Gérard Fath, Laïcité, une aventure du penser pas-à-pas ?, Paris, L’harmattan, 2023.
Texte intégral
1La question que pose G. Fath suppose une mise en réduction des idées reçues, des partis pris, des croyances, car elle bouleverse « notre subjectivité en la mettant en tension vers l’universel par essais et approximations, par crises et défis » (p. 11). Elle se présente comme une exigence d’émancipation heuristique et éthique qui s’adresse à « tout un chacun » (p. 13) et nous transporte dans un lieu, la skolé, qui, débordant l’institution, est un « espace de formation », « lieu mental, symbolique » (p. 18) de mise en oeuvre d’une critique et d’une remise en question de soi-même.
2Dans le chapitre intitulé « Changer de versant », G. Fath examine la voie de l’émancipation qui, ouverte par l’exigence laïque, nous oblige à nous « désadapter » du local, de la communauté, à ne pas « nous soumettre au milieu » (p. 27), car la skolê, connue pour être un « espace de loisir au sortir du bain public » est la métaphore de cet « espace pérenne et itératif » d’un questionnement (p. 31) qui nous déporte vers l’universel (p.37). La laïcité nous oblige à nous abstraire de soi pour accueillir l’autre. Chaque humain est, certes, particulier, mais il se doit de devenir singulier « à travers les autres ». Tout cela suppose, selon Fath, un « souci de vérité » qui invite à déconstruire les réifications de la langue, je dirais à se « déniaiser », pour que les personnes en formation se risquent dans l’aventure d’un « sens se faisant ». L’auteur montre que cette errance salutaire dans la quête du sens fait émerger des visées complémentaires qui, ancrées dans une « pulsion référentielle », sont tissées dans le « symbolico-charnel », au sens de Desanti. L’espace ouvert par cette élaboration nous oblige à « changer de versant », c’est-à-dire à opérer une « transvaluation » au sens de Nietzsche, pour recomposer l’espace axiologique de la formation, notion cardinale dans la pensée de l’auteur.
3Le deuxième chapitre intitulé « Entre » opinion(s) et conviction(s) » met plus volontiers l’accent sur l’itinérance du sujet inspiré par le souci de vérité. L’exigence laïque est « une conviction d’ordre méta » qui force les personnes à se détacher de la nébuleuse des opinions ordinaires. Elle invite le sujet à se transcender au nom de valeurs en cours de construction. Cet appel à la transcendance oblige à délaisser les partis pris et les préjugés qui opposent au dialogue une litanie de « répons liturgiques » Elle suppose que le sujet, au lieu de défendre des opinions, se mette à l’épreuve d’une conviction qui renverse le « manège de la croyance ». Ce faisant, le sujet passif ou plutôt « transpassif », car appelé à la créativité, se trouve transporté dans une « transpossibilité », grâce à laquelle il explore, au fil d’approximations successives, un imaginaire générateur de possibles existentiels (p. 65). L’exigence laïque est « une capacité critique éclairée, informée, argumentée » (p. 67). Le sujet se réforme, mais peut s’arrêter en chemin, en s’arcboutant à « un semblant solide », ce « point nodal où opinion et conviction fusionnent » (p. 70) et tomber sous le joug « d’une pensée captive » (p. 70-71). L’exigence laïque est une « exigence intime » qui engage un processus de subjectivation au terme duquel le sujet-substance se transforme en « sujet-instance », sujet libre et responsable, échappant à la tyrannie de l’opinion et de la résignation. Ce travail de « refonte axiologique » (p. 81) qui génère des valeurs sous la forme de schèmes mouvants maintient un jeu d’équilibre, parfois difficile, entre arrachements et attachements nouveaux.
4Le chapitre suivant reprend ces données et met en lumière un trajet anthropologique conforme à l’exigence de laïcité qui mobilise « la subjectivité, comme instanciation par salves esquisses, par écarts d’une aventure de penser différenciée, scandée vers un horizon ouvert où émancipation et espérance se régulent avec tact, sans complaisance, avec lucidité » (p. 125). Mais l’auteur ajoute que ce trajet individuel s’accomplit dans l’espace d’« une intersubjectivité discursive » (p. 127) qui brise les clôtures de l’entre-soi et rend le sujet responsable des autres. Ce trajet qui développe des « capacités de symbolisation » inédites s’écrit entre le surgissement de l’abîme du détachement et la levée d’horizons d’attente, gages d’espérance.
5Le discours de Gérard Fath qui prend de la hauteur par rapport à tout pédagogisme se fraie un passage entre les extrêmes du relativisme et du dogmatisme. Il est celui d’une anthropologie philosophique originale et novatrice qui, alliant phénoménologie et herméneutique, est arrimée à des lieux (topoi) cardinaux : celui de l’émancipation comme exigence de liberté et d’autonomie et comme appel à la responsabilité, celui de la critique de la nébuleuse des opinions, de l’éducation à « un savoir se faisant », celui des ressources de l’imaginaire, celui de la confrontation du sujet à la vérité conçue comme énigme, « comme horizon qui aimante » et comme événement qui interpelle, celui du schème recteur du trajet anthropologique, celui de l’espérance comme « visée d’un ailleurs qui interroge le présent » (p. 166), celui, enfin, du sujet en devenir dans un processus de subjectivation qui suppose tri, choix et tact.
Pour citer cet article
Référence papier
Jean-Paul Resweber, « Gérard Fath, Laïcité, une aventure du penser pas-à-pas ?, Paris, L’harmattan, 2023. », Le Portique, 50 | 2025, 213-215.
Référence électronique
Jean-Paul Resweber, « Gérard Fath, Laïcité, une aventure du penser pas-à-pas ?, Paris, L’harmattan, 2023. », Le Portique [En ligne], 50 | 2025, document 21, mis en ligne le 23 décembre 2025, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/leportique/5381 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15upv
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