1Les réflexions théoriques et méthodologiques autour de l’établissement du vocabulaire fondamental se targuent, en français, d’une longue tradition dans le cadre de la langue générale, remontant au moins aux années 1950 lorsque les instruments de la statistique lexicale sont mis à contribution pour l’identification des mots de base afin d’atteindre une compétence communicative efficace (Gougenheim et coll., 1956). La notion de français fondamental a été réélaborée à plusieurs reprises pour des applications didactiques diverses, entre autres pour l’apprentissage de l’orthographe (Bandelier & Cortier, 2006) et des collocations (Benigno et coll., 2015). En ce qui concerne les langues de spécialité, de nombreux travaux ont été consacrés à l’identification d’un vocabulaire de base commun aux différentes disciplines, à partir du Vocabulaire général d’orientation scientifique (Phal, 1971) jusqu’au Lexique scientifique transversal (Drouin, 2007 ; Tutin & Jacques, 2018).
2Cependant, peu d’attention a été portée sur le recours aux instruments lexicométriques en vue du repérage d’une « terminologie fondamentale », propre à un domaine de spécialité, donc nécessairement différenciée de la terminologie d’autres domaines, avec des finalités didactiques ; les travaux s’étant intéressés à cette question ont été menés principalement dans le cadre de la lexicographie pédagogique (Binon et coll., 2000). De surcroit, dans les répertoires terminographiques existants, il manque un classement détaillé des différents types de termes, principalement à propos des termes complexes, pouvant apporter une contribution efficace à leur enseignement/apprentissage.
3Dans notre travail, nous nous donnons deux objectifs principaux. Premièrement, nous entendons établir des critères servant à dresser une liste du vocabulaire fondamental à l’intérieur de la terminologie du commerce, en vue de son application didactique pour le français en tant que L2. Notre intérêt portant ici principalement sur les termes complexes de type locution, nous nous penchons, plus précisément, sur le repérage et le classement de ces unités terminologiques qui se prêtent, par un ensemble de critères qualitatifs et quantitatifs, à un enseignement en fonction des niveaux de l’échelle prévue par le Cadre européen commun de référence pour les langues (dorénavant CECR).
4En deuxième lieu, nous nous proposons de présenter les critères qui président au développement d’une ressource, à la fois terminologique et pédagogique, au sein du projet DIACOM‑fr (Frassi, 2021), conçu et réalisé au sein du Département des langues de l’Université de Vérone. Cette ressource, à savoir une banque de données terminologique de type réseau lexical, se fonde sur la constitution d’un corpus spécialisé, qui puisse combler une lacune quant à la disponibilité de corpus sur les langues de spécialité (Mangiante & Cavalla, 2016), en ce qui concerne plus particulièrement le domaine du commerce. La banque de données terminologique est conçue pour plusieurs objectifs, dont un usage didactique efficace, s’adressant prioritairement, mais non pas de manière exclusive, aux apprenants du français L2 de la filière langues étrangères pour le commerce international dans notre université ; grâce à sa consultation en libre accès à partir de la fin 2022, elle pourra être exploitée par tout utilisateur (étudiant, enseignant, traducteur, spécialiste du domaine) voulant enseigner ou apprendre le français du commerce.
5Nous nous appuyons, d’une part, sur les travaux autour de la statistique linguistique, apparus en France avec Guiraud (1959) et qui se dotent d’une dimension strictement didactique avec Gougenheim, comme nous venons de le rappeler. Au cours des décennies suivantes, la discipline, plus tard appelée statistique lexicale ou lexicométrie (Muller, 1969), s’enrichit de nouvelles méthodes mathématiques (Lafon, 1984) et permet d’utiliser les modèles, les algorithmes et les calculs statistiques pour avancer et tester des hypothèses sur la langue, spécialement au profit des lexicologues et des lexicographes (Labbé & Labbé, 1994).
6D’autre part, en ce qui concerne le repérage des unités lexicales et notamment des unités phraséologiques, nous nous appuyons sur le cadre théorique de la Lexicologie explicative et combinatoire (Mel’čuk et coll., 1995), qui prône l’enseignement progressif et structuré non seulement du lexique, mais aussi de la compétence métalexicale (Grossmann, 2011 ; Tremblay & Polguère, 2014). Nous nous penchons sur le français du commerce international afin d’illustrer une méthode possible pour le repérage et la didactisation de ses unités terminologiques de base, en nous concentrant spécifiquement sur les unités phraséologiques fondamentales de type locution (Frassi, 2020).
7Nous tenons à préciser que notre travail considère qu’il existe une superposition entre la notion de terme complexe, telle qu’elle a été définie par L’Homme (2005) — à savoir une suite de mots-formes relevant d’un domaine de spécialité et constituant une unité multilexémique — et la notion de locution. Ainsi, ce qu’on a coutume de désigner en terminologie et en terminographie comme terme complexe coïncide pour nous avec un type spécifique d’unité phraséologique, à savoir la locution.
- 1 Dipartimento di Lingue e Letterature Straniere, Università di Verona, Progetto di eccellenza: Le Di (...)
8Cette contribution se situe dans le cadre du projet d’envergure Les humanités numériques appliquées aux langues et littératures étrangères du Département de langues et littératures étrangères de l’Université de Vérone (2018‑2022)1. Inscrit à l’intérieur de ce projet, le sous-projet DIACOM‑fr vise la constitution d’un corpus diachronique relevant du domaine commercial ainsi que la création, à partir du corpus, d’une ressource terminologique sous forme de réseau lexical, qui prenne en compte aussi son application didactique. La constitution du corpus, composé de 583 textes (12 millions de word tokens environ), obéit à des critères de nature chronologique, thématique et textuelle. Quant au critère chronologique, les textes ont été sélectionnés en fonction de trois périodes représentatives de l’évolution du commerce depuis 1850 : la période de 1850 à 1914, correspondant grosso modo à la deuxième révolution industrielle ; la période de 1945 à 1970 est caractérisée par le miracle économique ; la période comprise entre 1985 et 2020 est celle dans laquelle le commerce se voit transformé par les nouvelles technologies. Les documents du corpus abordent divers sous-domaines, de la macro-économie aux branches de l’entreprise, et relèvent de différents types de textes : institutionnels, académiques, journalistiques, d’entreprise.
9Le corpus a été soumis à une extraction terminologique, dont les résultats sont analysés ici en vue de leur didactisation. Nous tenons à souligner que la représentation des données terminologiques sous forme de réseau lexical nous permet d’organiser les unités terminologiques de manière intuitive, aussi bien vis-à-vis de tout utilisateur de la base de données que dans l’objectif secondaire de type didactique. Les bases de données de type réseau lexical (Lux-Pogodalla & Polguère, 2011 ; Polguère, 2014) sont conçues comme des graphes lexicaux dans lesquels chaque nœud est occupé par une entité lexicale (dans le cas de notre base de données il s’agira d’entités terminologiques) et le réseau se tisse à partir de liens syntagmatiques et paradigmatiques que les entités lexicales (ou terminologiques) nouent entre elles.
10Après avoir présenté les données terminologiques de type locution, du point de vue quantitatif et du point de vue qualitatif, nous proposons un parcours pour leur didactisation allant de pair avec le travail terminographique qui nous occupe au sein de DIACOM‑fr.
11Comme nous l’avons déjà souligné, notre base de données ne vise pas, spécifiquement et uniquement, des objectifs pédagogiques. Néanmoins, elle ne néglige pas l’aspect de l’enseignement des langues, notamment des langues de spécialité, dans sa perspective lexicale.
12Pour cette raison, le matériau terminologique résultant de notre extraction va être pris en compte du point de vue de son potentiel didactique ; en particulier, nous nous proposons de classer les termes, simples et complexes, du point de vue des niveaux de compétence linguistique prévus par le CECR.
13Nous étudions, dans le présent article, une partie seulement de toutes les entités terminologiques provenant de notre corpus : il s’agit notamment des termes complexes de type locution. Sans ignorer le rôle des termes simples dans la constitution du vocabulaire fondamental du commerce, ce choix se justifie, d’une part, par le fait que les termes complexes représentent une bonne partie des unités phraséologiques de base du français commercial et, d’autre part, par la nécessité d’insister, dans un contexte didactique du français L2, sur les éléments phraséologiques, qui demeurent mal maitrisés par les apprenants allophones (Yan et coll., 2018).
14Bien que DIACOM‑fr soit conçue comme une base de données diachronique, nous avons considéré, pour les besoins purement didactiques, une seule des trois périodes envisagées, à savoir la période actuelle (1985‑2020). Ce choix s’explique par le fait que la prise en compte des aspects diachroniques d’une langue, que ce soit au niveau grammatical ou au niveau lexical ou, encore, du point de vue des objectifs que le CECR propose (développement des compétences diverses, à l’écrit comme à l’oral), ne rentre pas parmi les connaissances nécessaires des apprenants. Par ailleurs, les besoins des apprenants qui s’intéressent aux langues sont souvent en lien avec des activités pratiques bien spécifiques dans le cadre d’un domaine professionnel.
- 2 Nous tenons à remercier Patrick Drouin et Silvia Calvi pour nous avoir renseignés sur tous les aspe (...)
15Les textes constituant notre corpus ont été soumis à trois extractions différentes, selon la période de leur appartenance. Dans les trois cas, nous nous sommes appuyés sur TermoStat Web 3.0+ (<http://termostat.ling.umontreal.ca>, voir Drouin, 2003), extracteur conçu et réalisé par P. Drouin au sein de l’Observatoire de linguistique Sens-Texte de l’Université de Montréal. Ce choix dépend principalement de deux facteurs : l’implication de P. Drouin à l’intérieur de notre projet ; la fiabilité de TermoStat Web 3.0+, mesurée à la suite de plusieurs tests avec d’autres logiciels — notamment Sketch Engine (<www.sketchengine.eu>, voir Kilgarriff et coll., 2014) et TermSuite (voir Cram & Daille, 2016). TermoStat Web 3.0+ nous a fourni une première liste de termes sur la base de leur fréquence et de leur score de spécificité : si la fréquence correspond à la quantité brute des candidats-termes dans le corpus, le score de spécificité permet d’observer dans quelle mesure un terme est spécifique au domaine en question (Drouin, 2010).
16Grâce à la collaboration de P. Drouin, nous avons pu faire une recherche plus fine concernant les termes complexes de type locution et les collocations (pour la différence entre locution et collocation, voir le point 2.2.1) : il s’agit d’une extraction hybride qui s’appuie sur des critères linguistiques, statistiques et terminologiques à travers l’exploitation, conjointement à TermoStat Web 3.0+, de Stanza, librairie Python d’analyse de la langue naturelle.
17En exploitant les fonctionnalités de Stanza (<https://stanfordnlp.github.io/stanza/>, voir Qi et coll., 2020), nous avons extrait les combinaisons de mots correspondant aux patrons syntaxiques suivants : 1) nom + adjectif ; 2) nom + préposition + nom ; 3) nom (sujet) + verbe ; 4) verbe + nom (complément).
18Ce critère qualitatif s’est enrichi d’un critère statistique, concernant la fréquence de la combinaison des mots, associée à la fréquence respective de chacun des mots qui composent la séquence multilexémique. En nous appuyant sur les études de Labbé et Labbé (1994), nous n’avons retenu que les combinaisons ayant une fréquence ≥ 5. De plus, nous avons calculé la mesure de l’information mutuelle ponctuelle (« Pointwise Mutual Information » ou PMI ; Church & Hanks, 1990), mesure statistique permettant de quantifier l’écart entre la probabilité de la cooccurrence d’une combinaison de mots à travers l’analyse de leur distribution conjointe et leurs distributions individuelles. Cette mesure nous permet de considérer qu’une combinaison de mots dont le PMI est > 0 a de fortes chances d’être un terme complexe de type locution ou une collocation.
19Or, l’extraction basée sur ces critères ne distingue pas les combinaisons de mots de la langue générale des combinaisons de mots en langue de spécialité : pour cette raison nous avons eu recours à TermoStat Web 3.0+ qui nous a permis de calculer la spécificité (Lafon, 1980) de chacun des mots de la combinaison retenue. De plus, dans l’objectif de réduire le silence nous avons appliqué comme seuil minimal un seuil inférieur — à savoir 1,96 — à celui appliqué par TermoStat Web 3.0+ qui n’affiche que les résultats ayant un score > 3,09. Cette méthode a donné de manière automatique 12 704 combinaisons de mots à partir du sous-corpus DIACOM‑fr 1985‑2020. Nous avons filtré de manière manuelle les résultats pour supprimer les syntagmes libres ainsi que les combinaisons n’appartenant pas au domaine d’étude ; finalement, nous avons distingué les collocations des locutions.
20Les résultats obtenus avec Stanza ont été comparés avec l’extraction effectuée à travers TermoStat Web 3.0+ ; cette comparaison est intéressante puisque cet extracteur a retenu des termes complexes ayant des patrons syntaxiques différents par rapport à ceux extraits par Stanza, notamment des patrons non binaires comme Nom + Préposition + Nom + Préposition + Nom. Après un filtrage manuel qui nous a permis d’éliminer le bruit selon les mêmes critères adoptés avec Stanza, nous avons comparé les données des deux extractions, en intégrant les résultats déjà obtenus avec les combinaisons qui ne figuraient qu’à la suite de l’extraction avec TermoStat Web 3.0+. Sur la base de cette méthode nous avons obtenu une liste de 959 locutions, qui vont être classées, aux fins de leur traitement terminographique, selon les critères qualitatifs que nous allons préciser dans le paragraphe qui suit. Nous tenons à souligner que chaque locution, en tant que terme complexe, fera l’objet d’une entrée spécifique au sein de notre base de données.
21Après avoir identifié le noyau des termes fondamentaux de type locution, apparait également la nécessité d’en proposer un classement qualitatif pour une exploitation didactique efficace : en effet, toutes les locutions ne représentent pas un ensemble homogène quant au niveau de leur complexité pour les apprenants du français du commerce L2.
22Une précision est de mise à ce point de notre étude : elle concerne le lien entre les notions d’unité phraséologique, de locution, de collocation et de terme complexe. Comme nous l’avons déjà annoncé plus haut (point 1), les deux notions de locution et de terme complexe se superposent dans notre approche : nous considérons que des termes complexes comme marge arrière ou travail salarié, sont des locutions, en ce sens qu’elles partagent les mêmes propriétés syntactico-sémantiques que les locutions. Autrement dit, les unités phraséologiques de type locution existent en langue générale comme en langue de spécialité. Il s’ensuit que la locution, en tant que type spécifique de terme complexe, est également un type d’unité phraséologique.
23Même si dans cet article nous nous occupons uniquement des locutions, nous tenons à fournir quelques détails concernant la collocation, dans l’objectif d’apporter davantage de clarté sur les principes qui président à notre approche. En effet, nous ne considérons pas la collocation comme un type de terme complexe ; celle‑ci est un type d’unité phraséologique que l’on peut envisager comme une affinité entre deux lexies dont l’une (la base) contrôle l’autre (le collocatif). Cette affinité est motivée par un lien de type syntagmatique correspondant à un sémantisme particulièrement récurrent et très général. Ainsi, par exemple, client fidèle est une collocation dans la mesure où la base client sélectionne le collocatif fidèle pour exprimer le sens de ‘bon’. Dans ce cas, nous retrouvons deux composantes dont chacune a son propre statut syntactico-sémantique. Dans la locution, en revanche, il n’est pas possible d’identifier des statuts différents pour les composantes ; par ailleurs, une locution est perçue comme une seule entité lexicale. Pour cette raison, la locution est considérée comme un terme complexe, alors qu’une collocation manifeste une propriété de combinatoire d’un terme : ainsi, pour revenir à notre exemple, fidèle noue un lien syntagmatique avec client, terme simple du domaine du commerce. Les termes complexes de type locution se prêtent au même classement qui leur est réservé dans le cadre de la langue générale. Ce classement, s’accompagne de réflexions d’ordre didactique.
24Un critère sémantique est ainsi adopté, afin de distinguer trois niveaux didactiques en fonction du degré de transparence sémantique des termes. Nous rappelons que le classement des locutions en locutions fortes, locutions semi-compositionnelles et locutions faibles relevant de la langue générale (Mel’čuk, 2013) peut s’appliquer également à la langue de spécialité du commerce (Frassi, 2020 ; Frassi, 2022 à paraitre).
25Ce critère a été choisi car il répond bien à une double exigence de la base de données : 1) un affichage qui permette à tout utilisateur de bien comprendre la nature du terme et de s’approcher, autant que possible, dès sa visualisation, du plus grand nombre des propriétés syntactico-sémantiques qui le caractérisent ; 2) une exploitation de ce même principe au niveau didactique.
26Quant à la seconde exigence, nous nous sommes aperçus que la représentation via le modèle du réseau lexical est particulièrement intuitive, car elle permet, dans l’immédiat, de percevoir les propriétés les plus évidentes d’un terme complexe de type locution. Du point de vue syntaxique, la locution recouvre un seul et unique nœud : cela implique son statut de seule et unique entité terminologique et, par ricochet, le blocage de certaines propriétés transformationnelles, comme la possibilité d’insertion ; du point de vue sémantique, à partir de l’application du classement de Mel’čuk (2013), qui prévoit la distinction de trois types de locutions sur la base de leur transparence/opacité, nous allons accorder à chaque type un graphisme différent, par exemple en termes de couleur. Cette distinction se prête en soi à une exploitation au niveau didactique, car le décodage d’une locution transparente est plus simple que le décodage d’une locution complètement opaque ; cela nous permet ainsi d’établir trois niveaux dans l’apprentissage, qui prévoit des locutions à apprendre au niveau élémentaire, des locutions plutôt destinées à l’apprentissage au niveau intermédiaire ainsi que des locutions plus adaptées à un niveau avancé. Particulièrement, les locutions faibles sont des locutions dans lesquelles toutes les composantes sont sémantiquement transparentes, comme travail salarié ; les locutions semi-compositionnelles sont des locutions dans lesquelles un élément est transparent et un élément est opaque, comme marketing viral ; les locutions fortes sont des locutions dans lesquelles les deux composantes sont opaques, comme marge arrière.
27Plusieurs caractéristiques des locutions faibles demandent une attention particulière pour cette catégorie de termes complexes. Ces caractéristiques ont toutes trait à leur sémantisme.
28Nous avons déjà démontré (Frassi, 2022 à paraitre) que les locutions faibles, en tant que catégorie de termes complexes, se démarquent de leurs homologues dans la langue générale par plusieurs propriétés. Tout d’abord, les locutions faibles en langue de spécialité ne nécessitent pas le recours à un élément externe pour une interprétation correcte de leur sens : si, par exemple, en langue générale une locution faible comme attendre un enfant ne saurait être correctement interprétée sans l’intermédiaire du sémantisme ‘grossesse’, extérieur à la locution elle‑même, en langue de spécialité une locution comme travail salarié représente, en quelque sorte, le degré zéro de la transparence, car aucune opération n’est nécessaire pour son interprétation : cette locution signifie exactement ‘travail qui repose sur un salaire’.
29Cette propriété nous amène vers une deuxième caractéristique des locutions faibles : celles‑ci, en langue de spécialité, constituent la grande majorité des locutions. Avec comme objectif visé la représentation dans une base de données de type réseau lexical, ainsi que de leur didactisation, il serait souhaitable de proposer des sous-catégories à partir d’un critère qui soit facilement saisissable par les utilisateurs généraux ainsi que par les apprenants. Nous croyons que les locutions faibles se laissent facilement classer, à travers une activité de paraphrase minimale, à partir d’un ensemble d’étiquettes sémantiques qui renvoient à des catégories très générales. Ces étiquettes trouvent leur place dans un domaine de spécialité particulier, sur la base des sémantismes que ce même domaine doit exprimer à travers des entités terminologiques de type locution faible. Ainsi, par exemple, dans le domaine de la logistique on retrouvera un nombre important de locutions exprimant un sémantisme de type locatif ou, encore, en chimie, des locutions exprimant un sémantisme lié aux substances.
30Pour identifier les principaux sémantismes que véhiculent les locutions faibles dans le domaine du commerce international, nous les avons passées au crible à travers une opération élémentaire de paraphrasage : ainsi, par exemple, travail salarié se paraphrase par ‘travail reposant sur un salaire’ ou, encore, commerce électronique se paraphrase par ‘commerce qui a lieu par le moyen électronique’. Cette activité de paraphrasage nous a permis d’identifier un ensemble de sémantismes particulièrement récurrents dans le domaine du commerce international, que nous allons résumer dans la liste suivante :
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Concerner : acte de commerce = ‘qui concerne le commerce’
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S’occuper : agent de voyage = ‘qui s’occupe de voyages’
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Origine : pression concurrentielle = ‘qui a son origine dans la concurrence’
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Reposer sur : publicité comparative = ‘qui repose sur une comparaison’
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Objectif/fonction : pays exportateur = ‘qui a comme objectif l’exportation’
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Manifestation : espace virtuel = ‘qui se manifeste sous forme virtuelle’
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Lieu : marché intérieur = ‘qui a lieu dans un pays donné’
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Moyen : commerce électronique = ‘qui se fait par voie électronique’
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Phases/échelons : produit primaire = ‘qui se trouve à une phase primaire’
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Temps : Service après-vente = ‘qui a lieu après la vente d’un produit’
31Nous croyons que ces propriétés syntactico-sémantiques des locutions sont exploitables dans les activités didactiques portant sur les langues de spécialité ; c’est pour cette raison que nous les avons valorisées à l’intérieur des fiches terminologiques que nous nous proposons de remplir dans l’objectif de l’élaboration de notre base de données.
32Comme Francœur le rappelle, les objectifs de la fiche terminologique sont essentiellement la compréhension d’un concept et un usage adéquat du terme servant à désigner le concept même (Francœur, 2015, p. 24). La richesse et l’ampleur des données de la fiche terminologique peuvent être ainsi adoptées de manière profitable dans un contexte didactique. Dans les bases de données terminologiques existantes, entre autres ARTES, DicoEnviro, DicoInfo, EcoLexicon3, la dimension didactique n’est pas explicitée : ce sont les utilisateurs qui peuvent consulter ces ressources avec des finalités didactiques. Dans DIACOM‑fr, nous entendons, en revanche, mettre en lumière l’application didactique de la banque de données, en insérant un champ ouvertement consacré à l’apprentissage dans chaque fiche terminologique.
33Après une présentation générale de la fiche élaborée au sein du projet DIACOM‑fr, sa conception au carrefour entre terminologie et didactique sera, donc, illustrée pour le français L2, en ce qui concerne plus particulièrement les termes fondamentaux du commerce de type locution.
34Pour notre projet, nous avons recours à un modèle « hybride » de fiche terminologique : certes, elle adhère à la description terminographique traditionnelle quant à ses éléments minimaux, c’est-à-dire le domaine, la définition et l’équivalent du terme dans d’autres langues, mais elle fait aussi référence aux modèles de type réseau lexical développés au sein de la Lexicologie explicative et combinatoire ; nous nous inspirons également des dictionnaires spécialisés créés par l’Observatoire de linguistique Sens-Texte (OLST), comme le DicoEnviro, que nous venons de mentionner. À l’instar de ces ressources, nous visons une description des unités terminologiques fondée sur les multiples relations entre sens, selon une optique lexico-sémantique de la terminologie (L’Homme, 2004, p. 35).
35La fiche DIACOM‑fr contient les principales données de nature linguistique : le terme vedette, avec une distinction systématique entre le champ vocable et le champ lexie (Polguère, 2016, p. 70) ; la partie du discours ou le type de locution, avec l’indication de son patron syntaxique ; les locutions éventuellement formées à partir du terme vedette. Plusieurs champs de la fiche renvoient aux données sémantiques : le sous-domaine ; la définition, qui est distinguée avec deux champs différents, à savoir une définition par compréhension et une définition basée sur la structure actantielle, l’élaboration des deux reposant sur les contextes du corpus ; la catégorie sémantique des locutions faibles ; les relations sémantiques. Les données diachroniques des termes, qui ne sont pas d’ordinaire considérées dans la pratique de la rédaction de la fiche terminologique, sont également comprises : pour chaque lexie est, en effet, fournie l’indication de la période à laquelle le terme appartient (α pour la période 1985‑2020, β pour la période 1945‑1970 et γ pour la fenêtre temporelle 1850‑1914). Ensuite, la fiche explicite la continuité ou l’écart au niveau sémantique entre le terme à une époque déterminée et le même terme dans les autres tranches temporelles du corpus. Enfin sont présentés les équivalents du terme français en italien et en anglais et un contexte, tiré du corpus, constituant une attestation significative du terme vedette en fonction de la période considérée.
36En vue de l’exploitation des données terminologiques dans un contexte didactique, à chaque terme vedette décrit dans notre base de données sera associé un niveau d’apprentissage, qui puisse aider enseignants et apprenants dans l’exploitation du grand réservoir d’informations des fiches terminologiques. Un champ à part entière, appelé niveau d’apprentissage, est de ce fait inclus dans la fiche de DIACOM‑fr. Sur la base des critères quantitatifs et qualitatifs établis au préalable, nous distinguons les trois niveaux d’apprentissage élémentaire, indépendant et expérimenté, qui correspondent aux trois niveaux généraux de la compétence linguistique établis par le CECR. Même si ce document n’aborde pas la compétence lexicale en matière de langues de spécialité, quelques repères utiles peuvent être identifiés dans la section consacrée à l’étendue du vocabulaire (2001, p. 88). Parallèlement à l’utilisateur du CECR, qui possède « un répertoire élémentaire de mots isolés et d’expressions relatifs à des situations concrètes particulières » (niveau A1) et « un vocabulaire suffisant » dans des situations simples (niveau A2), notre utilisateur élémentaire peut disposer d’un noyau de termes simples de base et de locutions sémantiquement transparentes pour mener les transactions fondamentales du commerce, qui caractérisent aussi des situations de la vie quotidienne. En ce qui concerne l’utilisateur intermédiaire des niveaux B1 et B2, le CECR précise qu’il/elle « possède une bonne gamme de vocabulaire pour les sujets relatifs à son domaine » : c’est à ce niveau que notre utilisateur idéal acquiert une bonne connaissance du vocabulaire du commerce, composé de termes simples et de locutions qui sont aussi plus opaques au niveau sémantique. C’est enfin au niveau de l’utilisateur expérimenté que le CECR identifie une compétence lexicale avancée, caractérisée par « une bonne maîtrise d’un vaste répertoire lexical » et « d’expressions idiomatiques et familières » au niveau C1 et par « une bonne maîtrise d’un vaste répertoire lexical d’expressions idiomatiques et courantes avec la conscience du niveau de connotation sémantique » au niveau C2. Pour notre fin, il n’est pas alors inopportun de situer ici la maitrise des locutions du commerce présentant un degré plus élevé d’opacité sémantique.
37Les utilisateurs seront en mesure de filtrer les contenus du réseau terminologique en fonction du niveau d’apprentissage : il sera possible, par exemple, de sélectionner uniquement le niveau élémentaire ou expérimenté pour ne travailler que les termes de ces niveaux. Cette conception de la fiche se prête à des pratiques didactiques flexibles : d’une part, l’enseignant est en mesure de réunir de manière aisée le matériel didactique à exploiter en classe, par exemple, les termes d’un niveau d’apprentissage en particulier dans un sous-domaine spécifique du commerce, pour une époque donnée ou encore en ce qui concerne un type de texte. Les apprenants aussi peuvent tirer bénéfice des indications didactiques des fiches terminologiques, par exemple pour un travail en classe dirigé par l’enseignant ou même pour un travail en autonomie.
- 4 La fiche et le réseau terminologique seront élaborés à l’aide du logiciel Protégé (Stanford Center (...)
38À titre d’exemple, nous proposons ci‑dessous une fiche terminologique décrivant la locution faible exportation industrielle et une ébauche de son réseau terminologique4 : c’est, plus précisément, l’élaboration de la fiche qui permet, par l’intermédiaire de logiciels adaptés — notamment Lemon (McCrae et coll., 2017) pour la modélisation des entités terminologiques et de leurs sens respectifs et Lexfom (Fonseca et coll., 2016) pour les liens paradigmatiques et syntagmatiques entre entités terminologiques — la création de réseaux. Les deux produits terminographiques contiennent ainsi les mêmes données, mais leur visualisation est complètement différente : dans la fiche les données sont organisées et représentées de manière traditionnelle, c’est-à-dire dans leur dimension linéaire, ce qui rend leur consultation peu intuitive. En revanche, dans le réseau les termes sont organisés sous forme de graphe : cette représentation permet d’identifier, de manière intuitive, les relations entre termes et stimule les apprenants à une exploration autonome et graduelle des données terminologiques.
39Voici la fiche consacrée à la locution exportation industrielle (tableau 1) qui, en raison de sa transparence sémantique, rentre dans le niveau d’apprentissage élémentaire.
Tableau 1. – La fiche terminologique de la locution faible exportation industrielle.
- 5 À propos des locutions faibles, nous nous limitons ici à quatre cas possibles ; d’autres graphismes (...)
40Dans le réseau, le terme exportation industrielle est lié à son hyperonyme exportation, qui est à son tour associé à une série de locutions formées à partir de ce terme simple. Lorsque l’utilisateur sélectionne le niveau d’apprentissage élémentaire, seules les locutions faibles seront représentées avec la même couleur, à savoir le vert ; une distinction ultérieure, basée sur le graphisme spécifique de chaque case correspondant au nœud du réseau, contribue aussi à visualiser les différents types de sémantismes5. Par conséquent, il est possible de distinguer les locutions des catégories ‘concerner’ (par exemple, exportation industrielle, capacité d’exportation, exportation agricole, exportation énergétique, flux d’exportation), ‘reposer sur’ (marché d’exportation, équation d’exportation), ‘moyen’ (exportation directe, exportation indirecte), ‘origine’ (volume d’exportation). La locution exportation industrielle noue également un lien avec son conversif de type ‘concerner’ importation industrielle et avec la locution de type ‘origine’ qui se forme à partir du terme vedette, c’est-à-dire volume d’exportation industrielle.
41Puisque, comme nous l’avons déjà souligné, la consultation de la ressource terminologique peut se faire de manière progressive, l’apprenant pourra sélectionner, pour commencer, les seules locutions faibles de type ‘concerner’ (fig. 1), pour inclure ensuite les locutions faibles de type ‘reposer sur’ (fig. 2), et élargir son enquête aux catégories sémantiques ‘moyen’ (fig. 3) et ‘origine’ (fig. 4).
Figure 1. – Une ébauche du réseau d’exportation industrielle — niveau d’apprentissage élémentaire : locutions faibles ‘concerner’.
Figure 2. – Une ébauche du réseau d’exportation industrielle — niveau d’apprentissage élémentaire : locutions faibles ‘concerner’ + ‘reposer sur’.
Figure 3. – Une ébauche du réseau d’exportation industrielle — niveau d’apprentissage élémentaire : locutions faibles ‘concerner’ + ‘reposer sur’ + ‘moyen’.
Figure 4. – Une ébauche du réseau d’exportation industrielle — niveau d’apprentissage élémentaire : locutions faibles ‘concerner’ + ‘reposer sur’ + ‘moyen’ + ‘origine’.
42Bien que les locutions faibles constituent l’écrasante majorité dans DIACOM‑fr, les locutions semi-compositionnelles et fortes y sont également représentées. De manière graduelle, l’utilisateur peut alors passer à la visualisation du réseau du niveau indépendant, dans lequel s’ajoutent les locutions semi-compositionnelles, par exemple la locution exportation nominale, formée à partir du terme exportation, et la locution accord d’entreprise liée, à son tour, au terme entreprise (fig. 5). En vue de les distinguer des locutions faibles, elles sont représentées en jaune. Enfin, le locuteur peut sélectionner le niveau expérimenté, ce qui permet la visualisation, en rouge, des locutions fortes, comme marge arrière qui noue un lien actantiel, en tant que nom d’instrument, avec le terme simple entreprise (fig. 6).
Figure 5. – Une ébauche du réseau d’exportation industrielle — niveau d’apprentissage indépendant.
Figure 6. – Une ébauche du réseau d’exportation industrielle — niveau d’apprentissage expérimenté.
43Dans cet article, nous avons proposé une méthode permettant le repérage et l’organisation des entités terminologiques dans une perspective didactique, en nous concentrant particulièrement sur des types d’entités terminologiques — les locutions — qui, par leur complexité, nécessitent des parcours d’apprentissage spécifiques. Le travail qualitatif a fait suite au repérage des unités multilexémiques basé sur des critères quantitatifs : nous sommes ainsi intervenus en nous outillant avec les catégories que les principales études ont attribuées à la locution, en essayant de les adapter à la langue de spécialité et en les enrichissant avec des sous-catégories qui permettent de mieux représenter ces entités dans des modèles terminographiques de type réseaux lexical. Mais pas seulement : nous avons aussi établi des échelons, concernant les diverses catégories de locutions, qui puissent aller de pair avec les trois principaux niveaux établis par le CECR.
44Nous avons également montré que la description terminographique des locutions se prête à une exploitation didactique explicite : la création d’un champ de la fiche ouvertement consacré au niveau d’apprentissage contribue à une meilleure compréhension du terme et à un usage flexible de la part des enseignants et des apprenants. De surcroit, la visualisation des fiches sous forme de réseau présente plusieurs avantages pour un apprentissage autonome des langues de spécialité : entre autres, il est possible de distinguer de manière intuitive les types de locutions et leurs relations au sein du réseau ; le matériel terminologique peut être examiné selon un parcours graduel dans lequel les apprenants suivent la progression des niveaux identifiés au préalable. Enfin, la sélection des locutions à examiner peut être opérée également à l’intérieur du même niveau d’apprentissage. La visualisation que nous avons proposée repose sur un système de couleurs et de graphismes différenciés en fonction du type de locution et de la catégorie sémantique. Il s’agit, certes, d’une représentation, qui pourra être modifiée et enrichie au besoin, mais qui trace des pistes de travail possibles au carrefour entre terminologie, domaine de spécialité et apprentissage des langues de spécialité. Avant la diffusion de la banque de données en libre accès, est prévue une phase de test avec des groupes d’étudiants de français de la filière commerce international de notre université, ayant différents niveaux de compétence linguistique ; un protocole d’élaboration du test est en cours de développement. Nous croyons que cette proposition méthodologique pourrait s’étendre à d’autres domaines que celui que nous avons pris en compte. Certes, un travail ultérieur s’impose — dont nous n’avons pas pu parler dans le présent article — à propos du classement des termes simples et de leur positionnement aux divers niveaux de compétence des apprenants.