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1Un colloque récent1 a de nouveau attiré l’attention sur l’autonymie, phénomène bien connu des philosophes du langage et longuement analysé, du point de vue linguistique, par J. Rey-Debove (1978) et J. Authier-Revuz (1995). Rappelons-en la définition : il s’agit d’emplois dits « opaques » où le signe ne renvoie pas à un référent extralinguistique, mais à lui-même (souvent en tant que signifiant, notons-le, ce qui le distingue de la sui-référence benvenistienne, où le signe se désigne comme occurrence2). Aussi la synonymie est-elle bloquée3. Mais il existe aussi des cas où le signe a, simultanément, un emploi autonymique et un emploi référentiel. On parle alors de modalisations autonymiques : employé normalement dans le discours (emploi « en usage »), le commentaire méta-discursif qui l’accompagne le transforme en autonyme (emploi « en mention »)4. Authier-Revuz (1995) produit un corpus moderne impressionnant de ces « boucles réflexives », largement emprunté à la presse et à l’oral : il semble que ces modes d’expression réellement ou mimétiquement spontanés soient particulièrement favorables aux retours méta-discursifs sur un terme « qui n’allait pas de soi » ; il semble aussi que l’élévation du niveau général de connaissance sur la langue ne soit pas, non plus, étranger au caractère très fréquemment métalinguistique de ces retours.
2Il est alors loisible de s’interroger sur l’existence de pareils emplois dans les premiers textes français, dans les débuts de l’expression en langue vernaculaires.
31. Cependant, dès le plus évident des types d’emplois autonymiques rencontrés dans ces textes des XIIe et XIIIe siècles : les titres d’ouvrages, la question de leur identification en tant qu’autonymes se pose. Soit les cas suivants, pour lesquels, comme le font les manuscrits du moyen âge, nous avons maintenu, dans le texte original, l’absence de toute typographie moderne, c’est à dire ni guillemets, ni mise en italique, ni majuscule – que l’on retrouve, en revanche, dans la traduction :
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1 – A arimer lo meillor conte à rimer le meilleur conte Qui soit contez en cort real jamais conté en cour royale Ce est li contes do greal (Graal, 62-64)
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à rimer le meilleur conte jamais conté en cour royale c’est Le Comte du Graal (trad. Méla)
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2 – Del chevalierdelacharrete Comance Chrétien son livre (Charrette, 24-25)
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Du Chevalier a la charrette commence Chrétien son livre
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3 – Le chaitivel l’apelë hum, malheureux e si i a plusurs de cels ki l’apelent les quatre doels (Chaitivel, 6-8)
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Et il y en a plusieurs qui l’appellent Les quatre chagrins ;
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4 – Un lai en firent les Bretuns des dous amans recut le nun. (Deux Amants, 5-6)
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Un lai en firent les Bretons Des Deux Amants il reçut le nom.
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4seul (3) n’est pas ambigu, avec un effectif blocage de la synonymie. En (4), en revanche, une interprétation comme ‘il reçut le nom des deux amants’ n’est pas impossible, c’est à dire (bien que Marie de Charrette n’ait pas donné dans son lai les noms de ses personnages), qu’il aurait pu recevoir, en fait, le nom d’Aucassin et Blancheflor ou de Jehan et Nicolette ou de Floire et Blonde... En (1) et (2), le sens de de en ancien français, n’interdit pas de comprendre « le conte qui porte sur le Graal », « le livre à propos du chevalier à la charrete ». Le fait que ces titres soient effectivement ceux des ouvrages tel que nous les connaissons n’est pas pertinent : en effet, en général, les manuscrits ne comportent pas de titres et la règle est que celui que leur donnent les éditeurs modernes soit tiré de ces indications du texte – même quand un autre titre aurait tendance à s’imposer à nous, comme par exemple Yvain plutôt que Le chevalier au lion.
- 5 Pour faciliter la lecture, nous citons, chaque fois que c'est possible, ces expressions dans leur (...)
52. Un second bloc d’emplois autonymiques est plus facilement repérable, parce qu’il fait l’objet d’un marquage lexical (le non de, avoir (à) nom, appeler ou être appelé, nommer ou être nommé, clamer ou être clamé5) :
- 6 C'est, bien entendu, toujours nous qui soulignons.
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5 – Escuz a non6 ce que jo port ; s’appelle écu. – Escuz a non ? – Voire, fait il, (Graal, 219-20)
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Ce que je porte s’appelle écu. – Ca s’appelle écu ? – Oui, dit-il
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6 – Thessala qui molt estoit sage (...) Set et entent par sa parole Que d’amor est ce qui l’afole Por ce que douz l’apele et claime Est certaine chose qu’ele aime (...) (Cligès, 3048-54)
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Thessala, qui était très sage comprend à ces mots Que ce dont (Fenice) souffre est l’amour parce qu’elle le qualifie de « doux » il est certain qu’elle aime (...)
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7 – Ja est la parole tant bele Et si douce d’ami nomer, Se je l’osoie ami clamer. (Cliges, 1388-90)
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C’est pourtant un si beau nom Et si doux à proférer, « ami » Si j’osais l’appeler « ami ».
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6On remarquera que les traducteurs réintroduisent (6) ou non (5) les guillemets. Mais dans l’exemple suivant (8), c’est dans le texte même que l’éditrice s’est vue obligée de réintroduire majuscule et guillemets pour rendre l’emploi en mention intelligible : l’indice d’autonymie est un substantif, le nom, postposé, qui est à lui seul une marque d’autonymie presque insuffisante pour nous – malgré sa présence, le texte sans marque typographique d’autonymie, serait peu compréhensible, comme le montre notre traduction mot à mot :
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8 – ele en a le seel bruisié Al premier chief trova milun De son ami conut le nun ; cent fois le baisë en plurant, ainz qu’ele put lire avant.
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Elle en [de la lettre] a brisé le sceau et trouva en tout début milon. Elle reconnut le nom de son ami ; qu’elle embrasse cent fois en pleurant Avant de pouvoir continuer sa lecture.
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(Milon, 225-230)
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7 (L’éditrice, L. Harf Lancner, a corrigé ainsi le texte du manuscrit Al premier chief trova « Milun ».)
8Il en découle que la seule présence de ces expressions invite à interpréter l’occurrence comme une mention. Ainsi, en (9), pucelle en mention, s’oppose à l’indéfini dame, en d’autres termes, il y a d’une part, perte d’une désignation et d’autre part, classement dans une catégorie sociale nouvelle (l’opposition dame/jeune fille est aussi au moyen âge une opposition sociale) :
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9 – Ainçois que ele se levast Ot perdu le nom de pucele Au matin fu dame novele.
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Avant qu’elle fût sortie du lit, elle avait perdu le nom de « pucelle » : Au matin, elle fut une nouvelle dame.
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(Erec, 2102-4)
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9Dans tous ces cas, le signe réfère à lui-même en tant que signifiant (qui peut faire l’objet d’un jugement de valeur, comme parole tant belle et tant douce en (7), par exemple), comme dans la définition première de l’autonymie.
- 7 La réflexivité concerne ici le signe dans sa totalité.
103. Les emplois autonymiques complexes7, de nature polyphonique, où la mise en mention s’opère parce que le terme appartient à un discours autre, sont en revanche extrêmement rares. Je n’en ai, de fait, relevé qu’un : il s’agit de la reprise par le narrateur d’un terme que vient d’utiliser l’un de ses personnages.
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10 – Lors vint sur lui li charretons (Charrette, 884)
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Le « charretier » vint sur lui (trad. Méla)
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11Le marquage comme autonyme du mot « charretier » par le traducteur (Ch. Méla) relève d’une bonne interprétation du texte. En effet, l’histoire montre comment un véritable chevalier amoureux peut accepter et tourner à honneur l’infamie d’être charretier, quand il l’a choisie par amour. De ce fait, le terme méprisant de « charretier » ne peut être assumé par le narrateur, qui, lui, valorise son héros : on se trouve là en présence d’un cas typique de dissociation de l’énonciateur et du locuteur au sens que Ducrot donne à ces termes. Cette forme d’autonymie, encore si rare, connaît aujourd’hui une fortune considérable dans la presse écrite ou orale (effet-guillemets, remplacés à l’oral par le marquage « je cite »).
124. On rencontre parfois – mais assez rarement aussi – des commentaires méta-linguistiques ; constatation d’adéquation du mot à la chose en général dans le cas des prénoms :
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11 – Por neent n’ai je pas ce non Qui Soredamors sui clamee. (...)
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Ce n’est pas en vain que je porte mon nom Et qu’on m’appelle Soredamor.
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Qu’autretant dit Soredamors Come sororee d’Amors. (Cliges, 958-76)
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car Soredamor peut s’entendre Comme ‘la surdorée de l’amour’ (trad. Méla)
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13constat de non-adéquation ailleurs :
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12 - ... est amors et corteisie Quanqu’an puet feire por s’amie. Por m’amie nel fis je pas, Ne sai comant je die, las, Ne sai se die amie ou non, Ne li os metre cest sornon
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...c’est amour et courtoisie Que tout ce qu’on fait pour son amie. Je ne l’ai pas fait pour mon « amie » Je ne sais comment dire, hélas, Je ne sais si je dois dire « amie » ou non, Je n’ose pas lui donner ce nom.
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(Charrette, 4360-64)
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14Il faut cependant noter que ces commentaires se distinguent des commentaires modernes du type X, comme son nom l’indique, X le bien nommé, X, le mot est trop faible, X au plein sens du terme etc. où le mot est employé à la fois en usage et en mention, avec opacification a posteriori. Dans nos exemples, il y a dissociation des deux emplois, seule la seconde occurrence est en mention tandis que la première est en usage.
155. On constatera enfin que ces commentaires sur la non-adéquation du dire sont souvent à mettre en rapport avec l’autodialogisme.
16Les premiers monologues ont en effet été élaborés à partir des formes du dialogue (Petit, 1985, Perret, 2001), façon à nos yeux encore un peu raide, maladroite, de donner à voir le flux de la pensée :
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13 – E’ : La saiete qui traite fu m’a malement el cors deru. E’’ : Tu manz, molt cheï loing de toi. E’ : Ele aportoit ma mort o soi, angoisosemant me navra. E’’ : Ne sez que diz, ne te tocha.
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La flèche qui fut tirée M’a cruellement brisé le corps. Tu mens, elle tomba loin de toi. Elle apportait ma mort avec elle, Elle me blessa douloureusement. Tu ne sais ce que tu dis, elle ne toucha pas.
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E’ : Non voir, cop ne plaie n’i perz, mais brievez qui antor ert m’a molt navrez dedanz le cors. E ’’ : Li cuirs est toz sains de defors
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Bien sur que oui, on ne voit pas le coup mais le message qui y était attaché M’a bien blessé à L’intérieur du corps. La peau est intacte à L’intérieur
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(Enéas, 8963-8974, cité par Petit 1985)
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17La délibération amoureuse, où plutôt la constatation que le locuteur est en proie aux ravages de l’amour est imaginée ici comme une discussion pied à pied entre deux énonciateurs monologiques – ce qui est, aux yeux d’un lecteur moderne, aussi naïf qu’artificiel.
18Mais le moyen âge n’ignore pas cette forme plus subtile d’autodialogisme qui consiste pour un locuteur à se reprendre, à revenir sur un mot qui, pour reprendre l’expression ici particulièrement heureuse d’Authier-Revuz ne semble plus « aller de soi ». Il s’agit du procédé, bien connu des médiévistes, de la correctio (cf. Raynaud de Lage 1960 – Authier-Revuz 1995 parle, elle, de « rature montrée »), procédé extrêmement fréquent puisque j’en ai, au fil de dépouillements portant sur quelques textes seulement, relevé plus d’une centaine :
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14 – « Je li pramis et plus fis Pour çou a la mort le remis. A la mort ? Dix ! morra il donques ?
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Je le lui ai promis, et je fis davantage Et pour cela, je le condamnai à mort. A mort ? Mon Dieu, mourra-t-il donc ?
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(Jehan et Blonde, 1067-1069)
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15 – (...)Je croi qu’il me feroit roine, Dont ai ge a tort vers lui haine. Haïne ? Enne le hasje mie ? » (Jehan et Blonde, 1123-1125)
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Je crois qu’il me ferait reine ; j’ai donc tort d’avoir de la haine pour lui. De la haine ? Est-ce que je le hais donc ?
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19Le procédé est parfois réitéré, l’énoncé rectificateur étant lui-même corrigé :
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16 – Et cil li ra le suen[son cuer] promis. Promis ? Mais doné quitement. Doné ? Non, par foi, je mens, Car nus son cuer doner ne puet...
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Et lui, en échange, lui a promis le sien Promis ? Bien plutôt donné, sans réserve Donné ? non vraiment c’est mentir, Car nul ne peut donner son charrette
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(Cligès, 2772-5)
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(trad. Méla)
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20et il s’ébauche dès les premiers « romans » (mise en langue « romane » de grands récits de l’antiquité gréco-latine) :
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17 – Dont je n’avrai mes volentez. (Enéas, 18034-18035)
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Jos en avrai ? ja coment ?
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21Le caractère dialogique est incontestable. Ces reprises correctives peuvent en effet être rapprochées de dialogues attestés :
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18 – L2 -Et que fais tu ? L 1 – Ychi m’estois Si gart ches bestes par chu bois. L2 – Gardes ? Pour saint Perre de Romme Ja ne conoissent eles homme ! Je ne cuit qu’en plain ne boschage Puisse an garder beste sauvage ... L1 – Je les gart si voir, ...
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- Et que fais tu ? – Je reste ici Et je garde ces bêtes dans ce bois.
Tu les ‘gardes’ ? Par St Pierre de Rome Elles ne connaissent pas L’homme ! Je ne crois pas que ni en plaine ni en bois on puisse garder une bête sauvage ... Je les garde pourtant...
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(Yvain, 331-39)
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(trad. Hult)
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22exemple où l’on remarque que la seconde occurrence de garde,en mention, est de nature polyphonique : L2 reprend les termes de L1 pour les contester.
23Dans les monologues, il faut considérer que, malgré un locuteur unique, un énonciateur dédoublé E’’ cite sans l’asserter un terme de E’. E’ rectifie alors ses dires, ce que l’on peut représenter ainsi :
15 –E’ : Et cil li ra le suen[son cuer] promis.
E’’ : Promis ? E’ : Mais doné quitement.
E’’ : Doné ? E’ : Non, par foi, je mens,
Car nus son cuer doner ne puet...
(Cligès, 2772-5)
24Le procédé est finalement assez simple : un mot est repris en mention par un dédoublement de l’énonciateur E’’, puis corrigé par E’ qui porte alors sur lui-même un jugement de véridicité. Dans des cas moins élaborés (14,15,17), ce peut être E” qui apporte lui-même des éléments d’autocorrection. Ailleurs, on peut supposer que la correction est apportée par une reprise de E’ :
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19 – E’ : Quant mon esgart et ma parole li veai, ne fis je que fole ? E’’ : Que fole ? E’ : Ains fis, si m’aïst Dex Que felenesse et que cruex (Charrette, 4201-4)
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Quand de le voir et de lui parler je refusai, n’ai je pas agi en folle ? En folle ? Bien plutôt, Mon Dieu, en traîtresse et en cruelle.
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25On remarquera cependant qu’il n’y a pas dans ces exemples de changements de personne comme en (15) : l’autodialogisme se fait déjà plus discret.
26Quant aux rectifications, elles sont de trois types : dans le cas le moins marquant, une simple ratiocination de E’ (14,15) : mourra-t-il donc ? n’est-il pas vrai que je ne le hais pas ? Dans la majorité des occurrences, j’ai cependant rencontré un jugement de vérité comme dans la seconde partie de (16) : oui en vérité ; je mens ; je ne mens pas ; folle, tu mens etc. Dans certains cas, enfin, un véritable travail d’élaboration linguistique est fait, puisque la reprise autodialogique aboutit à une correction, un terme plus proche de l’adéquation à l’extra discursif étant proposé : ~ donné, promis (16), ~ folle, traîtresse et cruelle (19).
27Cependant, dans tous les exemples que j’ai collationnés, j’ai constaté la même dissociation entre l’emploi en usage et l’emploi en mention, sauf dans un cas qui est aussi l’exemple le plus proche des commentaires méta-énonciatifs intégrés dans un continu monologique (sans dissociation E’/E’’) relevés par Authier-Revuz (1995) :
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20 – Por ce mius vel faire folie Que ne soie loiaus m’amie Co qu’ele n’est l’ai apielee ; Que dirai dont ? La molt amee ? S’ensi l’apiel, voir en dirai ; S’amie di, lors mentirai, Car moi ne fait ele sanblant.
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C’est pourquoi je préfère agir maladroitement Qu’être déloyal envers mon amie. Je l’ai appelée ce qu’elle n’est pas. Que dirai-je donc ? La bien aimée ? Si je l’appelle ainsi, j’en dirai le vrai, si je dis amie, je mentirai, Car elle ne s’intéresse pas à moi.
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(Bel Inconnu, 1263-69)
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28C’est une occurrence assez tardive : elle date du XIIIe siècle et non, comme les autres, du XIIe. On remarquera qu’elle comporte un véritable commentaire métalinguistique, constatation de la non-adéquation du mot à la chose, correction et définition en creux du sens du mot : puisque pour employer le mot amie, il faut qu’il y ait réciprocité dans l’amour.
- 8 Ainsi, n'est-il pas innocent de remarquer que les auteurs maniant le mieux le DIL – Marie de Franc (...)
29La réflexivité est une propriété des langues naturelles. Il n’y a rien donc d’étonnant à constater l’attestation du fait autonymique dans ces premiers textes en langue vernaculaire, l’absence de marques typologiques – soulignements, italiques, guillemets, majuscules – le rendant tout au plus, parfois, plus difficile à déceler. En revanche, la rareté des emplois polyphoniques, la dissociation, dans les emplois les plus proches de la modalisation autonymique, de l’occurrence en mention et de celle en usage, l’utilisation d’un autodialogisme simple où les énonciateurs sont nettement différenciés est à rattacher, plus qu’à une difficulté à manier certaines formes discursives, à une caractéristique déjà reconnue (Cerquiglini 1981) de l’écriture de ces textes : une certaine répugnance à la complexité énonciative8.