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Recensions
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J. Zask, Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique, Premier Parallèle, coll. « Poche », 2022 (2019).

Jason Dufrasne
p. 191-197

Texte intégral

1Joëlle Zask, philosophe française de l’Université Aix-Marseille, contribue depuis plusieurs années aux réflexions sur la polycrise écologique. Parmi ses contributions récentes, notamment Écologie et Démocratie (2022) et Face à une bête sauvage (2021), les lecteurs découvrent un intérêt porté sur les liens entre le vivant, les dynamiques sociales et politiques, ainsi que les enjeux environnementaux. Ces travaux, tous publiés chez Premier Parallèle, traduisent une articulation centrée sur l’ancrage de la première personne dans son milieu naturel et social. C’est dans cette continuité que s’inscrit cette présente monographie recensée, dont la seconde édition est parue en 2022.

  • 1 J. Williams, « Exploring the onset of high-impact mega-fires through a forest land management prism (...)

2Quand la forêt brûle témoigne d’un phénomène extrême apparu il y a une vingtaine d’années, les très grands feux de forêts. Ce n’est qu’en 2013 que Jerry Williams, ancien responsable du Service étatsunien des forêts, introduit le terme mégafeu1. Évènement hors norme, soudain et brutal, le mégafeu est à la fois tragique sur le plan humain et catastrophique pour notre planète, en raison de sa capacité à détruire des écosystèmes entiers. Elle-même affectée par le phénomène après la destruction par les flammes d’une forêt du département du Var en août 2017 (p. 179), et constatant la méconnaissance du public de ce sujet, dont la gravité est comparable à celle d’un tsunami ou d’un tremblement de terre, Zask croise, des mois durant, « des centaines de faits, d’informations, de témoignages et d’études de nature fort différente » (p. 180). Quatre caractéristiques propres au mégafeu sont mises en évidence (p. 17-19) :

  1. Incontrôlables et inextinguibles, les feux de forêt ont acquis un comportement qui n’a jamais été observé par le passé ;

  2. Les conséquences sur l’environnement sont sérieuses et durables, vu qu’ils rendent l’espace inhabitable, l’air irrespirable, le sol stérile et nos moyens de contrôle des flammes inefficaces ;

  3. La superficie des surfaces incendiées peut atteindre des dizaines de milliers d’hectares (donnée qui varie d’un pays à l’autre en fonction de la quantité d’hectares brûlés — 1000 pour l’Europe, 10 000 pour les États-Unis) ;

  4. Les entraves naturelles (comme les cimes des grands arbres ou les zones dégagées et humides) sont anéanties par les flammes, favorisant de surcroît la propagation de l’incendie.

3Dans ce contexte inédit, l’ajout du préfixe « méga » souligne la puissance dévastatrice de ce nouveau type de feu. Aussi indomptable qu’imprévisible, la violence inouïe du mégafeu marque l’impossibilité pour toute espèce d’exister en sa présence. Cette incommensurabilité de l’événement ne réduit pas le phénomène igné à une réalité homogène (p. 23). Une typologie des incendies existe, et le mégafeu en représente le pôle le plus extrême. Zask ne manque pas de nous informer de la pluralité des feux existants et des pratiques qui leur sont associées, qu’ils soient accidentels, criminels, dirigés, ou naturels, tout en attirant notre attention sur la part de responsabilité qui nous incombe. Ce n’est donc pas seulement son origine naturelle ou sa mobilité intrinsèque qui définissent le feu, mais sa nature immanquablement sociale (p. 10). En tant qu’être « à la fois social et naturel » (p. 14), le feu apparaît paradoxal. Car, contrairement aux catastrophes naturelles, l’être humain a la capacité de « mettre le feu à la forêt » (ibid.), donc, de provoquer accidentellement ou sciemment, des feux extrêmes.

4Ce constat conduit l’auteure à soumettre l’hypothèse suivante : les mégafeux « questionnent (…) frontalement notre relation avec les milieux naturels et nos représentations de la place que nous y occupons » (p. 20-21). C’est à travers les interactions de l’être humain avec son environnement, a fortiori celles impliquant les pratiques du feu, que la question des mégafeux est investie. Certaines de ces interactions favorisent l’émergence de mégafeux, rendant urgente la nécessité d’une « nouvelle grammaire de nos interactions avec ce qui constitue notre milieu » (p. 15).

5Cette relation particulière entre l’humain et le feu est loin d’être récente. Historiquement, la pluralité des usages du feu — la pyrodiversité — est attestée. Par exemple, depuis des dizaines de milliers d’années, les aborigènes d’Australie « façonnent et protègent sciemment leur environnement par le feu. Ils peuvent en allumer jusqu’à cinq mille dans l’année » (p. 91). L’usage diversifié et mesuré du feu assure la préservation écologique, en s’appuyant sur l’accumulation de connaissances et d’expériences permettant de différencier le feu écologiquement bénéfique de celui qui est nuisible. De ce fait, le feu est ainsi traversé par un second paradoxe : à la fois force de production et force de destruction, il peut autant détruire des civilisations, que régénérer la nature, voire la féconder (p. 21).

6Toutefois, Zask montre que la disparition progressive de la qualité anthropique des feux de forêts (p. 110) est liée à la perte des connaissances ancestrales sur les techniques du feu. Alors même « que l’humanité trouve dans les pratiques du feu ses conditions d’existence » (p. 84), constitutives de son évolution en tant qu’espèce, les écosystèmes dans lesquels les communautés humaines et non-humaines coexistaient, « dans et autour des forêts », disparaissent (p. 105). Avec la disparition de ces écosystèmes, et parallèlement, de l’entretien continu de l’environnement par l’être humain (p. 89), entre autres via des brûlis réguliers de matières combustibles — pratique aujourd’hui interdite dans de nombreux pays (p. 103) — ou l’entretien de la végétation basse (p. 34), l’aménagement du territoire s’est progressivement détaché des dynamiques naturelles, créant de nouvelles conditions propices à la propagation des incendies.

7Face au « clivage entre nature et culture » (p. 66), deux paradigmes dominants structurant les rapports de l’être humain avec la nature sont identifiés. Primo, la logique naturaliste où la nature, idéalisée, apparaît comme autonome et spontanément harmonieuse, et est contemplée dans son équilibre soi-disant naturel. Secundo, le positivisme, lui, dépend de ce que la raison humaine est capable de positiver en l’esprit, inscrivant dès lors la saisie de la nature dans une visée objectivante. Ce processus d’objectivation permet de connaître les lois de la nature, de prévoir et de contrôler les phénomènes qu’elle recèle, pour ultimement la dominer et l’asservir, satisfaisant de cette façon des besoins foncièrement anthropocentriques. Dans ces deux conceptions, que la philosophe démontre comme étant proprement générales et dogmatiques, la présence des feux de forêt apparaît, selon le paradigme adopté, soit comme normale et constitutive de l’harmonie naturelle, soit comme une manifestation naturelle, donc maîtrisable, au même titre que n’importe quel autre phénomène terrestre. Or, dans un cas comme dans l’autre, le phénomène des mégafeux, par nature inextinguible et dévastateur, rend ces logiques caduques. Certes, en temps normal, la thèse de la normalité des feux de forêt s’avère pertinente, dans la mesure où certains feux dits naturels apportent effectivement des bénéfices. Sauf qu’en cas de mégafeu, ce bénéfice n’est plus d’actualité, puisque rien ne subsiste après son passage, engendrant une situation où l’« environnement devient uniforme et sans relief » (p. 131). Les paysages sont durablement détériorés, calcinant, au bout du compte, la familiarité que nous entretenions avec ces derniers.

8Malgré le caractère éminemment brutal et dramatique du mégafeu, la logique de domination de la nature perdure, comme en attestent les moyens déployés pour y faire face. Sous-tendue par une logique paramilitaire, la lutte contre les feux se transforme en une véritable guerre déclarée par les autorités, avec pour figure centrale le « soldat du feu » (p. 45). Face aux incendies qui menacent nos vies et nos biens, les moyens de lutte doivent être conséquents (hélicoptères, canadairs, etc.), mêlant ainsi domination de la nature et foi aveugle dans le technosolutionnisme (p. 48). Zask perçoit dans cette dynamique un phénomène connexe : celui du « complexe industriel du feu » (ibid.). Incommensurable est le mégafeu, abyssal est le coût du personnel et du matériel pour y faire face. Éteindre un feu devient alors un acte de sauvetage (p. 45). Investissements justifiés par cette guerre contre le feu, alors que sur le terrain, le matériel déployé s’avère en réalité inefficace, montrant de surcroît notre incompétence, au détriment de la prévention et de solutions pérennes. En 2018, par exemple, les dégâts liés aux feux de forêt ont coûté à l’État de Californie près de 3,5 milliards de dollars (p. 48).

9Cette souveraineté humaine se manifeste par ailleurs dans la mainmise de l’industrie forestière sur la forêt, où s’exerce la logique capitaliste poussée à l’extrême, orientant l’exploitation vers une maximisation du profit. L’expérience de Fordlândia en est un exemple paradigmatique. Pour répondre à la demande de fabrication de pneus automobiles, Henry Ford incendia dans les années 1930 près de 6 millions d’hectares de forêt amazonienne afin d’implanter une monoculture « d’hévéas, ces arbres à caoutchouc » (p. 56). Ne connaissant ni les conditions locales ni les bonnes pratiques d’agriculture tropicale, la transplantation d’hévéas depuis des pépinières étatsuniennes échoua (p. 57). Les hévéas, tributaires d’un écosystème particulier, nécessitent d’être maintenus à distance les uns des autres pour se protéger des contaminations et des intempéries. Cependant, dans la plantation de Ford, ils étaient « serrés les uns contre les autres » (ibid.), ce qui les rendit vulnérables aux insectes et aux parasites locaux. Cette forme de suprématie de la rationalité instrumentale, au détriment d’une approche sérieuse, raisonnable et locale, empêche la compréhension réelle du fonctionnement des forêts, de la nature et des formes de vie qui la composent.

10À l’échelle globale, l’industrialisation de la forêt, notamment marquée par la monoculture forestière, moins résistante que les « milieux ouverts qui sont des pare-feu naturels » (p. 60), contribue à l’apparition et à l’intensification des feux. Durant l’été 2018, pas moins de 25 000 hectares de forêts de production suédoises ont été ravagés par les flammes. En janvier 2017, ce fut le tour des plantations chiliennes d’eucalyptus : « onze morts, près de 2000 maisons détruites […], 500 000 hectares dévastés par les flammes » (p. 61). Ces épisodes désastreux attestent non seulement de l’inséparabilité des grands feux et de l’industrie forestière — et, par là même, du lien entre les feux de forêts et la suppression de la biodiversité —, mais aussi du lien direct entre le développement des mégafeux et la détérioration du climat (p. 75). Un cercle vicieux s’est en effet instauré (p. 76) :

« Mécaniquement, plus les températures sont élevées, plus les plantes transpirent et sèchent, moins les sols contiennent d’eau. Les risques de départ de feu augmentent alors, ainsi que la quantité de combustible disponible. En outre se met en place un cercle vicieux : les grands feux détruisent des millions d’arbres, qui sont les poumons de la planète, tout en relâchant les tonnes de CO2 qu’ils ont stockées. Ils contribuent donc au réchauffement climatique, qui lui-même favorise leur déclenchement. »

11La rapide aggravation des conditions climatiques, exacerbée par l’impact écologique des activités humaines, tend ainsi à « transformer les feux dirigés en mégafeux incontrôlables » (p. 111), menaçant aujourd’hui toute forme d’existence. En conséquence, cette situation a entrainé « des politiques d’interdiction et d’extinction systématique des feux dès les premières flammes » (p. 99). D’une culture de domination du feu, nous glissons vers une culture de la peur du feu, considéré comme un phénomène susceptible de nous échapper et de s’extraire de tout contrôle (p. 109). Or, en interdisant les brûlages dirigés, nous nous privons de pratiques essentielles pour entretenir notre environnement, notamment l’utilisation des feux dirigés comme « contre-feux destinés à stopper la progression des feux accidentels » (ibid.). Ces pratiques du feu, modérées et préventives, respectent la faune et la flore tout en éliminant les matières combustibles. Par extension, elles réactualisent un usage traditionnel pertinent pour l’anthropocène, où nature et culture apparaissent indissociables et interdépendantes.

12In fine l’analyse de Zask des deux paradigmes dominant notre rapport au monde montre que ni le laisser-faire ni l’interventionnisme coercitif (p. 67) n’offrent de solution durable. Pire, ces approches favorisent l’émergence de feux extrêmes, dont la maîtrise est impossible et la dévastation, réelle. Elles imposent le primat d’un mode de vie anthropocentrique aux dépens des ontologies naturelles, les empêchant d’apparaître en tant que telles. Il y a donc la nécessité de repenser la nature dans sa dynamique interactionnelle, au-delà de « la compartimentation de nos sciences et de nos raisonnements » (p. 66). La souveraineté de l’être humain sur la nature est un leurre. Il est avant tout « son accompagnateur et son assistant. Il partage avec elle un même futur » (p. 117), car c’est avec l’environnement que nous évoluons, « que nous développons nos muscles, notre pensée, notre individualité » (p. 144). Cette partageabilité commune du devenir de la nature et de l’humain est pourtant gravement menacée par la démultiplication des mégafeux. Leurs ravages engendrent non seulement des traumatismes, mais aussi un profond sentiment de perte (p. 124). Le passage du feu brise la contiguïté que nous entretenons continuellement avec notre environnement, détruit l’enracinement de nos expériences et empêche la partageabilité de nos liens avec autrui. Il annihile projets et perspectives, réduisant en dernière instance notre champ des possibles (p. 148), et façonne un monde de plus en plus hostile à la vie elle-même, au point où l’adaptation des formes de vie pourrait devenir une tâche insurmontable.

13En imposant un monde à la nature, l’être humain manque le fait qu’il en fait partie. Il omet la nécessité vitale de nouer des relations avec ce qui l’excède, le pénètre, et fondamentalement participe à la constitution de son individualité. C’est pourquoi, conclut Zask, l’enjeu est bien d’élargir la subjectivité « de manière à inclure le milieu, une connaissance accrue de nos interactions avec l’écosystème, et cette conscience de la matérialité de notre existence » (p. 170). Face à la menace des mégafeux, Zask entrevoit une possibilité : celle de créer « de nouveaux types de solidarité » (p. 175) qui reposent sur notre capacité à ouvrir et à établir des relations dialogiques nouvelles, indispensables pour construire un avenir durable, où nature et humanité co-adviennent, et où les conditions de vie sur Terre sont durablement préservées.

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Notes

1 J. Williams, « Exploring the onset of high-impact mega-fires through a forest land management prism », Forest Ecology and Management, n°294, 15 avril 2013, p. 4-10, https://doi.org/10.1016/j.foreco.2012.06.030.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jason Dufrasne, « J. Zask, Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique, Premier Parallèle, coll. « Poche », 2022 (2019). », Le Portique, 50 | 2025, 191-197.

Référence électronique

Jason Dufrasne, « J. Zask, Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique, Premier Parallèle, coll. « Poche », 2022 (2019). », Le Portique [En ligne], 50 | 2025, document 15, mis en ligne le 23 décembre 2025, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/leportique/5349 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15upp

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