Force sans loi
Résumés
Cette contribution élabore le concept d’hyperagence comme outil heuristique pour penser les reconfigurations contemporaines des rapports entre capital, technologie, pouvoir institutionnel et imaginaire politique. S'appuyant sur l'analyse critique des discours, décisions et actions du duo Trump-Musk depuis janvier 2025, et articulant critique institutionnelle, théorisation de l'hyperagence et réflexion critique sur les affinités entre régime hyperagentique et certaines formes historiques de fascisme, l’analyse vise à dégager, au-delà du cas américain qui en est exemplaire, les éléments d'une théorie critique des nouvelles formes d'autoritarisme qui se dessinent dans le contexte du capitalisme algorithmique et des crises démocratiques contemporaines.
Plan
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Introduction
- 1 Le 20 janvier 2025, le président nouvellement élu des États-Unis, Donald Trump, signait un décret p (...)
1Au-delà de la résurrection des vieux fantasmes portés par le mouvement Law and Economics de l'école de Chicago — faisant de l’efficacité économique le critère prépondérant de conception et d’évaluation du droit et des politiques publiques — la désignation par Donald Trump de l'homme le plus riche du monde à la tête du "département de l'efficacité gouvernementale" (D.O.G.E.)1, chargé de l'audit de toutes les administrations et agences fédérales américaines, présageait d'une reconfiguration radicale du pouvoir.
- 2 « Il semble parfois qu'il n'y ait qu'une seule histoire dans la pensée juridique américaine et qu'u (...)
- 3 Elon Musk a le statut d’employé spécial, non salarié, du gouvernement américain. La durée de son ma (...)
- 4 La théorie de la capture réglementaire (ou regulatory capture theory) montre que les industries rég (...)
2Alors que le caractère impersonnel des institutions et agences gouvernementales est une caractéristique constitutive de la pensée juridique américaine2, Elon Musk opère selon une logique de légitimation néo-institutionnelle paradoxale : se référant au mandat populaire donné à Donald Trump, et se prévalant du statut d’exécutant technique3 d’une volonté politique dont il serait le simple opérateur, il fait de facto de la fonction gouvernementale une affaire de puissance (et d'accroissement de puissance) personnelle et non un magistère (au moins en principe ou idéalement) impartial. L’intervention d’Elon Musk au cœur du pouvoir exécutif n'a pas simplement pour effet d’orienter le pouvoir institutionnel de l'extérieur, comme le feraient des lobbies traditionnels, ou de préempter la réglementation, comme tentent de le faire les industries règlementées4. Elle aboutit plutôt à phagocyter le pouvoir exécutif présidentiel de l'intérieur, le transformant en vecteur pour la propagation d’une logique a-institutionnelle et produisant des mutations dans la structure même du pouvoir politique.
3Afin de mieux saisir le phénomène, nous l’abordons à travers trois perspectives complémentaires :
4Premièrement, dans une perspective de critique institutionnelle, nous situerons l'érosion de l'impersonnalité des structures gouvernementales non seulement dans le prolongement des tendances personnalisantes déjà observées lors de précédents historiques comme le spoils system d'Andrew Jackson, mais aussi dans la perspective d’une transformation plus radicale de l'appareil d'État. La symbiose asymétrique entre Elon Musk et Donald Trump apparaît comme la conjonction paradoxale de mouvements apparemment contradictoires - régression vers le mythe monarchique autoritaire de droit divin d’une part et dissolution techno-populiste des institutions au profit d’une fiction de démocratie directe d’autre part. Cette symbiose asymétrique et paradoxale trahit notamment l’influence de la néoréaction (NRx), du néocaméralisme et du « Dark Enlightenment » sur l’idéologie MAGA (rejetant la démocratie comme intrinsèquement biaisée en faveur de l’expansion de l’État, prônent un modèle dans lequel l’État fonctionne comme une entreprise privée dirigée par un PDG, plutôt que comme une démocratie), permet de mieux cerner la théologie politique techno-capitaliste incarnée par le régime hyperagentique.
5Une seconde partie sera consacrée à l’élaboration conceptuelle de la figure de l’hyperagent (dont Elon Musk est exemplaire), et à l’exceptionnalisme des régimes hyperagentiques (caractérisés par l’intégration, au cœur de l’appareil gouvernemental, d’acteurs agrégeant puissance computationnelle, réseaux d’influence, maîtrise d’infrastructures critiques, et capital financier) relativement aux catégories traditionnelles de l’analyse politique. L'hyperagence est décrite comme une forme spécifique de pouvoir fondée sur la capacité à s'excepter des normes collectives, sur un rapport d’insubordination à la « réalité », conçue, plutôt que comme une contrainte, comme matière disponible, que l’hyperagent peut façonner à son image. Cette théorisation de l’hyperagence s’inscrit dans le prolongement de notre théorisation antécédente de la gouvernementalité algorithmique et de son évolution vers ce que nous qualifions d'"anesthétique algorithmique" : une suspension des régimes de vérité et une absolutisation de la logique spéculative-générative (réalisme algorithmique) qui caractérise le nouveau capitalisme sous stéroïdes algorithmiques.
6Une troisième et dernière partie, sans céder aux facilités de l'équivalence historique directe, mettra en lumière les affinités électives entre le régime hyperagentique et certaines formes historiques de fascisme. Constatant l’attractivité du mirage fasciste émanant de la reconfiguration hypagentique du pouvoir, l’enjeu de cette dernière partie, dans le sillage des analyses de Walter Benjamin sur l’esthétisation de la politique, sera de désigner comme tâche absolument urgente le renforcement des conditions juridiques, institutionnelles et matérielles de revitalisation d’une imagination publique récalcitrante aux envoûtements de l’hyperagence.
7Ce travail s'appuie sur l'analyse critique des discours, décisions et actions du duo Trump-Musk depuis janvier 2025 mais vise à dégager, au-delà de ce cas particulier, les éléments d'une théorie critique des nouvelles formes d'autoritarisme qui se dessinent dans le contexte du capitalisme algorithmique et des crises démocratiques contemporaines. L’article est programmatique en ce sens qu’il vise à préparer un travail ultérieur consistant à identifier les conditions juridiques, institutionnelles et matérielles d’une revitalisation de l’imagination publique récalcitrante aux effets d’envoûtement des régimes hyperagentiques.
Trump-Musk : une symbiose asymétrique
La dynamique Trump-Musk fonctionne selon plusieurs modalités interdépendantes
8Une instrumentalisation réciproque : Trump utilise Musk comme levier pour démanteler l’État de l’intérieur – en se débarrassant au passage des hauts fonctionnaires qui lui sont défavorables – sans passer par les processus législatifs. En retour, Musk instrumentalise Trump pour accéder à un pouvoir gouvernemental direct qu’aucun processus démocratique ne lui aurait conféré. Un transfert de légitimité : Trump confère à Musk une légitimité quasi-institutionnelle, tandis que Musk apporte à Trump – outre l’investissement financier et le capital d’influence plus que considérables investis dans sa campagne électorale – l’aura de l’innovation disruptive et la légitimité techno-prophétique. Une abolition des frontières entre public et privé : les intérêts industriels de Musk et les politiques publiques américaines s’entremêlent dans une indistinction qui rend toute régulation inopérante.
9Le duo Trump-Musk illustre aussi une relation stratégique entre deux mouvements apparemment contradictoires mais complémentaires, qui convergent pour saper les fondements institutionnels de la démocratie.
- 5 « Il y a quelques mois, dans un magnifique champ de Pennsylvanie, une balle d'assassin m'a transper (...)
- 6 Shapiro, S.A. et Tomain, J.P. (2024) How Government Built America, Cambridge University Press.
- 7 Mais ce culte de l’allégeance personnelle évoque également le serment de loyauté imposé aux fonctio (...)
- 8 Alors que plusieurs juges fédéraux avaient provisoirement empêché l’entrée en vigueur d’une série d (...)
10D’une part, Trump incarne une régression vers un imaginaire monarchique prémoderne. « I was saved by God to make America great again », proclame-t-il dès que l’occasion s’en présente (notamment au cours de son discours inaugural au Capitole du 20 janvier5, et en conclusion de son allocation fleuve du 4 mars 2025 devant les chambres réunies du Congrès). En droit, son pouvoir présidentiel reste encadré par des institutions, mais en pratique, il œuvre à s’affranchir des contraintes de ces mêmes institutions. Il agit comme un souverain absolu entouré de sa cour, réintroduisant un principe de transcendance personnelle où la loyauté envers sa personne prime sur la loyauté envers les institutions. Sa volonté de faire de cette loyauté le critère prépondérant des désignations aux postes-clés de son administration rappelle le spoils system d’Andrew Jackson, en 1828, qui avait conduit à une purge massive de la fonction publique au profit de membres du parti au pouvoir, engendrant incompétence et corruption6,7. Cette dynamique autocratique, en sapant les principes fondamentaux du droit constitutionnel que sont le check and balance – visant à garantir la séparation des pouvoirs et à empêcher qu'une branche du gouvernement n’accumule trop d'autorité8 et de la neutralité administrative, menace directement la structure du gouvernement fédéral.
11D’autre part, contrairement aux lobbies traditionnels qui influencent les institutions de l’extérieur, Musk les phagocyte de l’intérieur, imposant une logique d’illimitation disruptive, dérégulative et a-institutionnelle. Elon Musk représente une nouvelle forme de puissance affranchie des cadres institutionnels ordinaires, qui s’appuie sur une combinaison inédite de ressources : capital financier, maîtrise technologique, influence médiatique directe (via X), et une capacité unique à transformer les crises et l’instabilité bio-géo-politique en levier stratégique. Se positionnant en maximaliste de la liberté d'expression, contre toute forme de modération des expressions dans l’espace public sociomédiatique, il entend supprimer les médiations jugées corrompues ou obsolètes. Mais cette rhétorique de la désintermédiation masque en réalité une concentration sans précédent des moyens algorithmiques de structuration de l’espace sociomédiatique, et l’accaparement massif d’audience et de visibilité pour lui-même.
12Ces deux tendances – culte de la personnalité autoritaire d’un côté, et simulacre de démocratie directe modulée par les algorithmes des réseaux sociaux de l’autre – révèlent ensemble une mutation profonde dans l’ADN du pouvoir politique. Tenter de caractériser le type de régime généré par ceux que nous appellerons les hyperagents – des acteurs dont la richesse et la puissance s’accompagnent d’un rapport d’insubordination à la réalité (et aux régimes de vérité et de légitimité qui la soutiennent), d’« assettisation » de la contingence et de désaveu de toute limite – exige de dépasser l’analyse institutionnelle classique.
L’inspiration néocaméraliste
- 9 Qui publiait en 1912, le Manifesto del Futurismo, et la même année, le Manifesto dei Fasci italiani (...)
13Cette symbiose asymétrique entre les deux tendances - régression transcendante vers la figure du souverain autoritaire et dissolution des médiations au profit l’immanence algorithmiquement (dés-)ordonnancée d’un « peuple » (envisagé comme composé d’utilisateurs et de clients plutôt que de citoyens) directement accessible via les plateformes numériques évoque le syncrétisme entre fascisme et futurisme chez Filippo Tommaso Marinetti9 mais traduit aussi la prégnance de la néoréaction (NRx), du « néocaméralisme » et du « Dark Enlightenment » dans l’idéologie MAGA. Suivant le néocaméralisme de Yarvin Curtis et l’accélérationnisme de droite de Nick Land, la démocratie moderne est un système intrinsèquement biaisé en faveur de l'expansion de l'État, et un danger mortel pour la liberté. L’idéal « néocaméral » prôné par Curtis Yarvin et Nick Land fait de l’État :
- 10 Land, N. (2022) The Dark Enlightenment, Imperium press, citant Yarvin Curtis.
« une entreprise qui possède un pays. Un État doit être géré, comme n'importe quelle autre grande entreprise, en divisant la propriété logique en actions négociables, dont chacune rapporte une fraction précise des bénéfices de l'État (un État bien géré est très rentable.) Chaque actionnaire dispose d'une voix et élit un conseil d'administration qui embauche et licencie les dirigeants. (Chaque action donne droit à une voix et les actionnaires élisent un conseil d'administration qui recrute et licencie les dirigeants). Les clients de cette entreprise sont ses résidents. Comme toute entreprise, un État néocaméraliste géré de manière rentable servira ses clients de manière efficace et efficiente. Une mauvaise administration équivaut à une mauvaise gestion. »10
14L’idée est donc celle d’un État fonctionnant comme une entreprise privée dirigée par un PDG et non comme une démocratie. Dans un système néocaméraliste, les citoyens ne participent plus aux décisions politiques. Ils sont considérés comme des clients qui achètent des services à l’État, plutôt que comme des électeurs ayant un droit de vote. Comme nous le verrons plus loin, les « sondages » du public de Twitter/X par Elon Musk relativement aux affaires de l’État servent à « mesurer » et à « anticiper » le taux de satisfaction des résidents-clients tout en leur donnant l’illusion de participer à un processus de démocratie directe, alors que le néocaméralisme rejette la notion de souveraineté populaire et de participation citoyenne. Le pouvoir est concentré entre les mains d’un dirigeant éclairé et technologiquement compétent, ce qui rejoint l’idée d’un État géré par une intelligence artificielle.
Hyperagents et exceptionnalisme : produire le milieu
- 11 Sorgner, S.L. (2009). ‘Nietzsche, the Overhuman, and Transhumanism’. Journal of Evolution and Techn (...)
- 12 Roden, D. (2024) Nietzschean Hyperagents. Intelligence, Love, revolution Symposium. Foreign Objekt, (...)
- 13 Schervish, P.G. (2003). ‘Hyperagency and high-tech donors: A new theory of the new philanthropists’ (...)
15Dans le domaine de l’intelligence artificielle et des systèmes autonomes, on appelle hyperagent une IA dotée d’une autonomie décisionnelle avancée, capable d’auto-apprentissage et d’optimisation sans intervention humaine extérieure. Ce type d’entité pose des défis aux structures traditionnelles de régulation et soulève des enjeux de gouvernance globale. La notion d’hyperagent se retrouve aussi dans les théories du « posthumanisme recombinant » et du transhumanisme11 pour y incarner une forme radicalisée de plasticité impliquant, bien au-delà de la plasticité conçue comme capacité d’adaptation homéostatique à des variations du milieu, une hyper-plasticité, rendant l’hyperagent – en parfaite maîtrise de son substrat fonctionnel/physique – capable de modifier radicalement ce substrat, et ainsi de transcender ses limites biologiques pour modifier ses propres structures au point que les concepts mêmes d’agent, de « soi », de sujet, deviennent impossibles à envisager autrement que comme des hyperstitions : des fictions générant leur propre réalité, infigurable. Un hyperagent ne pourrait donc pas prédire de manière fiable ses propres états psychologiques post-intervention en les déduisant des états physiques ou fonctionnels pré-intervention. Par conséquent, les Hyperagents seraient arationnels et ne pourraient pas se considérer comme des navigateurs de l’« espace des raisons »12. Le concept d’hyperagence a aussi été utilisé dans la critique du philanthrocapitalisme (celui de Bill Gates en particulier)13. L’usage que nous faisons ici de la notion d’hyperagent recoupe partiellement seulement l’usage qui en est fait en informatique, dans la littérature relative au « posthumanisme recombinant » et transhumaniste, ou encore dans la critique du philanthrocapitalisme. C’est plus directement en tant qu’agent de transfiguration des structures institutionnelles et politiques, et pour les mutations pathologiques du pouvoir dont elle se fait le vecteur, que l’ hyperagence nous intéressera ici.
- 14 Voir les réflexions particulièrement éclairantes de Schmachtenberger, D. (2022), Bend not Breack #2 (...)
16Nous entendrons donc par « hyperagents », des figures inédites du pouvoir, dont Elon Musk est exemplaire, capables de s’excepter des normes collectives et de façonner la réalité à leur image. Ils se caractérisent par une capacité d’action disproportionnée sur leur environnement, acquise grâce à la convergence entre puissance computationnelle, infrastructures critiques, puissance financière et réseaux d’influence14. Contrairement aux agents conventionnels, qui évoluent dans des cadres prédéfinis et s’y adaptent, les hyperagents redéfinissent eux-mêmes ces cadres, s’érigeant en producteurs de leur propre milieu. Cet « exceptionnalisme » relativement aux contraintes communes de l'homéostasie se décline en une série de caractéristiques propres aux hyperagents et aux régimes hyperagentiques.
Portée systémique et captation des ressources
- 15 Arreola, F., Platania, F. Toscano Hernandez, C., Unruh, G. (2024), ‘Systemic entrepreneurship in th (...)
- 16 Le 9 mars 2025, Elon Musk affirmait, sur le réseau social X : « J'ai littéralement défié Poutine en (...)
17Entrepreneur systémique, cumulant des positions stratégiques dans des domaines aussi variés que l’aérospatial (SpaceX), les communications globales (Starlink), l’automobile (Tesla), l’intelligence artificielle (xAI), ou encore les neurosciences (Neuralink), l’influence d’Elon Musk dépasse largement le cadre de l’innovation technologique : il agit directement sur les normes sociales et géopolitiques à l’échelle mondiale15, influençant le cours des conflits armés et remettant en question la souveraineté des États16.
- 17 Crary, A. (2023), The toxic ideology of longtermism. Radical Philosophy, 214, pp. 49-57.
18Son eschatologie techno-messianique repose sur une posture prophétique qui se soustrait à toute évaluation critique. Sa fixation sur les risques existentiels menaçant l'espèce humaine d'extinction, ses affinités « long-termistes », sous prétexte de prioritiser le futur de l'humanité tout en désignant l’empathie comme une « faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale » (sic), détournent l'attention des injustices actuellement subies et de leurs déterminants structurels, socio-économiques, environnementaux, climatiques, pour dévier les investissements publics destinés à la prévention et à la correction des injustices au profit de ses projets17. Sous couvert d’œuvrer au bien commun d’une humanité future, fantasmée comme espèce multi-planétaire, dont les gains de survie justifient toutes les pertes subies par les populations actuelles, Musk prétend s’imposer comme seul véritable arbitre du destin collectif.
Expansion et démesure sans responsabilité
- 18 Schmachtenberger, D. (2022), Bend not Breack #2: Maximum Power and Hyper Agents. Conversation betwe (...)
- 19 Pellizzoni, L. (2018), ‘Responsability and ultimate ends in the age of the unforeseeable: On the cu (...)
19La motivation des hyperagents réside essentiellement dans l'expansion de leur pouvoir d'action à l'échelle la plus vaste possible, exploitant les bénéfices exponentiels des effets de réseau18. Ils perçoivent la contingence, l'imprévisibilité, les crises, non comme des limites mais comme des leviers infinis19, ouvrant des horizons spéculatifs qu'ils saturent de promesses – bien souvent non tenues.
20La liste est longue des exemples qui pourraient être donnés de cette conversion stratégique de la contingence, de l’instabilité, de la crise, en plus-value spéculative : sur Twitter/X, l'incertitude et les tensions politiques sont converties en capital d'influence par une rhétorique qui s'affirme « au-dessus » des clivages traditionnels tout en les exacerbant stratégiquement. Ses sondages sur X (présentés comme « vox populi, vox dei ») transforment des opinions non représentatives en mandats apparemment démocratiques pour des actions radicales, voir inconstitutionnelles. De même, les tweets apparemment spontanés d’Elon Musk sur les cryptomonnaies ont pu provoquer des fluctuations massives des cours qu’il a pu exploiter financièrement. Par ailleurs, les retards dans les projets d’autopilote Tesla ou de colonisation martienne n’entraînent-ils aucune perte de crédibilité, chaque report devenant une opportunité de refinancement et de nouvel engouement médiatique. Même les explosions de fusées SpaceX deviennent, dans les récits héroïques en quoi il les transforme, des « tests réussis », des « leçons précieuses ». Le pouvoir extra-diplomatique que lui confère sa capacité à déployer des infrastructures critiques en zones de guerre (Starlink), transforme pour lui n’importe quelle crise géopolitique en occasion d’accroissement de puissance.
21Cette approche de la contingence comme ressource plutôt que comme limite distingue fondamentalement l'hyperagent des acteurs traditionnels qui cherchent à minimiser l'incertitude. Musk, au contraire, prospère dans les environnements instables qu'il contribue activement à créer, une caractéristique qui rappelle effectivement les systèmes d'IA avancés qui s'optimisent dans des environnements complexes et chaotiques.
- 20 Camatte, J. (1973), Errance de l’humanité – Conscience répressive – Communisme. Invariance. Année 6 (...)
22Les promesses non tenues fonctionnent idéalement dans le capitalisme dont la persistance dépend de la reconduction indéfinie des promesses, des investissements dans les promesses (crédit), et de l'insatisfaction qui en découle. Voilà qui semble trancher entre les trois devenirs possibles du capitalisme dont Jacques Camatte20 avait eu, dès 1973, la vision : d’entre les trois scénarios – l’autonomisation complète du système, la mutation de l’espèce humaine en entité programmable, ou la généralisation de la folie dans un monde en perpétuelle fuite en avant – c’est le dernier qui semble aujourd’hui se matérialiser dans la fuite spéculative où chaque promesse en appelle une autre, sans jamais produire de stabilisation ni de satisfaction durable.
- 21 Konings, M. (2018), Capital and Time. For a New Critique of Neoliberal Reason, Stanford University (...)
23Le « régime hyperagentique » absolutise au profit des « puissants » le « tour de force » en quoi consistait, pour le néolibéralisme, l’introduction de la spéculation (plutôt que la prédiction, la prévention, la précaution), au cœur des rationalités gouvernementales21. Les mythes techno-solutionniste et techno-sotériologique n’assument pas, comme le faisaient les anciens mythes, une fonction d’unification et de justification de l’état du monde : ils font plutôt office de « leviers » pour la force sans loi des hyperagents dans un monde hyper-fragmenté dénué de toute régularité, de toute « rationalité objective ». Ce n’est pas tant sur le terrain stratégique des idées que par le moyen tactique de la vitesse, du court-circuit, de la récursion positive (suivant laquelle un effet renforce la cause qui l'a engendré, créant ainsi un cycle auto-amplificateur), que s’opère l’accroissement de puissance des hyperagents.
- 22 L'expression est utilisée par Julia Kristeva, dans un entretien avec Clotilde Leguil à propos de Kr (...)
- 23 Oyarzun, P. (2020).
- 24 Hui, Y. (2024).
24Les hyperagents incarnent un imaginaire insurrectionnel couplé à une vision de croissance économique illimitée dans un monde pourtant caractérisé par des ressources finies. Cette contradiction se « résout » à la fois dans des récits utopiques qui misent sur les boîtes noires algorithmiques pour gérer la complexité de façon optimale (intelligences artificielles omniscientes), dans des projets hors du monde (comme la terraformation martienne) et dans les excès de pouvoir et pratiques de domination (autocratie et résurgence « with a revenge » – c'est-à-dire sous une forme absolument décomplexée – de la domination du « mâle blanc terminal et de sa perversité »22 – dont la « nécessité » atteste de la fragilité (et de la fausseté crasse) du mythe dont les hyperagents se soutiennent23. Peu leur importe que leurs actions accélèrent le réchauffement climatique, l’effondrement de la biodiversité, de la nöodiversité, de la technodiversité24 : leur pari long-termiste (dont les retours très hypothétiques sur investissements ne concernent qu'une infime minorité de la population mondiale essentiellement située dans l’hémisphère Nord) vaut tous les sacrifices. Lorsque la « matérialit » ne compte plus, dans un régime émancipé de toute métrologie réaliste, lorsque les « objets », qu'ils soient matériels ou conceptuels, cessent d'« objecter » quoi que ce soit au pur calcul pour un esprit (humain ou artificiel) qui considère que les données numériques et les flux financiers sont les coordonnées exclusives de modélisation de l'action, lorsque les métriques hyper-plastiques remplacent les mesures de toutes sortes, l'idée même de mesure, et donc de limite, devient obsolète.
- 25 Corn, D. (2025). Musk’s Reckless Ebola Cuts Could Lead to Deadly Pandemics.
- 26 Corn, D. et Konyndyk, J. (2025).
25Cette très plastique dé-mesure est aussi ce par quoi les « décideurs » s’exemptent d’avoir à assumer aucun des dommages concrets générés par leurs décisions. Devant le premier conseil des ministres du président Donald Trump, Elon Musk a ainsi reconnu, sur un ton badin, que, dans le décours de son entreprise de démolition de l'Agence américaine pour le développement international (USAID), le DOGE avait accidentellement mis fin au projet de prévention contre le virus Ebola. En reconnaissant l’erreur commise et en affirmant aussi qu’il arriverait nécessairement à DOGE d’en commettre d’autre, Musk n’entendait aucunement assumer les effets désastreux de la décision « erronée » (Nicholas Enrich, l'administrateur adjoint par intérim pour la santé mondiale à l'USAID, avant d’être placé en congé administratif, avait rédigé un mémo inachevé qui prédisait que la démolition de l'USAID entraînerait plus de 28 000 cas d'Ebola et de maladies connexes, ainsi qu'une augmentation de 28 à 32 % de la tuberculose dans le monde, jusqu'à 18 millions de cas de paludisme (avec jusqu'à 166 000 décès par an25) et 200 000 cas supplémentaires de poliomyélite paralytique par an). Qu’à cela ne tienne, Elon Musk, convenant d’un ton fataliste d’autres erreurs seraient inévitablement commises dans l’avenir, se montre rassurant : l’agilité réactive de DOGE permet de rapidement corriger le tir et, s’agissant de la lutte contre Ebola, Musk prétendit qu’il n’y aurait eu, grâce à la réactivité du DOGE, aucune « interruption de service ». Mais le monde ne se comporte pas exactement comme un programme informatique, et l’attitude de Musk – comparable à celle d’un algorithme de machine learning – confirme amplement que l’enfer est pavé de bonnes abstractions. Ainsi, Jeremy Konyndyk, président de Refugees International, et ancien directeur de l'Office of Foreign Disaster Assistance de l'USAID, dans une interview récente, disait d’Elon Musk qu’« [i]l n'a aucune idée de ce dont il parle. Il invente au fur et à mesure. Il ne comprend pas les choses qu'il annule. Lui et son équipe d'adolescents et de jeunes d'une vingtaine d'années utilisent l'IA – ou des recherches par mots clés, pour autant que nous puissions le savoir - pour décider de ce qu'il faut supprimer. Ils ne prennent pas la peine de s'arrêter pour comprendre ce qu'ils perdent réellement lorsqu'ils arrêtent ces programmes. »26
26Les hyperagents ont ce privilège exorbitant de pouvoir « assumer » de faire des erreurs sans avoir à supporter les conséquences dommageables ou catastrophiques occasionnées. Dans une logique exactement inverse de celle qui avait, au XIXème siècle, suscité l’émergence de régimes de « responsabilité sans faute » de manière à assurer l’indemnisation des personnes exposées aux risques inhérents à certaines activités industrielles intrinsèquement dangereuses, l’immunité d’Elon Musk fait plutôt penser à un régime de « faute sans responsabilité ».
Effondrement sémiotique et anesthétique algorithmique
- 27 Rancière, J.(2000)
- 28 Rouvroy, A. (2024). Le nouvel esprit du capitalisme numérique: le tournant spéculatif dans la gouve (...)
- 29 « Le vrai […] n’est que ce qui est expédient dans notre manière de penser. » [ma traduction]. Autre (...)
- 30 Plusieurs auteurs ont récemment évoqué la responsabilité du pragmatisme de Richard Rorty dans l’éme (...)
- 31 Eagleton, T. (1994) "Discourse and discos. Theory in the space between culture and capitalism."
27Plutôt que de produire une « esthétique politique » au sens qu’en donnait Jacques Rancière – « […] système de formes a priori déterminant ce qui peut être senti division du temps et de l'espace, du visible et de l'invisible, de la parole et du bruit, qui définit à la fois le lieu et l'enjeu du politique comme forme d'expérience »27 – c’est sous la bannière d’une anesthétique algorithmique28 infra-politique, antisystème, disruptive, qu’opèrent les hyperagents. La chute vertigineuse du cours des régimes de vérité et la prolifération des « faits alternatifs » signalent le déclin de l'épistocratie et des théories de l'économie politique légitimant et bornant le pouvoir par le savoir. La « force sans loi » des hyperagents (dont Elon Musk) s'affranchit du savoir scientifique et statistique pour embrasser un rapport spéculatif à la contingence. L’agilité qui caractérise les hyperagents passe généralement pour une victoire du « pragmatisme » (orienté vers les solutions)29 sur l'« académisme » et son obsession pour les explications30. Cette déséconomie politique est fondamentalement agnotologique : elle prospère sur la production délibérée de l'ignorance et de la paranoïa. Cette sismographie incarne parfaitement ce dont Terry Eagleton avait eu la prémonition : une vaste « bourse de l’esprit » dans laquelle circulent les informations, préconditionnées et décontextualisées. A l'image de l'argent dans le capitalisme financier, le signal numérique s'auto-réplique sur un mode viral, en rupture avec tout référent, envahissant le sanctuaire de l'esprit humain lui-même, démantelant ses codages et ses réductions rigoureuses, alors que le consumérisme colonise le niveau de l'intellect31.
28La mutation du réseau social Twitter/X depuis son rachat par Elon Musk illustre parfaitement la logique : la suppression de toute instance de modération et la transformation du réseau en incubateur de désinformation, couplée au démantèlement des politiques de promotion de la diversité, de l’égalité et de l’inclusion (D.E.I.) dans la Silicon Valley, révèlent que l'enjeu pour Elon Musk n'est pas tant la « liberté d'expression » que l'expression hégémonique de sa « vision »… le propre des « visions » étant précisément qu’elles ne « visent » rien qui soit empiriquement vérifiable.
Spéculation et générativité
- 32 Crampton, J. (2019) « Platform Biometrics »,
- 33 Suskind, R. (2004) "Faith, Certainty, and the Presidency of Georges W. Bush",
29L'agilité brutale des hyperagents marque un basculement ontologique : il ne s'agit plus d'établir ce qui est connu à partir de l'observation ni de connaître le monde pour agir, mais de générer une réalité conforme à ses propres intérêts – faire en sorte que ce qui est 'vu comme' X au départ d’inférences inscrutables et invérifiables, devienne X32. Le phénomène n’est pas nouveau. En 2004, le journaliste Ron Suskind retranscrivait, dans un article rédigé pour le New York Times, les propos d’un collaborateur du président Georges Bush, suggérant que l’administration n’aurait que mépris pour la « communauté basée sur la réalité », composée de personnes qui continuaient à « croire que les solutions émergent de l'étude judicieuse de la réalité discernable », alors que « [c]e n'est plus la façon dont le monde fonctionne vraiment […] Nous sommes un empire maintenant, et quand nous agissons, nous créons notre propre réalité »33. Ce nouveau régime d’action spéculative-générative s’émancipe de tout ancrage épistémologique en direction d’une sorte de « décisionisme » dans lequel les investissements des puissants infléchissent la production de l’avenir en fonction de leur propre position. Dans l’ontologie relationnelle qui caractérise le monde connecté, les hyperagents occupent la place de « nœuds » ou d’attracteurs, et de « néo-institutions » capables d’infléchir, en court-circuitant les processus démocratiques, la production des critères de mérite, de besoin de désirabilité, de dangerosité acceptable, d’appartenance identitaire. Leur pouvoir ne se légitime pas par la connaissance scientifique ou l’intérêt général, mais par leur capacité à saturer l’espace social de leurs propres narrations.
Culte de la personnalité et captation du crédit
30Les hyperagents prospèrent en suscitant des formes l’allégeance quasi religieuse, fondées sur le crédit qu'on leur fait d'être dotés de capacités stratégiques, spéculatives, tactiques hors du commun, lesquelles devraient leur permettre de convertir n'importe quel horizon apocalyptique en promesse de croissance économique et d’accroissement de bien être infinis. Les formes légères ou sévères de sociopathie qu’ils exhibent n’entament en rien le culte voué à leur personnalité : ces traits psychopathologiques apparaissent comme des indices supplémentaires de leur génie.
- 34 Schmachtenberger, D. (2022) Bend not Break #2: Maximum Power and Hyper Agents. Conversation between (...)
- 35 Récemment, le surgissement de Deepseek, le grand modèle de langage chinois gratuit, développé en « (...)
31Alors que les hyperagents se revendiquent d’une logique d’innovation privée, le mythe qui les auréole occulte généralement le fait que leurs projets reposent sur le travail d'importantes équipes de scientifiques et d'ingénieurs, sur des consortiums et partenariats institutionnels impliquant d’importantes subventions gouvernementales34,35. Le mythe du génie personnel persiste, alimentant leur capacité à attirer investissements et adhésions, malgré l’accumulation de promesses non tenues.
32Alors que le capitalisme sous stéroïdes algorithmiques remplace l’équation « le savoir, c’est le pouvoir » par « l’audience, c’est le pouvoir », le crédit dépend fondamentalement de l'attention, de l'acclamation et de l'approbation du public. C'est donc l'attention, l'acclamation et l'approbation du public que la perception, la compréhension et l'imagination sont orientées1. Il n’est pas attendu des individus qu’ils croient en la vérité, en la validité des énoncés qui circulent, mais qu’ils se comportent comme s’ils y croyaient, en s’en faisant les relais. Dans un régime hyperagentique, le langage fonctionne essentiellement sur le mode du « mot d’ordre » conformément à la description qu’en donnaient Gilles Deleuze et Félix Guattari :
- 36 Deleuze, G. et Guattari, F. (1980)
« Le langage n'est même pas fait pour être cru, mais pour obéir et être obéi. « La baronne n’a pas la moindre intention de me convaincre de sa bonne foi, elle m’indique simplement ce qu’elle préfère me voir faire semblant d’admettre. » On s’en aperçoit dans les communiqués de police ou de gouvernement, qui se soucient peu de vraisemblance ou de véracité, mais qui disent très bien ce qui doit être retenu. L'indifférence des communiqués à toute crédibilité touche souvent à la provocation. C'est la preuve qu'il s'agit d'autre chose […] L'ordre ne se rapporte pas à des significations préalables, ni à une organisation préalable d'unités distinctives. L'information n'est que le strict minimum nécessaire à l'émission, à la transmission et à l'observation des ordres comme des commandements. »36
L’hyperagence n’est ni oligarchique ni technocratique
33L’hyperagence se distingue de l’oligarchie ou de la technocratie. Alors que l'oligarchie s'inscrit généralement dans la continuation des structures institutionnelles existantes qu'elle cherche à infléchir à son avantage, l'hyperagence vise explicitement à reconfigurer ou démanteler ces structures ; l’oligarchie désigne un pouvoir principalement économique et politique, alors que c’est la fusion entre pouvoir économique, technologique et symbolique qui caractérise les hyperagents ; l’oligarchie exerce sur l’État une influence volontairement discrète ou secrète allant du lobbying à la corruption alors que l’action des hyperagents est au contraire hypermédiatisée et s’accompagne d’un récit héroïque et disruptif tout à fait explicite visant à notamment marginaliser les institutions traditionnelles en les accusant… de servir l’oligarchie au détriment de la population. La technocratie, quant à elle, repose sur la légitimation du pouvoir par l'expertise technique et la compétence spécialisée, avec une prétention à la neutralité scientifique et à l'objectivité. L'hyperagence, en revanche, ne prétend aucunement à cette neutralité et reconnaît volontiers sa parfaite incompétence dans les champs où elle intervient sans pour autant assumer aucune responsabilité pour les conséquences de ses « erreurs ». Là où la technocratie valorise la stabilité, la prévisibilité et l'optimisation de systèmes existants, l'hyperagence privilégie la déstabilisation créatrice, la contingence comme ressource et l'imprévisibilité comme stratégie. La technocratie s'appuie sur des institutions impersonnelles garantissant la continuité administrative, tandis que l'hyperagence est fondamentalement liée à des figures charismatiques incarnant une forme de pouvoir personnalisé. Par contre, l’hyperagence, sans être parfaitement assimilable aux formes historiques du fascisme, n’est manifestement pas étrangère à ses manifestations résurgentes.
Magnétisme du fascisme37
- 37 L’expression est empruntée à Stephen Shapiro.
- 38 Benjamin, W. (2003[1955])
34Dans L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, écrit en 1936 et publié de façon posthume en 1955, Walter Benjamin notait que « [l]e fascisme tente d'organiser ces masses prolétarisées tout juste apparues, sans porter préjudice aux rapports de propriété que celles-ci s'efforcent de liquider. Il voit son salut dans le fait de laisser les masses s'exprimer (sans toutefois leur permettre d'accéder à leur droit). Les masses ont le droit de transformer les rapports de propriété ; le fascisme cherche à ce qu'elles s'expriment pour conserver ces rapports. Le fascisme tend logiquement à une esthétisation de la vie politique. À la violence faite aux masses qu'il rabaisse de force dans le culte d'un chef, correspond la violence d'un appareillage qu'il met au service de la production de valeurs cultuelles. »38
- 39 A ce sujet, voir
- 40 Baudrillard, J. (1976)
35Les techniques ont évolué – internet et les réseaux sociaux remplacent les appareillages de l’époque, et l’esthétisation de la vie politique est court-circuitée par la volatilité, la viralité et la réplication à haute fréquence des signaux et des « patterns » dans les flux numériques. L’asservissement machinique a pris le relais de l’assujettissement social par la grâce de l’addiction aux écrans39. Les masses (dont nous sommes) n’ont sans doute jamais été autant sommées de s’exprimer, nuit et jour, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, afin d’accumuler les signes de « crédit » que sont l’audience et la visibilité. À ce jeu-là, on n’en fait jamais assez : les métriques capricieuses, dépendantes des comportements de tous les autres, font office d’étalon ensauvagé. L’appareillage n’est pas moins violent, dans ses effets, que celui qu’évoquait Walter Benjamin. Ce qui persiste et progresse, sous l’instabilité apparente de toute chose, c’est le court-circuit de la possibilité de transformer l’état de fait (naturalisé sous forme de signaux numériques amnésiques et de données chiffrées). Jean Baudrillard avait eu la prémonition40 de cette sorte de sacralisation/sanctuarisation de l’opinion ou du « ressenti » de chacun accompagnant l’effondrement du cours des « vérités » impersonnelles :
« Nous vivons sur le mode du référendum, précisément parce qu’il n’y a plus de référentiel. Tout signe, tout message (aussi bien les objets d’usage « fonctionnel » que tel trait de mode ou n’importe quel sondage, information télévisée ou consultation électorale) se présente à nous comme question/réponse. Tout le système de communication est passé d’une structure syntaxique complexe de langage à un système binaire et signalétique de question/réponse – de test perpétuel. Or tests et référendum sont, comme on sait, des formes parfaites de simulation : la réponse est induite par la question, elle est désignée d’avance. Le référendum n’est donc jamais qu’un ultimatum : unilatéralité de la question, qui n’est justement plus une interrogation, mais l’imposition immédiate d’un sens où le cycle s’accomplit tout d’un coup. Chaque message est un verdict, comme celui qui tombe des statistiques de sondage. Le simulacre de distance (voire de contradiction) entre les deux pôles n’est, comme l’effet de réel à l’intérieur même du signe, qu’une hallucination tactique. »
- 41 alors que les sondages n’y sont vus que par les utilisateurs de X, et surtout par ses « followers » (...)
36De fait, le recours aux sondages en ligne est devenu un instrument récurrent dans la stratégie d’Elon Musk. Le procédé lui permet de présenter X comme un instrument de démocratie directe41 – court-circuitant tout espace public délibératif –, tout en en créant des boucles de rétroactions légitimant ses propres positions et décisions. Le 12 février 2025, par exemple, Elon Musk postait, sur X, un sondage demandant de réagir par « oui » ou par « non » à l’affirmation suivant laquelle « [L]es juges fédéraux qui abusent de manière répétée de leur autorité pour faire obstruction à la volonté du peuple par l'intermédiaire de ses représentants élus devraient être destitués » en suite de quoi, le 14 février, il proclamait, le 14 février, « Vox populi, vox dei. Le peuple a parlé. Destituez les juges corrompus ! » En insistant à répétition sur le fait que le résultat de ses sondages représentent la « vox populi », Musk fait croire à ses adeptes, et peut-être à lui-même, qu’ils représentent effectivement la majorité, et que toute résistance à sa volonté et à celle de Donald Trump, fussent-elles fondées en droit, serait antidémocratique. Le gouvernement au nom d’un « peuple » réduit à une majorité de « followers » ressemble davantage au leadership d’un chef de gang charismatique qu’à un gouvernement démocratique. L’actuel occupant de la Maison blanche, à l’instar d’Elon Musk, se présente davantage comme chef du camp républicain, et ne cesse de présenter l’autre camp comme illégitime à relever du « peuple ».
- 42 Cornell, D. et Seely S.D. (2016), “Seven Theses on Trump” :
- 43 Fisher, M. (2009).
- 44 Shapiro, S. (2021) The Lure of Fascism - Algorithmic Neoliberalism and the World-System of Large-Sc (...)
- 45 Jianwei Xun,
- 46 McGowan, T. (2016)
37L’allégeance aux nouvelles figures de l’hyperagence atteste du besoin d’appartenance collective42 éprouvé par les (in-)dividus atomisés par la fragmentation délibérée des formes et organisations collectives43 susceptibles d’interrompre ou de ralentir les flux d’un capitalisme éminemment recombinant. La dérégulation, la « démagnétisation » des modes d’action collectifs, l’individualisation numérique des interactions entre bureaucraties privées et publiques (sous couvert de « personnalisation », d’« autonomisation » des travailleurs et des personnes sans emploi) et le découragement des solidarités nourrissent le « magnétisme du fascisme »44. Figures emblématiques de la jouissance et du politiquement incorrect, Trump et Musk attirent, sur un mode magnétique ou hypnotique45, infra-politique, infra-social, agrégatif, pré-sémiotique, pulsionnel, une proportion importante des déçus et laissés pour compte des promesses non tenues du capitalisme46.
- 47 Dardot, P. et Christian Laval, C. (2009)
- 48 A
- 49 Read, J. (2023) Fighting for Exploitation As If It Were Rebellion. Spinoza, Marx, and Subjection To (...)
38Prétenduement maximaliste de la liberté d’expression (au risque que celle-ci se transforme en son contraire : une liberté d’oppresser), le techno-libertarianisme autoritaire du duo Musk-Trump relève moins de la « gouvernementalité », décrite par Dardot et Laval à la suite de Foucault comme « forme de pouvoir sur les autres qui n’opère qu’à travers les libertés de ceux sur lesquels elle s’exerce »47, que d’une forme de dé-gouvernement autoritaire. La réduction importante des effectifs et des budgets, des agences fédérales comme l’Environmental Protection Agency (et l’annulation ou l’affaiblissement de nombreuses réglementations environnementales, notamment sur les émissions de carbone et la protection de l’eau), du Consumer Financial Protection Bureau (et la réduction des mesures de protection des consommateurs contre les abus des banques et des sociétés de crédit), de l’office of Science and Technology Policy (afin de limiter l’influence scientifique sur les décisions politiques), la suppression de toutes les politiques en faveur de la diversité, de l’égalité et de l’inclusion, l’intention de faire porter le coût des réductions d’impôts promises par les bénéficiaires de prestations sociales,… érode de facto les conditions de la liberté des citoyens. Une pensée véritablement autonome n'est jamais une capacité individuelle purement psychique, mais présuppose une base matérielle et sociopolitique48 que le régime d’hyperagence s’emploie à démanteler. La pensée autonome, et la liberté des administrés est bien évidemment compromise lorsqu’ils se voient privés de tout filet de sécurité concernant leur accès aux biens de base que sont l’éducation, la santé, le logement, la biodiversité, un climat compatible avec la survie de l’espèce humaine,… alors que le comportementalisme numérique régissant agrégations et flux sur les réseaux sociaux dissipe les conditions spatiales, temporelles et langagières de la subjectivation politique que l’on appelle citoyenneté, qui appartient au peuple, et que présuppose la démocratie. C’est sans doute de cette manière (entre autres) que l’envoûtement a pu opérer qui a porté à la tête de l’Etat, pour mieux le disloquer, de prétendus champions populistes de la révolte contre les « élites » détentrices du capital économique, social, culturel, qui ne font en fait qu’absolutiser à leur profit les structures hyper-capitalistes (sous stéroïdes algorithmiques) qu'ils prétendent combattre49.
- 50 Cornell, D., & Seely, S. (21 mars 2017). "What Has Happened to the Public Imagination, and Why?"
- 51 Lewis, J. (2024), “Acid Fascism. Nostalgia, Psychedelia, and Radical Right Masulinity”,
- 52 Le reniement de l'histoire est parfaitement opéré dans l'amnésie numérique de l'idéologie datatïste
39L'adhésion et l'allégeance « en masse » à ces « mythes déformés de supériorité »50 qu’incarnent les hyperagents faisant miroiter le fantasme national-réactionnaire d’une « grande nation » expansionniste, ethniquement homogène aux frontières étanches, moyennant la désignation de boucs émissaires (étrangers, précaires, femmes, minorités, etc.)51, est l’adhésion aux promesses de vengeance faites par les hyper-capitalistes pour les ressentiments nourris par les promesses intenables… de l’hyper-capitalisme. Le processus continu d’auto-validation des hyperagents par l’exclusion violente des « autres » – leur pathos d'annihilation –, atteste de l'effritement du mythe de leur bonté inhérente sous le poids de l'histoire. L’historicité devient alors ce qu’il faut impérativement censurer , en conséquence de quoi le fascisme et les régimes hyperagentiques ont en commun la tendance à naturaliser la non-diversité, les inégalités, la non-inclusivité, et donc à les déshistoriciser, déproblématiser et dépolitiser52.
- 53 A ce sujet voir les travaux du philosophe et psychanalyste Andrzej Leder (2025) « Fascism and the s (...)
- 54 A ce sujet, voir Adorno, T. W. (1951).
40La déportation réelle ou symbolique, hors du corps social « légitime » – en rendant illégaux les programmes de promotion de la diversité, de l’égalité et de l’inclusion (DEI), en interdisant l’usage de certains mots dans les programmes de recherche et d’éducation – valorise, apprécie contrefactuellement, « assettise » le « capital identitaire »53 du groupe « majoritaire », fusse-t-il dépourvu de tout autre capital (économique, social, culturel). La masculinité blanche est la « richesse » de ceux qui n’ont rien d’autre, une revanche de l’identité sur la propriété en quelque sorte. Ainsi la « fierté » des « proud boys », le sentiment de supprématie des « white suppremacists » est leur « revanche »54 alors même que leur allégeance aux hyperagents peut s’avérer de facto en contradiction avec leurs propres intérêts rationnels et matériels et ceux de leurs communautés.
- 55 Il n’est pas inutile de rappeler ici les mots de Georges Canguilhem : « […] le normal, c'est tantôt (...)
- 56 Deleuze, G. (1980)
41Plus fondamentalement encore, peut-être, la pulsion de déportation réelle ou symbolique, hors du « peuple américain », des non-identiques et des non partisans à la cause MAGA signifie l’effondrement de la dialectique entre archétype (modèles d'identité et d'organisation sociales placés dans un passé idéalisé) et prototype (formes émergentes et expérimentales de l'être social), et une forclusion ontologique55. Que la normalité prototypique sous-tende la normalité archétypique ne congédie nullement cette dernière. Le prototype fait bifurquer l’archétype en s’y inscrivant, ce qui présuppose entre autres, dans le contexte qui nous occupe, la valeur constitutionnelle des droits des « minorités », des principes de non-discrimination, des droits des personnes en migrantes et apatrides… La signification politique ultime du régime hyperagentique est anti-dialectique. A la démocratie comme mouvement de déclosion du peuple se portant au-delà de lui-même, le régime hyperagentique s’affirme comme système de contrôle de conformité à des archétypes « naturalisés », dépolitisés, éliminant ainsi la possibilité même d'une évolution sociale par des moyens démocratiques. Cette abolition de la dialectique archétype-prototype représente plus qu'un simple conservatisme ; elle constitue une tentative d'arrêter le processus même du devenir social. En naturalisant certaines formes d'identité et d'organisation et en en rendant d'autres « illégales », le régime hyperagentique cherche à remplacer la véritable contestation politique par une gestion technique, algorithmique, à haute fréquence de la différence – le fascisme n’existe que par exacerbation du mouvement, disait Gilles Deleuze56 – préemptant toute inscription du prototype dans l’archétype, c’est-à-dire toute bifurcation. Ce faisant, croyant se conforter en se soustrayant à la dialectique, l’archétype se voue à la pétrification et à la mort.
Conclusion
42La déclaration abrupte et unilatérale, par le trio Trump-Musk-Vance, de l’obsolescence de l’ordre mondial d'après-guerre fondé sur l’encadrement de la force par la légalité internationale (système des nations Unies, règles de droit international et droits humains, droit international humanitaire et mécanismes de justice internationale, principe d’autodétermination des peuples…) et son remplacement par le cynisme de la force sans loi, met les institutions démocratiques à rude épreuve.
- 57 Balibar, E. (2024) “Sur la catastrophe informatique : une fin de l’historicité ? »
43Alors que l’apocalypse capitaliste et ou la « catastrophe informatique »57 semble avoir déjà eu lieu et que nous en recueillons les dégénérescences fascistes et écocides, sous des dehors hyper-technologiques, futuristes, ce qui s'annonce, c'est surtout la résurrection de vieux démons contre lesquels l'Europe ne semble plus très bien vaccinée. Ce phénomène n’est donc pas un danger uniquement américain. Musk et Trump ont empiriquement prouvé que l’obscénité peut se révéler rentable en politique, quitte à tuer la politique au passage.
- 58 Endnotes (2011) "What Are We to Do?", in Noy, B. (ed.)
- 59 Cornell, D., & Seely, S. (21 mars 2017). "What Has Happened to the Public Imagination, and Why?"
- 60 Weymans, W. and Hetzel, A. (2012). “From substantive to negative universalism : Lefort and Habermas (...)
- 61 Cordero, R. (2020) The Negative Dialectics of Law: Luhmann and the Sociology of Juridical Concepts,
44« Le peuple manque » aux exercices de préfiguration utopique, comme le déplorait Paul Klee à son époque. Pour autant, le peuple n’est réductible ni au présent qui l’affecte, ni aux puissants qui prétendent l’incarner. Et cette irréductibilité ne réclame aucune réduction, aucune identification, aucune accumulation de « capital identitaire ». C’est à cette irréductibilité que tient la possibilité d’un « mouvement au niveau de la totalité par lequel cette totalité est abolie »58. Résister à l’attrait magnétique des hyperagents, et aux mirages fascistes dont ils se soutiennent, suppose de trouver les moyens et le désir de « faire peuple » autrement que sur le mode de la recherche de capital identitaire, et d’annihilation du non-identique. Il s’agit donc, notamment, de revitaliser l’« imagination publique » en quoi toute communauté consiste en se dépassant elle-même59, en se « reconnaissant » dans une commune non-inhumanité, une « universalité négative »60, celle qui alimente la dialectique négative du Droit61 et maintient ouvert un horizon de sens éthique qui empêche à la fois l'amnésie et la pétrification de l'histoire en mythe.
45Dès-lors, s’il est primordial que l’Europe se renforce et accroisse son autonomie sur les plans militaire, industriel et énergétique, il n’est pas moins crucial qu’elle renforce l’effectivité des principes de l’État de droit, la vitalité de ses démocraties, et la prééminence des droits et libertés fondamentaux de tous les humains. Qu’elle cède à la tentation d’en faire de simples variables d’ajustement au défi de musculation tous azimut lancé au monde par les « hommes forts » de l’Amérique, ou qu’elle renonce, par exemple, sous prétexte de booster la rentabilité des entreprises, à leur imposer les normes nécessaires à la protection de la sécurité et de la santé des citoyens et des écosystèmes affaiblirait considérablement ses capacités de résistance au fascisme qui revient.
- 62 Delmas-Marty, M. (2020 [2011])
46Tenter de rattraper un « retard » dans la course à l’apocalypse n’offre aucun gain de souveraineté, contrairement à la transmutation du mythe déchu de l’humanisme juridique en utopie concrète62. « Utopie concrète » ne signifie pas la production de programmes ou de scénarii faisant office d’alternatives et encore moins la pulsion, démiurgique, illusoire et/ou totalitaire de les réaliser. Ce dont il s’agit, plutôt, c’est de « faire justice » à tout ce qui se trouve nié, invisibilisé, censuré, déporté par le néo-futurisme fasciste résurgent, et de refuser et combattre toute tentative de substitution, à l’indétermination ontologique des peuples et à l’indécidabilité de leur avenir, de la certitude de leur asservissement ou de leur extinction.
Post-scriptum
- 63 La rupture entre Donald Trump et Elon Musk s’est cristallisée au tournant de mai et juin 2025, en l (...)
- 64 L’histoire, à cet égard, n’est pas avare de précédents. On pense ici à la relation entre Adolf Hitl (...)
47Entre la fin de l’écriture de ce texte et sa mise sous presse, le cycle instrumental dans lequel s’agençaient l’alliance entre Trump et Musk semble avoir franchi le seuil de la saturation, indiquant que l’hyperagence se nourrit d’alliances tactiques jetables, n’existant que pour être dissoutes dès qu’elles cessent de maximiser les effets de puissance. La rupture63 révèle la fragilité structurelle d’une coalition fondée sur la personnalisation absolue du pouvoir, mais il serait erroné d’y voir un effondrement du régime hyperagentique. Elle en est, au contraire, la parfaite confirmation. Ce dernier ne repose pas sur l’accord stable entre ses composantes, mais sur leur capacité à se « cannibaliser » mutuellement comme leviers stratégiques, réserves d’attention et relais de légitimation64.
48Une fois engrangés les résultats (décevants sur le plan économique) de l’autoritarisme technocratique d’Elon Musk et de ses hackers chargés de « cyberattaquer » les institutions publiques de l’intérieur, suivant une stratégie axée sur l’IA (AI first) afin de faire désigner par des algorithmes les fonctionnaires à licencier et les programmes à dé-financer, notamment au motif qu’ils seraient teintés de diversité, d’équité et d’inclusion, la caution techno-rationalisante d’Elon Musk n’apparaît plus absolument indispensable à la poursuite des ambitions de Donald Trump. Cependant, la mise en scène publique à la fois pathétique et spectaculaire de la « rupture » entre Trump et Musk participe du processus continu de recomposition de l’hyperagence, dans et par la spectacularisation de ses propres contradictions apparentes, qui distrait des enjeux irréductibles aux querelles d’ego des protagonistes: leurs positions de bénéficiaires structurels dans une forme de gouvernement par ultimatum dans lequel les puissants ne cessent de tester la dépendance systémique de ceux qu’ils veulent soumettre; la vulnérabilité des populations civiles lorsqu’on prétend les traiter comme de simples « unités de compte » à travers les filtres ultra-déformants des systèmes de « décision algorithmique ».
- 65 Communication from the Commission to the European Parliament, the Council, the European Economic an (...)
49Voilà qui devrait valoir d’avertissement à l’Europe : plutôt que d’ambitionner de convertir l’Europe en « continent IA »65, sans doute s’agirait-il en priorité de bâtir et de préserver – y compris contre une culture de gestion tendant à favoriser les performances purement quantitatives – une culture administrative fondée sur des règles socialement et politiquement déterminées, subjectivement et collectivement reconnaissables et contestables.
Notes
1 Le 20 janvier 2025, le président nouvellement élu des États-Unis, Donald Trump, signait un décret présidentiel établissant un « Department of Governmental Efficiency » (DOGE) au sein de son bureau exécutif, en remplacement du « United States Digital Service » (USDS) instauré en 2014 par Barack Obama. Ce dernier assurait alors des missions de conseil en matière de technologies de l’information auprès des agences fédérales, d’amélioration et de simplification des services numériques, ainsi que d'optimisation des sites internet fédéraux, dans le but d'améliorer les services au peuple américain grâce à la technologie et au design. Bien que le DOGE, dont la création n’a pas été soumise à l’approbation du Congrès des Etats-Unis, ne soit officiellement qu’un organe consultatif, ce remaniement de l’USDI – devenu DOGE – constituait plus qu’une simple réorganisation. Il assignait officiellement au DOGE la tâche de « moderniser la technologie et les logiciels fédéraux afin de maximiser l’efficacité et la productivité du gouvernement », c’est-à-dire, conformément aux promesses de campagne de Donald Trump, de supprimer les agences gouvernementales jugées redondantes et les réglementations jugées excessives, de réduire les dépenses jugées inutiles et de limoger les effectifs fédéraux.
2 « Il semble parfois qu'il n'y ait qu'une seule histoire dans la pensée juridique américaine et qu'un seul problème. L'histoire est celle du formalisme et le problème est celui du sujet. L'histoire du formalisme est qu'il ne traite jamais du problème du sujet. Le problème du sujet est qu'il ne fait jamais partie de l'histoire. Jusqu'à present. » [ma traduction] (Schlag, P. (1991 ) « The problem of the Subject », Texas Law Review, Vol. 69, p. 1743.).
3 Elon Musk a le statut d’employé spécial, non salarié, du gouvernement américain. La durée de son mandat est fixée à 130 jours, au terme desquels il devrait en principe cesser toute activité au sein du D.O.G.E.
4 La théorie de la capture réglementaire (ou regulatory capture theory) montre que les industries régulées cherchent activement à influencer les régulateurs en leur faveur, par le biais de pressions politiques, économiques ou institutionnelles. Voir Stigler, G. J. (1971). The Theory of Economic Regulation. The Bell Journal of Economics and Management Science, 2(1), 3–21.
5 « Il y a quelques mois, dans un magnifique champ de Pennsylvanie, une balle d'assassin m'a transpercé l'oreille. Mais j'ai senti à l'époque, et je le crois encore plus aujourd'hui, que ma vie a été sauvée pour une raison. J'ai été sauvé par Dieu pour que l'Amérique redevienne grande. » [ma traduction] (Discours inaugural du président Trump, le 20 janvier 2025); « Je crois que ma vie a été sauvée ce jour-là à Butler pour une très bonne raison. J'ai été sauvé par Dieu pour que l'Amérique redevienne grande. C'est ce que je crois. » [ma traduction] (Discours du président Trump devant le Congrès, 6 mars 2025).
6 Shapiro, S.A. et Tomain, J.P. (2024) How Government Built America, Cambridge University Press.
7 Mais ce culte de l’allégeance personnelle évoque également le serment de loyauté imposé aux fonctionnaires allemands en 1934, les engageant prioritairement non plus envers l’État ou la loi, mais envers la personne même du Führer. La formule du serment de loyauté des fonctionnaires de l’État allemand voulue par Hitler à compter du 20 août 1934 – "Je jure d'être fidèle et obéissant au Führer du Reich allemand et du peuple, Adolf Hitler, d'observer la loi et de remplir consciencieusement les devoirs de ma charge, que Dieu me vienne en aide » (Reichsgesetzblatt I, 1934, p. 785) – devait se substituer à la formule en vigueur depuis le 14 août 1919 – « Je jure fidélité à la Constitution, obéissance à la loi et accomplissement consciencieux des devoirs de ma charge, que Dieu me vienne en aide » Reichsgesetzblatt I, 1919, pp. 1419-1420.
8 Alors que plusieurs juges fédéraux avaient provisoirement empêché l’entrée en vigueur d’une série de décrets présidentiels de Donald Trump (visant à mettre fin à la citoyenneté de naissance, à donner un accès illimité à un système sensible du département du Trésor à des associés d’Elon Musk, à licencier des milliers d’employés de l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID),…), les propos récents du vice-président des Etats-Unis, J.D. Vance, selon qui « Les juges ne sont pas autorisés à contrôler le pouvoir légitime de l’exécutif » (Charlie Savage and Minho Kim, Vance Says ‘Judges Aren’t Allowed to Control’ Trump’s ‘Legitimate Power’, The New York Times, 9 février 2025.) et ceux de Harrison Fields, porte-parole de la maison blanche, selon qui « Toute contestation juridique n’est rien d’autre qu’une tentative de saper la volonté du peuple américain » (Mattathias Schwartz, “White House failed to comply with court order, judge Rules”, The New York Times, 12 février 2025.) indiquent l’intention de l’équipe de Donald Trump de soustraire l’exécutif à tout contrôle judiciaire.
9 Qui publiait en 1912, le Manifesto del Futurismo, et la même année, le Manifesto dei Fasci italiani di combattimento.
10 Land, N. (2022) The Dark Enlightenment, Imperium press, citant Yarvin Curtis.
11 Sorgner, S.L. (2009). ‘Nietzsche, the Overhuman, and Transhumanism’. Journal of Evolution and Technology, 20(1), pp. 29-42 ; Roden, D. (2022) ‘The Filter Problem for Posthuman Bioethics’ : The Case of Hyperagency. In Bioethics and the Posthumanities, pp. 116-128, Routledge.
12 Roden, D. (2024) Nietzschean Hyperagents. Intelligence, Love, revolution Symposium. Foreign Objekt, 1er décembre 2024.
13 Schervish, P.G. (2003). ‘Hyperagency and high-tech donors: A new theory of the new philanthropists’. https://www.researchgate.net/publication/253153749_Hyperagency_and_High-Tech_Donors_A_New_Theory_of_the_New_Philanthropists, dans Bishop, M. et Green, M. (2008) Philanthrocapitalism: How the Rich Can Save the World. Blooberg Press, New York.
14 Voir les réflexions particulièrement éclairantes de Schmachtenberger, D. (2022), Bend not Breack #2: Maximum Power and Hyper Agents. Conversation between Daniel Schmachtenberger and Nate Hagens.
The great simplification (podcast).15 Arreola, F., Platania, F. Toscano Hernandez, C., Unruh, G. (2024), ‘Systemic entrepreneurship in the digital era: Tesla’s vision and social transformation’.
Journal of Engineering and Technology Management, Vol. 74.16 Le 9 mars 2025, Elon Musk affirmait, sur le réseau social X : « J'ai littéralement défié Poutine en combat physique singulier au sujet de l'Ukraine et mon système Starlink est l'épine dorsale de l'armée ukrainienne. Toute leur ligne de front s'effondrerait si je l'éteignais. » [ma traduction].
17 Crary, A. (2023), The toxic ideology of longtermism. Radical Philosophy, 214, pp. 49-57.
18 Schmachtenberger, D. (2022), Bend not Breack #2: Maximum Power and Hyper Agents. Conversation between Daniel Schmachtenberger and Nate Hagens.
The great simplification (podcast).19 Pellizzoni, L. (2018), ‘Responsability and ultimate ends in the age of the unforeseeable: On the current relevance of Max Weber’s political ethics’.
Journal of Classical Sociology, pp. 1-18 : « En effet, non seulement l’imprévisible joue un rôle croissant dans les affaires humaines, mais ce rôle subit une inversion évaluative, étant de plus en plus conçu comme une opportunité plutôt que comme un problème. » [ma traduction].20 Camatte, J. (1973), Errance de l’humanité – Conscience répressive – Communisme. Invariance. Année 6, Série II, N°3.
21 Konings, M. (2018), Capital and Time. For a New Critique of Neoliberal Reason, Stanford University Press, pp. 67-68.
22 L'expression est utilisée par Julia Kristeva, dans un entretien avec Clotilde Leguil à propos de Kristeva, J. (2024)
Prélude à une éthique du féminin. Fayard. https://www.youtube.com/watch?v=YtmBu6SJOSQ23 Oyarzun, P. (2020).
Doing Justice: Three Essays on Walter Benjamin. Polity.24 Hui, Y. (2024).
Machine and Sovereignty. For a Planetary Thinking. University of Minnesota Press.25 Corn, D. (2025). Musk’s Reckless Ebola Cuts Could Lead to Deadly Pandemics.
MotherJones 4 mars 2025. https://www.motherjones.com/politics/2025/03/ebola-musk-doge-cuts-usaid-impacts-video/26 Corn, D. et Konyndyk, J. (2025).
“Musk’s Reckless Ebola Cuts Could Lead to Deadly Pandemics”, https://www.youtube.com/watch?v=e2EP54T1UFM&t=1s27 Rancière, J.(2000)
Le partage du sensible. Esthétique et politique, La Fabrique.28 Rouvroy, A. (2024). Le nouvel esprit du capitalisme numérique: le tournant spéculatif dans la gouvernementalité à l'ère des machines apprenantes
. In. Ménard, M. et Mondoux, A. Intelligence artificielle et société. Machinisme, symbolisme et politique. Presses Universitaires du Québec.29 « Le vrai […] n’est que ce qui est expédient dans notre manière de penser. » [ma traduction]. Autrement dit, pour William James, la vérité n'est pas une correspondance statique avec une réalité indépendante, mais la propriété fonctionnelle d’une croyance qui s’avère utile, viable et efficace dans les pratiques : James, W. (1975 [1906-1909]),
Pragmatism and the Meaning of Truth. Cambridge, MA: Harvard University Press, p. 106.30 Plusieurs auteurs ont récemment évoqué la responsabilité du pragmatisme de Richard Rorty dans l’émergence de la post-vérité (Brassier, R. (2024) « Norms, Facts and Forms: Capital as Third Thing », Marxism and the Pittsburg School, New Centre for Research and Practice, UCL ; Forstenzer, J. (2018)
Something Has Cracked: Post-Truth Politics and Richard Rorty’s Postmodernist Bourgerois Liberalism., Harvard Kennedy School, Ash Center Occasional Papers).31 Eagleton, T. (1994) "Discourse and discos. Theory in the space between culture and capitalism."
TLS, 15 juillet, p. 3-4.32 Crampton, J. (2019) « Platform Biometrics »,
Surveillance and Society, 17 (1/2), p. 54-62.33 Suskind, R. (2004) "Faith, Certainty, and the Presidency of Georges W. Bush",
New York Times Magazine, 17 octobre.34 Schmachtenberger, D. (2022) Bend not Break #2: Maximum Power and Hyper Agents. Conversation between Daniel Schmachtenberger and Nate Hagens.
The great simplification (podcast).35 Récemment, le surgissement de Deepseek, le grand modèle de langage chinois gratuit, développé en « open source » avec des moyens spectaculairement inférieurs à ceux investis par les américains, démontrait la fragilité du « modèle d’innovation » américain, protectionniste et favorisant la concentration des ressources entre les mains de quelques « Tech Bros ». Ryan Grim et Wakas Ahmed remarquaient pertinemment que
« Le contrat social conclu entre le gouvernement américain et la Silicon Valley – auquel le peuple américain est devenu une partie involontaire - était simple : Nous laisserons une poignée de "tech bros" devenir incroyablement riches et, en échange, ils construiront une industrie technologique qui permettra à l'Amérique de conserver sa position dominante au niveau mondial. Au lieu de cela, les « tech bros » ont rompu le marché. Ils ont pris l'argent, mais au lieu de continuer à innover et à rivaliser, ils ont construit des monopoles pour empêcher la concurrence, allant même jusqu'à demander l'aide de l'État américain chargé de la sécurité nationale pour bloquer l'accès des Chinois à nos technologies. Mais ils n'ont pas pu rester éternellement à l'écart de la concurrence. » ( https://www.dropsitenews.com/p/deepseek-openai-lina-khan-sam-altman )… Ce qui faisait dire, non sans ironie, à Victor Gao que « AI is not American Intelligence » ( https://www.youtube.com/watch?v=NZjITpolRBQ )36 Deleuze, G. et Guattari, F. (1980)
Capitalisme et Schizophrénie. Mille plateaux, Minuit, p. 96.37 L’expression est empruntée à Stephen Shapiro.
38 Benjamin, W. (2003[1955])
L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction technique. Allia. Titre original : Das Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit.39 A ce sujet, voir
Lazzarato, M., 2006, « Le pluralisme sémiotique et le nouveau gouvernement des signes. Hommage à Félix Guattari », Transversal, 107, http://eipcp.net/transversal/0107/lazzarato/fr40 Baudrillard, J. (1976)
L'échange symbolique et la mort, Gallimard.41 alors que les sondages n’y sont vus que par les utilisateurs de X, et surtout par ses « followers », que le processus ne comporte aucun mécanisme susceptible de détecter les votes de chatbots, ni aucun mécanisme susceptible de contrôler l’intégrité de l’enregistrement et de la restitution des résultats du vote.
42 Cornell, D. et Seely S.D. (2016), “Seven Theses on Trump” :
https://criticallegalthinking.com/2016/11/28/seven-theses-trump/43 Fisher, M. (2009).
Capitalist Realism. Zero Books. Voir aussi Brown, W. (2019), In the Ruins of Neoliberalism. The Rise of Antidemocratic Politics in the West, Columbia university Press.44 Shapiro, S. (2021) The Lure of Fascism - Algorithmic Neoliberalism and the World-System of Large-Scale Customization. Sawyer Lecture, Arizona State University, 9 February 2021,
https://www.youtube.com/watch?v=eTWDcRREbuwamp;t=2019s45 Jianwei Xun,
Ipnocrazia Trump, Musk e la nuova architettura della realtà, Roma, Tlon, 202546 McGowan, T. (2016)
Capitalism and Desire. The Psychic Cost of Free Markets, Columbia University Press; Mazzarella, W., Santner, E.L., Schuster, A. (2019) Sovereignty, Inc.: Three Inquiries in Politics and Enjoyment, Chicago University Press.47 Dardot, P. et Christian Laval, C. (2009)
La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009, p.15.48 A
ce sujet, voir notamment Reich, C A (1964) ‘The new property’, Yale Law Journal, 73: 733. Voir aussi Sen, A. (1980), "Equality of what? (lecture delivered at Stanford University, 22 May 1979)", in MacMurrin, Sterling M. (ed.), The Tanner lectures on human values, vol. 1 (1st ed.), Salt Lake City, Utah: University of Utah Press, et Sen, A. (1999). Development as Freedom. New York: Oxford University Press.49 Read, J. (2023) Fighting for Exploitation As If It Were Rebellion. Spinoza, Marx, and Subjection Today.
Graduate Faculty Philosophy Journal, p. 49-69.50 Cornell, D., & Seely, S. (21 mars 2017). "What Has Happened to the Public Imagination, and Why?"
Global-e, 10(19) : https://globalejournal.org/print/pdf/node/276051 Lewis, J. (2024), “Acid Fascism. Nostalgia, Psychedelia, and Radical Right Masulinity”,
Journal of Bodies, Sexualities, and Masculinities, 5 (1).52 Le reniement de l'histoire est parfaitement opéré dans l'amnésie numérique de l'idéologie datatïste.
53 A ce sujet voir les travaux du philosophe et psychanalyste Andrzej Leder (2025) « Fascism and the symbolic capital »,
Séminaire Psychologie politique :entre philosophie et passions, Université de Lorraine, en ligne P4, #22, https://seminairep4.wordpress.com/54 A ce sujet, voir Adorno, T. W. (1951).
Freudian theory and the pattern of fascist propaganda. In G. Róheim, Psychoanalysis and the social sciences, Vol. 3, pp. 279–300). International Universities Press.55 Il n’est pas inutile de rappeler ici les mots de Georges Canguilhem : « […] le normal, c'est tantôt le caractère moyen dont l'écart est d'autant plus rare qu'il est plus significatif, tantôt le caractère dont la reproduction, c'est-à-dire à la fois l'entretien et la multiplication, révélera l'importance vitale et la valeur. En ce second sens, le normal doit être dit instituant ou normatif, il est prototypique et non plus seulement archétypal. Et c'est ce second sens qui devrait normalement sous-tendre le premier. » (Canguilhem, G. (1952)
La connaissance de la vie, Hachette, 1952, p. 203).56 Deleuze, G. (1980)
Anti-Œdipe et autres réflexions. Cours Vincennes – St Denis. Cours du 27/05/1980.57 Balibar, E. (2024) “Sur la catastrophe informatique : une fin de l’historicité ? »
Les Temps Qui Restent, 1, https://lestempsquirestent.org/fr/numeros/numero-1/sur-la-catastrophe-informatique-une-fin-de-l-historicite58 Endnotes (2011) "What Are We to Do?", in Noy, B. (ed.)
Communization and its Discontents. New York: Minor Compositions, p. 29, cité par Brassier, R. (2013) Wandering Abstraction, Accelerationism symposium, Berlin, December.59 Cornell, D., & Seely, S. (21 mars 2017). "What Has Happened to the Public Imagination, and Why?"
Global-e, 10(19) : https://globalejournal.org/print/pdf/node/276060 Weymans, W. and Hetzel, A. (2012). “From substantive to negative universalism : Lefort and Habermas on legitimacy in democratic societies”
. In: Thesis Eleven, Vol. 108, no.1, p. 26-43.61 Cordero, R. (2020) The Negative Dialectics of Law: Luhmann and the Sociology of Juridical Concepts,
Social & Legal Studies, p. 3-18.62 Delmas-Marty, M. (2020 [2011])
Une boussole des possibles. Gouvernance mondiale et humanismes juridiques : Leçon de clôture prononcée le 11 mai 2011, Paris, Collège de France.63 La rupture entre Donald Trump et Elon Musk s’est cristallisée au tournant de mai et juin 2025, en l’espace de quelques semaines seulement. Après avoir joué un rôle central dans l’administration Trump via le
Department of Government Efficiency (DOGE), Musk quitte officiellement ses fonctions fin mai. Très vite, les tensions émergent autour du projet de loi budgétaire surnommé « One Big Beautiful Bill », que Musk critique vivement pour son impact sur le déficit public et les crédits liés aux véhicules électriques, déclenchant une riposte immédiate de la part de Trump. Le 5 juin, le conflit s’envenime lorsque Musk publie une série de messages accusateurs à l’encontre de Trump, évoquant son implication dans l’affaire Epstein et appelant à son impeachment. Trump réagit avec virulence, le traitant de fou et menaçant de sanctions économiques contre ses entreprises. Les jours suivants, les deux hommes se sont mutuellement attaqués, Musk allant jusqu’à envisager la création d’un nouveau parti politique. Cependant, dès le 11 juin, Musk atténue ses propos et présente des excuses partielles, ce qui conduit à une désescalade relative. Trump, tout en maintenant ses critiques, tente alors de minimiser publiquement l’ampleur du conflit, qualifiant Musk de « formidable gars » lors d’une interview le 30 juin. Cette séquence révèle la fragilité d’une alliance fondée davantage sur l’opportunisme que sur une vision politique commune, et confirme que dans l’univers de Trump, la loyauté se mesure à l’aune de la fidélité inconditionnelle.64 L’histoire, à cet égard, n’est pas avare de précédents. On pense ici à la relation entre Adolf Hitler et les grands industriels allemands
qui avaient mis leur capital, leur influence et leurs réseaux au service d’un projet politique qu’ils pensaient pouvoir instrumentaliser. Ils avaient vu en Hitler un opérateur tactique capable de neutraliser le communisme et de restaurer l’ordre social et productif, et avaient mis leurs ressources – capital financier, légitimité économique, savoir technocratique – au service de cette consolidation d’un État fort, anticipant un régime dans lequel l’économie resterait dirigeante. L’histoire leur a opposé une fin de non-recevoir : sitôt le pouvoir consolidé, Hitler n’eut que faire de ces alliés devenus superflus. Ils furent sacrifiés sur l’autel d’un pouvoir dont ils avaient pourtant contribué à l’ascension. La dynamique autoritaire propre au nazisme, fondée sur une logique de souveraineté absolue et de mobilisation totale a tôt fait de rendre obsolète cette symbiose tactique.65 Communication from the Commission to the European Parliament, the Council, the European Economic and Social Committee and the Committee of the Regions.
AI Continent Action Plan. Brussels, 9.4.2025 COM(2025) 165 final.Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Antoinette Rouvroy, « Force sans loi », Le Portique, 50 | 2025, 163-190.
Référence électronique
Antoinette Rouvroy, « Force sans loi », Le Portique [En ligne], 50 | 2025, document 14, mis en ligne le 23 décembre 2025, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/leportique/5332 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15upm
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