A Benoît Gœtz
Texte intégral
1Nos conversations téléphoniques commençaient toujours par : « Bonjour Benoît ! ‒ Haaa, Denis !... » Benoît était joyeux, sans doute de cette même joie exprimée par les contemporains qu’il avait soit rencontrés, soit étudiés, soit même côtoyés ‒ je pense en particulier à Gilles Deleuze, dont nous partagions l’admiration philosophique.
2Il y avait en Benoît un élément de grâce et de délicatesse, transparaissant dans sa voix, que la violence du monde contemporain, son travail à la chaîne, sa brutalité à l’Université et au-delà, recouvrait d’un bruit lourd et cruel, inadmissible. Faudrait-il en déduire ce retrait, qu’il aura semble-t-il choisi et assumé ?
- 1 Benoît Goetz, La dislocation // Architecture et philosophie, préf. J.-L. Nancy, Verdier poche, 2001 (...)
- 2 Dans « Conversations/apparitions – In memoriam Gilles Gourbin », Benoît Goetz écrivait : « Le boulo (...)
3En tout cas, quel que soit l’ethos désiré, absolument respectable en tant que tel, j’ai ressenti au moment de la perte de Benoît Gœtz, non seulement une tristesse et un manque au-delà de ce que j’aurais pu imaginer, mais aussi, d’une part, le sentiment d’une cohérence d’un choix de vie tenu jusqu’au bout, et, d’autre part, le sentiment d’une injustice. Il se trouve que je travaillais au même moment sur la thèse de Benoît, en architecture1, dont je sens à chaque ligne une pertinence incroyable, souffrant de ce même recouvrement abject d’un monde contemporain qui, d’après ce qu’on entend dans les médias et les discussions courantes, n’en a – mais rien à foutre des intellectuel-le-s, de celles et ceux qui passent « sous » les codes et les régimes des capteurs sociétaux créés dans le but de conformation au système de production dominant. Et ‒ oui, en effet, tout ceci est « éreintant »2, d’un éreintement qu’on ne peut que partager lorsque l’on cultive encore, a minima et comme on peut, une telle sensibilité, qui fut celle de Benoît philosophe et écrivain.
4Dans ce monde-là (la société néolibéralisée à outrance, mondialement (après le resserrement sarkozyste ‒ pour ne parler dans ces lignes que de la France des années 2000 ‒, le rejet qui s’ensuivit d’une Europe alternative des peuples, et la poursuite insensée de sa politique de destruction sociale), face à ce spectacle cynique et écœurant, Benoît Gœtz, pour moi, c’est un peu comme si on avait placé Roland Barthes de force dans un environnement inhumain, et déduit “en toute logique” que cette personne souffre d’hypersensibilité et de troubles nerveux : autant dire qu’on aurait annulé la possibilité même de l’existence des Fragments amoureux.
5Donc, la mort de Benoît m’a aussi évoqué cette perte universelle, de toutes celles et tous ceux qui souffrent de la brutalité des guerres, économiques ou militaires, actuelles.
6Mais Benoît riait, Benoît avait une immense culture raffinée, et, une des choses qui m’apparaît la plus précieuse jusqu’à présent : il m’a, en tant qu’enseignant, peintre, philosophe, ami, accordé (je répète) une vraie confiance, de laquelle le présent ouvrage est l’un des aboutissements.
7Ainsi, maintenant, nous dédions ce livre ‒ en l’honneur de la philosophie de Jean-Luc Nancy telle qu’elle s’exprima à Saint-Pétersbourg et à Moscou en automne 2016, et dont Benoît Gœtz souhaitait vivement cette publication ‒ nous dédions donc ce livre à sa mémoire : à toi Benoît, à ta philosophie.
8Denis Viennet, à Besançon, le 15 octobre 2024
Notes
1 Benoît Goetz, La dislocation // Architecture et philosophie, préf. J.-L. Nancy, Verdier poche, 2001/2018.
2 Dans « Conversations/apparitions – In memoriam Gilles Gourbin », Benoît Goetz écrivait : « Le boulot, le travail, ce n’est plus le métier, c’est d’être capable de supporter les managers qui ont pris le navire en main. Et cela est à la longue éreintant. Pas seulement fatiguant, ni même épuisant, mais éreintant » (in Cahiers du Portique n°19, 2002, pp. 101-103).
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Denis Viennet, « A Benoît Gœtz », Le Portique, 50 | 2025, 25-26.
Référence électronique
Denis Viennet, « A Benoît Gœtz », Le Portique [En ligne], 50 | 2025, document 12, mis en ligne le 23 décembre 2025, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/leportique/5066 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15upk
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