L’Antinomie de la raison transdisciplinaire
Texte intégral
- 1 . Voir, issu de ce colloque, l’ouvrage collectif L’Homme des sciences de l'homme. Une histoire tran (...)
1À l’initiative de la Société française pour l’histoire des sciences de l’homme, s’est tenu, en 2010, à Cerisy-la-Salle, un colloque international intitulé « L’homme, point aveugle des sciences de l’homme ? Faire l’histoire de l’objet des sciences humaines et sociales1 ». Spécialistes de psychologie, de sociologie, d’ethnologie, d’histoire, de linguistique, d’économie, de criminologie, historiens de leurs disciplines respectives, les participants à ce colloque semblaient invités à reconnaître leur appartenance à une seule et même histoire : l’histoire des sciences de l’homme et, par voie de conséquence, à chercher dans l’objet de ces sciences, l’homme, l’opérateur d’unification de tant de parcours divers et parfois divergents. Débusquer l’homme invisible, car dissimulé sous des masques qui, tout en le cachant, en révèlent la présence : telle serait la tâche impartie aux historiens des sciences de l’homme.
2Que l’homme soit « le point aveugle des sciences de l’homme » ne fait généralement pas question. C’est une assertion qui s’impose au constat que ces sciences ont conquis leur scientificité en se construisant des objets spécifiques, bien délimités : le fait social de la sociologie, la langue de la linguistique, l’inconscient de la psychanalyse…, s’émancipant ainsi de la philosophie qui, en dépit de ses querelles intestines, ne perd jamais l’homme de vue.
- 2 . Jean-François Bert a récemment publié et présenté les notes prises par Marcel Mauss à un cours de (...)
3Cette version de l’origine des sciences humaines recèle une large part de vérité, mais non toute la vérité quand elle omet de mentionner le rôle joué par la philosophie dans cette « émancipation » qu’on ne peut interpréter simplistement en termes d’évasion ou de rupture. Pour s’en tenir au cas de l’émergence d’une sociologie scientifique et d’une psychologie scientifique en France à la fin du xixe siècle, il faut rappeler que Durkheim et Espinas, Ribot et Pierre Janet sont des philosophes : agrégés de philosophie, docteurs ès-lettres, professeurs. Ribot, pour qui fut créée au Collège de France en 1887 une chaire de « psychologie expérimentale et comparée », n’en continua pas moins à diriger jusqu’à sa mort en 1916 la Revue philosophique qu’il avait fondée en 1876. Durkheim préparait ses étudiants à l’agrégation de philosophie, à Bordeaux puis à la Sorbonne, traitant des auteurs au programme de ce concours2, tandis qu’il rédigeait De la division du travail social, Les règles de la méthode sociologique, Le suicide. Pour comprendre comment, chez ces pionniers et chez leurs émules, s’articulaient analyses scientifiques et réflexion philosophique, il faudrait évoquer les conflits qui traversent alors la philosophie académique où s’affrontent, au déclin de l’éclectisme prôné par Victor Cousin, positivistes, néocriticistes, spiritualistes, à multiples visages. C’est dans ce contexte polémique que prennent leur essor les disciplines à visée scientifique : contre la philosophie mais aussi avec la philosophie, selon que celle-ci est identifiée à l’un ou l’autre de ces courants qu’elles entraînent parfois dans des jeux subtils d’alliance ou de compromis.
4Ce sont là de vieilles lunes, dira-t-on ! Il y a beau temps que les spécialistes des sciences humaines, fiers à juste titre de leurs brillants succès, ne s’encombrent plus d’érudition philosophique. Ils n’éprouvent plus le besoin de croiser le fer avec les « métaphysiciens », soit qu’ils discréditent la philosophie au nom d’une scientificité à laquelle elle ne saurait prétendre, soit qu’ils l’annexent au titre de science humaine. On peut voir dans la première de ces attitudes une riposte au préjugé tenace qui veut que ce soit en raison d’un imparfait dégagement de leur matrice philosophique que les sciences humaines ne sont pas des sciences exactes : l’indifférence à la philosophie est un signe sûr de leurs progrès dans l’exactitude. La seconde attitude traduit le souci de conférer ou de concéder à la philosophie sa place, mais une place de « spécialité » parmi d’autres qui peuvent ou non en tenir compte.
- 3 . A. Koyré, Études galiléennes, Hermann, 1940. Études d’histoire de la pensée scientifique (« Galil (...)
5L’histoire des sciences exactes dément les postulats qui sous-tendent ces attitudes. Elle offre d’indiscutables exemples de rencontres entre l’invention de concepts scientifiques et la conservation d’un héritage philosophique. Les plus célèbres d’entre elles sont les révolutions copernicienne et galiléenne. On sait que Galilée tenait sa physique mathématique pour une preuve expérimentale du platonisme dont il était nourri, pour la victoire éclatante de Platon sur Aristote. Même s’il a méconnu ce que Galilée garde de la tradition aristotélicienne, Alexandre Koyré a bien montré ce que doit à Platon la découverte que les mathématiques sont la grammaire de la science physique, l’idée que le grand livre de la Nature est écrit en caractères géométriques3. On voit mal alors pourquoi ne pourraient coexister pour leur plus grand profit, dans les sciences de l’homme comme dans celles de la nature, ce qui relève de la stricte objectivité, de la rigueur formelle, du quantifiable et du mesurable, et ce qui relève d’un questionnement ouvert, réflexif, critique, heuristique, réactualisant parfois d’anciennes problématiques : d’un questionnement philosophique. Cette coexistence a pour condition le rejet de toute confusion entre les deux démarches.
- 4 . Hume, Traité de la nature humaine, t. I, traduction A. Leroy, Aubier Montaigne, 1973, p. 59.
- 5 . Rapports du physique et du moral de l’homme, Genève, Slatkine Reprints, 1980, p. 62.
6La façon dont les sciences humaines interpellent aujourd’hui la philosophie et se laissent éventuellement interpeller par elle est, certes, dans sa complexité, difficile à cerner. Elle se situe au terme, provisoire, d’une histoire dont les débuts, injustement oubliés, sont bien antérieurs à ce fameux tournant du xixe au xxe siècle (dont il ne s’agit pas de minimiser l’importance). Il faut se rappeler que le vœu d’ériger l’homme en objet scientifique émane initialement de la philosophie elle-même. Il est formulé par Hume, en 1739, dans son Traité de la nature humaine dont le sous-titre précise qu’il s’agit d’un Essai pour introduire la méthode expérimentale dans les sujets moraux. « De même que la science de l’homme est la seule base solide pour les autres sciences », écrit Hume dans l’Introduction, « de même la seule base solide que nous puissions donner à cette science elle-même doit se trouver dans l’expérience et dans l’observation4 ». Ce que Hume voudrait inaugurer, c’est une « philosophie expérimentale » apte à traiter les phénomènes moraux à la manière exemplaire dont Newton a traité les phénomènes physiques. Projet philosophique donc. Projet philosophique encore, de plus vaste envergure, celui d’édifier une « science de l’homme » conçu en France par les Idéologues à la charnière des xviiie et xixe siècles. Né à l’Institut national, dans la Classe des sciences morales et politiques, entre 1796 et 1803, il se réalisera, pour l’essentiel, dans les Rapports du physique et du moral de l’homme de Cabanis et dans les Éléments d’Idéologie de Destutt de Tracy dont le commun souci est de lier étroitement l’analyse rationnelle à la physiologie. Dans le 1er Mémoire des Rapports, le médecin Cabanis s’adresse en ces termes à ses collègues de l’Institut : « Permettez donc, citoyens, que je vous entretienne aujourd’hui des rapports de l’étude physique de l’homme avec celle des procédés de son intelligence, de ceux du développement systématique de ses organes avec le développement analogue de ses sentiments et de ses passions : rapports d’où il résulte clairement que la physiologie, l’analyse des idées et la morale ne sont que les trois branches d’une seule et même science qui peut s’appeler, à juste titre, la science de l’homme5 ». Sur les bases physiologiques requises, Tracy construira une philosophie du langage (idéologie proprement dite, grammaire, logique) en laquelle s’opère la fondation des sciences économiques, morales, politiques et pédagogiques. Projets philosophiques toujours : ceux de Maine de Biran et d’Auguste Comte qui, par leur critique de l’articulation idéologique du « moral » au « physique », remettent, de deux façons différentes, le problème en chantier afin d’édifier la véritable « science de l’homme ».
- 6 . Voir Introduction à l’étude des sciences humaines (Einleitung in die Geisteswissenschaften), 1883 (...)
7Venant d’une autre tradition de pensée que celle issue de Bacon, de Locke et de Condillac, certains philosophes allemands travaillent, de leur côté, à doter l’homme d’un statut scientifique. Je me bornerai à citer Dilthey et sa fameuse distinction entre expliquer et comprendre. La compréhension, méthode des sciences de l’esprit, n’est en rien moins scientifique que l’explication, méthode des sciences de la nature, mais elle est d’un autre ordre. Elle réside dans l’interprétation des signes que la réalité humaine laisse toujours d’elle-même, la saisie de leur sens présupposant la capacité de l’interprète à se transporter dans un vécu psychique autre que le sien propre. Cette herméneutique obéit à des règles strictes. Elle vise à l’objectivité : celle dont fait preuve la connaissance historique qui se laisse instruire par une psychologie de l’intersubjectivité. Ces sciences ne sont pas la philosophie. Mais c’est bien la philosophie qui, à l’encontre de tous les positivismes asservis aux modèles mécanistes, permet d’en dégager la spécificité et d’en établir la hiérarchie tout en maintenant leur appartenance à une science humaine globale. Les sciences de l’esprit ont pour objet l’homme tout entier, der ganze Mensch. L’unité vivante et indivisible de l’esprit, qui s’appréhende dans l’autoréflexion, détermine leur totale autonomie face aux sciences de la nature6.
- 7 . Voir Du texte à l’action. Essais d’herméneutique, II, Édition du Seuil, 1986, p. 137-211.
8Cette abrupte opposition entre expliquer et comprendre sera remise en cause par les sciences humaines, y compris par l’histoire, dans leurs développements ultérieurs et, bien sûr, par la philosophie attentive à ces enseignements nouveaux. Ricœur, dans ses Essais d’herméneutique, a montré la nécessité d’instaurer une dialectique de l’explication et de la compréhension dans l’interprétation des signes que Dilthey assignait pour objets aux sciences de l’esprit. Interpréter un texte, par exemple, c’est chercher ce que dit effectivement ce texte et non pas, comme le pensait Dilthey, ce que son auteur voulait dire. L’explication, ici requise en vue d’une meilleure compréhension, ne relève pas du modèle causal des sciences physiques mais du modèle structural : la mise en évidence des règles de structuration du discours rédigé est la médiation obligée de la compréhension par l’explication. Selon Ricœur, ce schéma d’une relation dialectique, souple et fine, doit être transposé dans la théorie de l’action et dans la théorie de l’histoire, sous des formes plus complexes, et, finalement, dans toutes les sciences humaines et sociales7.
- 8 . Voir Esprit n° 323, mars-avril 2006, La Pensée Ricœur, p. 43-67.
9Le dialogue avec ces sciences est, pour Ricœur, l’une des conditions indispensables à la constitution d’une anthropologie philosophique car elles ont, tout comme la philosophie, l’homme pour objet et elles lui apportent sur cet homme des connaissances qu’elle ne peut tirer d’elle-même et qui relancent sans cesse son questionnement. L’œuvre entière de Ricœur témoigne de la permanente confrontation de sa réflexion philosophique avec la psychanalyse, la linguistique, l’histoire, le droit, la sociologie, les neurosciences. Cette réflexion, toutefois, est suspendue à une autre condition : la récapitulation critique de tout son héritage depuis les Grecs. Pas de philosophie sans histoire de la philosophie. Le dialogue présentement mené avec les philosophes du passé s’entrecroise au dialogue avec les sciences humaines pour vivifier une philosophie dont les préoccupations d’ordre phénoménologique, ontologique, éthique, politique, intègrent de multiples données d’ordre épistémologique. En retour, des historiens, des sociologues, des juristes, des économistes ont reconnu l’influence exercée par certaines thèses philosophiques de Ricœur sur leurs travaux de spécialistes. Prenant acte des accords, mais aussi des réticences, des résistances et des désaccords, on a pu parler d’un « effet Ricœur dans les sciences humaines8 ». Ricœur a incontestablement suscité ou cautionné l’intérêt porté par nombre de praticiens de ces sciences à l’interprétation des actions humaines. Nonobstant cet intérêt partagé, subsiste, entre les disciplines et au sein de chacune d’elles, un « conflit des interprétations » interdisant toute prétention à l’hégémonie d’un modèle d’explication-compréhension sur les autres modèles. Ces interprétations offrent de bons exemples de coexistence, dans les sciences de l’homme, d’une recherche à vocation objective et d’un questionnement de second degré, réflexif, critique, heuristique. Cette coexistence est révélatrice d’un lien nouveau entre ces sciences et la philosophie qui n’est plus celui que rencontraient, pour s’en prévaloir, s’en accommoder ou s’en affranchir, les savants des périodes passées, ne serait-ce, accessoirement, qu’en raison de la prodigieuse multiplication des approches scientifiques.
10À l’écoute des enseignements disparates de toutes ces disciplines, dont la diversité des objets et des méthodes la déconcerte, c’est bien de l’homme et de sa problématique unité que s’inquiète encore et toujours la philosophie. De cet homme, dont elle avait jadis souhaité l’accession à un statut scientifique, les sciences humaines, cloisonnées dans leurs frontières disciplinaires, lui offrent aujourd’hui pléthore de profils discordants, la plaçant ainsi devant deux exigences contradictoires. Elle est tenue, d’une part, d’accueillir leurs leçons, si déroutantes soient-elles et rebelles à toute tentative d’harmonisation. Mais elle ne peut s’abstenir, d’autre part, de lorgner vers l’homme qui institue toutes ces sciences en sciences de l’homme : de l’homme entrevu à l’horizon de tous les points de vue sous lesquels on le considère. Telle est l’antinomie de la raison transdisciplinaire tendue entre l’accueil nécessaire de la pluralité et la visée non moins nécessaire de l’unité.
- 9 . J.-P. Resweber, Le Pari de la transdisciplinarité, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 9.
11La philosophie ne détient pas le monopole de cette raison que partagent les sciences humaines lorsqu’elles s’évadent de leurs clôtures disciplinaires pour tenter de dialoguer entre elles et de confronter leurs histoires respectives. Sa propre histoire la rend toutefois plus clairvoyante à l’égard de l’antinomie qui est leur lot commun. Elle la rend surtout plus attentive aux enjeux pédagogiques, politiques et moraux de la visée transdisciplinaire. Comme le dit fort justement Jean-Paul Resweber, éminent connaisseur en la matière, « l’exigence de la transdisciplinarité est une réponse à une question aux mille facettes, qui relève de l’épistémologie, de l’anthropologie et de l’éthique ». De l’épistémologie d’abord, certes, en tant que requête d’une unité des savoirs. Mais de l’anthropologie ensuite, « car, finalement, les lieux de convergence privilégiés des disciplines nous sont donnés par le langage, grâce auquel les savoirs sont parlés par l’homme, et par la culture, grâce à laquelle ils sont habités par l’homme. On conçoit alors que ces deux visées, l’une épistémologique et l’autre anthropologique, puissent être inspirées et soutenues par un impératif éthique, car les connaissances ont besoin d’être mesurées non seulement par des schémas d’intelligibilité, mais aussi par des règles et des valeurs9 ».
12C’est donc à plus d’un titre que le constat d’une cécité des sciences humaines à l’égard de leur objet commun doit être suivi d’un point d’interrogation. À la question : « l’homme, point aveugle des sciences de l’homme ? », il est permis, sous certaines conditions, de répondre par la négative.
Notes
1 . Voir, issu de ce colloque, l’ouvrage collectif L’Homme des sciences de l'homme. Une histoire transdisciplinaire (sous la direction de Jacqueline Carroy, Nathalie Richard et François Vatin), Presses universitaires de Paris Ouest, 2013.
2 . Jean-François Bert a récemment publié et présenté les notes prises par Marcel Mauss à un cours de son oncle sur le De Cive de Hobbes : Émile Durkheim, Hobbes à l’agrégation, éditions EHESS.
3 . A. Koyré, Études galiléennes, Hermann, 1940. Études d’histoire de la pensée scientifique (« Galilée et Platon », « Galilée et la révolution scientifique du xviie siècle », p. 147-191) Presses Universitaires de France, 1966.
4 . Hume, Traité de la nature humaine, t. I, traduction A. Leroy, Aubier Montaigne, 1973, p. 59.
5 . Rapports du physique et du moral de l’homme, Genève, Slatkine Reprints, 1980, p. 62.
6 . Voir Introduction à l’étude des sciences humaines (Einleitung in die Geisteswissenschaften), 1883. Wilhelm Dilthey, Œuvres 1, trad. Sylvie Mesure, Éd. du Cerf, 1992.
7 . Voir Du texte à l’action. Essais d’herméneutique, II, Édition du Seuil, 1986, p. 137-211.
8 . Voir Esprit n° 323, mars-avril 2006, La Pensée Ricœur, p. 43-67.
9 . J.-P. Resweber, Le Pari de la transdisciplinarité, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 9.
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Référence papier
Rose Goetz, « L’Antinomie de la raison transdisciplinaire », Le Portique, Cahiers du Portique n°14 | 2014, 131-140.
Référence électronique
Rose Goetz, « L’Antinomie de la raison transdisciplinaire », Le Portique [En ligne], Cahiers du Portique n°14 | 2014, document 12, mis en ligne le 28 février 2022, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/leportique/4049 ; DOI : https://doi.org/10.4000/leportique.4049
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