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Notes de lecture

Susana Benavente Ferrera, Francisco Calvo del Olmo, Erika Hilde Frisan, Veronica Manole, Karine Marielly Rocha da Cunha et Hugues Sheeren, Voyage en langues romanes : interculturel, plurilinguisme, intercompréhension

Paris, Éditions Didier, 2024, 216 p.
Thomas de Fornel
Référence(s) :

Susana Benavente Ferrera, Francisco Calvo del Olmo, Erika Hilde Frisan, Veronica Manole, Karine Marielly Rocha da Cunha et Hugues Sheeren, Voyage en langues romanes : interculturel, plurilinguisme, intercompréhension, Paris, Éditions Didier, 2024, 216 p.

Texte intégral

1Lorsque Jean Jaurès confiait, en 1911, que le français et le languedocien lui avaient suffi, combinés à une certaine habitude des analogies, pour comprendre le portugais et l’espagnol au fil d’un voyage à travers les pays latins, il énonçait, sans le théoriser, le principe même que le manuel Voyage en langues romanes : interculturel, plurilinguisme, intercompréhension s’emploie aujourd’hui à didactiser. Conçu par une équipe internationale de six universitaires, ce manuel propose en effet de développer une compétence réceptive afin de comprendre plusieurs langues romanes simultanément à partir de sa ou de ses langues déjà connues, plus ou moins bien maitrisées, de manière à éprouver ce « sentiment très net d’une langue commune » (Ronjat, Essai de syntaxe des parlers provençaux modernes, 1913, p. 12).

2L’ouvrage revendique une « pédagogie inductive de découverte des similarités linguistiques » (p. 7) : l’activité de lecture y occupe une place centrale, articulée à des opérations de repérage, de comparaison et d’inférence entre le portugais, l’espagnol, le catalan, le français, l’italien et le roumain. Une telle méthode n’avait pas vu le jour depuis EuRom4 (Blanche-Benveniste, 1997) et EuRom5 (Bonvino et coll., 2011). Version francophone du manuel PanromanIC – Manuale di intercomprensione fra lingue romanze paru initialement en 2022 chez Zanichelli, il conserve la même architecture : une introduction dans chacune des langues de travail contribue à installer d’emblée ce contrat plurilingue, dix unités thématiques, chacune composée de six fiches, une par langue, auxquelles s’ajoutent une section d’approfondissement grammatical Per approfondire et une rubrique Focus pour découvrir une langue romane régionale ou minoritaire.

3Les textes, informatifs et contextualisés, gagnent en densité au fil du manuel et sont systématiquement accompagnés d’activités de compréhension puis d’exploration lexicale. L’originalité du manuel réside dans sa rhétorique plurilingue, surtout au niveau des consignes. En effet, l’apprenant·e est conduit·e à lire non seulement les textes mais aussi les énoncés d’exercice dans d’autres langues, en s’appuyant sur les similitudes et zones de transparence pour résoudre ce qui demeure opaque. Ce principe, simple en apparence, a un effet formateur puissant puisqu’il transforme la pluralité linguistique en ressource et rend visibles, par l’usage, des stratégies d’intercompréhension comme le repérage d’indices morphologiques, l’exploitation des internationalismes ou le contrôle du sens par le contexte. La mise en page, qui associe à chacune des six langues romanes une couleur vive et distincte et s’appuie sur une iconographie abondante, installe des routines de lecture et de comparaison.

4Voyage en langues romanes se distingue ensuite par l’ampleur accordée à l’approche interculturelle. Les thématiques retenues, à savoir « les territoires, les langues, la gastronomie, les personnalités emblématiques, la musique et l’art, les coutumes et les stéréotypes, les légendes » (p. 7), favorisent l’entrée par des savoirs partagés, tout en déjouant les représentations trop centrées sur une norme nationale. Ce décentrement est renforcé par la place faite au roumain, présenté comme « trop souvent délaissé » (p. 14) dans certains dispositifs d’intercompréhension, et par l’ouverture à dix langues régionales ou minoritaires (corse, sarde, galicien, mirandais, occitan, francoprovençal, frioulan, ladin, romanche, aroumain). La rubrique Focus, plus brève et volontairement sensibilisatrice, élargit la cartographie de la Romania et invite à penser la famille romane en termes de continuum et de variations. L’approfondissement grammatical, conçu de manière comparative et adossé au latin, joue ici un rôle de médiation car il permet de formaliser des régularités repérées dans les textes.

5Sur le plan des ressources, l’articulation papier/numérique renforce l’autonomie d’apprentissage : les enregistrements audio, accessibles par QR code, donnent à entendre des voix et accents divers, ce qui soutient la compréhension et rappelle que la variation est constitutive de toute langue et de chaque culture. Le guide final des verbes, conçu comme outil de consultation, complète utilement l’entrée par les textes en proposant des repères morphologiques comparatifs.

6Un point gagnerait toutefois à être interrogé. La forte présence d’exercices balisés — à réponses fermées — sécurise certes l’autoformation, mais laisse relativement peu de place à des tâches plus ouvertes qui feraient de la justification des hypothèses et de la négociation du sens un objet explicite d’apprentissage, notamment en groupe. Il s’agit néanmoins davantage d’un point de vigilance à l’adresse de tout enseignant·e d’une variété de langue romane, qui sera amené·e à ajuster son guidage et à proposer, si besoin, des activités de mise en commun pour consolider les acquis.

7Voyage en langues romanes offre, en somme, un parcours d’apprentissage plurilingue rigoureusement scénarisé, très stimulant et d’une grande accessibilité, articulant comparaison linguistique, compréhension écrite et ouverture culturelle. Il s’adresse prioritairement à des étudiant·e·s, enseignant·e·s et apprenant·e·s adultes, en formation initiale ou continue, intéressé·e·s par le développement d’une compétence réceptive plurilingue dans l’espace romanophone. Par la conjugaison d’un entrainement systématique à la comparaison, d’une attention constante à la diversité linguistique et culturelle, et d’un appui sur des ressources multimodales, l’ouvrage constitue une contribution substantielle et rigoureuse à la didactique de l’intercompréhension, tout en offrant un appui convaincant à des pratiques d’enseignement visant la curiosité linguistique et l’élargissement des répertoires langagiers. Sans oublier son horizon d’attente : le goût du voyage entre les langues et les cultures — de vent d’Espagne en pluie d’Équateur, voyage, voyage… (Desireless, 1986).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Thomas de Fornel, « Susana Benavente Ferrera, Francisco Calvo del Olmo, Erika Hilde Frisan, Veronica Manole, Karine Marielly Rocha da Cunha et Hugues Sheeren, Voyage en langues romanes : interculturel, plurilinguisme, intercompréhension », Lidil [En ligne], 73 | 2026, mis en ligne le 06 mai 2026, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lidil/15428 ; DOI : https://doi.org/10.4000/166mn

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Auteur

Thomas de Fornel

Université de Lausanne, École de français langue étrangère
Univ. Grenoble Alpes, LIDILEM, 38000 Grenoble, France
thomas.defornel@unil.ch

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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