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Stratégies d’introduction et de maintien du référent dans les productions écrites d’apprenants sinophones de français langue étrangère

Strategies for introducing and maintaining the referent in the written productions of Chinese learners of French as a foreign language
Qianyun Li et Tatiana Aleksandrova

Résumés

Cette étude compare les stratégies d’introduction et de maintien des référents dans des textes écrits par des scripteurs francophones, sinophones et des apprenants sinophones de français langue étrangère. L’analyse met en évidence des différences typologiques entre le français et le chinois, notamment dans l’usage des déterminants : le français requiert un déterminant défini pour introduire le référent, tandis que le chinois s’en passe. Pour le maintien, les francophones privilégient les anaphores nominales infidèles, alors que les sinophones utilisent davantage les anaphores fidèles et l’anaphore zéro, en lien avec l’absence de pronoms relatifs en chinois. Les apprenants de FLE tendent à adopter les pratiques du français, mais présentent des hésitations dans l’introduction des référents et des difficultés avec les pronoms relatifs, souvent remplacés par des pronoms personnels. Ces particularités entraînent parfois une redondance et une cohésion textuelle fragile. L’étude met ainsi en lumière l’influence de la langue maternelle et la nécessité d’un enseignement explicite de la référence en contexte.

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Texte intégral

1. Introduction

1Dans les stades intermédiaires et avancés, la production écrite en langue étrangère nécessite entre autres compétences une maîtrise de la morphosyntaxe, particulièrement au niveau inter-phrastique. Le scripteur doit être capable de relier les informations entre elles en leur attribuant un statut discursif spécifique : les introduire, les maintenir, les changer ou les réintroduire tout au long du texte. Cette gestion demande la mobilisation de connaissances grammaticales, notamment au niveau de la morphologie nominale en français, comme la maîtrise des déterminants.

2Les recherches précédentes ont démontré que les contrastes linguistiques entre les langues peuvent entraîner des difficultés pour les apprenants lorsqu’il s’agit d’attribuer un statut à l’information dans le discours et de l’exprimer correctement dans la langue cible (Lambert et Lenart, 2004 ; Véronique et al., 2009 ; Watorek et al., 2014 ; Watorek et al., 2021). Les erreurs liées aux déterminants sont fréquentes chez les apprenants dont la langue maternelle (LM) ne dispose pas de détermination obligatoire (Ionin et Montrul, 2010 ; Feng, 2019 ; Qian et al., 2024), telles que les langues slaves ou les langues asiatiques.

3La gestion des référents dans le discours narratif et descriptif à l’oral amène les apprenants à développer des stratégies spécifiques, facilitant le traitement de l’information discursive et morphosyntaxique. Parmi les procédés les plus complexes pour les apprenants figurent l’introduction du référent et son maintien tout au long du texte. En revanche, la réintroduction du référent s’effectue généralement selon les normes et les principes de la langue cible (Lambert et Lenart, 2004 ; Hendriks et Watorek, 2008 ; Aleksandrova, 2012).

4À la suite de ces travaux, nous avons examiné les compétences des apprenants dans la gestion des référents dans un texte écrit, notamment dans la rédaction d’un texte argumentatif. Étudier la gestion de l’information dans un texte argumentatif, en complément de l’analyse menée sur le texte narratif, permet de mieux comprendre la diversité des mécanismes de cohésion selon les types de discours. En effet, alors que le récit met en jeu la création et le suivi de référents concrets dans un univers fictionnel, le texte argumentatif mobilise des référents notionnels ou abstraits dont la fonction est de structurer la pensée et de guider le lecteur dans un raisonnement. L’observation de ces deux modes de gestion – référentielle dans le narratif, thématique dans l’argumentatif – met en évidence des stratégies différentes mais complémentaires : la première favorise la continuité des personnages et des actions, la seconde la continuité des idées et des relations logiques. Comparer ces fonctionnements offre ainsi une vision plus complète des procédés de cohésion et du rôle que joue le statut de l’information dans la construction du sens textuel.

5Les apprenants objet de l’étude sont des sinophones de niveau B1 du CECRL, préparant la certification DELF B2. Les compétences discursives étant particulièrement importantes dans cette perspective, nous cherchons à déterminer si la gestion du référent constitue un défi pour eux.

6À travers une analyse contrastive des productions réalisées par des scripteurs natifs francophones et sinophones, nous comparons les stratégies morphosyntaxiques utilisées pour introduire et maintenir les référents. Il convient de préciser que l’« introduction » d’un référent correspond à sa première mention dans le texte, même si l’information est déjà connue du scripteur par la consigne. La dynamique communicative implique que le référent, bien que connu, doit être présenté pour la première fois dans le texte ; c’est pourquoi nous conservons le terme « introduction ».

7La comparaison entre les groupes des natifs, nous permet d’interpréter les résultats observés dans le groupe d’apprenants. Deux procédés, en particulier, nous intéressent : l’introduction du référent principal et son maintien à travers le texte. Nous cherchons ainsi à répondre aux questions suivantes :

Dans quelle mesure les différences morphosyntaxiques entre le français et le chinois influencent-elles les stratégies d’introduction et de maintien du référent principal dans le discours des scripteurs natifs ?

Comment les apprenants gèrent-ils ces procédés ?

8Nous présentons d’abord le cadre théorique de notre étude avant de parler de la méthodologie et de discuter les résultats des analyses.

2.Cadre théorique

2.1. Structure du discours et statut des référents

9Chaque texte ou discours nécessite l’introduction et la gestion des référents tout au long du discours, ce qui en garantit la cohésion. L’acquisition de la compétence discursive est un processus long qui exige un développement progressif de la capacité à utiliser les formes morphosyntaxiques appropriées en fonction du contexte (Halliday et Hasan, 1976). Les apprenants doivent savoir quand il est pertinent d’utiliser un déterminant indéfini ou défini en français. Toutefois, les règles apprises en classe ne suffisent pas à couvrir la diversité des contextes et des situations dans lesquels les apprenants devront gérer ces informations et prendre des décisions.

10La littérature existante montre que les apprenants dont la LM ne dispose pas de déterminants obligatoires ont tendance à commettre des erreurs en français lorsqu’il s’agit d’introduire de l’information dans le discours (Ionin et Montrul, 2010; Feng, 2019 ; Qian et al., 2024). Certains développent des stratégies facilitant le traitement de l’information et montrent des hésitations dans le choix du déterminant à utiliser. Par exemple, les apprenants russophones de français utilisent massivement la structure « il y a » à l’oral pour introduire des référents, tandis que les francophones natifs préfèrent introduire ces référents sous forme de syntagmes nominaux (SN) compléments d’objet direct, comme par exemple « il voit une bouteille » en les accompagnant de déterminants indéfinis. La structure « il y a » facilite le choix du déterminant pour les apprenants, car elle nécessite l’utilisation d’un déterminant indéfini. En revanche, le SN complément peut être accompagné d’un déterminant défini, ce qui exige un effort supplémentaire de la part de l’apprenant (Aleksandrova, 2012).

11En revanche, les apprenants de langues disposant d’un système de déterminants obligatoires, comme le français, ont tendance à utiliser des déterminants facultatifs, pour introduire des référents dans une langue où les déterminants ne sont pas obligatoires, comme c’est le cas en russe (Aleksandrova et Cobat, 2021). L’exemple suivant illustre cette tendance par l’emploi du numéral один (au génitif) – « un ».

(1) я вижу одного человека

ja vižu odnogo tcheloveka

1SG.NOM voir NUM-GEN.SG GEN.SG

Je vois un homme

12En chinois, tout comme en français, les mots sont composés de morphèmes, chacun étant représenté à l’écrit par un caractère. Il arrive qu’un mot soit constitué d’un seul morphème, mais c’est relativement rare ; le plus souvent, un mot se compose d’au moins deux morphèmes — ou, à l’écrit, de deux caractères. Dépourvu de déterminants, le chinois recourt à des constructions du type « numéral + classificateur (CLF) » pour exprimer des valeurs indéfinies, que d’autres langues, comme le français, rendent généralement par un déterminant accompagnant un syntagme nominal (Qian et al., 2024).

(2) 小 狗 在 睡觉。

zhī xiǎo gǒu zài shuìjiào

un CLF petit chien DUR dormir

Un petit chien dort

13Le maintien de l’information dans un discours est également contraint par les règles morpho-syntaxiques propres à chaque langue. En français, le pronom sujet est presque toujours utilisé pour assurer la continuité référentielle, compensant ainsi l’absence de marques morphologiques indiquant cette fonction. À l’inverse, dans les langues dites pro-drop, comme les langues slaves, et dans une certaine mesure en chinois, la syntaxe permet un maintien plus souple de l’information grâce à l’emploi d’anaphores zéro, c’est-à-dire l’omission du sujet lorsque celui-ci est récupérable par le contexte.

14En chinois, cette possibilité est étroitement liée à la structuration topic-prominent de la langue, où les énoncés s’organisent autour d’un thème discursif plutôt que d’un sujet grammatical (Xu et Langendoen, 1985). Le thème, souvent placé en position initiale, sert de cadre interprétatif pour l’information qui suit, favorisant ainsi la cohérence et la continuité thématique du discours. Dans ce type de structure, le maintien du référent ne dépend pas de marques morphologiques ou pronominales, mais du lien pragmatique entre le thème et le contexte discursif, ce qui confère au chinois une grande flexibilité dans la gestion de l’anaphore et du flux informationnel.

2.2. Anaphore : un moyen grammatical et référentiel

15Dans son acception restreinte, l’anaphore se définit comme « any case where two nominal expressions are assigned the same referential value or range » (Wilson et Keil, 1999 : 20). Elle se caractérise par une relation sémantique entre un antécédent et une expression référentielle qui en dépend. L’étude des structures morpho-syntaxiques et des mécanismes sémantiques des anaphores constitue un champ d’investigation pour les chercheurs (Corblin, 1985 ; Strazny, 2005). La relation référentielle entre l’anaphore et le référent auquel elle se rapporte est asymétrique (Gardelle et al., 2019 ; Schnedecker, 2019). Par exemple, un nom propre masculin peut être repris par un pronom personnel « il » dans la proposition suivante. L’interprétation de cette forme anaphorique n’est pas autonome, mais dépend du contexte antérieur et des connaissances du destinataire pour en déterminer le sens.

16Allant au-delà de l’approche traditionnelle grammaticale qui se concentre sur les observables, certains chercheurs se sont progressivement orientés vers les aspects cognitifs liés à l’utilisation des anaphores dans différentes langues, et donc, aux mécanismes de production et de réception correspondants. En effet, la résolution des formes anaphoriques repose sur la mémoire et l’attention du destinataire pour identifier et relier une expression référentielle à son antécédent afin d’en reconstruire le sens (Corblin, 1995 ; Strazny, 2005 ; Cornish, 2006 ; Hou et Landragin, 2020). Ce processus participe à l’orientation de l’attention du destinataire et favorise le maintien d’un niveau d’activation cognitive élevé, essentiel pour la compréhension du texte (Cornish, 2006).

17Le degré d’activation des mécanismes cognitifs du destinataire et l’accessibilité du référent varient en fonction du type d’anaphore utilisé (Ariel, 2014). D’un point de vue cognitif, les anaphores nominales possèdent une autonomie d’activation, ce qui leur permet de générer une représentation mentale associée (Ariel, 2014 ; Huang, 2002). Leur antécédent bénéficie ainsi d’une accessibilité accrue. En particulier, les anaphores nominales fidèles se révèlent également plus accessibles que les anaphores nominales infidèles, telles que la synonymie et l’hyperonymie (Xu, 2003, 2010). Les anaphores pronominales n’activent que des scénarios cognitifs déjà familiers chez le destinataire, ce qui rend les référents moins accessibles (ibid.). Ainsi, l’accessibilité des référents est plus marquée aux niveaux sémantique et cognitif avec les anaphores nominales qu’avec des anaphores pronominales (Ariel, 2014). La hiérarchie d’accessibilité des différentes formes anaphoriques se présente comme suit : anaphores nominales > anaphores pronominales > anaphore zéro.

2.3. Les différents types d’anaphores

18Les typologies des anaphores étant nombreuses, nous avons retenu certains types d’anaphores particulièrement pertinents pour notre étude, en nous basant sur les travaux de Halliday et Hasan (1976) et Adam (2005). Nous avons choisi les catégories suivantes : (1) les anaphores nominales (les anaphores fidèles et infidèles) ; (2) les anaphores pronominales ; (3) les anaphores relatives ; (4) l’anaphore zéro.

19Parmi ces types, l’anaphore nominale est particulièrement étudiée, notamment lorsqu’un référent est repris par un SN dans le contexte postérieur (Gardelle et al., 2019). Cette forme d’anaphore peut être divisée en quatre sous-catégories : (1) les anaphores fidèles ; (2) les anaphores infidèles ; (3) les anaphores associatives ; (4) les anaphores conceptuelles. Les anaphores fidèles se caractérisent par la reprise simple d’un SN précédemment mentionné, parfois accompagnée d’un changement de déterminant, tant que la tête nominale reste la même (Adam, 2005).

(3) J’aime cette ville. La ville se réveille à cette occasion.

20À la différence du SN en français, où le nom est précédé d’un déterminant, la tête nominale en chinois apparait le plus souvent sans déterminant (Xu et Langendoen, 1985 ; Xu, 2010).

21Les anaphores infidèles, quant à elles, se définissent par un changement lexical du SN complet tout en maintenant une relation référentielle avec l’antécédent. Dans ces cas, la relation entre les deux entités reste symétrique (Schnedecker, 2019). En fonction de la nature de cette relation sémantique, la synonymie en constitue une manifestation caractéristique.

(4) La ville se réveille à cette occasion. La capitale bretonne est magnifique à cette période.

22Cependant, le lien entre l’antécédent et l’expression anaphorique n’est pas toujours symétrique. Lorsque l’anaphore désigne des éléments de l’entité référentielle mentionnée par l’antécédent, on parle d’anaphore associative. Plusieurs catégories peuvent être distinguées, telles que la métonymie, l’hyperonymie, ou encore la relation concret-abstrait (Kleiber, 1999). Par exemple, dans la phrase « Cette montagne de dossiers me décourage. », le syntagme nominal « la montagne » (objet concret) représente de manière figurée la grande quantité de travail (abstrait).

(5) J’ai énormément de travail. Cette montagne de dossiers me décourage.

23Une forme particulière de l’anaphore nominale est l’anaphore conceptuelle, où « l’expression anaphorique condense ou résume le contenu de l’antécédent », souvent sous forme d’un syntagme étendu ou d’une phrase entière (Charaudeau et Maingueneau, 2002 : 49). Dans l’exemple suivant, le syntagme nominal « cette situation » résume l’ensemble des événements mentionnés.

(6) Paul a perdu son emploi, a dû quitter son appartement et a traversé une période très difficile. Cette situation l’a profondément affecté.

24Les anaphores pronominales, exprimées par des pronoms personnels, démonstratifs ou relatifs, établissent une relation avec leur antécédent (Kleiber, 1999). En français, les pronoms personnels se distinguent selon le genre, le nombre et leur rôle syntaxique dans la phrase. En revanche, en chinois, ils varient principalement en fonction du nombre et du genre. Par exemple, les pronoms de la troisième personne du singulier sont  他 pour le masculin et  她 pour le féminin. La forme 我 qui correspond à « je », « me » et « moi » en français, reste morphologiquement inchangeable lorsqu’elle assume les diverses fonctions syntaxiques de sujet ou objet direct et indirect. On observe le même phénomène pour les autres pronoms personnels en chinois. Le pluriel des personnes est marqué par l’ajout du suffixe men 们. Par ailleurs, contrairement aux anaphores nominales, dont l’interprétation est plus autonome, les anaphores pronominales nécessitent impérativement un référent explicite pour être comprises.

25En ce qui concerne les anaphores relatives, le français dispose d’un système de pronoms relatifs variés tels que « qui », « que », « où », « dont », qui permettent d’établir des relations syntaxiques précises entre les propositions. En revanche, le chinois ne possède pas de pronoms relatifs à proprement parler. La subordination y est principalement assurée par des structures syntaxiques spécifiques, avec la particule structurale de sens vide de 的. Waltraud (2012) la qualifie de « subordinateur nominal », car elle sert à modifier un SN. Par exemple, dans l’expression mǎi de shū 我买的书 que l’on peut traduire littéralement par « je/acheter/de/livre », la particule de 的 établit un lien entre le déterminant « j’achète » et le déterminé « livre », donnant ainsi le sens de « le livre que j’achète ».

26Par ailleurs, il arrive que la reprise référentielle ne soit pas lexicalisée, mais assurée par l’anaphore zéro. Il s’agit d’une forme de substitution où l’élément omis n’est pas matérialisé dans la phrase (Halliday et Hasan, 1976). Elle occupe ainsi une position syntaxique vide tout en renvoyant à une entité déjà mentionnée dans le discours (Tao et Healy, 2005 ; Waltraud, 2012). En effet, l’anaphore zéro requiert un effort cognitif du lecteur, qui doit reconstruire la relation référentielle en s’appuyant sur les indices contextuels (Waltraud, 2012 ; Sun, 2020). Cela rallonge le temps de lecture et peut avoir un impact négatif sur la cohésion textuelle et sur la compréhension globale du texte (Tao et Healy, 2005). Ce phénomène est particulièrement présent dans la langue chinoise, où l’anaphore zéro est largement utilisée en fonction de contraintes pragmatiques similaires à celles régissant l’usage des pronoms (Tao et Healy, 2005 ; Sun, 2020). Par exemple, dans l’exemple 7, le sujet

- « je »omis

(7) 去 了, 还 借 了 三 本 书。

qù le hái jiè le sān běn shū

  • 1 LE est un marqueur de subordination syntaxique du verbe.

(je) aller LE1 encore emprunter LE trois CLF livre

(Je) suis allé(e), et (j’ai) encore emprunté trois livres.

27L’examen des différents types d’anaphores met en lumière la diversité des procédés de reprise référentielle et leur rôle fondamental dans la cohésion textuelle. La comparaison entre le français et le chinois fait apparaître des différences structurelles notables, notamment dans l’emploi des déterminants, des pronoms et dans la possibilité d’omettre le sujet. Ces éléments offrent une base théorique solide pour la suite de notre étude.

3. Méthodologie

3.1.Participants

28Cette étude implique 75 participants répartis en trois groupes : deux groupes de contrôle, constitués respectivement de locuteurs natifs francophones et sinophones, et un groupe d’apprenants sinophones de FLE. Chaque groupe de contrôle comprend 25 locuteurs : 25 locuteurs francophones et 25 locuteurs sinophones. Selon un questionnaire socio-biographique complété par tous les participants avant le recueil de données, ils sont tous issus d’universités françaises et chinoises, inscrits dans des filières des sciences humaines et sociales. Plus précisément, les locuteurs francophones sont en troisième année de licence, tandis que les locuteurs sinophones se trouvent principalement en quatrième année du cursus universitaire Benke (équivalent de la licence) et en master. L’âge moyen des participants francophones est de 20,92 ans, tandis que celui des participants sinophones est légèrement plus élevé et correspond à 22,52 ans, certains étant inscrits en master. Le test exact de Fisher indique une différence significative entre les deux groupes [χ² = -28,020, p < 0,05]. Cependant, cette différence d’âge n’a probablement pas d’impact direct sur nos résultats, dans la mesure où tous les participants sont des étudiants. Concernant leur profil linguistique, la langue maternelle demeure, dans les deux groupes, la langue principalement utilisée pour satisfaire leurs besoins communicatifs quotidiens.

29Concernant le groupe d’apprenants de FLE, il s’agit d’étudiants chinois spécialisés en langue et culture françaises, inscrits en troisième année du cursus Benke à l’Université de Jinan. Leur âge moyen est de 20,8 ans, ce qui est similaire à l’âge des participants francophones et significativement plus bas que l’âge des participants sinophones natifs [χ² = -26,220, p < 0,05]. Le contexte de l’enseignement supérieur en Chine permet de bien comprendre leur niveau de français. Selon le programme pédagogique suivi par ces étudiants, les deux premières années sont consacrées à des cours intensifs visant à l’acquisition du vocabulaire fondamental, de la grammaire et des expressions fonctionnelles. Ces années permettent également de renforcer les compétences en compréhension et en expression, tant à l’écrit qu’à l’oral. À partir de la troisième année, l’enseignement se concentre davantage sur le développement des compétences communicatives, l’approfondissement de la sensibilité culturelle et la familiarisation avec la culture et la société françaises. L’objectif est aussi de préparer les étudiants à des métiers spécialisés en lien avec la langue française, notamment dans les domaines de la traduction sino-française et de la didactique du FLE. En fin de deuxième année, ces étudiants passent le Test national de français comme spécialité, niveau 4 (TSF-4). Selon le questionnaire qu’ils ont rempli, les étudiants estiment que leur niveau de français est situé au niveau B1. Le groupe en question est majoritairement féminin, avec 80% de femmes, tout comme les groupes des natifs. Avant leur entrée à l’université, l’anglais était leur première langue étrangère, avec un niveau n’excédant pas le B2. Aucun d’entre eux n’a bénéficié d’un séjour linguistique à l’étranger.

3.2. Contexte de production

30Nous avons recueilli un texte par participant ce qui constitue un corpus de 75 textes : 25 textes en français produits par les scripteurs francophones, 25 textes en chinois écrits par les scripteurs sinophones (constituant les groupes de contrôle), et 25 textes en français produits par les apprenants sinophones de FLE.

31Les conditions de production sont identiques pour tous les participants : chaque individu doit rédiger un texte argumentatif dans un délai d’une heure. Pour les apprenants sinophones de FLE, cette production se déroule dans le cadre d’un examen sur table. L’enseignante précise que cette tâche sera évaluée dans le cadre du contrôle continu. L’utilisation de dictionnaires, de manuels, et l’interaction avec les pairs sont interdites. Le nombre de mots ainsi que la forme du texte sont des critères pris en compte pour l’évaluation.

32L’objectif de cette étude est de comparer l’utilisation des anaphores par les scripteurs monolingues et les apprenants. La consigne d’écriture en français est la suivante :

Vous habitez dans une ville qui organise chaque année un grand concert gratuit pour marquer la fin de l’été. Pour des raisons financières, votre ville annonce qu’elle souhaite supprimer cet événement musical. Vous écrivez au maire de la ville pour le persuader, à l’aide d’arguments et d’exemples précis, des avantages culturels et touristiques que ce concert représente. Vous insistez également sur l’intérêt économique de cette manifestation pour les commerçants et les artistes de la région. (250 mots)

33Les productions de francophones natifs et celles d’apprenants font partie d’un plus vaste corpus écrit publié et disponible en ligne (Timofeev-Aleksandrova, 2024).

3.3. Traitement et annotation des données

34Les textes manuscrits ont été transcrits dans le logiciel Word afin de faciliter leur visualisation lors de l’annotation et de l’analyse des données. Nous avons opté pour une annotation manuelle pour deux raisons principales. D’une part, la méthode d’annotation varie en fonction des objectifs de chaque chercheur, ce qui rend difficile l’établissement d’un protocole d’annotation standardisé (Landragin, 2017). D’autre part, elle est en adéquation avec nos objectifs de recherche, spécifiquement centrés sur les anaphores. Comme l’indique Landragin (2017), la méthode d’annotation étant étroitement liée aux choix théoriques des chercheurs, elle nécessite une approche adaptée à chaque étude, en particulier lorsqu’il s’agit de structurer des données liées aux mécanismes de l’anaphore. En effet, l’annotation des marqueurs linguistiques propres à la structuration textuelle repose largement sur un travail manuel (Landragin, 2017 ; Aleksandrova, 2024). Il est donc essentiel de préciser les procédures d’analyse que nous avons adoptées.

35Notre approche combine une analyse quantitative et qualitative. Sur le plan quantitatif, nous avons mesuré la fréquence des moyens linguistiques utilisés par l’ensemble des participants et avons réalisé des analyses statistiques. Afin de vérifier l’hypothèse d’un lien entre les groupes pour les données fréquentielles, nous avons appliqué le critère du chi carré de Pearson. Dans les cas où les fréquences observées étaient faibles, nous avons eu recours au test exact de Fisher pour vérifier l’existence d’une association statistique significative.

36Nous avons effectué ces calculs pour l’introduction et le maintien du référent « concert ». Nous rappelons que, dans notre étude, l’introduction du référent correspond à sa première mention dans le texte, même si le référent est déjà connu du scripteur. Pour améliorer la visibilité des moyens référentiels associés à ces fonctions, nous avons appliqué un code couleur distinct pour chaque fonction et chaque type d’anaphore. En pratique, les références reprises sont mises en évidence par un surlignage coloré intégré directement dans le texte. Cette représentation graphique joue un rôle clé, car elle facilite l’identification des différentes formes anaphoriques et met en lumière des éléments textuels remarquables, qu’il s’agisse de l’absence ou de la fréquence élevée de certaines formes référentielles (Landragin, 2017).

37Des symboles spécifiques ont été utilisés pour représenter certains indices linguistiques et textuels. Par exemple, l’anaphore zéro est représentée par le symbole Ø. Le changement de paragraphe est signalé par une double barre oblique. Les erreurs sont identifiées à l’aide d’un astérisque, suivi de la correction entre crochets. Enfin, une analyse qualitative a été menée sur un sous-ensemble d’exemples sélectionnés pour leur caractère représentatif afin de mettre en lumière les spécificités des anaphores utilisées par les participants.

4. Résultats des analyses

4.1.Introduction du référent

4.1.1 Groupes de contrôle

38Dans les deux groupes de contrôle, le référent principal est introduit sous la forme d’un SN. En français, le SN est constitué d’un nom précédé systématiquement d’un déterminant. Les noms utilisés pour désigner le référent sont : « concert », « événement », « événement musical » et « festival ». Les déterminants définis sont utilisés dans 96 % des cas, comme dans « le concert » et « l’événement musical ». Le déterminant possessif « notre » est utilisé pour construire le référent « notre concert » dans 4 % des cas. Ce type d’emploi s’explique par la consigne donnée qui présente clairement le référent principal.

39Dans l’exemple 8, le SN « le Grand Concert » repose sur un déterminant défini qui marque une référence présupposée. L’usage des majuscules transforme le SN en un nom propre, identifiant un événement précis et identifiable par le lecteur et renforce donc la spécificité du référent. En effet, l’emploi du déterminant défini « le » indique que le destinateur s’attend à ce que le destinataire sache de quel concert il s’agit, ce qui laisse entendre que cet événement est bien connu des personnes interrogées.

(8) Par cette présente lettre, je tenais à vous faire part de mon grand désarroi face au souhait de notre ville d’arrêter le Grand Concert de fin d’été. (L1FR)

40Selon Adam (2005), un référent est généralement introduit sous une forme indéfinie avant d’être repris avec un changement de déterminant. Cependant, dans les corpus analysés, cette tendance semble s’inverser. Une explication possible réside dans la condition de production qui évoque explicitement le référent dans la consigne, le rendant immédiatement identifiable pour les scripteurs. Ainsi, les scripteurs francophones tendent à utiliser le déterminant défini pour introduire le référent principal « le concert », qu’ils supposent être facilement reconnu par le destinataire (ici, le maire) en raison du contexte discursif déjà établi.

41En chinois, en revanche, dans la majorité des cas (88 %), le SN est dépourvu de déterminant. Il est exprimé à l’aide de trois noms composés de trois morphèmes : yīnyuèhuì 音乐会 « concert » (48 %), yīnyuèjié 音乐节 « fête musicale » (36 %) et yīnyuè yǎnchū 音乐演出 « spectacle musical » (16 %), qui sont des synonymes.

(9)音乐节 是 我 市 一 项 重要 的 大型 活动,

yīnyuèjié shì wǒ shì yī xiàng zhòngyào de dàxíng huódòng

concert être 1SG de un CLF important DE grand activité

Le concert est une grande activité importante de notre ville, … (L1CH)

42Dans 8 % des cas, le référent principal est accompagné d’un numéral yī 一  qui se traduit par « un » en français. L’exemple 10 illustre nos propos.

(10) 举行 一 场 免费的 大型 音乐会,

jǔxíng yī chǎng miǎnfèide dàxíng yīnyuèhuì

organiser un CLF gratuit grand concert

organiser un grand concert gratuit. (L1CH)

43Par ailleurs, dans 4 % des cas, le référent principal est précédé d’un déterminant men 我们 « notre ». Comme le montre l’exemple 11, le référent est exprimé par le SN yīnyuèhuì 音乐会 « concert » accompagné du déterminant.

(11) 您 要 停止 我们 一年一度的 音乐会。

nín yào tíngzhǐ wǒmen yīniányīdù yīnyuèhuì

2SG aller arrêter 1PL annuel concert

vous allez arrêter notre concert annuel. (L1CH)

44En résumé, le référent principal est introduit sous la forme d’un SN dans les textes des deux groupes de contrôle. Chez les scripteurs francophones, ces SN sont toujours précédés d’un déterminant. En revanche, cet emploi est très rare chez les scripteurs sinophones. Les déterminants définis jouent un rôle important dans l’introduction du SN en français dans ces textes. Par ailleurs, nous n’avons pas trouvé de différence notable au niveau du répertoire lexical des SN relevés dans les corpus, c’est-à-dire la variété des formes lexicales qui désignent le référent étudié.

4.1.2. Apprenants de FLE

45De manière similaire aux scripteurs francophones, le référent principal dans les textes produits par les apprenants apparaît systématiquement sous la forme d’un SN, accompagné d’un déterminant (96 %). Parmi les déterminants utilisés, le déterminant défini est utilisé dans 56 % des cas, le déterminant démonstratif dans 20 % des cas, le déterminant indéfini dans 12 % des cas et le déterminant possessif « notre » dans 8 %.

46La figure ci-dessous illustre la répartition des déterminants dans les trois groupes de scripteurs. Selon le test du chi carré de Pearson, il existe une différence significative entre les groupes concernant l’emploi du déterminant « le », plus fréquent chez les francophones que chez les apprenants [χ² = 46,515, p < 0,001]. En revanche, dans le groupe des apprenants, c’est le déterminant démonstratif qui apparaît significativement plus souvent [χ² = 10,276, p = 0,003]. En ce qui concerne les déterminants indéfini, numéral et possessif, l’analyse n’a relevé aucune différence significative entre les groupes.

Figure 1 : Utilisation des déterminants dans les trois groupes de scripteurs

47Les termes utilisés pour désigner le référent principal incluent : « concert », « événement musical » et « festival de musique ». Ce répertoire lexical est comparable à celui observé chez les scripteurs francophones. Le déterminant défini est utilisé dans 56 % des cas, ce qui est significativement moins que ce qu’on observe chez les locuteurs natifs, chez qui ce pourcentage s’élève à 96 % [χ² = 46,515, p < 0,001]. Les apprenants utilisent donc certaines stratégies supplémentaires.

48Deux stratégies spécifiques ont été attestées dans leurs productions. Tout d’abord, les apprenants emploient le déterminant démonstratif « ce » dans 20 % des cas. Cependant, cette forme anaphorique n’apparaît pas dans les textes des scripteurs francophones pour la fonction d’introduction du référent. La différence est donc statistiquement significative [χ² = 10,276, p = 0,003]. L’exemple 12 illustre l’usage de ce procédé.

(12) Monsieur le Maire,

Ce concert ne peut pas être supprimé ! Comme nous le savons, cet événement a lieu à la fin de chaque été. (L1CH_L2FR)

49Une autre stratégie particulière est également observée chez les apprenants : ils utilisent le déterminant indéfini « un » dans 12 % des cas, ce qui n’apparaît pas dans les textes des scripteurs francophones. Toutefois, les occurrences étant peu nombreuses, ce résultat ne représente pas de différence significative par rapport aux francophones natifs. Dans l’exemple 13, le référent « concert » est introduit par le déterminant indéfini « un », signalant la première mention de cet événement dans le texte. Dans tous les cas où un déterminant indéfini est employé, les scripteurs commencent par une mention générale de l’événement, comme dans l’exemple 13.

(13) Depuis de nombreuses années, notre ville offre à ses habitants et aux visiteurs un grand concert gratuit à la fin de l’été, un moment de fête et de convivialité inoubliable. (L1CH_L2FR)

50Pour ce qui est de l’emploi du déterminant possessif « notre », il ne diffère pas du corpus des francophones natifs. Le test statistique ne montre pas de différence significative.

51Ainsi, le contexte influence la forme que le destinataire choisit pour introduire le référent. Les scripteurs francophones optent systématiquement pour le déterminant défini, tandis que les scripteurs sinophones utilisent des noms sans déterminant. Quant aux apprenants, nous avons observé quatre stratégies différentes, ce qui reflète une certaine variabilité dans l’interprétation de l’information. Dans la plupart des cas, ils emploient un déterminant défini, mais il leur arrive aussi de recourir à un pronom démonstratif ou d’utiliser un déterminant indéfini, préférant commencer par une mention plus générale d’un événement culturel.

4.2. Maintien du référent

4.2.1. Groupes de contrôle

52Après avoir introduit le référent, le scripteur le reprend à l’aide de différentes formes linguistiques pour assurer l’enchaînement textuel. Notre analyse montre que le maintien du référent est plus fréquent dans les productions des scripteurs sinophones (328 occurrences) que dans celles des scripteurs francophones (173 occurrences). Cette différence pourrait être liée à l’organisation des textes argumentatifs en français et en chinois. Comme l’ont montré les travaux précédents (Aleksandrova & Li, 2024), les francophones ont tendance à varier les référents dans leurs textes en évoquant un grand nombre de référents qui servent à argumenter, tandis que les sinophones organisent souvent leurs écrits autour de la référence principale, ce qui explique le nombre plus important de références au concert.

53Les reprises référentielles se réalisent à travers cinq moyens anaphoriques : (1) les anaphores nominales fidèles ; (2) les anaphores nominales infidèles ; (3) les anaphores pronominales personnelles ; (4) les anaphores pronominales relatives ; (5) l’anaphore zéro. Le choix de ces moyens anaphoriques diffère entre les groupes de contrôle, comme l’illustre la figure 2 ci-dessous.

Figure 2 : Formes anaphoriques utilisées par les groupes de contrôle

54Selon nos observations, les anaphores nominales constituent le principal moyen de reprise du référent dans les textes des groupes de contrôle, représentant 62 % chez les scripteurs francophones et 68 % chez les scripteurs sinophones. On distingue deux types d’anaphores nominales : fidèles et infidèles. Chez les scripteurs francophones, le maintien du référent repose souvent sur les anaphores nominales infidèles (33 %), favorisant une progression discursive par diversification lexicale. En revanche, les scripteurs sinophones privilégient la répétition du référent sous une forme identique (38 %) et recourent moins fréquemment aux anaphores infidèles. Toutefois, les différences observées ne sont pas statistiquement significatives.

55Dans l’exemple 14, le SN « un événement » introduit une référence générale à une manifestation sans préciser immédiatement de quel événement il s’agit. Le SN « ce concert » constitue une reprise plus spécifique et anaphorique de « événement », ce qui réduit l’ambiguïté et renforce la cohésion textuelle.

(14) Je suis pourtant certaine que c’est un événement très apprécié des habitants de notre ville, et des villes voisines. Ce concert gratuit permet à de nombreux groupes et chanteurs de pouvoir se faire connaitre du grand public, et aux habitants de passer une bonne soirée. (L1FR)

56En ce qui concerne les scripteurs sinophones, la fréquence des anaphores fidèles (38 %) est plus élevée que celle des anaphores infidèles (30 %). Le test statistique montre que les anaphores fidèles sont significativement plus fréquentes en chinois qu’en français [χ² = -19,640, p < 0,05]. On trouve des anaphores nominales fidèles telles que yīnyuèhuì 音乐会 « concert », yīnyuèjié  音乐节« concert » et yīnyuè yănchū 音乐演出 « spectacle musical ». Dans l’exemple 15, le référent yīnyuèhu音乐会  « concert » est repris sous une forme identique dans la proposition 15B, sans modification morphologique. Il s’agit d’une anaphore nominale fidèle.

(15A) 首先, 音乐会 具有 重大 的 商业 价值,

shǒuxiān yīnyuèhuì jùyǒu zhòngdà de shāngyè jiàzhí

tout d’abord concert avoir important commerce valeur

Tout d’abord, le concert a une valeur commerciale importante,

(15B) 保留 音乐会 将 维持… 经济 的 发展。

bǎoliú yīnyuèhuì jiāng wéichí jīngjì de fāzhǎn

conserver concert aller maintenir économie DE développement

le maintien du concert contribuera au… développement économique. (L1CH_L2FR)

57Les anaphores pronominales personnelles sont également utilisées pour maintenir le référent dans les textes des deux groupes, mais elles apparaissent plus fréquemment chez les scripteurs francophones (16 %) que chez les scripteurs sinophones (6 %). Cette différence n’est toutefois pas significative. Comme le montre l’exemple 16, le référent « concert » est repris par l’anaphore pronominale dans les propositions successives. L’interprétation du pronom « il » repose sur un processus cognitif dans lequel le destinataire active sa mémoire pour relier ce marqueur lexical au référent déjà mentionné.

(16) Ce concert est un symbole pour notre ville. Il attire un grand nombre de touriste, il enrichi la culture musical*[musicale] des habitants de notre ville et ceci de si jolies*[jolis] souvenirs. (L1FR)

58Dans les textes des scripteurs sinophones, le référent principal « yīnyuèhuì 音乐会 » de la proposition 17B est repris par le pronom personnel de la troisième personne du singulier (qui se refère à un nom)  它 dans la proposition 17A, comme le montre l’exemple 17. Mais cette forme de co-référence est moins fréquente dans le corpus des sinophones.

(17A) 每年的 音乐会 都 可以 …

měiniánde yīnyuèhuì dōu kěyǐ

annuel concert tous pouvoir

Le concert annuel peut …

(17B) 它 是 提高 我们 市民 幸福度

tā shì tígāo wǒmen shìmín xìngfúdù

3SG être augmenter 1PL habitant niveau de bonheur

Il (le concert) est un indicateur important pour améliorer le niveau de bonheur pour nos

的 一 个 重要 指标。

de yī gè zhòngyào zhǐbiāo

DE un CLF important indice

habitants. (L1CH)

59L’utilisation des pronoms relatifs constitue une forme anaphorique particulièrement caractéristique des scripteurs francophones (21 %), significativement plus fréquente que dans le groupe des sinophones, où ce type d’anaphore est absent [χ² = 26,620, p < 0,05]. Dans l’exemple 18, l’anaphore relative « qui » introduit une proposition subordonnée relative, laquelle complète le SN « le festival « Festiv’été » » en apportant une information supplémentaire sur ses caractéristiques.

(18) J’ai appris par des habitants de la ville que le festival « Festiv’été » qui se déroule normalement chaque fin d’été allait être supprimé. (L1FR)

60Enfin, l’anaphore zéro est un moyen anaphorique spécifique utilisé par les scripteurs sinophones dans 26 % des cas et pratiquement absent chez les francophones (1%), ce qui constitue une différence significative [χ²= -33,580, p < 0,05]. Comme le montre l’exemple 19, le référent yīnyuèhuì音乐会 « concert » apparaît sous forme d’anaphore zéro en tant que sujet dans la proposition 19B, alors que le sujet est explicite dans la proposition 19A.

(19A) 音乐会 也 会 带动 我 市 经济 的 发展,

yīnyuèhuì yě huì dàidòng wǒ shì jīngjì de fāzhǎn

concert aussi pouvoir favoriser 1SG ville économie DE développement

Le concert contribue aussi au développement économique de la ville,

(19B) Ø 使 更 多 的 人才 流入 我 市,…

Ø shǐ gèng duō de réncái liúrù wǒ shì

Ø faire en sorte que davantage nombreux DE talent affluer 1SG ville

Ø attire davantage de talents dans notre ville, ... (L1CH)

61En résumé, tant en français qu’en chinois, le maintien du référent se fait souvent par les anaphores nominales. Les anaphores nominales infidèles sont légèrement plus fréquentes chez les francophones que chez les sinophones. En revanche, les anaphores fidèles sont significativement plus systématiques en chinois qu’en français. Les anaphores pronominales sont utilisées par les deux groupes de contrôle, mais elles apparaissent moins fréquemment chez les scripteurs sinophones que chez les scripteurs francophones sans toutefois représenter une différence statistiquement importante. La préférence des scripteurs pour les anaphores nominales par rapport aux anaphores pronominales s’explique par la nature du type textuel étudié (le texte argumentatif), qui impose au scripteur de réactiver le référent principal de manière explicite et saillante, afin d’attirer l’attention du destinataire. Cette observation rejoint les analyses de Combettes et Kuyumcuyan (2010), qui mettent en évidence l’importance de la reprise nominale pour assurer la continuité référentielle dans les textes. En ce qui concerne les anaphores pronominales et relatives, les premières sont moins fréquentes chez les sinophones que chez les francophones et les secondes sont absentes des productions de sinophones. Enfin, l’anaphore zéro révèle des caractéristiques propres à chaque langue, notamment en ce qui concerne l’omission du sujet en chinois, comme nous l’avons évoqué précédemment.

4.2.2. Apprenants de FLE

62Dans les textes des apprenants, le maintien du référent se réalise par les mêmes types de reprises anaphoriques. La figure 3 présente les résultats concernant l’ensemble des scripteurs.

Figure 3 : Formes anaphoriques utilisées par l’ensemble des scripteurs

63Selon la figure 3, les apprenants privilégient majoritairement les anaphores nominales (60 %) pour maintenir les enchaînements référentiels, ce qui ne les différencie pas des groupes de contrôle. Les anaphores nominales fidèles et infidèles sont utilisées avec une fréquence similaire chez les apprenants (32 % vs 28 %), tout comme chez les scripteurs natifs. Cependant, on atteste une légère préférence pour les anaphores fidèles, comparable à celle des sinophones monolingues sans que cette préférence constitue une différence significative. Dans l’exemple 20, le référent « ce concert » est repris au début de la proposition suivante, assurant ainsi la continuité textuelle.

(20) Et les touristes peuvent également se réjouir en cours de ce concert. Bref, ce concert joue un rôle fondamental pour notre ville. (L1CH_L2FR)

64Dans 28 % des cas, le maintien du référent est assuré par une variation lexicale, et cette fréquence est comparable à celle observée dans les groupes de contrôle et ne représente pas de différence significative. Cela témoigne de la maîtrise linguistique des apprenants, qui possèdent les compétences nécessaires pour mobiliser un lexique varié. Comme le montre l’exemple 21, l’expression « cette manifestation » fait référence à un événement spécifique mentionné précédemment, et l’usage du déterminant démonstratif « cette » implique une continuité référentielle. Le SN « le concert » apparaît comme une reformulation plus précise de « cette manifestation », s’inscrivant dans un procédé d’anaphore nominale infidèle où le deuxième terme spécifie le premier. Ce mécanisme de substitution lexicale favorise la structuration textuelle en alternant une désignation générique, « cette manifestation », et une reprise plus spécifique, « le concert ».

(21) Enfin, cette manifestation est en fait un cycle économique vertueux. Le concert attirer*[attire] les touriste*[touristes]. (L1CH_L2FR)

65Par ailleurs, les apprenants ont tendance à utiliser les anaphores pronominales personnelles pour maintenir le référent à raison de 22 %, un taux comparable à celui observé chez les scripteurs francophones (16 %). En revanche, ce procédé anaphorique demeure moins fréquent chez les scripteurs sinophones (6 %). Dans l’exemple 22, une fois le référent introduit sous sa forme nominale « événement », il est employé à 7 reprises en tant que sujet grammatical des propositions successives. Cette suite d’expressions anaphoriques attire l’attention du destinataire sur les arguments développés concernant les bénéfices du référent traité.

(22) Sans doute, cet événement est important et il a une histoire riche. En même temps, elle*[il] est une partie importante de la culture moderne. Il est très aimé par les jeunes et il représente la culture des jeunes. Il attirera également beaucoup de touristes. Il a une grande importance touristique. Il représente l’image de notre ville. (L1CH_L2FR)

66Les apprenants recourent significativement moins souvent aux anaphores relatives (7 %) que les scripteurs francophones (21 %) [χ²= -15,740, p < 0,05]. Cette tendance est sûrement liée à la difficulté de l’acquisition de la subordination en français, phénomène bien documenté dans la littérature (Bartning & Schlyter, 2004). Dans l’exemple 23, le SN « un concert » est repris par l’anaphore relative « qui », introduisant une proposition subordonnée relative. Cette structure assure la continuité référentielle et permet d’apporter des précisions supplémentaires sur le concert, enrichissant ainsi sa caractéristique.

(23) Tout d’abord, c’est un concert essentiel qui nourrit l’esprit de nos habitants. (L1CH_L2FR)

67L’anaphore zéro apparaît dans 11 % des cas dans les textes des apprenants de FLE, ce qui est significativement plus fréquent que chez les francophones natifs (1%) [χ² = 11,060, p < 0,05]. Dans les exemples 24 et 25, le référent est omis dans les propositions coordonnées. Son absence est compensée par la structure syntaxique qui permet une récupération implicite à partir du contexte précédent.

(24) Ils attirent les touristes, Ø soutiennent les entreprises et Ø inspirent les artistes. (L1CH_L2FR)

(25) En outre, ce concert est un rendez-vous incontournable pour les amoureux de la musique et Ø attire des touristes des quatre coins de la région, voire même de l’étranger. (L1CH_L2FR)

68En résumé, les apprenants ont tendance à utiliser les anaphores nominales afin de maintenir l’enchaînement référentiel, un usage qui ne diffère pas de celui observé dans les groupes de contrôle. L’emploi fréquent des anaphores nominales infidèles témoigne de leur capacité à varier le lexique lors de la rédaction. Toutefois, les différences entre les systèmes linguistiques respectifs du français et du chinois entraînent un sous-emploi des anaphores relatives chez les apprenants. Enfin, la stratégie propre à leur L1 de maintenir le référent par une anaphore zéro est encore visible dans leurs productions et significativement plus fréquente que dans les productions des francophones natifs.

5. Conclusion

69Cette étude met en évidence plusieurs contrastes morpho-syntaxiques entre le français et le chinois, qui influencent les stratégies adoptées par les scripteurs pour l’introduction et le maintien des référents dans un texte argumentatif. La principale différence observée dans l’introduction du référent réside dans l’utilisation du déterminant en français, contrairement à son absence quasi-totale en chinois.

70Le maintien de la référence présente également des contrastes notables, notamment dans l’utilisation des anaphores nominales et pronominales. En français, les scripteurs privilégient généralement les anaphores nominales infidèles, tandis que les scripteurs sinophones optent davantage pour des anaphores nominales fidèles, la répétition étant moins problématique en chinois qu’en français. En ce qui concerne les anaphores pronominales, les stratégies s’opposent entre les deux groupes. Les francophones optent systématiquement pour des pronoms personnels ou relatifs, alors que les sinophones recourent à l’anaphore zéro.

71Ainsi, bien que les deux groupes de contrôle montrent des différences dans le traitement des chaînes anaphoriques, ces écarts sont parfois légers, en particulier dans l’utilisation des anaphores nominales. Toutefois, ces résultats permettent d’expliquer certains comportements observés chez les apprenants.

72Les résultats de l’étude révèlent une certaine variabilité dans l’introduction des référents chez les apprenants. Bien que la plupart d’entre eux utilisent un déterminant défini, comme les scripteurs francophones, on observe également des variations, avec l’emploi occasionnel du pronom démonstratif « ce » ou du déterminant indéfini. Les travaux antérieurs portant sur l’acquisition du syntagme nominal en français L2 ont pointé l’usage fréquent des pronoms démonstratifs par les apprenants débutants et intermédiaires. Ces pronoms sont utilisés plus systématiquement dans des productions orales des apprenants polonophones que dans celles des natifs (Watorek & al., 2014). Quant au déterminant indéfini, son utilisation par les apprenants peut refléter les principes appliqués par les sinophones natifs qui ont également employé le numéral équivalent de « un » en français. Nous pouvons supposer que les apprenants sont influencés par les principes d’introduction de l’information de leur LM, ce qui confirme les conclusions des travaux précédents (Watorek et al., 2021).

73Concernant le maintien du référent, les apprenants montrent une légère préférence pour les anaphores nominales fidèles, bien que les anaphores infidèles soient également courantes. En revanche, l’utilisation des pronoms relatifs semble poser des difficultés aux apprenants, qui y ont recours moins fréquemment que les scripteurs francophones, privilégiant souvent les pronoms personnels. Cela confirme les résultats des travaux antérieurs qui ont bien montré qu’en français L2 l’acquisition de la subordination prend du temps (Bartning et Schlyter, 2004). Produire plusieurs propositions indépendantes avec des pronoms sujets est donc plus facile que produire des propositions complexes liées par des pronoms relatifs. Du point de vue de la cohérence, cette utilisation excessive de pronoms personnels peut entraîner une certaine redondance dans les textes. De plus, les apprenants utilisent plus fréquemment l’anaphore zéro que les scripteurs francophones, ce qui constitue certainement l’effet de leur LM.

74Ces variations dans l’utilisation des anaphores, bien qu’elles ne soient pas grammaticalement incorrectes, révèlent des zones de fragilité (Bartning, 2012) et des spécificités propres aux productions des apprenants. Cela souligne leur besoin d’une pratique continue pour maîtriser la grammaire en contexte et s’approprier les usages discursifs qui assurent la cohésion du discours.

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Notes

1 LE est un marqueur de subordination syntaxique du verbe.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Qianyun Li et Tatiana Aleksandrova, « Stratégies d’introduction et de maintien du référent dans les productions écrites d’apprenants sinophones de français langue étrangère »Linx [En ligne], 91 | 2025, mis en ligne le 30 décembre 2025, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/linx/13510 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16cad

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Auteurs

Qianyun Li

Université de Jinan (Chine)liqianyun.lydie@hotmail.com

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Tatiana Aleksandrova

Université Grenoble Alpes – LIDILEMtatiana.aleksandrova@univ-grenoble-alpes.fr

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