Jean-Luc Nancy, de près et de loin
Résumés
On essaie de penser ici, avec l’aide de Jean-Luc Nancy, la vie, bien sûr, mais aussi la mort, et l’éloignement de la mort de Jean-Luc Nancy lui-même, et de l’Occident avec, et du Dieu des philosophes et d’un certain christianisme. Pour ce faire nous lisons des passages clef de l’œuvre de Nancy, et on explicite aussi, très brièvement, le contexte historique, épistémique et rhétorique de cette pensée, qui travaille, par-delà les significations rigides, ou le concept, dans le registre de la déconstruction.
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- 1 Cf. Jean-Luc Nancy, “Écoute 2000”, Dernières Nouvelles d'Alsace, jeudi 18 novembre 1999.
Devant l’horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg, à minuit, fermer les yeux, écouter le timbre du silence dans la grande nef vacante.
Jean-Luc Nancy, « Écoute 2000 ».1
- 2 Cf. Miguel de Unamuno, Obras completas VI: Poesía, Escelier, Madrid, 1969, p. 173 : « Oh, terrible (...)
¡ Oh, tremendo misterio !
En el mar larga estela reluciente
de un buque sumergido ;
¡ huellas de un muerto !
Miguel de Unamuno, « Para después de mi muerte ».2
Mort, où est ta victoire ?
1Voici plus de trois ans, déjà, bientôt quatre que Jean-Luc Nancy « n’est plus des nôtres », comme on dit (pour ne pas nommer celle qui nous fauche, ou nous arrache, et nous déchire, nous entasse, nous efface de la mémoire des autres et, d’entrée de jeu, et avant même qu’elle soit là — ou bien parce qu’elle est toujours déjà là, aux aguets —, nous fait craindre son aiguillon).
2Il n’est plus des nôtres, Jean-Luc Nancy, et pourtant… Pourtant il est toujours là, entre nous car, même ici-bas — ou en ce qui succède à l’ici-bas lorsque l’on perd les anciens repères, ou l’autre de l’ici-bas —, même dans ce très fort immanentisme et présentisme qu’est censé être le nôtre, il reste encore un peu de place pour la mémoire, et peut-être aussi pour la postérité, ou pour des postérités.
3Il a vécu, Jean-Luc Nancy, une vie certainement très intense. Très dure parfois, comme on sait, à cause de sa maladie (son cœur défaillant, la greffe d’un cœur intrus, le cancer…), mais d’autant plus ouverte, et accueillante aux dons infiniment précieux, et aux chances de la vie.
4Il a été tout particulièrement lucide, ou singulièrement lucide, plutôt, par rapport à une condition que, au fond — au « fond sans fond », si l’on veut —, est celle de nous tous : celle de la mort qui nous attend, nous accompagne, et nous éveille aussi, même si aux sociétés du divertissement — et de productivisme, et de Croissance — on a pris le parti de surtout ne pas y penser. Pour lui, comme écrit Danielle Cohen-Levinas :
- 3 Cf. Danielle Cohen-Levinas, “Être en vie. Je te salue Jean-Luc”, dans Les Cahiers philosophiques de (...)
La tâche de la vie ne pouvait pas être autre chose que la réouverture du sens même d’un mourir qui ne vient pas, d’un mourir infiniment ajourné ; d’un mourir infiniment vivant. D’un mourir vivant jusqu’à la mort.3
J’ai moi-même le souvenir de la crise de 1997, lors de son cancer du sang. À l’Université de Sciences Humaines de Strasbourg, où je venais de faire ma première année de doctorat et de suivre, entre autres, son propre séminaire sur la liberté, presque tout le monde était sûr, les greffes de cœur évoluant normalement comme ça, que c’était la fin et qu’il ne reviendrait plus. Et pourtant… « Dis-lui qu’il sera toujours là d’ici deux siècles ! », m’a demandé, joviale, notre collègue et amie Viviana Martínez, le 20 mai 2021, lors du décernement, « en ligne », de son doctorat honoris causa pour l’Université Nationale de Cuyo, en Argentine.
- 4 Cf. https://www.youtube.com/watch?v=gNCRq-mw0FI Mais pour commencer : https://www.youtube.com/wat (...)
Il venait de nous dire à quel point il était attentif à la relance historique que nous vivions — et nous vivons encore, et vivront peut-être nos arrière-petits-fils —, et combien il regrettait de ne pas pouvoir être là pour voir où tout cela nous conduirait, peut-être au bout de deux siècles, justement.4
- 5 Cf. Danielle Cohen-Levinas, op. cit., p. 31.
Oui, c’est vrai — écrit encore Danielle Cohen-Levinas —, nous avons pensé tant de fois, chacun d’entre nous différemment, que Jean-Luc Nancy était immortel ; qu’il avait pour ainsi dire ressuscité tant de fois sans jamais être mort, sans que cette résurrection fût précédée de ce que nous nommons la cessation de la vie.
Tant de fois nous avons eu peur, nous avons été saisis d’effroi devant l’inéluctable, parce que, non, Jean-Luc Nancy ne pouvait pas mourir. Il nous l’avait prouvé tant de fois. Tant de fois il s’était lui-même surpris à déjouer la prévisibilité la plus propre de l’existence…5
- 6 Cf. Juan Carlos Moreno Romo, “La vida lograda de Jean-Luc Nancy”, Reflexiones Marginales No. 66, 30 (...)
- 7 Cf. Francis Guibal et Jean-Clet Martin (Dirs.), Sens en tous sens. Autour des travaux de Jean-Luc N (...)
Il a eu, en dépit de tout cela, disais-je — ou plutôt avec tout cela, me corrigerait-il certainement —, ce qu’on appelle « une vie réussie ».6 Il a beaucoup aimé, déjà ; et il a été très aimé, et pas seulement de ses proches (Alain Badiou a bien plaisanté avec cela dans le colloque d’où est sorti le fameux livre Sens en tous sens : « bien sûr, tout le monde aime bien Jean-Luc Nancy »).7 Il a fait aussi, comme on dit, une très belle carrière : Il a pu suivre jusqu’au bout sa vocation, et il a excellé même, dans son domaine d’action, et de contemplation — ou adoration —, qui était bien plus que professionnel.
- 8 Cf. Juan Carlos Moreno Romo, “Sans Occident / Occident Sans”, dans Les Cahiers philosophiques de St (...)
Et puis la mort, qui le maintenait tellement lucide, et qui le rendait tellement sensible à la vie et à ses miracles ; la mort l’a trouvé, disais-je aussi, « très vivant »8 : en pleine jouissance de ses talents, sa curiosité, sa créativité, et ses liens et sollicitations multiples ; en plein travail d’ouverture, et de partage des sens ; et en plein combat, aussi : un combat d’envergure personnelle, et collective, mondiale même et encore cosmique, ou « métaphysique ».
Sa très intense et très féconde vie de professeur, de chercheur, et de penseur, surtout, était en quelque sorte — comme celle des monades leibniziennes, mais tout autrement et, déjà, corporellement — non pas un miroir : une « chair de touche », un « microcosme », ou un « micromonde » de l’Occident, lui aussi mourant, ou déclinant depuis pas mal de temps, et même, oui, du cosmos en tant que tel, ou de l’être même ou de l’« existence ».
- 9 Cf. Jean-Luc Nancy, La Peau fragile du monde, Galilée, 2020, p. 106.
- 10 Cf. Jean-Luc Nancy, “Un certain silence”, dans Esprit n°4, avril de 1963, p. 556.
- 11 Cf. Jean-Luc Nancy, “Écoute 2000”, éd. cit.
- 12 Cf. https://www.abc.es/cultura/arte/abci-jean-luc-nancy-occidente-no-existe-201607100156_noticia.ht (...)
- 13 Cf. Jean-Luc Nancy, La Peau fragile du monde, Galilée, Paris, 2020, p. 30.
Il savait, comme Baudelaire, comme Kierkegaard, comme Unamuno ou Valéry, que l’Occident était, lui aussi, après tout, mortel.9 Dès sa jeuneuse il constate que l’expansion planétaire de cette puissante civilisation déclenche, du même coup, sa contestation, aussi bien externe qu’interne.10 « L’Occident ne s’impose partout — écrit-il au seuil du nouveau siècle, et du nouveau millénaire — que pour autant qu’il s’y dissout du même mouvement ».11 « L’Occident n’existe pas » — dit-il devant la journaliste espagnole Elena Cué, de l’ABC Cultura, le 10 juillet 2016 — : « il ne croit plus dans sa propre civilisation ».12 « Le monde entier a voulu ou a dû se moderniser — récapitule-t-il dans La Peau fragile du monde —, cependant que la modernité occidentale en venait à douter d’elle-même. »13 Model du monde, paradis sur terre ou ciel immanent, cet « Occident » que, de ce point de vue, est à peu près identique aux « Pays Développés », et à l’American Way of Life ou à la belle vie européenne, n’est plus au fond attirant, ou source de sens, ou d’espoir, que pour ceux qui ne le connaissent pas. — C’est une « belle vie », pourrait-on dire, une richesse, un confort — ou un conformisme — qui tue.
Sur le monde lui-même, enfin, sur l’univers ou la création il m’a écrit, en 2018 (pour l’inclure dans la troisième partie de Occidentes del Sentido / Sentidos de Occidente), le texte que voici :
- 14 Cf. Jean-Luc Nancy & Juan Carlos Moreno Romo, Occidentes del Sentido / Sentidos de Occidente, Anthr (...)
Imagine : le monde aurait eu lieu, pareil à une existence singulière et ce serait tout. Cela aurait eu lieu : une levée foisonnante et une tombée retentissante du sens – au milieu de rien (donc pas même au milieu). Et personne pour le raconter ni pour le concevoir. Personne pour penser que le sens du sens est sa propre échappée…
Personne – bien sûr !14
La mort dérobée
Le raconter, le concevoir ; le penser, le partager… Le partager, oui, dirait Unamuno ; et le penser, bien sûr ; et le raconter. Mais d’emblée s’en émouvoir. En avoir de la compassion, même vis-à-vis du monde, comme s’il était une existence singulière, comme s’il n’était rien de moins qu’une personne.
En attendant, dans sa chronique philosophique du 23 mai 2003, originellement écrite pour sa lecture sur France Culture (lorsque France Culture était encore quelque chose de bien), il était là, lui, à nous raconter la mort d’un inconnu :
- 15 Cf. Jean-Luc Nancy, Chroniques philosophiques, Galilée, Paris, 2004, pp. 59-60.
Il y a deux semaines — écrit-il —, dans l’immeuble voisin de celui que j’habite, un homme est mort seul, chez lui, découvert seulement après plusieurs jours. Peu de temps auparavant, ailleurs dans la ville, un jeune homme était mort dans les mêmes conditions. Un voisin de mon quartier se demandait combien de gens meurent ainsi, soustraits à toute présence, soustraits au témoignage du dernier moment dont les témoins, lorsqu’il y en a, sont les premiers en charge du deuil, les premiers officiants de ce culte grâce auquel nous recueillons parmi nous le vide qui ne peut plus être ni recueilli ni accueilli nulle part.15
Ce drame de la mort en solitude est aussi un drame de la vie « moderne » ou « développée » ; du confort de « chacun chez soi » ; et c’est l’envers, la face cachée du « paradis sur terre ». Ce qu’autre fois marquait le sort, exceptionnel, des égarés dans les déserts, les jungles, les forêts ou les toundras ; des naufragés, des « disparus », ou encore des « morts d’extermination » ; maintenant devient le lot même des personnes tout à fait « dans l’ordre » : avec un « domicile fixe », une « carte d’identité », un poste tv, un ordinateur ou un smartphone, un revenu, une assurance, et un « espoir de vie ».
- 16 Cf. op. cit., p. 60.
La mort dérobée — poursuit Nancy —, la mort de la mort en quelque sorte, la négation de l’inclusion ou de l’inscription de la mort dans la vie (dans le langage), cela devient peut-être un fait social ou culturel (ajoutons-y la mort médicalisée, hospitalière, celle dont le seul témoin est un appareil enregistreur). Si la culture humaine a commencé par l’inscription testimoniale de la mort — souligne-t-il —, alors cette culture vacille peut-être aujourd’hui sur sa pointe.16
- 17 Cf. Giorgio Agamben, A che punto siamo? L’epidemia come politica, Quodlibet, Macerata, 2021 ; et au (...)
Ce qui en 2020, lors du plus dur de la pandémie de la covid-19, est passé à occuper, fort dramatiquement, le tout premier plan de nos angoisses — provoquant, par exemple, les très pertinentes réactions, en Italie de Giorgio Agamben, ou de Danielle Cohen-Levinas en France, encore —17, était donc déjà, ce négatif ou ce revers de notre civilisation — et de toute civilisation —, discrètement (omni)présent.
- 18 Cf. Jean-Luc Nancy, Chroniques philosophiques, ed. cit., p. 62.
- 19 Cf. op. cit., p. 63.
Il y a, certes, observe Nancy — dans le registre hégélien, ou post-hégélien qu’est le sien —, « un excédent de négativité »18. Mais d’autre part, dit-il, « la mort fut toujours dérobée — et avec elle l’amour, le sens, le savoir ou le divin. »19
Comment comprendre cela ? Comment doit-on vivre, et penser des choses, ou des situations pareilles ? Que fait-on de la souffrance, du désespoir, des injustices et des tragédies ? Certainement pas, propose Nancy, ce que faisaient autrefois les « philosophes » très positivement « rationalistes », les « idéalistes » notamment, ou encore les « métaphysiciens ».
- 20 Cf. Jean-Luc Nancy, La communauté désoeuvrée, Christian Bourgois, Paris, 2004, p. 38.
Depuis Leibniz — écrit Jean-Luc Nancy dans La communauté désœuvrée (en 1986) —, il n’y a plus de morts dans notre univers : d’une manière ou d’une autre, une circulation absolue du sens (des valeurs, des fins, de l’Histoire…) comble ou résorbe toute négativité finie, tire de chaque destin singulier fini une plus-value d’humanité ou de surhumanité infinie. Mais cela suppose, précisément, la mort de chacun et de tous dans la vie de l’infini.20
Dans la très grosse tête, et dans le puissant, et séduisant discours des « philosophes » la mort elle-même a été résorbée — apparemment privée, donc, de son redoutable aiguillon —, mais avec elle la vie elle-même est annulée aussi dans sa valeur unique et « insacrifiable », dans sa gratuité absolue, et dans sa singularité.
Pour le très rationaliste et idéaliste courtisan, conseilleur et diplomate Gottfried Wilhelm Leibniz, déjà, des corps proprement dits, et de vrais contacts, des vrais attouchements, il n’y en a point. Et puis il y a la Monade des monades : Mr. l’État Léviathan lui-même, ce « dieu mortel » déjà très opportunément théorisé par Thomas Hobbes ; et Mme. la Nation, ou la Classe, ou la Race ; l’Humanité même ; ou encore, maintenant, la « Terre ».
- 21 Ibidem.
Des générations de citoyens et de militants — écrit Nancy —, de travailleurs et de serviteurs des États ont imaginé leur mort résorbée, ou relevée dans l’à-venir d’une communauté parvenant à son immanence. Désormais, nous n’avons plus que la conscience amère de l’éloignement croisant d’une telle communauté, qu’elle soit le Peuple, la Nation, ou la Société des Producteurs.21
Cela au moins dans le discours, ou les « croyances » et les pratiques officielles, plus ou moins entretenues, et plus ou moins assimilées. Dans le discours, et dans les politiques et les actions que de tels discours permettent, ou imposent même, ce qui est déjà beaucoup.
- 22 Ibidem.
Mais cette conscience, tout comme celle de la « perte » de la communauté — remarque Nancy —, est superficielle. En vérité, la mort ne se relève pas. La communion à venir ne s’éloigne pas, elle n’est pas différée : elle n’a jamais eu d’à-venir ; elle ne saurait ni advenir, ni former un futur.22
Et donc, on est en droit de se demander si tout cela perçait vraiment, plus loin — plutôt plus près, ou plus profond — que dans l’espace des lieux communs, des propos partisans ou courtisans, des mascarades idéologiques ou des hypocrisies réciproques.
- 23 Cf. op. cit., pp. 38-39.
Des millions de morts, certes — poursuit Nancy —, sont justifiées par la révolte de ceux qui meurent : elles sont justifiées en tant que réplique à l’intolérable, en tant qu’insurrection contre l’oppression sociale, politique, technique, militaire, religieuse. Mais ces morts ne sont pas relevées : aucune dialectique ni aucun salut ne reconduit ces morts à une autre immanence qu’à celle… de la mort (de la cessation, de la décomposition, qui ne forment que des parodies ou des envers d’immanence). Or l’âge moderne n’a pensé la justification de la mort que sous les espèces du salut ou de la relève dialectique de l’histoire. L’âge moderne s’est acharné à boucler le temps des hommes et de leurs communautés dans une communion immortelle où la mort, pour finir, perd le sens insensé qu’elle devrait avoir — et qu’elle a obstinément.23
L’âge des dieux mortels — celui, aussi, de la fameuse « mort de Dieu » —, a été en même temps l’âge des religions séculières, lesquelles, en tant que postchrétiennes, et dans la mesure où elles ont vraiment occupé l’espace « déchristianisé », ont dû revoir, a leurs frais, tout ce que le christianisme avait dompté, dont la mort.
Or, si tout cela a vraiment eu une profondeur, une sincérité quelconque, a vraiment eu, disons, son « temps de gloire », de nos jours cela ne marche plus. Et c’est aussi pour cela que la pensée doit prendre le relais de « la philosophie », et pour la pensée de Nancy la mort, la négativité en général, relève, non pas de la résorption rationnelle ou dialectique, mais de l’« impossible ».
- 24 Cf. Jean-Luc Nancy, Chroniques philosophiques, ed. cit., p. 64.
En affirmant l’impossible — écrit Jean-Luc Nancy dans sa chronique philosophique du 23 mai 2003 —, on ne le dialectise pas, on ne le domestique pas, on ne le convertit pas en possible, mais on ne fait pas non plus le jeu de la désolation nihiliste.
Si j’affirme impossible la récupération, la réappropriation de la mort, de l’amour, de la justice ou de la beauté, je n’entre pas dans la mélancolie d’un possible perdu ou manquant : au contraire, j’affirme que l’impossible lui-même fait le prix de la mort, de l’amour, de la justice et de la vérité. Ici, au lieu que l’impossible (le négatif) soit avalé par l’affirmation et « positivé » en elle, c’est l’affirmation qui s’inscrit dans l’impossible.24
L’« impossible », dans un langage rigoureusement philosophique, et univoque ou rationaliste, parfaitement clair et « compréhensible », c’est tout simplement ce qui ne peut pas être, absolument. Ici c’est plutôt, il me semble, ce qui, malgré tout, nous échappe ou nous dépasse, infiniment.
- 25 Cf. Jorge Luis Borges, Obras completas I (Historia de la eternidad: “La doctrina de los ciclos”), R (...)
Borges peut peut-être nous aider à comprendre cela quand il rejette, chez Nietzsche, « l’idée la plus horrible de l’univers » : celle de ce fameux Éternel Retour qui, tout comme ce meilleur des mondes que le Dieu des philosophes aurait commandé par catalogue, ou comme la très astucieuse Dialectique, ôte à la mort — à la mort du Christ sur la croix, et à celle de chacun de nous —, de même qu’aux adieux, aux renoncements, aux sacrifices et aux choix libres de toute espèce, toute dignité.25
Pour Jean-Luc Nancy, qui n’est plus dans le registre, ni de la raison calculante, ni de la dialectique totalisante, le prix de la mort, de l’amour, de la justice et de la vérité est donc un prix impossible, irréductible, incommensurable, infini.
Ce n’est pas en la niant, ou en l’annulant, que l’on est à la hauteur de la « négativité ». Hegel, correctement lu, et Platon lui-même, eux aussi, ils le savaient. Et Nancy de conclure, sur France Culture, sa chronique philosophique :
- 26 Cf. Jean-Luc Nancy, Chroniques philosophiques, ed. cit., p. 65.
Puis-je espérer qu’en vous disant cela, en remettant ces mots à la chance et au risque de votre écoute, je rende quelque justice, même minuscule, à ce voisin inconnu dont la mort nous fut dérobée ? Une justice rendue à lui et donc à nous, c’est-à-dire à la possibilité jamais assurée, toujours hasardée, de prononcer ce « nous » qui nous confie ensemble à l’impossible.26
Survivre dans nos œuvres ?
- 27 Cf. Laurent Maronneau, “L’abandon” : https://www.blog-psl.fr/article12/labandon ; et aussi https: (...)
Jean-Luc Nancy n’est plus des nôtres et sa mort, comme tout autre mort, ou comme la vie et ses dimensions les plus profondes, est donc de l’ordre de l’« impossible », ou de ce qui nous excède infiniment. La sienne est, comme a écrit sur le coup Laurent Maronneau, « une absence déchirante, une perte de sens ». Et c’est pourtant, comme il remarque aussi, une « ouverture ». Cette mort nous laisse déjà, comme chacune des morts qui nous affectent ou nous touchent, d’une manière ou d’une autre, « le souvenir, l’écho, l’impression ».27
Jean-Luc Nancy nous laisse même bien plus que cela. On pourrait même dire, avec ce lieu commun que, tout de même, en un certain lieu de l’être, il « vit encore », d’une certaine manière, ou qu’il survit tout d’abord, comme la personne privée qu’il a été, dans sa famille et ses amis, bien sûr, mais aussi, comme le professeur, le penseur et l’écrivain, dans le très large domaine de son action intellectuelle et professionnelle : dans ses anciens élèves et disciples, dans ses collègues, ou ses compagnons de route, dans ses auditeurs et visionneurs de tout bord, et dans ses lecteurs surtout, je pense.
- 28 Cf. Jean-Luc Nancy, Partir – Le départ, Bayard, Paris, 2011.
Une part de lui vit encore, oui — comme il a dit et écrit, d’ailleurs —, quelque part.28 Plusieurs parts de lui, en effet, et disséminées pas seulement à Strasbourg, en France ou en Europe, mais un peu partout dans le monde : en Russie, en Pologne, à Taiwan, au Maghreb, au Japon, en Inde même, en Australie, en Angleterre, aux États-Unis, en Argentine, au Chili, au Mexique…
Il a donné beaucoup. Il s’est donné beaucoup et, comme les bonnes graines, ce qu’il a semé porte encore des fruits par-ci et par-là. Son œuvre écrite et publiée, sa voix, son image aux écrans… Rien qu’une visite aux librairies, ou une consulte en ligne, permet de voir à quel point il est présent, là, toujours en tant qu’auteur « contemporain ».
Ce n’est pas le corps, c’est seulement son ombre. Mais il y en a d’ombres capables de faire des miracles !
Prendre la mort au sérieux
- 30 Cf. Jean-Luc Nancy, Corpus, ed. cit., p. 16.
Il est toujours là, Jean-Luc Nancy, dans ses œuvres, faits et gestes ; et ça se voit. Il est là, absent, dans le large et long, et luisant sillage de son passage dans cette vie. Il est toujours, et en même temps il n’est plus. Impossible, insondable, abyssal mystère. Il ne vit plus, déjà, dans son corps, et c’est le corps qui, d’après lui, « donne lieu à l’existence. »30
- 31 Cf. op. cit., p. 17.
Le corps — écrit Jean-Luc Nancy dans Corpus, en 1992 — est l’être de l’existence. Comment mieux prendre la mort au sérieux ? Mais aussi : comment dire que l’existence n’est pas « pour » la mort, mais que « la mort » est son corps, ce qui est bien différent. Il n’y a pas « la mort », comme une essence à laquelle nous serions voués : il y a le corps, l’espacement mortel du corps, qui inscrit que l’existence n’a pas d’essence (pas même « la mort »), mais ex-iste seulement.31
Je n’oserais pas dire que je comprends tout à fait ce petit paragraphe (où d’ailleurs on entend des échos de Sartre, de saint Thomas d’Aquin et d’Aristote). Je ne comprends pas, par exemple, comment « la mort » peut être « le corps de l’existence ». Est-ce parce que cet être, « le corps », « l’espacement mortel du corps », qui serait le seul à être, ou à « exister », n’est pas vraiment, au fond ? Est-ce parce que la lutte pour la vie, ou le conatus, et donc la menace permanente d’une chute dans le néant (plutôt que dans la Substance, ou la Natura naturante), est-ce parce que le destin, constamment suspendu à une dernière défaite ou annihilation, est constitutif de la propre vie ?
Si Héraclite venait à mon aide, le philosophe de l’arc et de la lyre, celui du feu et du polemos, et des fleuves du temps ; si je parvenais, moi aussi, à cette limite où la pensée et la poésie se touchent, comme la mer et l’horizon, et où le concept cède la place à la métaphore, peut-être que je serais un peu moins désarçonné.
- 32 Ibidem.
Toute sa vie, le corps — écrit encore Nancy — est aussi un corps mort, le corps d’un mort, de ce mort que je suis vivant. Mort ou vif, ni mort, ni vif, je suis l’ouverture, la tombe ou la bouche, l’une dans l’autre.32
Nancy se posait, en tout cas, à la différence de Spinoza, Leibniz, Fichte, Hegel, Nietzsche et compagnie, un problème que la philosophie n’a pas toujours osé regarder en face : « comment prendre la mort au sérieux ? ».
On peut même dire que, avec tous ces inchangés, tous ces archés de la physis (l’eau, l’air, l’apeiron…), l’Être de Parménide, les homéoméries d’Anaxagore, les quatre éléments d’Empédocle, les atomes de Démocrite et même les âmes immortelles de Platon, ou encore les cinq éléments et les substances et les moteurs d’Aristote ; ou avec la Substance en majuscules, sinon, chez Spinoza ; ou avec le Sujet des idéalistes (qui n’est qu’une Substance autrement déterminée, au fond), ou avec la Nature et la Terre, maintenant, la philosophie est plutôt — et la Science — une systématique négation de la mort.
Au XIXe siècle positiviste, darwinien, et scientiste en somme, la Matière et l’Energie jouent, avec l’Humanité des penseurs sociaux ou politiques, le rôle de Dieu. Mais pas du Dieu « impossible », et libre, et mystérieux, mais du Dieu ad hoc. Du Dieu « réponse à tout » que, d’après Jean-Luc Marion, et d’après Jean-Luc Nancy aussi, d’ailleurs, et d’après Nietzsche, est bel et bien ce Dieu qui ne marche plus, et qui est même censé être mort.
- 33 Cf. Jean-Luc Nancy, Des lieux divins suivi de Calcul du poète, Trans-Europ-Repress, Mauvezin, 1997, (...)
En baptisant nos abîmes du nom de « Dieu » — écrit Nancy —, nous commettons au moins deux erreurs, ou deux incohérences : nous comblons les abîmes, en leur attribuant un fond, et nous blasphémons (au sens propre du verbe) le nom de « Dieu », en en faisan le nom de quelque chose.33
Miguel de Unamuno avait pris pleine conscience, au debout du XXème siècle (lui qui avait aussi lu Hegel, et Nietzsche et Kierkegaard, et Pascal…), du faux chemin qu’avec de tels absolus, ou de tels faux comblements de nos abîmes, ou de tels idoles, prenait la fabuleuse civilisation « européenne et moderne ».
Il avait pris, dès 1895 au moins, dans les essais qui constitueront ensuite le livre En torno al casticismo (ce livre qu’en français on a traduit par L’essence de l’Espagne), le parti de l’ouverture et l’« européisation » ou modernisation d’une Espagne dont la tare, depuis les Lumières, était censé être le fait d’avoir été, et de rester encore trop catholique.
En 1906 cependant, dans son essai « Sobre la europeización (arbitrariedades) », il s’oppose — « arbitrairement », souligne-t-il — aux trop méthodiques et raisonnables valeurs « européennes et modernes », toutes tournées qu’elles étaient vers la vie, la science, et le bonheur. Il trouvait — ou il ressentait plutôt — qu’il lui manquait cette vieille sagesse, « africaine et ancienne, comme saint Augustin », de l’amour et de la mort.
- 34 Cf. Miguel de Unamuno, Obras completas III, Escelier, Madrid,1968, p. 927 :
El objeto de la ciencia es la vida, y el objeto de la sabiduría es la muerte. La ciencia dice « hay que vivir », y busca los medios de prolongar, acrecentar, facilitar, ensanchar y hacer llevadera y grata la vida ; la sabiduría dice « hay que morir », y busca los medios de prepararnos a bien hacerlo.
Homo liber de nulla re minus quam de morte cogitat, et eius sapientia non mortis, sed vitae meditatio est. Así reza la proposición LXVII de la parte cuarta de la Etica, de Spinoza. O sea en romance : el hombre libre en todo piensa menos en la muerte, y su sabiduría es meditación, no de la muerte, sino de la vida.
En este caso, esa sabiduría, esa sapiencia, no es ya tal sabiduría, sino ciencia. Verdad es también que habría que ver qué es eso del hombre libre. El hombre libre de la suprema congoja, libre de la angustia eterna, libre de la mirada de la Esfinge, es decir, el hombre que no es hombre, el ideal del europeo moderno.34
Puis, en 1912, dans son livre philosophique le plus connu, et d’ailleurs très tôt traduit en français, dans Du sentiment tragique de la vie dans les hommes et les peuples, il met à nouveau le doigt dans la plaie.
Il y soutient qu’il ne faut pas que « la philosophie », ou que l’« histoire de la philosophie » nous fasse perdre de vue les philosophes, les hommes qui philosophèrent et dont la vie, et l’existence concrète et singulière, est une source d’enseignement non moins importante que leurs œuvres écrites, ou leurs idées.
Chaque philosophe se doit d’être premièrement un homme. Et pas l’« homme des philosophes », le « bipède sans plumes », ou l’« animal rationnel », mais l’homme vrai : celui qui, comme le soutiendra aussi Nancy, existe dans un corps, ou comme un corps.
- 35 Cf. Miguel de Unamuno, Obras completas VII, Escelier, Madrid, 1967, p. 109 : « L’homme en chair et (...)
El hombre de carne y hueso — écrit Unamuno —, el que nace, sufre y muere — sobre todo muere —, el que come, y bebe, y juega, y duerme, y piensa, y quiere : el hombre que se ve, y a quien se oye, el hermano, el verdadero hermano.35
- 36 Cf. op. cit., p. 134 : « Si nous mourons, tous, totalement, à quoi bon tout ?, à quoi bon ? »
En plein milieu de l’époque la plus scientiste qui soit, dévote de la Matière et l’Énergie, et de l’individu libéral ou de la collectivité communiste, Unamuno pose très opportunément, et très vivement, pour ainsi dire, le problème de la mort : « si del todo morimos todos, ¿para qué todo?, ¿para qué? ».36 Et, tel un Samson chez les Philistins, avec cette question il défonce les colonnes du temple, postchrétien, de la Science et du Progrès.
Il lit et commente, non pas en érudit, mais du point de vue d’un homme en chair et en os — c’est-à-dite, d’un homme qui vit, et sait qu’il doit mourir —, la sixième proposition de la troisième partie de l’Etique de Spinoza ; et il fixe son attention sur le conatus :
- 37 Cf. op. cit., p. 113 : « Conatus quo unaquaeque res, quantum in se est, in suo esse perseverare con (...)
Conatus quo unaquaeque res, quantum in se est, in suo esse perseverare conatur. Es decir, que tú, yo y Spinoza queremos no morirnos nunca y que este nuestro anhelo de nunca morirnos es nuestra esencia actual. Y, sin embargo, este pobre judío portugués, desterrado en las nieblas holandesas, no pudo llegar a créer nunca en su propia inmortalidad personal, y toda su filosofía no fue sino una consolación que fraguó para esa su falta de fe.37
Le choix de la Modernité
Jean-Luc Nancy a toujours voulu être un homme, et un penseur de son temps. Se mettre, comme disait José Ortega y Gasset, « à la hauteur du temps ». Il est vrai que dans sa jeuneuse il a contemplé la possibilité de faire des études de théologie (pour devenir prêtre ?), et donc de s’occuper, plutôt que du fuyant, inconsistant et insaisissable temps qui passe, de l’éternité (quoique cela, il le faisait déjà par l’intermédiaire du père jésuite George Morel, sous l’influence de Hegel). Après il a cherché l’éternité plutôt, comme Spinoza, comme Rimbaud ou comme Octavio Paz, dans le temps même.
- 38 Cf. https://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-luc-nancy/ Je persiste à citer cet article parce q (...)
L’agrégation en poche (1964) — écrit Didier Cahen dans l’article qu’il dédie à Jean-Luc Nancy dans l’Encyclopédie Universalis —, il renonce à des études de théologie et semble tourner, une fois pour toutes, la page du christianisme. La découverte du structuralisme, la lecture, puis les rencontres de Derrida, Althusser, Deleuze le confortent dans son choix de la modernité.38
Il y aurait beaucoup à dire sur ce « choix ». Et tout d’abord : pourquoi c’est un choix ? Pourquoi pas les deux en même temps : la théologie et la modernité, l’éternité et le temps ? Ce passage marque, dans l’histoire de la philosophie récente, et plus largement dans l’histoire de la culture occidentale moderne, toute une généralité, ou un procédé ou itinéraire commun, bien plus que purement personnel ou « biographique ».
Unamuno, par exemple, a eu lui aussi ce même parcours. Et Ortega, et Heidegger, et toute une masse de philosophes et intellectuels de tout bord. Même le très fameux théologien suisse Hans Küng a cru devoir, pour s’approcher du monde moderne, s’éloigner de la « foi du charbonnier ».
En France, comme ailleurs, mis à part le peu d’intellectuels ouvertement catholiques qui « restent » (en philosophie Jean-Luc Marion, Rémi Brague, Pierre Manent, Olivier Boulnois…), presque tous les autres font une sorte de « profession de foi », ou de « confession » négative : « Moi ? Non ! Mes parents oui, ils croyaient. Mais pas moi, bien évidemment ! »
Jean-Luc Nancy a dû payer lui aussi maintes fois cette sorte de péage. Un peu, peut-être, lui comme le Galilée de l’« eppur si muove ». Très souvent, dans ses interventions, même médiatiques (sur France Culture j’en ai quelques-unes en mémoire), après l’incontournable « oui, bien sûr, je suis athée ! », on voyait très tôt cette — au fond vraiment très banale — « signification » voler en éclats.
Après tout, si l’on abandonne le « fondement », et l’ordre des « significations » fixes, et logiquement « cohérentes », ou « systématiques », une fois engagé à fond le travail déconstructeur, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire « Dieu », « religion », « salut » ou « christianisme » ?
- 39 Cf. Jean-Luc Nancy, Des lieux divins, ed. cit., p. 23.
Si, comme écrit Nancy dans Des lieux divins, en 1987, « la mort de Dieu est la pensée finale de la philosophie »,39 il faut reconnaitre qu’elle est bien ambiguë, cette dernière pensée.
- 40 Cf. Danielle Cohen-Levinas et Jean-Luc Nancy, Inventions à deux voix. Entretiens, Le Félin, Paris, (...)
Ou bien cela n’a pas de sens (le prédicat étant la pure et simple négation du sujet), ou bien nous sommes dans le domaine de la rhétorique, de la métaphore, ou du « sens ». « Je ne suis pas dans la construction de signification (de concept) — écrit effectivement Nancy — mais dans la résonance des mots. »40
Puis, si même chez Nietzsche la fameuse « mort de Dieu » n’est point l’emblème d’un athéisme facile, chez Nancy elle l’est moins encore :
- 41 Cf. Jean-Luc Nancy, Des lieux divins, ed. cit., p. 23.
La mort de Dieu est la pensée finale de la philosophie — écrit Nancy, donc, dans Des lieux divins —, qui la propose ainsi comme fin à la religion : c’est la pensée à laquelle l’Occident (qui n’exclut, à ce titre, ni l’Islam ni le bouddhisme) n’aura pas cessé de tendre. Elle signifie : la mort de la mort, la négation de la négation, la fin de la séparation de Dieu, la divinisation de l’homme, l’absolutisation de son savoir et de son histoire (ou bien l’affirmation de leur totale insignifiance), et la douleur infinie que deviennent son travail, son discours et sa mort lorsqu’ils ont pour sens une réconciliation infinie.
Le dieu est abandonné dans la pensée de la séparation et de la réconciliation absolues, qui est la pensée de la « mort de Dieu ». Le dieu ne meurt pas dans cette pensée, puisqu’il y ressuscite sans fin, comme l’être même du néant passe par le néant de l’être. Mais c’est pire : il y est abandonné — ou bien, il nous abandonne. Il nous abandonne à notre philosophie et à notre religion de la mort de Dieu.41
C’est fort intéressant, sans doute ; et même, à ce que l’on peut voir, très pertinent. Mais à vrai dire pas très compréhensible, pas du tout vérifiable, et « falsifiable » non plus. Et déjà, et pour commencer, remarquons qu’il y a là « dieu » et « Dieu ». Il y a du travail à faire, dans la réception de cette pensée ! J’en prends note, et je cite seulement trois autres indications, recueillies au hasard dans les quelques livres de Nancy que j’ai en ce moment dans ma table de travail :
- 42 Cf. Jean-Luc Nancy, Corpus, ed. cit., p. 53.
- 43 Cf. Jean-Luc Nancy, Politique et au-delà, Galilée, Paris, 2011, p. 40.
- 44 Cf. Jean-Luc Nancy, La Peau fragile du monde, ed. cit., p. 70.
Mais « Dieu est mort » veut dire : Dieu n’a plus de corps. Le monde n’est plus l’espacement de Dieu, ni l’espacement en Dieu : il devient le monde des corps.42
« Dieu est mort » ne dit rien d’autre que « rien n’est donné ».43
La « mort de Dieu » est essentiellement la naissance de la « technologie » en un sens qui pourrait lui faire occuper la place de la « métaphysique ».44
Les mots de notre tradition religieuse, et de notre tradition philosophique aussi, et culturelle, ce sont, me disait Nancy, des mots déjà très usés. J’y tiens tout de même, tout en sachant qu’il faut à tout moment, comme dirait Antonio Marino, les repristiner.
En décembre 2012 j’ai envoyé à Nancy, à ce propos, le texte de José María Cabodevilla que voici, tiré de son livre Orar con las cosas, de l'article "Dictionnaire" :
- 45 Cf. José María Cabodevilla, Orar con las cosas. Voces y acompañamiento, Biblioteca de Autores Crist (...)
Effectivement, Dieu aussi est entré dans le dictionnaire, et l'a fait comme tout le reste, par ordre alphabétique. Je sais qu'il transcende n'importe quelle limite, qu'il déborde absolument tous nos concepts et notre capacité même de concevoir, je sais qu'il ne peut être contenu dans aucun mot, quelle que soit l'amplitude de sa signification. Allons-nous mépriser pour autant le vocable qu’on lui a accordé, renonçant à lui ? Il vaut mieux penser à une espèce de condescendance divine : de même que cette fois-là, il y a deux mille ans, il a pris chair dans un corps humain, de même il a daigné s’incarner dans un mot humain.45
Jean-Luc Nancy pensait, au fond, comme Pascal, qu’il y avait Dieu, et Dieu, et que le dieu mort était certainement le « Dieu des philosophes et des savants ». Dans Pasos en Granada, par exemple, dans sa conférence sur « L’art de faire un monde », de 2005, il écrit ceci (et c’est moi qui souligne) :
- 46 Cf. Jean-Luc Nancy, Pasos en Granada / Quelques pas à Grenade, textos en francés y español presenta (...)
On peut dire que le monde est acosmique au sens où il n’est plus ordonné à, ni par une puissance supérieure à lui, fondatrice, originaire ou téléologique. Une telle puissance métaphysique n’a rien à voir — je le dis en passant mais pour être très clair — avec un Dieu religieux, qui est celui à qui on s’adresse, et qui n’est pas un principe ontologique.46
Un fond de foi chrétienne
Jean-Luc Nancy avait, chez les chrétiens, la réputation d’être une sorte de crypto-chrétien, et d’ailleurs chez les non chrétiens aussi. Tout au long de son œuvre on trouve constamment, instamment répétés, scandées comme des phrases d’une litanie, des négations des vieilles croyances « métaphysiques » et « religieuses », souvent, au moins en apparence, très dogmatique ou arbitraire : pas un Dieu, pas un ciel, pas un salut ou un au-delà, pas d’espoir après la mort !
- 47 Cf. Andreas Lind S. I., « Jean-Luc Nancy (1940-2021): una sfida per il cristiano del terzo millenni (...)
Et cependant le christianisme, un christianisme certes « peu soucieux d’orthodoxie », comme signale le jésuite Andreas Lind dans l’article sur Nancy qu’il a publié dans La Civiltà Cattolica en janvier 202247, mais un christianisme tout de même, est toujours présent chez lui, aussi bien comme un motif de sa pensée que comme une ressource, la plus profonde et la plus présente aussi, parfois implicite, et parfois explicite.
- 48 Cf. op. cit., p. 62.
Andreas Lind pense d’ailleurs que « l’héritage que Nancy nous laisse peut-être considéré immense »,48 même pour les chrétiens : avec l’accent qu’il a mis sur la dimension kénotique de la foi, et aussi par son travail de déconstruction du christianisme, qui nous libère en quelque sorte d’un passé auquel certains sont très tentés de revenir, nostalgiques, et d’y voir même un christianisme réalisé, et donc, oui, peut-être de ce fait déjà épuisé.
Par rapport à quoi je me permets de citer encore une fois un passage de sa première conférence de Grenade. L’époque de construction des grandes visions du monde, explique-t-il, est passée.
- 49 Cf. Jean-Luc Nancy, Pasos en Granada / Quelques pas à Grenade, ed. cit., p. 26.
Alors nous pouvons découvrir que les grandes pensées du sens ont toujours comporté, de manière essentielle, une toute autre dimension : celle d’un sens sans fin, d’un sens en écart, en absentement, comme on voudra. En réalité, pas une philosophie ne « boucle » le sens, et les religions, si on y regarde de près, ne le bouclent pas non plus bien qu’elles paraissent en représenter le « bouclage » parfait (et oppressant). Le sommet de la méditation religieuse est toujours dans un abandon, dans un détachement qu’il convient de designer comme un détachement du sens de lui-même. Il comprend qu’il ne s’achève pas. Ou plutôt, il ne le comprend pas. Mais ce n’est pas la simple absurdité (ce n’est pas la liquidation du sens). C’est l’accès au sens de l’insensé ou de l’au-delà du sens.49
Danielle Cohen-Levinas, de son côté, dans son article déjà maintes fois cité, fait la très intéressante et pertinente observation qui suit :
- 50 Cf. Danielle Cohen-Levinas, op. cit., p. 36.
Nancy n’a jamais complètement renoncé au dedans, car le dedans, c’est l’intime, autrement dit, c’est ce à quoi les êtres singuliers pluriels ne peuvent renoncer. En termes derridiens, je dirais que l’intime, c’est l’indéconstructible. Cet indéconstructible est peut-être l’autre nom pour dire Dieu, pour dire le Dieu d’Abraham précisément, ce Dieu qui interpelle Abraham et à qui Abraham répond Hi nenni (me voici). Pour Jean-Luc Nancy « Dieu », dont le nom chrétien est Trinité, nomme cet Autre, un « Toi » auquel un « Je » s’adresse, abolissant ainsi toute médiation. En s’adressant à un « Toi », le « Je » nomme cette Extériorité qui se révèle plus intime à moi-même que moi-même — « interior intimo meo » d’Augustin (Confessions, III, 6, 11).50
Puis, dans le livre d’entretiens Inventions à deux voix, elle revient aussi maintes fois sur ce « reste de christianisme » dont Jean-Luc Nancy n’avait pas pu, ou n’avait pas voulu « se débarrasser ».
Et là aussi, si à un tout premier niveau les critiques à la religion et aux vieilles croyances chrétiennes sont de mise, et il y en a même, parfois, d’assez dures, à un autre niveau apparait une posture bien différente. Notamment quand il écrit ceci :
- 51 Cf. Danielle Cohen-Levinas et Jean-Luc Nancy, op. cit., p. 46.
Et pourtant je sais aussi que la mort peut être approchée — comment dire ? avec une forme de résolution ni héroïque ni résignée, une disponibilité qui accepte d’être remise, déposée, sans aucune espèce de compensation. Et je pense que les croyants — les vrais « fidèles » — des religions sont eux-mêmes dans cette disposition.51
Il y a chez lui, on le sait, la distinction, très récurrente, entre la « croyance » et la « foi ». Un peu comme chez Unamuno, d’ailleurs. Et il y a aussi, comme chez Ortega, l’idée du christianisme comme une période révolue, ou une époque très importante de notre civilisation occidentale, mais une époque qui appartient entièrement au passé, comme celle que, d’après l’Ortega de En torno a Galileo, Galilée et Descartes auraient laissé derrière eux en fondant, à leur tour, l’époque, elle-même déjà révolue depuis, de la « foi en la raison ».
Dans Déshérence, un texte de 2011 qu’il publiait en même temps que Le christianisme en héritage, de François Warin, Nancy reconnait que, à proprement parler, le christianisme est, en tant que tel, quelque chose d’irréductible à cette très longue période et à ce, certes très riche, héritage :
- 52 Cf. François Warin, Le christianisme en héritage / Jean-Luc Nancy, Deshérence, Le portiQue / La Pho (...)
« Un chrétien ne se dira pas « héritier du christianisme » car il ne s’agit pas pour lui d’un caractère ou d’une propriété reçue de ses ancêtres. Un chrétien devient chrétien à chaque instant par ce qu’il nomme la grâce du Christ. Il le devient, ou il cesse de l’être, mais il ne l’est jamais par quelque transmission que ce soit. Ce que veut dire « la grâce du Christ » n’est pas non plus quelque chose dont on puisse présenter la nature et les propriétés. C’est au contraire une façon de nommer l’imprescriptible, l’imprévisible et l’inexprimable de ce qui ne relève d’aucune espèce de « présence », de « sens », de « destination » (ou si on veut de « divinité », de « science », d’« essence »). »52
Je ne ferme pas — il m’a dit autre fois qu’il ne fallait pas fermer, mais ouvrir, et il a bien raison —, et je laisse alors ouvert le travail que je viens à peine d’ébaucher, en vous citant ce qu’il m’a écrit le 11 juillet 2012 après avoir reçu l’« adresse » de quelques livres :
Je suis très touché et je commence par essayer de lire un peu d’espagnol : Je comprends très bien Unamuno :
“Él, que se dijo yo…”
Et je pense au chemin qui va du Quichotte – yo, que se dijo él – à Descartes – yo, que se dice yo – et à Unamuno, dont le nom par ailleurs m’a toujours frappé par son assonance unanimée, unanimiste…
Notes
1 Cf. Jean-Luc Nancy, “Écoute 2000”, Dernières Nouvelles d'Alsace, jeudi 18 novembre 1999.
2 Cf. Miguel de Unamuno, Obras completas VI: Poesía, Escelier, Madrid, 1969, p. 173 : « Oh, terrible mystère ! / Sur la mer long sillage luisant / d’un navire submergé ; / traces d’un mort ! »
3 Cf. Danielle Cohen-Levinas, “Être en vie. Je te salue Jean-Luc”, dans Les Cahiers philosophiques de Strasbourg N° 55, premier semestre de 2024, pp. 31-41 ; p. 31 pour le texte cité.
4 Cf. https://www.youtube.com/watch?v=gNCRq-mw0FI Mais pour commencer : https://www.youtube.com/watch?v=tq7roloGXTU
5 Cf. Danielle Cohen-Levinas, op. cit., p. 31.
6 Cf. Juan Carlos Moreno Romo, “La vida lograda de Jean-Luc Nancy”, Reflexiones Marginales No. 66, 30 novembre 2021 : https://reflexionesmarginales.com/blog/2021/11/30/la-vida-lograda-de-jean-luc-nancy/
7 Cf. Francis Guibal et Jean-Clet Martin (Dirs.), Sens en tous sens. Autour des travaux de Jean-Luc Nancy, Galilée, Paris, 2004.
8 Cf. Juan Carlos Moreno Romo, “Sans Occident / Occident Sans”, dans Les Cahiers philosophiques de Strasbourg N° 55, premier semestre de 2024, pp. 133-145.
9 Cf. Jean-Luc Nancy, La Peau fragile du monde, Galilée, 2020, p. 106.
10 Cf. Jean-Luc Nancy, “Un certain silence”, dans Esprit n°4, avril de 1963, p. 556.
11 Cf. Jean-Luc Nancy, “Écoute 2000”, éd. cit.
12 Cf. https://www.abc.es/cultura/arte/abci-jean-luc-nancy-occidente-no-existe-201607100156_noticia.html
13 Cf. Jean-Luc Nancy, La Peau fragile du monde, Galilée, Paris, 2020, p. 30.
14 Cf. Jean-Luc Nancy & Juan Carlos Moreno Romo, Occidentes del Sentido / Sentidos de Occidente, Anthropos, Barcelone, 2019, pp. 140-141. Je donne ici le texte original, inédit jusqu’à présent, et c’est pourquoi je réfère, en attendant, à la traduction espagnole.
15 Cf. Jean-Luc Nancy, Chroniques philosophiques, Galilée, Paris, 2004, pp. 59-60.
16 Cf. op. cit., p. 60.
17 Cf. Giorgio Agamben, A che punto siamo? L’epidemia come politica, Quodlibet, Macerata, 2021 ; et aussi https://www.youtube.com/watch?v=wkJT-oitC6M&t=120s
18 Cf. Jean-Luc Nancy, Chroniques philosophiques, ed. cit., p. 62.
19 Cf. op. cit., p. 63.
20 Cf. Jean-Luc Nancy, La communauté désoeuvrée, Christian Bourgois, Paris, 2004, p. 38.
21 Ibidem.
22 Ibidem.
23 Cf. op. cit., pp. 38-39.
24 Cf. Jean-Luc Nancy, Chroniques philosophiques, ed. cit., p. 64.
25 Cf. Jorge Luis Borges, Obras completas I (Historia de la eternidad: “La doctrina de los ciclos”), RBA, Barcelone, 2005, pp. 388-389.
26 Cf. Jean-Luc Nancy, Chroniques philosophiques, ed. cit., p. 65.
27 Cf. Laurent Maronneau, “L’abandon” : https://www.blog-psl.fr/article12/labandon ; et aussi https://reflexionesmarginales.com/blog/2022/11/28/el-abandono/
28 Cf. Jean-Luc Nancy, Partir – Le départ, Bayard, Paris, 2011.
29 Cf. Unamuno, op. cit., p. 173 : « Et que tu vives plus longtemps que moi, mon chant ! / Oh, mes œuvres, mes œuvres, / filles de l’âme ! / pourquoi ne me donnez-vous pas votre vie ? »
30 Cf. Jean-Luc Nancy, Corpus, ed. cit., p. 16.
31 Cf. op. cit., p. 17.
32 Ibidem.
33 Cf. Jean-Luc Nancy, Des lieux divins suivi de Calcul du poète, Trans-Europ-Repress, Mauvezin, 1997, p. 5.
34 Cf. Miguel de Unamuno, Obras completas III, Escelier, Madrid,1968, p. 927 :
« L’objet de la science est la vie, et l’objet de la sagesse est la mort. La science dit « il faut vivre », et cherche les moyens de prolonger, d’accroitre, de faciliter, d’élargir et de faire supportable et agréable la vie ; la sagesse dit « il faut mourir », et cherche les moyens de bien nous préparer pour le faire.
Homo liber de nulla re minus quam de morte cogitat, et eius sapientia non mortis, sed vita meditatio est. Ainsi dit la proposition LXVII de la quatrième partie de l’Éthique, de Spinoza. C’est-à-dire, en romance : l’homme libre pense à tout, sauf à la mort, et sa sagesse est méditation, non pas sur la mort, mais sur la vie.
Dans ce cas, cette sagesse, cette sapientia, n’est plus une véritable sagesse, mais une science. Et il est vrai aussi qu’il faudrait voir ce qu’il en est de cet homme libre. L’homme libre de la tristesse suprême, libre de l’angoisse éternelle, libre du regard du Sphinx, c’est-à-dire, l’homme qui n’en est pas un, l’idéal de l’européen moderne. »
35 Cf. Miguel de Unamuno, Obras completas VII, Escelier, Madrid, 1967, p. 109 : « L’homme en chair et en os, celui qui naît, soufre et meurt — surtout meurt —, celui qui mange, boit, et joue, et dort, et pense, et aime : l’homme que l’on voit et entend, le frère, le véritable frère. »
36 Cf. op. cit., p. 134 : « Si nous mourons, tous, totalement, à quoi bon tout ?, à quoi bon ? »
37 Cf. op. cit., p. 113 : « Conatus quo unaquaeque res, quantum in se est, in suo esse perseverare conatur. C’est-à-dire, que toi, moi et Spinoza, nous ne voulons pas mourir, jamais, et que ce désir que nous avons de ne jamais mourir est notre essence actuelle. Et, pourtant, ce pauvre juif portugais, exilé dans les brouillards hollandais, n’a jamais pu parvenir à croire à sa propre immortalité personnelle, et toute sa philosophie n’est qu’une consolation qu’il forgea pour son manque de foi. »
38 Cf. https://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-luc-nancy/ Je persiste à citer cet article parce que c’est Jean-Luc Nancy lui-même qui me l’a fait lire, et j’y vois en quelque sorte une autorisation.
39 Cf. Jean-Luc Nancy, Des lieux divins, ed. cit., p. 23.
40 Cf. Danielle Cohen-Levinas et Jean-Luc Nancy, Inventions à deux voix. Entretiens, Le Félin, Paris, 2015, p. 13.
41 Cf. Jean-Luc Nancy, Des lieux divins, ed. cit., p. 23.
42 Cf. Jean-Luc Nancy, Corpus, ed. cit., p. 53.
43 Cf. Jean-Luc Nancy, Politique et au-delà, Galilée, Paris, 2011, p. 40.
44 Cf. Jean-Luc Nancy, La Peau fragile du monde, ed. cit., p. 70.
45 Cf. José María Cabodevilla, Orar con las cosas. Voces y acompañamiento, Biblioteca de Autores Cristianos, Madrid, 2002.
46 Cf. Jean-Luc Nancy, Pasos en Granada / Quelques pas à Grenade, textos en francés y español presentados por Javier de la Higuera, Universidad de Granada, Granada, 2022, p. 25.
47 Cf. Andreas Lind S. I., « Jean-Luc Nancy (1940-2021): una sfida per il cristiano del terzo millennio », La Civiltà Cattolica N° 4117, Anno 173, 1/15 gennaio 2022, pp. 62-71.
48 Cf. op. cit., p. 62.
49 Cf. Jean-Luc Nancy, Pasos en Granada / Quelques pas à Grenade, ed. cit., p. 26.
50 Cf. Danielle Cohen-Levinas, op. cit., p. 36.
51 Cf. Danielle Cohen-Levinas et Jean-Luc Nancy, op. cit., p. 46.
52 Cf. François Warin, Le christianisme en héritage / Jean-Luc Nancy, Deshérence, Le portiQue / La Phocide, Carnets 11, Paris, 2011, p. 106.
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Référence papier
Juan Carlos Moreno Romo, « Jean-Luc Nancy, de près et de loin », Le Portique, 50 | 2025, 27-47.
Référence électronique
Juan Carlos Moreno Romo, « Jean-Luc Nancy, de près et de loin », Le Portique [En ligne], 50 | 2025, document 4, mis en ligne le 23 décembre 2025, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/leportique/5002 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15upf
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