La-dessus, le roi de Navarre ayant fait faire la prière partout, quelques uns firent chanter du Ps. 118 : « La voici l’heureuse journée. » Plusieurs catholiques de la cornette blanche crièrent assez haut pour se faire entendre : « Par la mort, ils tremblent, les poltrons, ils se confessent ! » Vaux, lieutenant de Bellegarde, qui avait plus souvent frotté ses genoux avec ces gens-là que ses compagnons et qui seul rallia au combat, dit au duc : « Monsieur, quand les Huguenots font cette mine-là, ils sont prest de se bien battre. » (Aubigné 1616, I 53).

Psaume LXVIII, dit « Psaume de la bataille » (texte en annexe)

Psaume LXVIII, dit « Psaume de la bataille » (texte en annexe)
  • 4 La traduction est en tout cas à la fois soulignée et occultée par l’éditeur, A. Vignaux, qui ajoute (...)

19Le traitement de la prière par Ader ne manque pas d’intérêt. Délaissant l’anecdote, il va à l’essentiel : la vision des soldats, les yeux au ciel et les mains jointes, chantant les paroles dont leurs armes seront enchantées (« sas armes encantades »), et ces paroles sont citées sur huit vers, les paroles mêmes du premier couplet du Psaume 68 selon la version de 1563 de Théodore de Bèze, un des Psaumes que Pey de Garros, précisément, n’avait pas traduits en 1565 dans ses Psaumes de David viratz en rhythme gascon. Ader les traduit fidèlement vers à vers mais en alexandrins, ce qui change le rythme du chant (cf. annexe 2) et l’intègre si bien à celui du poème héroïque que l’adaptation passe presque inaperçue4 :

Que Dieu se montre seulement
Et l’on verra soudainement
Abandonner la place…

20devenant :

Que Diu entre nous aus parisque soulamens
E leu beirats lou loc abandounat de gens… 

21L’inspiration biblique se marie alors à l’antique, source, comme elle, d’images fortes et reconnues plutôt que découvertes, celle de la cire qui fond au feu comme celle du feu de paille qui, du Psaume 118, passe dans le discours du capitaine :

Aquo nou sera més qu’un hlamusquat de paille,
Uê rode de luquets, un hour pleat de lin
Qu’ab un diné de houec boutaran a la fin
. (2032-34)

[Ce ne sera pas plus qu’une flambée de paille,
Un fagot de petit bois, un four plein de lin
Qu’un denier de feu suffira à consumer.]

22Une métaphore en appelle souvent plusieurs autres. Plus loin, le tableau homérique de la tempête en mer (v. 2171-80) est redoublé en tempête terrestre « en plane bladère » [plaine couverte de blé] (v. 2185-90). Le Gascon, précédemment figuré en pasteur rassemblant ses moutons (v. 1713-20), en capitaine de galère (v. 1733-40), en régisseur du marché (v. 2099-2104), le voici, à la sonnerie de l’alarme, comparé à « l’esburbat païsan » [l’agile paysan] qui danse et trépigne en tête du cortège de ses noces (v. 2073-81).

23Chez Ader, l’écriture poétique a un tel pouvoir de suggestion ou de dépaysement qu’elle semble réduire l’histoire à une toile de fond incertaine. Non seulement, comme on l’a vu, elle crée, dans tout le poème, une sorte de fumée de gloire où s’évanouissent les acteurs, les temps ou les lieux, mais, dans cet épisode en particulier, les effets d’irréel semblent multipliés à la mesure de la notoriété de l’arrière-plan historique - qui se laisse néanmoins deviner et qui donne au texte tout son sens et sa profondeur.

Une phrase de trop

24Le gommage de la dimension historique, chez les lecteurs contemporains tout au moins, n’a-t-il pas été favorisé par la présentation que fait l’avocat Vignaux de Guillaume Ader dans la préface de son édition de 1904 ? On trouve une réponse chez Robert Lafont et Christian Anatole quand ils écrivent :

Tout au long du poème, on ne sait jamais qui sont ces ennemis qu’on doit sans cesse attaquer. On comprend d’ailleurs que l’ancien compagnon de Joyeuse soit gêné : s’il racontait l’histoire vraie et non selon le mythe, il serait contraint de restaurer un climat politique qui ne lui donnerait pas le beau rôle ! (1970 I 350)

25La mention de « l’ancien compagnon de Joyeuse » fait référence à la phrase de Vignaux souvent citée :

Ader, ne l’oublions pas, était en 1590 dans l’armée de Joyeuse qu’il qualifiait encore, en 1607 [sic], de generosum ducem, avant de nous conter sa défaite » (p. xviii)

  • 5 Je remercie vivement Philippe Gardy de m’avoir signalé cet article de Ducamin dans les Annales du M (...)

26Phrase aussi imprudente que paralysante dont nous devons interroger le contexte et les sources. Vignaux - dont l’édition a été en son temps sévèrement critiquée par Jean Ducamin5 (1906) - fait du catholique Ader un partisan de Joyeuse en se fondant sur deux passages de son ouvrage de médecine publié en 1628 : De pestis cognitione et remediis :

In numeroso exercitu Germanorum qui Scipionem de Ioyosa generosum ducem bellandi causa Narbonae convenerant, anno nonagesimo supra mille quingentesimum, cum milites intemperanter jamdiu victitassent, variis se cibis ingurgitassent, vinoque se implevissent meraciori exorta est febris pestilens cum dysenteria….
In vicinos omnes progagata, vidimusque tunc cladem tota Gallia Narbonensi furentem.
(Ader 1628 25)

Dans la nombreuse armée de Germains qui avait rejoint le noble chef Scipion de Joyeuse, pour combattre à Narbonne, en l’an mille cinq cent quatre-vingt dix, comme les soldats avaient longtemps mangé sans modération, ingurgité des nourritures variées et bu quantité de vin pur, il survint une fièvre de peste avec dysenterie…
Elle se propagea à tous les environs et nous vîmes alors le fléau ravager toute la Gaule Narbonnaise… 

27Et plus loin :

In praefata narbonensi peste major aegrotantibus pars cum immedicabili dysenteria interiit. His medebatur praeceptor meus Mercerius Cardinalis Joyosae archiatros, clysteribus abluentibus et ex lacte chalybeato, cum potione rhabarbari in substantia, ex decocto hordei, rosarum et myrabolanorum omnium concinnata. (Ader 1628 79)

Dans la peste narbonnaise évoquée plus haut, la plus grande partie des malades mourut d’une dysenterie incurable. Ils étaient soignés par mon précepteur Mercier, médecin en chef du cardinal de Joyeuse, avec des clystères d’eau et de lait pur, des potions de rhubarbe (en substance) avec de la décoction d’orge, de roses et d’essences diverses mélangées… 

  • 6 Ils sont sept dont :
  • 7 Dans Don Quichotte, trois livres sont sauvés de l’autodafé des récits de chevalerie. Ce sont : La A (...)

28Dans la phrase de Vignaux, c’est le syntagme « armée de Joyeuse » qui prête à confusion. Quelle armée ? Quand ? Quel Joyeuse ? Cela n’a pas le même sens à Coutras et trois ans après, en 1590, date citée par le médecin Ader parlant de ses années d’études. À cette date, Henri III a reconnu Navarre comme son successeur légitime avant de mourir assassiné. La Ligue jette partout ses derniers feux, comme à Narbonne où s’affrontent Montmorency et Scipion de Joyeuse qui a pris le titre de duc et remplacé son frère à la tête de l’armée. Guillaume Ader, étudiant en médecine toulousain, a alors pour patron (praeceptor meus) Pierre Mercier, médecin de François de Joyeuse, frère des précédents, cardinal et archevêque de Toulouse depuis 1584. Il le suit à Narbonne sur le terrain de l’épidémie de peste qui ravage l’armée des mercenaires allemands à la solde de Scipion de Joyeuse. Vignaux n’entre dans aucune précision, lisant sans doute trop vite, confondant, comme dans la note de la page 174 citée plus haut, les noms et les vies de cinq des frères Joyeuse6. Il reconnaît seulement dans une note qui se veut plaisante (1904 xviii, 3) que les seules armes du médecin furent les clystères ! Rien qui soit de nature à impliquer l’auteur du Gentilome Gascoun dans les événements auxquels il fait - bien indirectement - référence. Mais une interprétation biographique douteuse, dans une préface globalement dépréciative, a sans doute contribué à empêcher, de nos jours, le poème d’être pris pour ce qu’il est, à savoir une épopée historique, ce que l’hispaniste Jean Ducamin (1905 213) avait bien vu, nous semble-t-il, quand il rapprochait le Gentilome Gascoun de La Araucana d’Ercilla, un des rares poèmes épiques appréciés de Cervantès et de Góngora7.

Conclusion

29Écrite dans les premières années du XVIIe siècle, l’œuvre célèbre incontestablement l’accès à la royauté de France du roi de Navarre. Dès qu’il a quitté le champ de Coutras, par une accélération merveilleuse du temps qui évacue sept longues années qui le séparent encore du trône, tombe du ciel l’instrument de son apothéose dans l’épopée, le bouclier forgé par Vulcain « sub specie aeternitatis ». Nous ne nous hasarderons pas à commenter la longue ekphrasis où, en récits fabuleux concaténés, l’histoire et la légende se mêlent. Enfin, le lecteur a des noms, certes sous forme de catalogue - car l’épopée raffole du procédé. Ce sont les lignages des deux camps réunis par la paix, les Nogaret, Astarac, Roquelaure, Fontarailles. Ce sont les maîtres comme Montluc et Du Bartas « lou Phoebus deu païs » (v. 2659), tous fils de la « benaside terre » [terre bénie] de Gascogne. L’Europe en guerre est évoquée à grands traits allégoriques. Dans le Loup d’Ibérie, Ducamin reconnaît un portrait de Philippe II (v. 2534-44). Les mythes de Francion et d’Hercule nous ramènent à L’Énéide pour raconter l’histoire de celui qui, comme Énée, a gagné par les armes le trône que les Dieux lui destinaient. Et c’est tout l’incipit du poème latin qu’il faut citer :

Arma virumque cano Trojae qui primus ab oris
Italiam, fato profugus, Laviniaque venit / Litora.

Je chante les combats du héros qui le premier s’enfuit des rivages troyens
et, poussé par son destin, s’en vint aborder en Italie, à Lavinium…

30Le voyage prédestiné d’Énée depuis Troie jusqu’à Lavinium est le patron épique de celui qui conduit Henri III de la Gascogne à Paris. Dans l’histoire, il faut quarante ans de « cautelouse gouerre » [cauteleuse guerre], la victoire de Coutras et quelques autres, pour parvenir à la paix. Sur le bouclier que Vénus offre à Énée, c’est la victoire d’Octave à la bataille navale d’Actium puis son triomphe à Rome, annonçant Auguste et la fondation de l’Empire, que Virgile place au centre (chant VIII, v. 626 et sq.) afin de chanter la fin des guerres civiles et l’espoir d’une paix romaine.

  • 8 Il s’agit d’un adieu symbolique : il semble que la mort d’Henri IV ait surpris le poète au moment d (...)

31Sur le bouclier d’Henri, il y a ce salut au roi de France qui est, de fait, un adieu au gentilhomme gascon8 :

Bisque lou Rei de France !
Bisque lou Gran Gascoun que, pouderous, aouance
L’aunou de la suë terre é la gent deu païs
Per dessus l’arrenom de sos mages besis !
(v. 2623 -26)

[Vive le Roi de France !
Vive le Grand Gascon dont la puissance élève
L’honneur de sa terre et le peuple du pays
Au-dessus de la renommée de ses plus grands voisins !]

32Le pays dont il est question est bien plutôt la France, dans un contexte international, que la seule Gascogne, la « suë terre ». Le discours poétique exprime une ambivalence alors que l’histoire enseigne la conversion du roi et son assimilation. L’épopée antique ne dit pas autre chose. Quand Énée est sur le point de gagner, Junon, qui défend les Latins, demande en grâce à Jupiter que le nouveau roi accepte de sacrifier et sa langue et ses mœurs :

N’oblige pas les Latins, nés de cette terre, à changer leur ancien nom, à devenir les fils de Troie, à s’appeler Troyens ou à changer leur langue ou prendre d’autres manières de s’habiller. Qu’il y ait un Latium, qu’il y ait, à travers les siècles, des rois albains, qu’il y ait une race romaine forte de la valeur italienne. Troie est morte, permets qu’elle soit bien morte et son nom avec elle. (Énéide, ch. XII, v. 820-828. Trad. J. Perret).

33Mutatis mutandis, Philippe Gardy a bien raison de considérer que le Gentilome Gascoun est un « tombeau » littéraire. Dans la légende magnifiée par l’épopée, Virgile élève un monument à la gloire de la Rome éternelle et Ader à la France des Bourbons. Dans les deux cas, le poème en vient à révéler, plus ou moins explicitement, le sacrifice dont le récit de fondation (Girard 1978) est le prix.

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Bibliographie

Œuvres de G. Ader

Ader, G. 1610, Lou gentilome gascoun e lous heits de gouerre deu gran é pouderous Henric Gascoun, rey de France e de Naouarre, Tolose, R. Colomiés.

Ader, G.1612, Lou Catounet gascoun, Tolose, Per la beuze de Iaques Colomiez.

Ader, G. 1621, Guillelmi Ader medici, Ennarationes de aegrotis et morbis in Evangelio… Tolosae, D. et P. Bosc.

Ader, G. 1628, Guillelmi Ader medici tolosatis, De pestis cognitione, Tolosae, Colomies.

Ader, G. 1628, Guillaume Ader, Comingeois, De la méthode de consulter les maladies chirurgicales. Paris, Besongne.

Ouvrages cités

Aubery, A. 1654, Histoire du cardinal de Joyeuse, Paris, R. Denain.

Aubigné, A (d’). 1616, Histoire Universelle, Paris, Moussat, livre III, ch. XIV.

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Gardy, Ph. (dir.), 1992. Guilhem Ader (1567 ?-1638) Actes du colloque de Lombez (21-22 septembre 1991) Béziers, Cido.

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Les Pseaumes mis en rimes francoises par Clément Marot et Thédodre de Bèze, 1563, Genève, Jean Bonnefoy.

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Annexe

Psaume de la bataille

Que Dieu se montre seulement
Et l’on verra soudainement
Abandonner la place.
Le camp des ennemis épars
Et les haineux de toutes parts
Fuir devant sa face
Dieu les fera tous s’enfuir
Ainsi qu’on voit s’évanouir
Un amas de fumée
Comme la cire fond au feu
Ainsi des méchants devant Dieu
La force est consumée.

(1er couplet sur 16)
Th. de Bèze 1563

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Notes

1 On dit par facilité : l’armée protestante. Mais il n’y a évidemment pas que des protestants dans l’armée d’Henri de Navarre, alors gouverneur de Guyenne. Combattent notamment à ses côtés, en première ligne, deux Bourbons catholiques : Conti et Soissons. J-M Compain rappelle la présence à Coutras du frère de Montaigne, catholique dévot pourtant, Bertrand de Mattecoulon. (Compain 1987 39)

2 Université Paul Valéry, cours du Sesam (enseignement à distance) licence / Capes, de 1999-2000.

3 Selon Lévis-Mirepois (1950 461-172) Henri de Navarre, au retour de Coutras, aurait passé deux jours (23-24 octobre 1587) chez Montaigne, alors maire de Bordeaux, qui était un négociateur de longue date entre les deux rois. Dans le même sens, la lettre de Navarre au roi de France après Coutras témoigne de son souci de s’attaquer à la Ligue et non à la Couronne. (Compain 1987 41).

4 La traduction est en tout cas à la fois soulignée et occultée par l’éditeur, A. Vignaux, qui ajoute des guillemets où l’édition originale n’en mettait pas (comme il le fait pour tous les « Perpaux deu Gascoun ») et qui traduit à la lettre la traduction sans seulement faire référence au texte source, ni le signaler d’une note.

5 Je remercie vivement Philippe Gardy de m’avoir signalé cet article de Ducamin dans les Annales du Midi, qui est une recension sévère de l’édition « quelque peu négligée et qui sent la hâte » de Vignaux, suivie d’un long appareil de notes additives. Ducamin n’a pas critiqué la préface à laquelle il dit ne rien avoir à ajouter.

6 Ils sont sept dont :

- Anne, l’aîné, duc (1560-1587) tué à Coutras.

- François, cardinal (1562-1615) tôt rallié à Henri IV, négocia auprès du Pape l’annulation du mariage avec Marguerite de Valois et accueillit à Marseille puis couronna Marie de Médicis.

- Henri, Maréchal de France, capucin puis Ligueur (1563-1608)

- Antoine Scipion, qui, à la mort de son frère, prend le titre de duc et la tête de la Ligue. Meurt noyé dans le Tarn a Villemur en 1692 (1565-1592)

- Claude (Sgr. de Saint Sauveur), le cadet, tué à Coutras (1569-1587)

7 Dans Don Quichotte, trois livres sont sauvés de l’autodafé des récits de chevalerie. Ce sont : La Araucana (1569) de don Alonzo de Ercilla, épopée de la conquête du Chili, La Austriada (1584) de Jan Rufo, juré de Cordoue, épopée des guerres de Grenade au XVIe siècle, et le Monserrat (1587) de Cristóbal de Virués, poète valencien, récit épique de fondation d’un haut-lieu catalan.

« -Tous les trois, dit le curé, sont les meilleurs qu’on ait écrits en vers héroïques dans la langue espagnole, et ils peuvent le disputer aux plus fameux d’Italie. Qu’on les garde comme les plus précieux bijoux de poésie que possède l’Espagne. » Miguel de Cervantes, Chapitre VI, Don Quichotte.

8 Il s’agit d’un adieu symbolique : il semble que la mort d’Henri IV ait surpris le poète au moment de la publication de son œuvre, non sans qu’il ait pu, toutefois, y faire allusion dans sa dédicace à Épernon, devenu tuteur des fils du roi : « autaleu cajut l’arbe Gascoun qu’asoumbraoue toute la France ». (Ader, 1610 np)

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Table des illustrations

Titre Frans Hogenberg. Musée de Pau. Gallica
Légende Bataille de Coutras, au moment où les deux armées s’affrontent. En haut à gauche, en ordre serré, l’armée du roi de Navarre faisant feu ; au centre, l’armée de Joyeuse dont un escadron (en haut à droite) et un bataillon d’infanterie rejoignent le combat. Au centre est représentée la mort du duc de Joyeuse.
URL http://journals.openedition.org/lengas/docannexe/image/5850/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 579k
Titre Psaume LXVIII, dit « Psaume de la bataille » (texte en annexe)
URL http://journals.openedition.org/lengas/docannexe/image/5850/img-2.png
Fichier image/png, 202k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Claire Torreilles, « Lou Gentilome Gascoun, une épopée historique  », Lengas [En ligne], 90 | 2021, mis en ligne le 25 novembre 2021, consulté le 12 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lengas/5850 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lengas.5850

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Auteur

Claire Torreilles

Univ Paul Valéry Montpellier 3, ReSO EA 4582, F34000, Montpellier, France

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Droits d’auteur

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