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Colloque de rentrée 2015

Lumière des bouddhas et poussière du monde

Jean-Noël Robert
p. 38-39

Texte intégral

  • 1 À rapprocher bien sûr du nom poétique de Fusô, « Mûrier soutenant (le soleil) » pour le Japon.

1Si le nom de « royaume de l’origine du soleil » se référait très probablement à une géographie sino-centrique1 et donc extérieure, il y avait un lien plus intérieur et profond entre l’astre du jour et le royaume, qui tenait à se présenter comme un empire. C’est bien sûr celui qui unit la déesse du soleil et la maison impériale. Cette déesse a un nom suffisamment clair : Amaterasu ô-mi-kami, que l’on peut traduire littéralement par la « grande auguste divinité qui illumine le ciel ». Nous retrouvons dans le mythe concernant son origine l’ambiguïté du récit biblique : elle appartient à la huitième génération des dieux, ce qui voudrait dire que sept générations de divinités auraient vécu dans l’obscurité bien que de nombreux épisodes de leur geste ne puissent se comprendre sans l’existence de la lumière. La déesse du soleil naît de l’œil gauche de son géniteur, le dieu Izanagi, alors qu’il se purifie après sa descente aux enfers dans sa tentative désespérée d’en ramener sa parèdre Izanami. De son œil droit naît l’autre luminaire, le dieu lunaire Tsukuyomi, son frère donc, qui deviendra son mari. Elle a un autre frère qui lui cause bien du souci, le terrible et turbulent Susanoo no mikoto qui est directement lié à un épisode fondamental de la mythologie japonaise, l’obscurcissement du monde.

  • 2 On peut se demander à quoi servaient ces coqs (naganaki-tori) dans le Tokoyo (parfois écrit avec le (...)
  • 3 Autre difficulté théologique : on comprend qu’un homme soit possédé par un dieu, mais pour une dées (...)

2Les frasques de Susanoo devenant de plus en plus impudentes, la déesse Amaterasu ne peut en supporter davantage et se réfugie dans une grotte céleste, appelée littéralement la Porte dans le Rocher du ciel, Ama no Iwato, qu’elle referme et dont elle est bien décidée à ne plus sortir. Les dieux se retrouvent ainsi privés de lumière, ce qui ne semblait pas les avoir indisposés durant les sept âges qui avait précédé cet épisode. La célèbre scène qui s’ensuit est relatée dans les deux grands recueils mythologiques et historiques presque contemporains, le Kojiki et le Nihon-shoki, mais le premier est plus détaillé et plus pittoresque et est encore bien connu à l’époque moderne, comme le montrent les nombreuses illustrations de tout style que l’on en possède. Les dieux, donc dans la Céleste Plaine de Roseaux qui est leur Olympe, se trouvent désemparés et bruissent comme des mouches du cinquième mois, ils font même venir des coqs du monde d’Éternité pour inciter la déesse à se montrer, en vain2. Ils ont alors recours à un subterfuge : l’assemblée des dieux fait d’abord fabriquer un miroir de fer (magane) par le forgeron (kanuchi) céleste Ama-tsu-Mara, puis une déesse délurée, du nom d’Ame no Uzume, renverse un baquet devant la caverne et se met à y danser en le frappant bruyamment du pied, puis, comme possédée (kamugakarite)3, elle dénude sa poitrine (munachi wo kaki-ide) et baisse progressivement la ceinture de sa robe jusqu’au bas-ventre (mo-himo wo hodo ni oshi-tareki). Les huit cent myriades de dieux rassemblés ont à ce spectacle une réaction bien humaine et éclatent tous de rire.

3Si je ne craignais de blasphémer, non à l’égard des dieux du Japon, qui sont fort tolérants, mais contre le politiquement correct, qui l’est beaucoup moins, j’aurais pu dire que la réaction de la déesse fut, elle, très féminine : piquée par la curiosité (ayashi to omooshite), elle entr’ouve la porte de la caverne (Ame no Iwayato wo hosome ni hirakite), elle se demande à quoi s’amuse Ame no Uzume pour que les dieux rient ainsi alors qu’avec son occultation (waga komorimasu ni yorite), la Plaine Céleste comme la Plaine de Roseaux devraient être plongées dans l’obscurité. Uzume lui explique : « Il y a là une divinité encore plus prestigieuse (tôtoki) que vous, c’est pourquoi ils exultent et se réjouissent. » Tandis qu’elle parle ainsi, deux autres dieux brandissent le miroir ; la déesse s’y reflète et de plus en plus intriguée sort de la caverne pour s’en approcher. Un troisième dieu qui se tenait en embuscade la prend par la main et l’éloigne de la caverne, dont il interdit l’accès par une corde tressée. C’est ainsi que la lumière revint tout naturellement sur les plaines célestes (wonozukara teri-akariki).

  • 4 Il en est d’autres, notamment une où c’est la beauté du langage d’une prière proférée par Futo-dama (...)

4Cette version4 japonaise du mythe de la caverne explique l’origine de la danse rituelle shintô dite kagura, mais aussi de quantité d’autres attributs religieux japonais sur lesquels nous ne pouvons nous étendre. Elle nous fait comprendre l’importance primordiale de la déesse du soleil dans le monde, une importance qui n’ira que croissant dans la suite de sa biographie mythologique, car elle eut pour petit-fils un dieu du nom de Ninigi, à qui elle transmit les trois joyaux qui avaient été disposés pour elle par les dieux à la porte de la caverne. Dépêché par la déesse au Japon, qu’il dut pacifier, Ninigi no mikoto eut pour arrière-petit-fils le premier empereur du Japon, Jinmu, qui régna selon le mythe à partir de l’an 660 avant notre ère, après s’être emparé de la province du Yamato (qui se trouve inclus dans son nom personnel : Kamu-yamato-iware-biko) en venant de la province méridionale de Hyûga. Il apportait avec lui les trois joyaux divins (mikusa no kandakara) qui avaient été donnés à Ninigi par Amaterasu et qui demeurent jusqu’à ce jour les symboles du pouvoir impérial japonais.

5Nous voyons donc l’omniprésence du soleil et de sa lumière tant dans l’appellation la plus ancienne du Japon, presque son image de marque, que dans sa mythologie et son histoire impériale.

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Notes

1 À rapprocher bien sûr du nom poétique de Fusô, « Mûrier soutenant (le soleil) » pour le Japon.

2 On peut se demander à quoi servaient ces coqs (naganaki-tori) dans le Tokoyo (parfois écrit avec les caractères « nuit éternelle »).

3 Autre difficulté théologique : on comprend qu’un homme soit possédé par un dieu, mais pour une déesse ?

4 Il en est d’autres, notamment une où c’est la beauté du langage d’une prière proférée par Futo-dama no mikoto qui attire au-dehors la déesse (Aston, p.49).

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Noël Robert, « Lumière des bouddhas et poussière du monde »La lettre du Collège de France, 41 | 2016, 38-39.

Référence électronique

Jean-Noël Robert, « Lumière des bouddhas et poussière du monde »La lettre du Collège de France [En ligne], 41 | 2015-2016, mis en ligne le 01 novembre 2016, consulté le 11 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/lettre-cdf/3300 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lettre-cdf.3300

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Auteur

Jean-Noël Robert

Philologie de la civilisation japonaise

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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