Patrice Guillamaud, Les absolus, les essences et le rien. Essai sur la logique ousiologique, Paris, Kimé, 2023.
Texte intégral
1Patrice Guillamaud nous ouvre dans ce livre un chemin de pensée inédit : celui de l’ousiologie. Il désigne par ce terme une logique qui est avant tout concrète, car elle exige la mise en réduction de toutes les logiques classiques dites abstraites, car décollées de la réalité ; une logique radicale qui entreprend de saisir la réalité dans sa pluralité ; une logique paradoxale qui s’emploie à penser la réalité dans les catégories d’existants, d’essences et d’absolus. Ainsi, sans entrer en conflit avec les logiques de Platon et d’Aristote, de Descartes et de Kant, de Hegel et de Husserl, l’ousiologie nous offre une perspective pour les situer à leur juste place, pour les apprécier et en mesurer la performativité.
2L’ousiologie emprunte ses catégories à la réalité. Car elle ne traite pas de la réalité comme d’un objet extérieur : c’est la réalité qui impose ses catégories à l’intelligence. Elle est une « logique parousiologique et phanérologique » (p. 51) : une logique où la manifestation de la réalité est la réalité même de la manifestation, « logique paradoxale et concrète de l’irrationalité comme spontanéité » (p. 69). Car l’ousiologie ne recourt pas à un langage que l’intelligence appliquerait à la réalité pour la lire ensuite : elle est elle-même la déclinaison de la réalité, « la méthode comme identité entre elle-même et son propre contenu concret » (p. 380).
3L’ousiologie aboutirait à des paradoxes insolubles ou à des apories si elle ne privilégiait une catégorie déterminante de la réalité qui est la clef de voute du système : celle du rien. L’auteur nous fournit des réflexions judicieuses et éclairantes sur le rien qui se présente à la fois comme le lien entre les catégories fondamentales et le lieu d’émergence de la réalité, « l’ouverture plurielle ou irradiation ». Plutôt que de parler de réalité dont l’idée peut encore renvoyer à des constructions interprétatives, l’auteur parle de réel, de « fond immanental ou unitant » (p. 380). Le rien est l’essence et l’absolu du réel, « la positivité du réel », « le principe de la vectorisation et de la participation » (p. 272). Il fait « instantiellement » le lien entre la diversité des étants, des essences et des absolus et entre les multiples infinités qui les traversent : il est « leur trans-continuité hétérogène même » (Ibidem), « l’irréductibilité des ultimités et des infinités » (p. 273). L’ousiologie est une « méthode » qui s’emploie à faire, au double sens du mot, l’invention du réel. Lorsqu’il atteint le point nodal, focal et cardinal de sa réflexion, l’auteur, sans renier la rigueur de l’exposé qui comporte bien des mots imagés, des néologismes et des subtils paradoxes, confectionne, en conclusion, une gerbe de brillantes métaphores (p. 378 sq), « feu d’artifice sans artifice ». On comprend alors que l’ousiologie est peut-être, au sens étymologique du mot, une poétique du réel.
4Le livre de Patrice Guillamaud peut, au premier regard, paraître austère et ardu. Mais le lecteur se laisse vite emporté par le jeu d’un questionnement profond, intense et soutenu, formulé dans un vocabulaire riche, clair et varié qui veut s’ajuster au plus près de son objet. A l’horizon du présupposé hégélien, qui identifie réel et rationnel, Patrice Guillamaud semble allier, d’une part, une méthode d’inspiration bergsonienne qui, au nom de l’intuition, critique les représentations substantialistes pour dégager un réel absolu qui unit la spontanéité de l’élan vital et la positivité fluide de la durée et, d’autre part, une méthode de la déconstruction d’inspiration derridienne qui analyse les sédimentations de la pensée pour en extraire la trace d’une écriture première. Le rien semble être à Guillamaud ce que la durée est à Bergson et ce que l’archi-trace est à Derrida.
Pour citer cet article
Référence papier
Jean-Paul Resweber, « Patrice Guillamaud, Les absolus, les essences et le rien. Essai sur la logique ousiologique, Paris, Kimé, 2023. », Le Portique, 50 | 2025, 209-211.
Référence électronique
Jean-Paul Resweber, « Patrice Guillamaud, Les absolus, les essences et le rien. Essai sur la logique ousiologique, Paris, Kimé, 2023. », Le Portique [En ligne], 50 | 2025, document 19, mis en ligne le 23 décembre 2025, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/leportique/5373 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15upt
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