Remerciements
Nous remercions les institutions qui ont financé cette recherche : la Coordenação de Aperfeiçoamento de Pessoal de Nível Superior, code de financement 001, et la FAPERJ (Fundação Carlos Chagas Filho de Amparo à Pesquisa do Estado do Rio de Janeiro).
1Le Québec s’est récemment lancé dans une politique de diffusion internationale de la langue française, matérialisée par la création du Centre de la francophonie des Amériques (CFA), inauguré en 2008. Ce projet vise tout le continent américain, ce qui représente un tournant dans les politiques linguistiques québécoises. Les actions du CFA s’adressent aussi bien à l’Amérique du Nord qu’à l’Amérique centrale et du Sud, où le français occupe plutôt une position de langue étrangère. Toutefois, en Amérique centrale et du Sud, le rapport au français passe souvent par la France, ses références culturelles et son modèle linguistique. Le Québec y reste peu connu, malgré un renforcement récent de ces relations (Rivard, 2018).
2C’est dans ce contexte que nous nous sommes interrogée sur la question de la norme promue par ces nouvelles politiques québécoises. De nombreux travaux ont démontré l’existence d’un « français québécois standard » (Reinke & Ostiguy, 2016), qui diffère du « français de France », ainsi que sa meilleure acceptation par les locuteurs du français au Québec (Šebková et coll., 2020). On peut donc s’attendre à ce que cette politique de diffusion ouvre une porte à l’enseignement du français du Québec dans le domaine du FLE.
3Pourtant, il n’existe que peu de travaux sur les représentations et attitudes d’apprenants de FLE envers cette variété en dehors du Québec. L’étude présentée ici, menée au Brésil, entendait donc pallier ce manque et répondre à la question suivante : quelles sont les représentations du français du Québec au Brésil ? Pour cela, nous avons réalisé des entretiens avec des enseignants et apprenants de français. Nous présenterons ici une partie des analyses issues de cette étude.
4Parler du « français du Québec », c’est soulever une réflexion sur la variation et la définition de la notion de norme. Tout comme la notion de langue, celle de variété pose la question de sa réalité objective : comment définir le « français du Québec » ? Comme l’indique Gadet (2017, p. 81) : « Attribuer un nom à une variété (ce qui se fait spécialement dans le diatopique), c’est une façon de lui donner corps, avec le risque de l’essentialiser. » En d’autres termes, en nommant une variété, comme le « français du Québec », on l’homogénéise en lui attribuant des traits stables, alors que les variétés sont elles‑mêmes variables. Pourtant, malgré cette difficulté, les variétés existent dans les représentations des locuteurs et servent de marqueurs sociaux (Monteagudo, 2011). C’est cette approche des variétés en tant que représentations qui nous intéresse. Ainsi, en écrivant « français de France » (FF) ou « français du Québec » (FQ), nous désignons leur représentation idéalisée.
5La notion de variation est indissociable de celle de norme. Nous en retiendrons trois acceptions : la norme objective, qui correspond aux pratiques linguistiques partagées dans une communauté, la norme prescriptive, qui établit un modèle à suivre, et la norme subjective, qui correspond aux représentations des locuteurs (Ledegen, 2013). Pour la norme objective en français, plusieurs travaux ont décrit les différentes variétés du français. La norme prescriptive correspond au « français standard », qui reste souvent associé à la France et à Paris, si bien qu’on parle parfois du « français de France » ou « français de Paris ». Toutefois, une norme endogène s’est développée au Québec, le « français québécois standard » (Martel & Cajolet-Laganière, 1996 ; Reinke & Ostiguy, 2016). Bien que plusieurs travaux aient tenté de décrire objectivement le français standard (pour une synthèse, voir : Pöll, 2020 ; Große, 2020 ; Melchior, 2020) sa définition reste débattue (Francard et coll., 2000‑2001 ; Pöll, 2005, 2017). Notons que la notion de standard est aussi liée aux représentations, à la norme subjective, dans la mesure où, pour que des variantes soient considérées comme « standard », il faut que les locuteurs les reconnaissent comme telles. Nous adoptons ici une conception assez large des représentations, vues comme le rapport des locuteurs au langage et aux langues.
6Au Brésil, le français est aujourd’hui surtout enseigné dans les universités, les écoles de langue privées et les Alliances françaises. Plusieurs travaux ont fait état des principales représentations sur le français au Brésil (Rioult, 2024). C’est l’image d’une langue élégante, langue de culture et d’érudition, qui ressort de ces études. La langue française y est largement associée à la France.
7Toutefois, il existe peu d’études sur les représentations des variétés du français et sur le français du Québec en particulier, alors même que les liens entre le Brésil et le Québec se sont renforcés ces dernières années, notamment par l’immigration au Québec et par le renforcement des relations bilatérales entre les deux pays (Rivard, 2018). Par exemple, un bureau du Québec a été ouvert à São Paulo en 2008. Il en résulte une hausse de la demande de cours de français du Québec, une variété qui reste aujourd’hui peu présente dans l’enseignement du français au Brésil. Ainsi, par exemple, a été créée l’École Québec, spécialisée dans l’enseignement du français du Québec. En forte expansion, cette structure opère désormais dans d’autres pays d’Amérique du Sud, preuve d’un intérêt certes naissant, mais réel, pour l’apprentissage du français du Québec.
8Nous avons contacté 20 participants, équitablement répartis en quatre groupes : des professeurs de français et des apprenants de français, principalement des étudiants, ayant vécu ou non plus de trois mois au Québec. Les participants ont été recrutés via les réseaux sociaux ainsi que nos réseaux professionnels et personnels. On compte 13 femmes et 7 hommes de 23 à 61 ans, la majorité ayant entre 23 et 40 ans au moment des entretiens. La plupart des participants avaient un niveau d’études très élevé : onze avaient un doctorat, principalement les enseignants, trois un master et six une licence.
9Tous les participants étaient de langue maternelle portugaise, nés et ayant grandi au Brésil. Ils avaient appris le français à l’âge adulte, principalement à l’université, dans des écoles de langues privées ou à l’Alliance française. Ils avaient au minimum un niveau A2. Quatorze participants vivaient au Brésil, cinq au Québec, et une participante vivait depuis peu en France, après avoir vécu au Québec. Deux autres participants avaient déjà vécu en France. Par cette répartition en quatre groupes, nous souhaitions voir si leurs représentations étaient influencées par leur profession et par un contact prolongé avec le français du Québec.
10Avant les entretiens, nous avions proposé aux participants un test de perception inspiré des travaux de Guertin (2017) et de Šebková et coll. (2020). Les participants devaient écouter différentes variétés du français, principalement le FF et le FQ, et dire s’ils étaient d’accord ou non avec certaines phrases (ex. : « Je trouve que le français parlé par cette personne est joli »). L’objectif était d’analyser les représentations parfois inconscientes des participants face à des productions langagières réelles. Les résultats du test avaient montré que, même si les participants n’évaluaient pas négativement le FQ, ils l’évaluaient moins bien que le FF. De plus, les participants en contact avec le FQ faisaient moins de différence entre les deux variétés. Le facteur de l’exposition semblait avoir une influence plus forte que celui de la profession (enseignant ou non), mais il faudrait confirmer ces résultats avec un plus grand nombre de participants.
11Ce test de perception a été complété par des entretiens compréhensifs (Kaufmann, 2004), qui visaient à étudier avec plus de nuances ces représentations. Plusieurs thèmes ont été abordés : leur expérience d’apprentissage du français et, pour les professeurs, leur expérience d’enseignement ; les contacts avec des pays francophones ; les contacts avec le Québec et le français du Québec. À la fin, nous avons posé deux questions plus directes, que nous avons intitulées « questions-mots », car les participants devaient choisir trois mots pour décrire le FQ, puis trois mots pour décrire le FF. Les termes « français du Québec » et « français de France » n’avaient pas été employés au préalable, pour éviter de leur imposer des catégories préétablies.
12Les entretiens ont été réalisés entre novembre 2022 et avril 2023, principalement en ligne, un seul ayant été mené en présentiel. La durée totale du corpus est de 9 h 12 min. Les entretiens ont duré entre 13 et 43 minutes, pour une durée moyenne de 27,6 minutes. 19 entretiens ont été réalisés en portugais. Une personne, qui avait vécu en France, a préféré le faire en français. Ils ont été enregistrés, puis transcrits manuellement dans leur intégralité, en suivant les conventions de transcription établies par le projet NURC (Projeto de Estudo da Norma Urbana Culta), qui fait référence au Brésil. Des noms fictifs ont été utilisés pour citer les participants afin d’assurer leur confidentialité.
13Nous présenterons d’abord une vision générale des résultats obtenus pour les deux « questions-mots », avant de présenter les représentations pour le FQ, puis pour le FF.
14Pour l’analyse, nous avons fait certains regroupements de mots proches, notamment lorsqu’ils étaient proposés lors de reformulations. Ainsi, nous avons fait émerger de grandes tendances dans les réponses des participants. Nous avons ensuite élaboré une grille inspirée de Canut (1998), en y apportant des modifications. Entre parenthèses, nous indiquons le nombre de fois où le mot, ou un mot proche, a été choisi. Ils ont été traduits du portugais.
Figure 1. – Mots choisis pour parler du « français du Québec » et du « français de France ».
15Nous avons classé les termes en deux pôles : le constatif (observations qui se veulent neutres) et l’évaluatif (évaluations hiérarchisantes et catégorisantes) (Canut, 1998). Dans le pôle constatif, nous avons distingué les mots qui décrivent la forme, le corpus de la langue, et ceux qui décrivent son statut. Puisque prêter un statut à un parler revient à le catégoriser, les termes décrivant un statut se rapprochent du pôle qualitatif, c’est pourquoi la colonne centrale regroupe les termes renvoyant au statut de la variété, constituant souvent une forme de catégorisation.
16Nous voyons ainsi apparaitre une distinction nette entre le statut du FQ et celui du FF. Le FQ est clairement vu comme une langue « grégaire » (Calvet, 1987). Plusieurs participants ont choisi des mots qui soulignaient son caractère identitaire, spécifique, propre à une communauté. En revanche, le FF est associé à la « norme standard », « commune », courante, et donc à une langue « véhiculaire » (Calvet, 1987).
17Les termes utilisés pour décrire la forme sont plus nombreux pour le FQ (nasal, ouvert), alors qu’ils sont rares pour le FF, qui n’est pas perçu comme spécifique. Il passe inaperçu et échappe à toute description. En revanche, les mots à caractère qualitatif sont nettement plus nombreux, l’adjectif « beau » étant le plus fréquemment employé pour le FF. La majorité des qualificatifs sont mélioratifs et véhiculent les images habituelles de la langue française au Brésil. Des représentations plus négatives émergent parfois, associant le FF à un français colonisateur. Toutefois, elles sont rares et majoritairement exprimées par des participants formés en lettres, ce qui témoigne de l’impact des réflexions sur le colonialisme à l’université.
18Le mot le plus utilisé pour qualifier le FQ est différent. Ce qualificatif n’est pas toujours explicité (différent par rapport à quoi ?) et souvent suivi de tentatives de descriptions du FQ, voire d’imitations. Peu de termes négatifs ont été spontanément évoqués, ce qui peut être dû à une forme d’autocensure, mais aussi au fait que de nombreux participants, notamment les enseignants, ont indiqué vouloir éviter les préjugés. Les représentations négatives existent pourtant, mais elles ont été formulées de manière plus indirecte, dans la comparaison. Autrement dit, les représentations plus négatives ont été exprimées en contraste avec le FF, comme l’illustre cet extrait :
Rafael : […] je vois de l’élégance dans le français parlé en France
Enquêtrice : mmm et le français du Québec… il n’est pas élégant ?
R. : non ce n’est pas élégant… ce n’est pas élégant
E. : pourquoi ?
R. : ((rires)) le français du Québec je ne le vois pas comme élégant… je le vois comme… drôle… comme différent
E. : drôle… hein hein… différent
- 1 « Rafael: […] eu vejo élégance no falar do francês da França / Enquêtrice: mmm e o francês do Quebe (...)
- 2 Les mots prononcés en français sont en italique, dans l’original en portugais et dans la traduction (...)
R. : comme… rustique… je le vois comme américanisé… le français du… du Canada… on va à la party ((imitant une prononciation « américaine »)) je vois beaucoup d’américanisé dans le français du Canada… le français de France je le vois plus comme source quoi comme élégance… mais élégance dans le sens de source1 2
19Ainsi, les représentations se construisent aussi dans l’interaction. Pour la question « choisissez trois mots pour décrire le FQ », posée en premier, les participants emploient surtout des termes descriptifs ou évaluatifs mélioratifs. Ensuite, pour la même question sur le FF, ils choisissent aussi des mots mélioratifs (élégant). Enfin, lorsqu’on les interroge de nouveau sur le FQ, les jugements sont plus négatifs (ce n’est pas élégant, rustique). On observe donc que le FQ n’est pas, de prime abord, ouvertement dévalué, mais qu’il reste moins valorisé que le FF.
20Cette première entrée lexicale nous a permis d’obtenir une vision générale et comparative des représentations des participants relatives à ces deux variétés du français. Il importe toutefois de replacer ces termes dans le discours des participants. C’est pourquoi nous allons maintenant voir quelles sont les représentations suscitées par chacune de ces variétés.
21Nous proposerons dans les sections suivantes des catégories regroupant quelques‑unes des images récurrentes accordées au FQ.
22Est fréquemment exprimée l’idée que le FF et le FQ seraient partis du même point de départ, mais auraient pris des chemins différents et se seraient ainsi séparés, comme on peut le lire dans le témoignage suivant :
- 3 « eu acho que o da Suíça por exemplo… como a França é geograficamente mais próximo… eu acho que não (...)
je trouve que celui de Suisse par exemple… comme la France est géographiquement plus proche… je trouve qu’il ne s’est pas détaché autant… tellement c’est proche de la France… alors que celui du Québec je trouve qu’il s’est déjà… bien séparé3 (Clara)
23Plusieurs participants ont évoqué l’idée que le FQ était un français plus ancien, car il comprendrait des mots archaïques. Le témoignage de Juliana, qui a vécu au Québec avant de déménager en France et commente la différence d’usage entre bientôt en France et tantôt au Québec, est révélateur de cette vision :
- 4 « eu estava conversando com esses amigos… eles são franceses… e eles têm filho de doze anos… e aí e (...)
je discutais avec ces amis… ils sont Français… et ils ont un fils de douze ans… et là j’ai dit « ah alors on se voit tantôt » et eux « tantôt ? » et sa mamie… elle était professeure de français… et lui « qu’est‑ce que c’est “tantôt” ? » et elle dit « c’est “bientôt”… c’est la même chose » et là j’ai dit « je n’avais jamais remarqué que “tantôt” est tellement ancien qu’ils ne le disent plus ici en France… » tu comprends… je n’avais jamais pris le temps d’observer ça… je n’avais jamais remarqué… j’ai dit « ah alors on [au Québec] est encore au “tantôt”… ici [en France] ils sont déjà au “bientôt” au “à toute” au “à tout à l’heure” » […] je trouve qu’au Québec on reste plus… bloqués dans ces expressions plus anciennes4
24L’usage des adverbes encore et déjà dénote une vision selon laquelle le FQ se trouverait à une étape antérieure par rapport au FF. L’usage du verbe rester et de l’adjectif bloqué renforcent l’idée que le FQ serait en quelque sorte « en retard » dans son évolution.
25À plusieurs reprises, les participants ont évoqué l’idée que le FQ dérivait du FF, compris comme français standard, notamment en soulignant ce que le FQ aurait en moins ou à la place du FF :
- 5 « que vão ter […] um ditongo no lugar de ter uma vogal só… tipo falar père [paɛʀ] em vez de falar p (...)
ils vont avoir […] une diphtongue à la place d’avoir une voyelle… genre dire père [paɛʀ] à la place de dire père [pɛʀ]… fête [faɛt]… des choses comme ça […] aussi ils enlèvent plusieurs voyelles… ils vont dire des choses du type… hum… tsi… au lieu de dire petit hum… combne au lieu de dire combiné5 (Leandro)
26Nous voyons dans cet extrait que les expressions au lieu de, à la place de ou encore certains verbes, comme enlever, suggèrent que le FQ opère des modifications par rapport au FF, qui reste la référence. Dans certains cas, le FQ est comparé au français de France, au français de Paris, au français européen, au français qu’on apprend, au français qu’on a comme modèle ou au français du livre. Autant de termes qui renvoient à la notion de français standard.
27De nombreux participants ont évoqué le fait que le FQ serait mélangé ou anglicisé (inglesado), avec l’idée qu’il y a deux langues, l’anglais et le français, et que le FQ serait un intermédiaire entre les deux, comme dans le témoignage de Maria :
- 6 « É […] um pouco inglesado sabe… você tem… ou seja tem muitas… muitas… muitos elementos do inglês… (...)
c’est […] un peu anglicisé tu sais… tu as… c’est‑à-dire qu’il y a beaucoup… beaucoup… beaucoup d’éléments de l’anglais… beaucoup de mots qui sont de l’anglais […] alors ils sont toujours plein de petits termes en anglais… alors… c’est ça… je trouve que c’est une caractéristique… qui caractérise assez le… le français du Québec6
28Notons que cette caractéristique n’est pas nécessairement vue de manière négative, elle est même parfois valorisée, comme dans le cas de Larissa, qui y voit une marque de pluralité :
- 7 « [FQ] é… ela é… ela é uma língua muito plural… eu gosto dessa ideia de você mesclar duas línguas… (...)
[FQ] c’est… c’est… c’est une langue très plurielle… j’aime cette idée de mélanger deux langues… je trouve que c’est une chose… comme je peux dire ça… je trouve que c’est une belle chose de réussir à mélanger deux choses tu sais7
29Le mot différent est celui qui revient le plus souvent. Nombreux sont les participants qui évoquent une réaction de surprise, voire de choc et d’étrangeté, lorsqu’ils sont exposés la première fois au FQ, en employant souvent des expressions de surprise comme Oh là là, mon dieu ! (nossa, meu deus!). La plupart expliquent ce choc par le manque d’habitude.
- 8 « para mim… diferente né… assim mas bonito… é diferente mas eu acho que o ouvido já adaptou… no com (...)
- 9 « eu achava um francês diferente mas não feio ».
30Concernant le qualificatif différent, s’il n’est pas négatif en soi, il peut implicitement avoir une charge négative, comme une manière d’éviter le jugement négatif (dire « c’est différent » pour ne pas dire « je n’aime pas »). Il est d’ailleurs intéressant de noter que certains participants ajoutent que le FQ est différent, mais joli ou mais pas moche, comme dans ces exemples : « pour moi… différent hein… mais joli… c’est différent mais je pense que mon oreille s’est déjà adaptée… au début ça a été… ça été un choc hein8 » (Paulo), « je trouvais que c’était un français différent mais pas moche9 » (Luísa). La présence du mais indique une idée de contradiction, montrant que le terme différent permet d’éviter un jugement trop ouvertement négatif. Pourtant, des qualificatifs plus négatifs, tels que laid (feio), lourd (pesado) et fort (forte, en opposition à suave, « doux »), bien que rares, sont aussi apparus lors des entretiens, parfois accompagnés de mimiques, de grimaces ou de rires.
31Jusque‑là, nous avons présenté des représentations assez homogènes du FQ. Bien que majoritaire, l’idée d’un FQ homogène a parfois été remise en question, notamment par deux enseignants et un apprenant qui avaient un doctorat en lettres ou en linguistique et vivaient au Québec. Ils ont explicitement évoqué la variation diatopique interne au Québec et les divers registres présents au Québec.
32Concernant les registres, l’idée d’une grande différence entre le français québécois formel (des journalistes, des professeurs) et informel (dans la rue, par les gens) apparait aussi souvent, de manière plus ou moins explicite :
- 10 « eu ainda… ainda acho bem difícil de… de entender assim o francês falado na rua assim eu acho… eu (...)
je trouve toujours… je trouve toujours très difficile de… de comprendre le français parlé dans la rue… enfin je trouve… je trouve ça difficile hum […] mais je français plus formel… il n’y a pas… il n’y a pas beaucoup de différence en fait10 (Leandro)
33On retrouve ici l’idée que le FQ formel, ne serait finalement pas très différent du FF, toujours associé au standard, à la référence. Comme nous allons le voir, c’est en réalité au registre informel qu’est le plus souvent associé le FQ.
- 11 « eles são québécois mas eles não falam com esse sotaque informal ».
34Le FQ reste avant tout associé à un accent fort, jugé caractéristique du registre informel. Par exemple, lorsque Bruna déclare à propos de ses collègues : « ils sont Québécois mais ils ne parlent pas avec cet accent informel11 », l’usage du mais dénote une certaine contradiction entre le fait d’être Québécois et de ne pas avoir un accent informel. Ainsi, le vrai québécois serait nécessairement informel, alors que le registre plus formel serait associé à un français européen, comme c’est le cas dans le témoignage de Juliana à propos de son expérience des cours de francisation au Québec :
Juliana : j’ai eu droit à la francisation là les professeurs étaient québécois… mais c’était un québécois relativement facile qu’ils parlaient
Enquêtrice : hein hein… et qu’est‑ce que serait un québécois facile ?
- 12 « Juliana: […] eu tive direito à francisação aí os professores eram québécois… mas era um québécois(...)
J. : c’était bien articulé hein… les mots… les mots quand ils parlaient… comme ça… c’était le pain ((imitant un accent européen)) tu sais en allant vers le français européen… hein… ils utilisaient l’accent… ils essayaient de neutraliser l’accent […] [dans la francisation] j’étais au dernier niveau… la professeure a dit comme ça « maintenant je vais parler québécois » et elle a dit « pain » « la main » ((en imitant un accent québécois)) et j’ai dit « mon dieu… ça c’est le vrai québécois » et elle a dit « et ça va être de pire en pire »… dans le sens où… ça un accent plus chargé… « on a essayé… on essaye… hum… d’alléger un peu l’accent parce que sinon vous n’allez vraiment rien comprendre au québécois… c’est lourd » et là j’ai compris ce qu’était le québécois12
35Bien qu’il y ait une reconnaissance de l’existence de plusieurs registres au Québec, le vrai québécois serait un français plus informel, lourd, rustique. C’est donc ce FQ qui est comparé au FF dans les entretiens. Dans la section suivante, nous analyserons comment ce dernier est représenté.
36Les représentations du FQ sont construites en comparaison avec le FF. Comme nous nous attendions à ce phénomène, nous voulions dès le départ poser cette question après. Il s’agissait d’encourager les participants à préciser ce qu’ils entendaient par « français de France », un terme très utilisé mais peu défini. Comme pour le FQ, nous identifierons ici les représentations les plus fréquemment rencontrées dans les entretiens.
37Le FF a été amplement associé aux images traditionnelles prêtées au français en général au Brésil (beau, chic, élégant). Elles restent extrêmement fréquentes. Ces représentations ayant déjà été bien étudiées dans des travaux antérieurs (Rioult, 2024), nous ne nous attardons pas dessus.
38Le terme français de France, français européen ou encore français de Paris ont été utilisés de manière spontanée pour se référer au registre standard, comme dans les exemples suivants :
- 13 « eu tenho a impressão de que o francês da França me soa… o som do sotaque francês padrão… não sei (...)
j’ai l’impression que le français de France sonne… le son de l’accent français standard… je ne sais pas, il me semble plus subtil13 (Felipe)
- 14 « não tinha nem o francês “normal” ((imitando aspas com as mãos)) digo normal europeu ».
je n’avais même pas le français « normal » ((imitant des parenthèses avec ses mains)) je veux dire normal européen14 (Juliana)
39Ainsi, les caractéristiques attribuées au FF sont aussi celles d’une langue « standard » : langue littéraire, langue commune, langue de grande circulation, langue avec des règles, langue structurée. Cela apparait dans ces exemples :
- 15 « [o FF] é uma língua literária… é uma língua… eu comecei a aprender francês porque eu gostava muit (...)
[le FF] est une langue littéraire… c’est une langue… j’ai commencé à apprendre le français parce que j’aimais beaucoup la littérature française15 (Bruna)
- 16 « eu diria mais… eu acho [o FF] mais formal… assim… […] tem uma palavra para isso né mas eu diria q (...)
je dirais plus… je trouve [le FF] plus formel… hein… […] il y a un mot pour ça hein mais je dirais que c’est plus formel… plus ordinaire… pour le reste du monde… […] et… je trouve qu’il est plus structuré16 (Luísa)
- 17 « eu aprendi num método que apresentava o francês da França digamos assim ».
40Le FF a été constamment associé au standard, ce qui a parfois suscité des réflexions et des remises en cause, notamment par les participants ayant étudié les lettres, comme Lucas : « j’ai appris dans une méthode qui présentait le français de France, disons‑le comme ça17 ». La notion de FF n’en reste pas moins très mobilisée, même si difficilement définie. Au moment de choisir les trois mots, plusieurs participants ont éprouvé des difficultés à répondre, laissant parfois de longs silences, comme dans cet exemple :
Enquêtrice : mmm… mmm… je comprends… et maintenant la même question pour le français de France… trois mots…
Lucas : ah… ok… on y va…
E. : c’est petit jeu ((rires))
L. : mmm ok… je vais réfléchir… hum… (12 s) beauté
E. : ok
- 18 « Enquêtrice: mmm mmm… entendi… e aí mesma pergunta para o francês da França… três palavras… / Luca (...)
L : mmm mmm (12 s) culture et… (5 s) ah c’est difficile ça18
41On voit ici que Lucas, embarrassé par la question, a attendu douze secondes avant de proposer les mots beauté et culture. Les temps de réponse ont été beaucoup plus courts pour le FQ.
42Les participants ont parfois évoqué la difficulté à définir le FF en raison de la variation régionale interne à la France. Pour autant, la reconnaissance de cette variation régionale n’exclut pas nécessairement la reconnaissance du statut de français standard du FF, ce qui crée une contradiction, comme dans le témoignage de Felipe, professeur de français :
- 19 « [o FF é] rico porque… porque tem muita história e muita variedade… eu acho isso fascinante… sempr (...)
[le FF est] riche parce que… parce qu’il a beaucoup d’histoire et beaucoup de variété… je trouve ça fascinant… ça va toujours m’attirer… il a beaucoup d’histoire… beaucoup… beaucoup de manières différentes dont les gens s’expriment… dans lesquelles les gens s’expriment… plusieurs plusieurs plusieurs accents… plusieurs… expressions… beaucoup de variation régionale… je trouve ça très riche… très… très fascinent… subtil… mais là c’est plus… dans une… dans une… dans un contraste avec le français que j’entends toujours les jours ici [au Québec]… j’ai l’impression que le français de français sonne plus… le son de l’accent français standard… je ne sais pas il me semble plus subtil19
- 20 « não tem assim uma regra sabe… é engraçado… porque o do Quebec eu falei em comparação ».
43D’une part, il est reconnu que la langue française en France est, comme ailleurs, variable. D’autre part, la comparaison avec le FQ mobilise une image plus uniforme du FF qui, dans la comparaison, devient le « français standard ». Cette contradiction est également apparue clairement dans la réaction de Maria qui, au moment de choisir trois mots pour le FF, a haussé les épaules et répondu : « il n’y a pas vraiment de règle, tu sais… c’est drôle… parce que pour celui du Québec, j’ai dit en comparaison20 ». Nous avons donc ici une contraction : le FF serait à la fois variable et standard. Nous sommes là face à une « tension épilinguistique » (Canut, 1998), où se formulent des images incompatibles, parfois de manière consciente.
44Cette tension est aussi apparue dans le pôle facile/difficile, deux adjectifs parfois choisis pour décrire le FF. C’est le cas de Maria, professeure, qui déclare elle‑même avoir une réponse « contradictoire » :
- 21 « da França… da França… é… padrão… porque é referência… é a nossa referência né… o padrão nesse sen (...)
de France… de France… il est… standard… parce que c’est la référence… c’est notre référence hein… le standard en ce sens… d’être référentiel (5 s) il peut aussi être difficile en fonction de certaines régions… le Parisien parle très vite hein… alors… je trouve… ça peut être difficile hein… aussi sous cet aspect… je n’ai pas de troisième [mot]… je réfléchis… parce que… ce n’est pas… parce que je sais… si je dis… ce n’est pas le français de France… je… je… je vais dire aussi le français… ce n’est pas le français de France… parce que la similitude… c’est la langue comme un tout hein (8 s) un troisième mot… c’est à moitié contradictoire mais je vais dire facile… c’est plus facile parce qu’on y est plus exposé… hein… c’est… c’est plus facile à comprendre parce qu’on est plus exposé… la difficulté n’est même pas… par rapport au français de France mais en fait… tout le monde parle rapidement… comme dans n’importe quelle langue… c’est… c’est… plus difficile… c’est une caractéristique de n’importe quelle langue en réalité… les gens parlent très vite… c’est plus difficile à comprendre21
45Les hésitations (je pense…, alors… je pense…, je ne sais pas…), reformulations et modalités autonymiques (je vais dire aussi…) montrent que les représentations sont renégociées dans le discours. À la fin, la participante établit une distinction entre le français de France et la langue dans son ensemble, puis fait une généralisation selon laquelle, comme toute langue, le français est plus difficile à comprendre s’il est parlé vite. Cela révèle une tension générée par le fait que des catégories géographiques sont employées pour décrire des variations de registre. Quand les participants déclarent que le FF est facile, ils font référence à la norme enseignée. Lorsqu’ils mentionnent sa difficulté, il s’agit toujours de contextes où la parole est moins surveillée, moins normée, comme dans les conversations quotidiennes. Il en ressort une grande difficulté à définir ce que serait le FF.
46Le FQ n’est pas ouvertement l’objet de représentations négatives, mais, dans la comparaison, des termes connotés négativement sont parfois employés. En général, le « français de France » reçoit plus de termes mélioratifs et semble lui être préféré. Si les locuteurs du français au Québec tendent de plus en plus à valoriser le FQ (Šebková et coll., 2020), ce n’est pas le cas des locuteurs de français en tant que langue étrangère hors Québec. Ces résultats ne sont certes pas surprenants, mais nous nous attendions à un écart plus fort dans les représentations des deux variétés. Bien sûr, cela peut être dû à une forme d’autocensure liée à la situation d’entretien. Malgré tout, les participants ont fait preuve d’ouverture et de curiosité pour les questions de variation linguistique en général. Notons que cette question est aussi discutée au Brésil vis‑à‑vis du portugais et que cela influence certainement leur représentation du français.
47Il reste que les participants font appel à des représentations assez homogènes du « français du Québec » et du « français de France », deux termes qu’ils utilisent aisément. En réalité, ces termes à désignation géographique sont parfois utilisés pour se référer à des variations de registre. Ainsi, le FF est associé au standard, au formel. « Français de France » est un terme qui revient souvent, mais que les participants ont du mal à définir, montrant toute la complexité du concept de norme (Gadet, 2017 ; Ledegen, 2013). Le FQ est associé à un registre informel, vu comme un écart à la norme. Vient parfois en surface l’idée que le FQ parlé en contexte formel ne serait pas vraiment du « français québécois ». Cette association FF‑registre formel et FQ‑registre informel confirme les résultats de Guertin (2017).
48De plus, l’exposition est un facteur clé pour une meilleure acceptation du FQ, et de la variation en général. Ceci apporte des arguments supplémentaires pour une plus grande présence de la variation diatopique dans l’enseignement du FLE, déjà exprimés par de nombreux chercheurs. Toutefois, pour mieux intégrer les différentes variétés diatopiques du français à l’enseignement, il nous parait également essentiel de ne pas les décloisonner des autres dimensions de la variation, notamment de registre. Il importe de montrer aux apprenants que le FQ peut aussi être « formel » et que le FF peut être « informel ». Cela aiderait certainement à transmettre des images moins figées de ces deux variétés.