Patrice Guillamaud, De la barbarie ordinaire. Essai sur le totalitarisme contemporain, Editions Kimé, Collection « Philosophie en cours », Paris, 2024.
Texte intégral
1Si le totalitarisme est compris comme volonté politique (ou économique) de tendre à la totalité, alors il est pertinent d’user de ce terme pour désigner l’époque moderne dans son ensemble (stalinisme, nazisme, fascisme, mais aussi colonialisme, globalisation, mondialisation, libéralisme économique, gouvernementalité algorithmique). Comment se construit cette totalisation ? Sur les ruines de notre intériorité, sur son « abolition », par l’intériorisation de la loi extérieure. Si la tendance à « l’absorption totalitaire ou holistique de l’humanité » (p. 11) est en cours, ne faut-il pas en imputer, si ce n’est la faute, du moins la possibilité, au concept même d’humanité, qui englobe et, en fin de compte, fait de cette diversité d’hommes qui peuplent la planète une unité fictive ? Toute totalité est négation de la diversité. C’est cette unité qui est mise en avant dans la mathématisation du réel, et particulièrement du réel humain.
2L’aspect idéologique de ce totalitarisme est « fuite rationnelle » du réel et prend deux formes : « la théorisation, l’abstraitisation ou la mathématisation statistique du réel » (p. 16) et l’idéologisation elle-même (confusion entre conjecture et réalité). Cette seconde forme se manifeste par une « hétérophobie » (p. 20), si bien ramassée dans le mot de François Hollande : « les sans-dents ». Quant à son aspect confusionniste, il prend vie dans le « en même temps » d’Emmanuel Macron qui vise à l’inaction. Il s’agit d’une « orthopraxie annihilant la réflexion par le réflexe » (p. 22).
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3Le totalitarisme nie le réel. La première dénégation du réel est la mise en place de la technocratie. Celle-ci est armée de la « mathématisation statistique et probabiliste de la réalité sociale ». Cette réduction du réel à la statistique est une négation de la réalité au profit de sa simplification en catégories rationalistes, au mépris de toute « compassion affective avec le peuple » (p. 25). La seconde dénégation du réel est idéologique (confusion entre hypothèse et réalité). L’idéologie totalitaire détruit tout à la fois la vie publique du citoyen et la vie privée de l’individu. Elle « broie et détruit toute forme d’intériorité » (p. 27) : « […] dans le totalitarisme l’absorption de toutes les dimensions de la vie opère la réduction de tous les individus sans exception, des dominants comme des dominés, dans l’unicité exclusive, idéologique et logique du processus » (p. 28). Ce qui est énoncé ici correspond parfaitement à la réduction/destruction du réel opérée par les LLM1 (Large Language Models) qui fonctionnent de façon statistique, à partir de corrélations, pour la production de textes, d’images ou de vidéos, ainsi que dans leurs utilisations prédictives. Or, « la réalité est irréductible à la pensée » (p. 33). Si la raison peut mener à ce qui est décrit ci-dessus, elle a un autre sens, éthique celui-ci (Lévinas), qui opère la rupture d’avec l’idéologie par « l’expérience elle-même » (p. 34). Mais le totalitarisme n’est pas qu’idéologique, il est aussi pratique : la société humaine. Ce qui amène notre auteur à la deuxième partie de son propos traitant de la sociologie en tant qu’essence totalitaire de la société.
4Le totalitarisme social semble fondé sur une sorte de « raison relationnelle » (p. 40), de la même manière que le totalitarisme idéologique est fondé sur la raison logique (calculante). La société est donc totalitaire, au sens où chacun est soumis aux lois de celle-ci. L’homme social est enfermé dans des règles qui aliènent sa liberté. Cette pensée de « la relation sociale totale » (p. 41) est intimement liée à la méthode sociologique. Un fait social (Durkheim) peut sembler individuel et subjectif, mais relève pourtant d’une pression sociale et objective : « la pression collective […] est totale et radicale » ; « c’est une extériorité totalitaire », une « dictature collective » (p. 43). La méthode sociologique traite le fait humain comme s’il était une pure extériorité objective, en ne prenant pas en compte son intériorité individuelle : affectivité, intellectualité, liberté. C’est la structure abstraite de la statistique qui crée l’efficacité et l’effectivité totalitaires. La structure est une idée qui « se fait passer pour une réalité » (p. 48).
5C’est ensuite avec Marx que notre auteur poursuit sa pensée, montrant en quoi l’aliénation (en tant que devenir autre que soi) est totalitaire en ce qu’elle nous enferme dans des rapports sociaux, notamment ceux liés à l’exploitation dans le travail. Même dans le cadre du travail salarié « la liberté du travailleur est illusoire ». L’humanité est ici réduite à un « moyen au service du profit capitaliste » (p. 56). De plus, la logique dialectique hégéliano-marxiste qui veut que cette société capitaliste s’autodétruise, rendant ainsi possible la révolution communiste, serait tout bonnement d’un « optimiste outrancier » (p. 58) que l’auteur va s’appliquer à réduire à néant.
6C’est à ce moment qu’entre en jeu une réflexion sur la technique en tant que « fait social décisif » (p. 58) ou encore « facteur déterminant » (Ellul). La technique révèle l’essence totalitaire de la vie sociale moderne, « efface le principe même de réalité sociale ». Elle jette comme un voile sur la réalité, nous laissant dans un état de « non-prise de conscience du réel » (p. 59). Remplaçant son milieu naturel, la technique devient le nouveau milieu artificiel de l’humanité. Plus encore, elle devient système et forme alors ce qu’Ellul nomme le système technicien. Le système remplace la structure. Dans le système, la notion de progrès est essentielle et nécessaire et elle se met en place par la fonction du « feed-back » (p. 62). C’est cette fonction qui permet l’autorégulation des techniques dans le système, ce qui rend le système technicien « indépendant de l’homme » (p. 63). Entre en jeu alors la notion d’information, qui a un rôle essentiel dans la structuration du système, notamment par le biais de la boucle de rétroaction (feedback). Chaque technique émet et reçoit des informations, formant un « réseau systématique et interconnecté d’informations » (p. 63). Cette circulation d’information dans le système technicien, dont l’ordinateur est un exemple pertinent, opère une numérisation (mise en nombres) du réel par une « mathématisation désormais totale et totalitaire de la réalité humaine » (p. 63). Cette mathématisation du réel implique la disparition de la dialectique au profit de la statistique et d’une pensée mécanique qui n’accepte plus que la binarité des réponses oui/non.
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7Etant donné que nous avons intériorisé le système technicien, ce que nous appelions conformisme social est devenu un « conformisme technique » qui a la particularité de laisser « hors de son champ la moralité » (p. 64). C’est à nous d’introduire cette moralité dans l’usage que nous faisons de la technique2. Ce qui distingue un système technique et le système technicien lui-même, c’est que ce dernier n’a pas de feedback. En effet, il ne lui est pas possible de se corriger à la source pour modifier son comportement ou ses réactions aux événements qui surgissent, ce qui entraîne fatalement une croissance « pure et infinie de soi, […] purement indifférente aux dysfonctionnements internes » (p. 65). Le système technicien provoque les passions d’adhésion, la conformité, l’orientation des volontés (c’est le fonctionnement des réseaux dits sociaux qui oriente et conforme leurs utilisateurs). Le système technicien est totalement imperméable au « génie individuel » (p. 68), même l’art ne parvient pas à le destabiliser. En fait, « la destruction de l’humanité par le système technicien est […] une totale et absolue réification comme […] totale négation de la liberté humaine » (p. 69). C’est une « barbarie technique définitive » (p. 70).
8Malgré ce confinement dans les rouages du système technicien, il y a peut-être une possibilité de résister à ce totalitarisme. Voyons cela. Le totalitarisme a donc trois caractéristiques. 1- comme totalité il réduit une pluralité à une unité. 2- comme organisation, il substitue une abstraction à la réalité concrète. 3- comme apparence, il réduit l’intériorité à une extériorité toute-puissante (p. 75). Pour luter contre ce triple enfermement (ou aliénation), l’auteur s’interroge sur la possible restauration des valeurs chrétiennes « de la foi, de l’espérance, de la fidélité et de la confiance » (p. 76). Mais pour cela, il faudra parvenir à défaire le discours de la propagande qui, en tant que force aliénante, fonde la réification de l’humanité, « son élimination bien plus que sa crétinisation » (p. 82).
9A cet égard, il s’agit de philosopher. Or, la philosophie « n’est sans doute qu’un avertissement, un avertissement contre la double fatalité totalitaire et barbare des idées abstraites et de la société » (p. 85). L’auteur termine son ouvrage en compagnon de Michel Henry. Il prend appuis sur la distinction que fait Henry entre savoir scientifique et technique, et savoir affectif, le premier portant sur les phénomènes de la nature, le second sur l’humanité elle-même, pour nous inviter à penser que « ce n’est plus la rationalité qui définit l’humanité mais l’irrationalité » (p. 88) : le sentiment. Il s’agit de changer « de point de vue culturel et philosophique ». Il faut croire à « l’humanité comme affectivité et l’intériorité » (p. 90) et en sa dimension spirituelle.
10Patrice Guillamaud termine son propos par un appel philosophique « au réel et à l’humanité » (p. 93), un appel qui dépasse la raison idéologique et la relation sociale, qui vise une liberté sans libération. Cet appel défie le totalitarisme et la barbarie pour ouvrir la porte sur un « anarchisme chrétien » (p. 96). Que l’on soit croyant ou non, cet ouvrage est une lecture qui apporte un regard complémentaire sur le semblant de société qu’on nous a légué et qu’on nous fait.
Notes
1 Les algorithmes que l’on nomme improprement Intelligence Artificielle sont des méthodes de tri statistique et de prédiction basées sur les LLM, de grandes quantités de données récoltées sur internet et amassées dans des centres de données énergivores (data centers). Intelligence en anglais signifiant information, il faudrait plutôt les appeler des Informations Artificielles, ce qui correspond bien à leur négation du réel et, par conséquent, au totalitarisme auquel ils participent en tant qu’outils technocratiques.
2 C’est tout le propos de Bernard Stiegler quand il réintroduit la notion de pharmakon dans la question technique : l’humain peut faire usage de la technique et c’est cet usage qui peut être caractérisé moralement.
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Référence papier
Laurent Maronneau, « Patrice Guillamaud, De la barbarie ordinaire. Essai sur le totalitarisme contemporain, Editions Kimé, Collection « Philosophie en cours », Paris, 2024. », Le Portique, 50 | 2025, 197-201.
Référence électronique
Laurent Maronneau, « Patrice Guillamaud, De la barbarie ordinaire. Essai sur le totalitarisme contemporain, Editions Kimé, Collection « Philosophie en cours », Paris, 2024. », Le Portique [En ligne], 50 | 2025, document 16, mis en ligne le 23 décembre 2025, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/leportique/5363 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15upq
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