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Anne Le Draoulec & Marie-Paule Péry-Woodley, Entre elle et lui. Variations sur les asymétries de genre en français

Christiane Marque-Pucheu
Référence(s) :

Anne Le Draoulec & Marie-Paule Péry-Woodley, Entre elle et lui. Variations sur les asymétries de genre en français, Paris, Éditions de l’Aube, illustrations de Nicole Andoche, 2025, 339 pages.

Texte intégral

1D’emblée, on est frappé par la structure atypique de cet ouvrage écrit par des femmes majoritairement, tantôt en solo, tantôt à quatre mains : en témoignent la multitude des contributions (50), leur brièveté qui les rapproche souvent du billet et contraste avec la trentaine de pages du préambule, ainsi que l’absence de classement par sous-thématiques ou en sections. Bien plus, il rompt avec une facture exclusivement académique. On ne s’attendra donc ni à ce qu’il fournisse des références uniquement liées à la recherche, ni à ce que tous les articles suivent les règles communément admises pour une publication scientifique : citées en note, les références renvoient pêle-mêle à des ouvrages académiques, des interventions spontanées, des extraits de blogues, etc. ; telle contribution sollicite les ingrédients habituels (problématique, exemples) tandis que telle autre s’appuie sur un vécu. Bref, rien de classique dans ce « dictionnaire amoureux » (p. 9) de l’asymétrie de genre, qui, en tant que tel, subordonne l’ordre d’apparition des contributions à l’ordre alphabétique des titres. Cette impression de liberté octroyée par les coordinatrices - fortement présentes - est confortée par la diversité des styles, par des titres imaginatifs, parfois ésotériques, par les développements imprévus auxquels « elle et lui » donnent lieu, par le ton, rarement feutré, tour à tour lyrique, chargé d’affectivité, ou solidement argumenté, par les clins d’œil iconographiques précédant chaque contribution. Pour finir, ce recueil ne laisse aucune place à l’ennui. Tous ces éléments constituent autant de points forts.

2Le thème directeur est annoncé dès le titre, « Entre elle et lui. Variations sur les asymétries de genre en français ». Une certaine ambiguïté est attachée à « genre » : au genre grammatical masculin ou féminin correspond un référent masculin ou féminin. En effet, n’est-il pas question des « diverses façons dont s’inscrivent dans la langue les inégalités entre hommes et femmes » (p. 9). Si la linguistique et des disciplines voisines (psycholinguistique, sociolinguistique) sont à l’œuvre, la sociologie s’y invite aussi en arrière-plan. En outre, la langue source d’une contribution est le russe et non le français. Enfin, d’autres sont dépourvues de faits de langue.

3L'ouvrage ne s’est pas construit ex nihilo, mais en réaction à des points de vue antérieurs, exprimés avec ou sans intention polémique. À cette polyphonie participent, en arrière-plan, des partisans du statu quo (ou présentés comme tels) : politiques, académiciens passés ou contemporains, linguistes, philosophes, écrivains, humoristes, entre autres. Dans la liste des partisans d’un certain changement figurent les signataires du présent livre qui répondent ou réagissent de manière construite ou plus affective, neutre ou à fleurets mouchetés. Certaines pages sonnent alors comme autant de réponses à des points de vue autres, soit que ces derniers n’attachent aucune importance à la féminisation d’une profession, soit qu’ils refusent de nouvelles règles, soit encore qu’ils apparaissent dans une tribune de l’hebdomadaire Marianne (18/09/2020).

4Scientifiquement, l’ouvrage s’inscrit dans un contexte de discussions linguistiques que nous éclairons dès à présent avec des références complémentaires, regroupées également en fin de ce compte-rendu. C’est ainsi que l’histoire de la langue (Marchello-Nizia et Prévost 2025, Manesse et Siouffi 2019, Viennot 2018), la typologie linguistique (Corbett 1991), la psycholinguistique (Gygax et al. 2008, Gygax, Zufferey 2024) et la sociolinguistique (Michard 2024) s’invitent dans un débat souvent vif, les tenants des différents niveaux de l’écriture inclusive souhaitant la voir appliquée coûte que coûte, les opposants y détectant parfois un soubassement idéologique, où ils pointent la confusion entre masculin comme genre grammatical et comme construction sociale (Szlamowicz 2021, Bentolila 2024). Même dans des discussions plus feutrées, des divergences apparaissent. Le genre grammatical fait-il référence au sexe ? Dans quelle mesure une nouvelle règle peut-elle être introduite ? Le masculin peut-il avoir une valeur générique ? C. Marchello-Nizia et S. Prévost 2025 considèrent qu’une innovation linguistique doit être cohérente avec les structures du système, par exemple morphologiques. Pour E. Viannot 2018, le masculin générique serait une construction instaurée par les grammairiens du XVIIe, alors que M.-L. Moreau 2019 rappelle qu’il est majoritaire dans les accords de voisinage en Moyen français. Enfin, dans une analyse argumentée, C. Michard 2024 confronte minutieusement différentes facettes de la polémique.

5Le recueil est souvent plus radical sur ces différentes questions, notamment en postulant que les formes linguistiques reflètent les relations sociales, les influencent et les5 reproduisent.

6De prime abord, dégager des sous-thématiques n’est pas tâche facile car l’ordre d’apparition des contributions est subordonné à l’ordre alphabétique des titres. Or ces derniers sont d’une transparence inégale. Qu’on en juge avec cet extrait aléatoire glané dans la table des matières : « Au pays des droits de l’homme », « Certaines règles et usages » « Et si », « Fille de pute », « Sexe fort mais genre faible », etc. À charge du lecteur de décrypter leur sens ? S’il n’y parvient pas, des renvois réguliers d'un texte à l’autre invitent à une lecture coordonnée en tissant une trame entre des problématiques communes.

7Plusieurs sous-thématiques fédèrent la mosaïque des contributions. On retiendra trois variations autour de l’asymétrie : grammaticale, référentielle, sociale.

8Avec la première, le masculin est sur la sellette. Les critiques portent sur une règle souvent résumée par la formule « le masculin l’emporte sur le féminin », ou sur le qualificatif marquant idéologiquement le masculin, jugé « noble » par Vaugelas. Sans pour autant renverser la prédominance du masculin, la proposition de A. Abeillé (p. 95-100) vient équilibrer la distribution des genres : elle vise à réactiver la règle de proximité concernant l’accord de l’adjectif avec le nom le plus proche, épithète ou attribut. Elle constate en s’appuyant sur un très large corpus, qu’après une éclipse au XIXe, cette règle ancienne revient progressivement dans l’usage. Pourquoi ne pas l’enseigner ? Une critique émanant de A. Le Draoulec et P. Péry-Woodley (p. 45-48) conteste l’ordre choisi par le Trésor de la langue française où la formation des adjectifs et des noms est présentée comme dépendant du masculin : ce dernier est donné dans son intégralité (chanteur) et son correspondant féminin chanteuse réduit à l’état de suffixe. Elles reprochent à cette présentation de ne pas donner explicitement les outils morphologiques pour former les deux genres à partir d’une même base.

9La deuxième thématique, l’asymétrie dans la référence, est abondamment illustrée.

  • 1 Faut-il voir un clin d’œil à la terminologie de la grammaire de l’allemand ?

10Cette question centrale donne lieu à une discussion terminologique avec quelques propositions nouvelles. C. Beyssade (p. 277-285) conteste l’appellation de masculin « générique » car elle recouvre deux entités indépendantes : un genre grammatical (que marquent l’article ou le genre de l’adjectif épithète) et une référence à une espèce, laquelle peut être genrée (les étudiants sont plus nombreux que les étudiantes) ou non (les étudiants sont en grève), incluant à la fois « les étudiants » et « les étudiantes ». Au terme d'une présentation claire, elle propose de nommer « masculin faible »1 « ce masculin sans genre » qui inclut dans sa référence le féminin. Quant à A. Kihm (p. 149-155), il s’inscrit contre l’appellation conventionnelle de « neutre non marqué » qui se substitue alors au masculin et dont on tire prétexte pour regrouper les deux genres, notamment pour désigner l’espèce. Dans « Le Mirage du neutre », P. Gygax et S. Zufferey (p. 247) déduisent que le neutre n’existerait pas en relatant une étude de M. Brauer et M. Landry (2007), où il est demandé aux participants : « Quels sont vos chanteurs préférés », en contraste avec « nommez vos chanteurs préférés / vos chanteuses préférées ». À la première question ils obtiennent 15 à 25% de réponses citant des femmes contre 40% à la seconde. Ils en concluent que le raisonnement est obligatoirement genré, accréditant l’hypothèse d’un biais cognitif : le cerveau humain aurait tendance à privilégier l’interprétation spécifique à l’interprétation générique.

11L’emploi générique singulier ou pluriel de homme revient régulièrement dans les contributions, comme avec les Droits de l’Homme, souvent stigmatisés. L’accusation de « domination sémantique et domination référentielle » portée contre « homme » est étendue à des noms de peuple. Ainsi, A. Le Draoulec (p. 221) a des réticences avec « l’Italien moyen » qui devrait logiquement inclure hommes et femmes. Chez les animaux, l’invisibilité de la femelle par rapport au mâle est évoquée par D. Bellos (p. 77-83) et C. Kerbrat-Orecchioni (p. 121-129 ; p. 235-241°. Ainsi, non satisfaite tant grammaticalement que sémantiquement de « Patti, l’un de mes chats », de « l’une de mes chats » ou encore de « l’une de mes chattes », cette dernière suggère d’adopter l’écriture inclusive « Patti, l’une de mes chat.te.s » (p. 239).

12D’une manière générale, l’ambiguïté attachée au masculin pluriel est une pomme de discorde entre les partisans du statu quo et ceux du changement. Ainsi, A. Le Draoulec et P. Péry-Woodley (p. 85-89) soumettent à notre sagacité l’interprétation de X « est la plus grande réalisatrice française » : « l’ensemble de référence par rapport auquel le classement s’opère » est-il celui « des réalisatrices et réalisateurs » ou celui des réalisatrices seules ? Dans le même ordre d’idées, elles s’exercent à décoder les « subtilités afférentes à l’interprétation générique d’"adolescents" » (p. 131-135). Elles prennent en flagrant délit P. Bourdieu qui utilise « ils » référant à « adolescents » - où le masculin générique englobe garçons et filles -, puis référant uniquement à des garçons. Le contrevenant est pardonné : sa « faute » est attribuée à la langue qui n’encourage guère une référence aux seules filles (p. 132).

13Parfois, la femme l’emporte sur un terrain non linguistique, comme dans les Trois Tahitiens de Gauguin. A. Le Draoulec et M.-P. Péry-Woodley (p. 313) notent une domination grammaticale du masculin dans le titre, mais une domination iconographique des deux Tahitiennes de face, le Tahitien étant de dos.

14Dans la troisième sous-thématique, on quitte la linguistique pour passer au vécu : les sujets de mécontentement sont en marge du thème annoncé. Les récriminations portent sur une discrimination ressentie comme liée au genre. C. Laurens (p. 91-94) déplore que ses prédécesseurs masculins, critiques littéraires pour Le Monde, n’aient pas été gratifiés des remarques négatives auxquelles elle a dû faire face dans des courriers. A. Ernaux (p. 243-246) se dit avoir été blessée par des critiques qui la réduisaient à « la petite Annie », mais aussi par les éloges, un critique appréciant particulièrement le caractère « universel » de Passion simple, comme si le compliment à l’égard d’une femme disparaissait sous un compliment plus général.

15Maintenant, quelles réserves suggèrent les considérations défendues dans ce recueil ? On en retiendra trois.

16En premier lieu, un certain parti pris méthodologique nuit parfois à la démonstration. Si l’exemple utilisé par P. Gygax et S. Zufferey (voir ci-dessus) sert leur propos, ce choix occulte la catégorie des exemples pour lesquels la conclusion est fausse. En effet, à la question « Combien y a-t-il d’habitants en France ? », la réponse ne pourrait être que 68 millions (sous-entendu « d’hommes et de femmes »). D’un point de vue linguistique, il aurait été plus intéressant - quoique moins démonstratif -, d’étudier la nature des noms référant à une espèce donnée et les contextes qui induisent un biais cognitif et celle des noms qui se comportent comme d’authentiques génériques « neutres ».  

17La deuxième réserve porte sur l’interface genre vs sexe. L’opposition « elle/lui » dissimule l’opposition (grammaticale) féminin/masculin et son statut référentiel (sexué). Autrement dit, l’ouvrage n’échappe pas entièrement à une osmose entre genre et sexe (p. 91-94). Le glissement d’un trait de la langue à une caractéristique sociale est fréquent et la tentation est grande d’associer l’invisibilité de « elle » en langue à l’invisibilité sociale de son référent – et vice-versa – et, par suite, de corréler dissymétrie des genres grammaticaux à dissymétrie des sexes, comme s’il y avait isomorphisme. Or cette relation langue/société n’est pas biunivoque et ce point a été signalé et argumenté maintes fois (J. Szlamowicz 2021, etc.) : si les progrès enregistrés par la place des femmes dans la société se traduisent dans la langue, par exemple par la féminisation grammaticale de nombreux noms de professions, inversement l’existence de sociétés très inégalitaires, malgré une langue sans genre grammatical, prouve par l’absurde que « corriger » la langue n’a aucun impact sur le sort des femmes. Dans le même ordre d’idées, Y. Da Cunha (p. 157-162) accuse la syntaxe de faire émerger un mâle dominant : il déduit de la fréquence, en position de complément d’objet, de noms référant à des femmes, et de la fréquence, en position de sujet, de noms référant à des hommes, que les premières sont considérées comme femmes-objets. Il introduit ainsi un raccourci entre complément d’objet féminin et femme-objet au sens social. Pour contrer cette manière d’introduire les femmes en discours qui reflèterait « le contexte social de production » (p. 161), il propose une formulation paraphrastique d’un exemple de ce type en inversant ces positions. On notera toutefois que cette modification syntaxique « cosmétique » ne modifie en rien la répartition genrée des tâches décrites (respectivement chasseurs pour les hommes et tâches au foyer pour les femmes).

18Enfin, la tentation d’instaurer un nouvel ordre linguistique transparaît clairement. Or c’est le miroir (inversé) de ce qui est précisément reproché aujourd’hui à des académiciens comme Vaugelas : dans les deux cas, ce qui est préconisé ne correspond pas à une tendance déjà largement amorcée chez les usagers, mais à des réflexions émanant de certains spécialistes du français.

19Si tous les membres de la communauté linguistique ne se reconnaissent pas nécessairement dans le détail des pages, la lecture en est indéniablement vivifiante : la facture typographique et iconographique, la diversité des angles d’attaque et la qualité éditoriale sont autant d’atouts qu’on doit pour partie aux coordinatrices.

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Bibliographie

Bentolila Alain, 2024, Controverses sur la langue française : 51 vérités pour en finir avec l’hypocrisie et les idées reçues, ESF.

Corbett Greville, 1991, Gender (Cambridge Textbooks in Linguistics), Cambridge University Press.

De Saussure Louis, 2024, « Masculin générique et biais de genre en français : un état des lieux critique », Langue française 223/3.

Gygax Pascal, Zufferey Sandrine, « [Droit de réponse] Comprendre la recherche expérimentale sur le genre grammatical : une réponse à de Saussure (2024) », Langue Française, 2024/4 n°224, pp. 125-134, Armand Colin

Manesse Danièle et Siouffi Gilles, 2019. Le féminin et le masculin dans la langue. L’écriture inclusive en questions, ESF Cahiers pédagogiques.

Marchello-Nizia Christiane et Prévost Sophie, 2025, Le français en diachronie : douze siècles d’évolution, Ophrys.

Michard Claire 2024, « D’une analyse du discours sexiste à une analyse de l’écriture inclusive. Réflexion sociologique féministe matérialiste », L’homme et la société n° 220, p. 339-336. mise en ligne : 28/05/2025 https://doi.org/10.3917/lhs.220.0339

Moreau Marie-Louise 2019, L’accord de proximité dans l’écriture inclusive. Peut-on utiliser n’importe quel argument, in Anne Dister et Sophie Piron (Eds), Discours de référence sur la langue française, Presses de l’Université Saint-Louis, p 351-378.

Szlamowicz Jean 2021, Petite grammaire du genre en français où l’on étudie écriture inclusive, féminisation et autres stratégies militantes de la bien-pensance, préface de Nathalie Heinich, Intervalles.

Viennot Eliane 2018, Le langage inclusif : pourquoi, comment. Ixe.

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Notes

1 Faut-il voir un clin d’œil à la terminologie de la grammaire de l’allemand ?

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Pour citer cet article

Référence électronique

Christiane Marque-Pucheu, « Anne Le Draoulec & Marie-Paule Péry-Woodley, Entre elle et lui. Variations sur les asymétries de genre en français  »Linx [En ligne], 91 | 2025, mis en ligne le 30 décembre 2025, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/linx/13636 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16cag

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Droits d’auteur

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