- 1 Pour la première partie de cette étude, voir notre communication au colloque de linguistique latine (...)
1Au sein de la formation des mots dans les langues indo-européennes, nous retiendrons ici un sujet auquel le nom d'E. Benveniste est irrémédiablement attaché, puisqu'il créa le terme en 1958 : les "verbes délocutifs" ("Les verbes délocutifs", in Mél. Spitzer, 1958, Berne, 57-63 ; = Probl. de lingu. générale I, Paris, 1966, 277-285)1.
2La notion eut un succès certain : elle fut reprise, avec divers apports, notamment par O. Ducrot (entre autres : pour la "délocutivité généralisée" : 1972, 73-74 ; 1975, 84-86 ; 1977-a, 32-36 ; 1977-b, 48,53), B. de Cornulier (1976), F. Recanati (1978, 1979), J.-Cl. Anscombre (1979-a, 1979-b, 1980, 1985 (notamment p.178)) , parallèlement à celle de performativité et par J. Rey-Debove (1975) parallèlement à celle d'autonymie.
- 2 Parmi ces termes, seuls sont cités par E. Benveniste : fr. bisser, remercier, tutoyer, vouvoyer.
3Le terme de "verbes délocutifs" définit une classe de verbes répondant à deux critères : ils sont bâtis morphologiquement sur une séquence de discours (x) ; ils ont pour sens : "dire x". Répondent à ce type par exemple2 : fr. bisser "dire 'bis !'", (re)-merci-er "dire 'merci !'", tutoyer / vouvoyer "dire 'tu'/'vous'" ; angl. to sir someone "dire 'sir' à quelqu'un", to encore "dire 'encore !'" ; gr. πατερ-ίζειν "dire 'πάτερ'" à Zeus ("appeler Zeus du titre de 'père'"), σκορακ-ίζειν "dire 'ἐς κόρακα'", c.-à-d. "envoyer au diable" (sur une expression figée proverbiale signifiant littéralement "aux corbeaux !").
- 3 Pour plus de détails sur le latin : voir M. FRUYT, Eichstätt, 1996.
- 4 Cf. les critiques justifiées de X. MIGNOT : 1981, 1985 ; H. ROSEN : 1981, 20 ; cf. aussi M. FRUYT, (...)
- 5 Ch. de Lamberterie nous a communiqué lors du colloque les termes arméniens suivants : arm. mxit Jar (...)
4L'article d'E. Benveniste se fonde essentiellement sur des termes latins : lat. Salūtāre, quirītāre, parentāre, negāre, autumāre3. Le choix de lat. salūtāre est inopportun4 (puisqu'il s'agit d'un dénominatif sur salūs, -ūtis F.) et le choix du latin n'est pas non plus très bien venu, puisque les verbes délocutifs n'y sont pas productifs. Mais ce type de verbe se rencontre, plus ou moins bien représenté, dans les langues i.-e. anciennes et modernes5.
5Une remarque s'impose tout d'abord sur la dénomination elle-même. E.B. appelle ces verbes "délocutifs", dit-il, parce qu'ils sont faits sur des "locutions". Or fr. locution désigne généralement autre chose : une tournure figée fonctionnant sémantiquement d'un seul bloc, tel l'adverbe fr. au fur et à mesure ou les verbes fr. avoir faim, avoir peur. S'agit-il ici d'un "sens étymologique" créé par E.B. pour fr. locution, derrière lequel il faudrait voir le sens du radical latin loqu- "parler" de lat. loquor ?Cette incertitude sur le sens de fr. locution ici n'est peut-être pas trop gênante : on comprend, en gros, de quel phénomène il s'agit.
6Si le terme est nouveau, le phénomène avait déjà été reconnu, bien avant E.B., par A. Debrunner notamment en 1917, lorsqu'il consacre un paragraphe particulier (§ 264, pp.133-134), au sein des verbes en -ιζειν, à des verbes signifiant "Ein Wort aussprechen" : gr. τίζειν, ἐλελίζειν ("crier ἐλελεῦ' "), σκορακίζειν, χελιδονίζειν, etc.. E.B. innove, cependant, en faisant de ces verbes non un simple cas particulier de dérivation (comme chez A. Debrunner), mais un concept linguistique à part entière, situé au-delà d'une simple classe particulière de verbes, qu'il subsume.
7S'il s'agit d'un concept, quelle en est la nature, quelles en sont les propriétés définitoires ? On observe dans l'article d'E.B. certains flottements.
- 6 Nous pourrions ajouter : fr. s'excuser dans son emploi, critiqué par les grammairiens, de il s'excu (...)
8Le début de l'article et sa teneur générale laissaient croire qu'E.B. voyait dans la délocutivité un phénomène diachronique touchant l'origine morphologique des termes faits sur une séquence de discours : ainsi fr. bisser est-il réellement bâti sur"Bis !" et lat. Negaóre sur une ancienne forme neg de la négation. Mais un passage de la p. 285 à propos de fr. saluer (qui n'est pas morphologiquement fait sur "Salut !") montre que notre auteur concevait également la délocutivité comme l'association synchronique d'un verbe avec une séquence de discours (ici une formule de salutation : fr. "Salut !", le verbe saluer étant mis en équivalence avec "dire 'Salut !'")6. E.B. admettait ainsi que des verbes qui n'étaient pas délocutifs par leur origine morphologique puissent le devenir par évolution sémantique : il parle de "délocutivité synchronique" (p. 281).
9Un élément essentiel de la définition offerte par E.B. dans cet article est que le verbe délocutif est un verbe "dire" et se distingue en cela d'un verbe dénominatif, qui est un verbe "faire".
10Or les verbes sont rarement monosémiques : ils sont même plutôt polysémiques, comme la plupart des lexèmes : angl. to welcome (someone) peut signifier "dire : 'Welcome !'", mais il a le plus souvent le sens d'"accueillir quelqu'un avec civilité" sans que l'énoncé 'Welcome !' soit prononcé par l'agent (l'hôte), qui peut utiliser pour ce faire bien d'autres énoncés de même fonction (cf. fr. "Nous sommes heureux de vous accueillir", etc.). Fr. dire bonjour dénote de même le fait de produire un énoncé ayant la fonction globale de salutation, mais cet énoncé ne contient pas nécessairement le mot bonjour. On peut dire bonjour en prononçant tout un éventail d'énoncés aux connotations variées "je vous adresse mes salutations matinales", "salut !" ou même en faisant seulement usage de la sémiologie parallèle sans émettre d'énoncé verbal (un geste de la main, par ex.). Lat. Salūtāre est un terme générique pour signifier "émettre une formule de salutation", quelle que soit la forme précise de cette formule, que ce soit : "saluē !", "uale !", "(h)aue !", ou même mittō salūtem dans une lettre.
11Il est donc difficile de trouver un verbe qui signifie seulement "dire x". La base de ce verbe est, certes, homophone d'un énoncé formulaire, mais le verbe ne signifie pas nécessairement "prononcer cet énoncé" : il peut dénoter, de manière plus large, la fonction effectuée en prononçant cet énoncé.
- 7 Pour les détails de ces énoncés : cf. M. Fruyt, Eichstätt, 1996.
12Certains des verbes considérés par E.B. comme délocutifs se prêtent, en fait, à des emplois performatifs, où le faire et le dire sont indissociables7 : tels lat. Parentāre "faire un sacrifice aux morts", lat. indigitāre "invoquer une divinité". Ces termes, généralement considérés comme dénominatifs dé-substantivaux (sur parēns, -ntis ; indiges, -etis), sont affectés aux délocutifs par E.B. parce qu'on pourrait les comprendre comme "émettre un énoncé formulaire contenant "..parēns..." ou respectivement ".. Dī indigetēs.." (les deux expressions étant en latin au vocatif). Le sens usuel de ces verbes est "accomplir l'acte que l'on fait en prononçant cet énoncé".
- 8 Cf., entre autres, J.-L. Perpillou : 1996 / § 3.3.4, pp. 79-80.
- 9 Cf. M. FRUYT, Eichstätt, 1996.
13Notons en outre qu'un certain nombre des verbes ayant fait l'objet de discussions pour savoir s'ils étaient ou non délocutifs ne sont ni des verbes "dire", ni des verbes "faire", mais des verbes dénotant un procès-état ou un procès-sentiment : ainsi gr.χαίρειν τινι λέγειν, qui, selon E.B., est délocutif parce qu'il transpose la formule de salutation χαῖρε. En réalité, ce verbe grec χαίρειν ne répond pas à la définition sémantique qu'E.B. donne du délocutif : il ne signifie pas "dire ' χαῖρε'" ("souhaiter le bonjour"), mais "se réjouir", et dans l'expression mentionnée ci-dessus, c'est λέγειν qui signifie "dire"8. Nous faisons le même raisonnement pour lat. (h)auēre, qui ne signifie pas "dire '(h)aue'" (il apparaît dans des syntagmes où l'idée de "dire" est exprimée par dīcere ou iubeō9) : son sens est du même ordre que le verbe d'état saluēre "être en bonne santé".
14E.B. propose, au début de son article, uniquement des verbes délocutifs faits sur les énoncés formulaires (formules de salutation). Pourtant, il cite ensuite des verbes qu'il considère comme délocutifs et dont la base n'est pas un énoncé formulaire : fr. tutoyer "dire 'tu'", lat. autumāre, qu'il interprète comme "dire 'autem'".
- 10 J.-P. Perpillou, 1996, § 3.2.1 à 8, pp. 71-76.
15On voit par le grec ancien que certains verbes peuvent sortir d'énoncés libres, et même très libres et spontanés ; ce sont des créations occasionnelles de discours, des "formes de répartie" selon l'expression de J.-L. Perpillou10, apparues dans la comédie d'Aristophane dans la bouche d'un personnage qui reprend par anaphore immédiate (et dans un but de moquerie) un terme qui vient juste d'être prononcé par son interlocuteur. On voit bien le caractère occasionnel et plaisant de la création du verbe καρδαμ-ίζω "dire 'cresson'", qui reprend le mot κάρδαμα "cresson" de la réplique précédente (cf. βακίζω "dire 'Bacis'", "*baciser" reprenant plusieurs occurrences de la réplique précédente).
16Ces créations occasionnelles fugaces prouvent la productivité de ce type de verbe dans la langue en question et s'opposent aux formations délocutives bâties sur des formules, puisque ces dernières sont généralement lexicalisées.
17Il nous paraîtrait de même important pour la définition des verbes délocutifs de distinguer les cas où le point de départ est un énoncé complet et ceux où il s'agit seulement d'un mot (d'une forme de lexème) prélevée dans une phrase, c'est-à-dire d'une partie d'énoncé. E.B. cite des exemples relevant des deux types, tout en privilégiant les énoncés complets au travers des formules.
- 11 C.-à-d. "dire autem" sans guillemets autour d'autem.
- 12 Cf. M. Fruyt, Eichstätt, 1996.
18Or les énoncés faits sur des mots sélectionnés dans des phrases plus longues peuvent relever d'un autre type sémantique. Il s'agit d'employer tel mot-outil, caractéristique de certains types d'énoncés. Ces verbes s'apparentent davantage aux procédés de désignation employés par les verbes dénominatifs dé-substantivaux. Dans autumāre "dire 'autem'", on peut considérer, à notre avis, qu'autem fonctionne au second degré comme "le lexème autem". Autumāre doit donc être compris comme "utiliser le mot autem"11 et c'est alors un verbe "faire" et non un verbe "dire" : il est comparable au verbe dénominatif caelāre, qui signifie "utiliser un ciseau (caelum), ciseler"12.
19Ces remarques concernent un nombre non négligeable de termes latins considérés par E.B. comme délocutifs : lat. negāre ("employer la négation neg"), mais aussi fr. tutoyer (vouvoyer) ("employer les pronoms personnels tu, vous"), ergoter ("employer le terme latin ergo", d'ou "argumenter avec excès").
20Aux verbes délocutifs ne correspond aucun suffixe spécifique : ces verbes sont formés à l'aide des procédés usuels et même productifs dans les langues où ils apparaissent : fr. -er ou -ter (ergo-ter, tutoyer, biss-er), gr. -ιζειν, lat. -āre. Cette absence de particularité suffixale tendrait à prouver que, sur le plan du signifiant, ils ne sont que des variantes, des cas particuliers des verbes faits sur des formes nominales.
21Mais E.B. semble exiger que le verbe délocutif soit un simple suffixé ou bien ne comporte à la finale que le simple morphème flexionnel, c'est-à-dire ne soit pas un composé ou une lexie contenant explicitement un verbe "dire". A la p. 283, il affirme, en effet, que lat. parentāre, negāre, autumāre sont de "vrais délocutifs", tandis que bene-dīcere et male-dīcere ne le sont pas et sont cités avec quelque réserve.
- 13 Issus en latin de l'agglutination d'un adverbe et du verbe d¢cere.
22Cette restriction morphologique nous interdirait de considérer comme délocutifs non seulement les deux verbes latins précédents bene-° et male-dīcere13, mais des lexies comme fr. dire bonjour, all. willkommen heissen. Selon la stricte définition benvenistienne des verbes délocutifs, all. (be)-willkommen serait délocutif, mais non son (quasi)-synonyme all. willkommen heissen ; fr. remercier serait délocutif, mais non fr. dire merci ; de même fr. tutoyer, mais non fr. dire tu à quelqu'un. Or, les verbes de ces couples ont même dénotation et ne se distinguent sémantiquement que par bien peu de choses : une éventuelle différence de niveau de langue ou de connotation. Aussi nous paraît-il difficile de promouvoir au rang de critère définitoire des phénomènes qui s'apparentent à des variantes morphologiques.
23La nature lexicale de la base des verbes délocutifs entre également dans la définition benvenistienne. E.B. restreint les délocutifs aux verbes faits sur des "mots" (formes d'unités lexicales) centraux dans le lexique, en excluant les interjections et les onomatopées. Il est, d'ailleurs, étonnant qu'il ne fasse pas de distinction entre ces deux dernières catégories : il rejette en bloc à la p. 285 aussi bien fr. claquer, qui nous paraît relever de l'onomatopée (cf. une porte produisant un bruit : "Clac !" en se refermant) , que fr. huer, que nous préférons ranger dans les dérivés d'interjection (l'injection "Hou !" de désapprobation, poussée par des spectateurs mécontents).
- 14 Pour ce statut de "lexème atypique", voir M. Fruyt, Eichstätt, 1996.
- 15 Elles dénotent alors un comportement prédiqué à propos du locuteur ou de l'interlocuteur et sont rh (...)
24La dimension fortement culturelle inhérente aux interjections nous paraît, au contraire, mettre les interjections du côté des unités lexicales : ce sont des lexèmes, mais des lexèmes atypiques14. Les interjections portent une signification au même titre que certains lexèmes prototypiques et dénotent différentes émotions (douleur, joie, approbation, désapprobation, etc.), attitudes, comportements, comme on le voit au théâtre, où elles sont fréquentes au début des tirades15. Résultat d'une codification, elles varient selon les langues : pour demander le silence, on dit "St !" en latin, "Chut !" en français, "Hush !" en anglais.
25En revanche, les onomatopées sont seulement des bruits, émis sans intention de signifier et généralement par des entités privées de la capacité de langage (objets, animaux). Si ces bruits sont émis par des hommes (bruits d'organes), ils ne sont pas codifiés par la langue et n'ont pas de dimension culturelle, l'homme étant traité comme un émetteur inanimé.
26La considération historique de l'origine de certaines interjections montre en outre qu'elles entretiennent des liens consubstantiels avec les éléments centraux du lexique, les "mots normaux". Elles peuvent être issues, par démotivation, d'un énoncé offrant un ou plusieurs lexèmes prototypiques agglutinés (angl. hear hear, cri rituel émis par les membres de la Chambre des Communes pour approuver les paroles d'un orateur). Elles peuvent résulter de la combinaison d'interjections et de lexèmes prototypiques (fr. hélas ! de hé ! et l'adjectif las). On voit qu'il n'y a pas de frontière tranchée entre interjection (ou cri rituel) et énoncé exclamatif contenant des lexèmes prototypiques centraux dans le lexique.
- 16 F. Skoda : 1980.
- 17 Cf. M. Fruyt, Eichstätt, 1996.
27Même notre démarche première, qui distinguait nettement interjection et onomatopée, pourrait être nuancée. Certaines onomatopées sont, en effet, homophones d'interjections et il n'y a pas de frontière étanche entre interjection et onomatopée16. Les onomatopées fournissent la base de dérivés (subst., adj., verbes) bien intégrés dans le lexique (lat. murmur "grondement sourd", mūgīre "mugir"). On trouve même des onomatopées à la base de verbes dénotant des activités langagières : fr. crier provient de lat. Quirītāre, qui a probablement une origine onomatopéique en latin (cri de divers animaux)17.
28Tous les points soulevés jusqu'à présent étaient inférés de l'article d'E.B. et des incertitudes que nous croyions y relever quant aux propriétés définitoires des délocutifs. Il nous reste à traiter d'un aspect qu'E.B. n'a pas abordé dans cet article : la catégorie grammaticale du mot délocutif. E.B. n'avait envisagé que les verbes. Or, si l'on retient du mot délocutif une définition suffisamment large, on peut considérer qu'il existe aussi des substantifs (et, en moins grand nombre, des adjectifs) délocutifs. Comme pour les verbes, plusieurs situations se présentent.
29On peut rapporter sous forme d'un substantif, en autonymie, un énoncé complet (éventuellement formulaire) prononcé par une tierce personne : fr. Ce "Bonjour !" m'a paru bien cavalier ; le "oui" de la mariée était timide.
- 18 De sens "abstrait" pour dénoter la fonction d'un acte de langage, ou bien de sens "concret" pour dé (...)
30A côté de ces emplois de discours, libres et spontanés, on trouve des phénomènes de délocutivité lexicalisés dans des substantifs : fr. un adieu, un au revoir, noms de procès18 parallèles aux lexies fr. dire adieu, dire au revoir.
- 19 Cf. M. Fruyt, 1997, p. 23-25.
- 20 Bien d'autres cas pourraient être cités ici : l'interjection holà ! devient terme générique pour l' (...)
31Selon une procédure sémantico-référentielle toute différente, une séquence de discours peut être sélectionnée (au même titre que le trait "grande ou petite taille", "couleur", etc.) pour servir de propriété saillante afin de caractériser une personne par l'énoncé qu'il prononce : fr. un m'as-tu-vu, all. Ja-sag-er, Nein-sag-er, angl. a yes-man. Par le même procédé de désignation, on peut dénommer un texte à l'aide de ses premiers mots (désignation par l'incipit)19 : fr. un ave maria, le God save the Queen20.
32Avons-nous le droit de parler de délocutivité en général et non plus seulement, comme le faisait E.B., de "verbes délocutifs" ?
- 21 Les termes délocutifs prototypiques sont des verbes, de la classe sémantique du "dire" et non du "f (...)
33Il nous semble que la notion de prototype pourrait permettre de concilier l'étroite définition benvenistienne et la diversité des cas de délocutivité qu'on est tenté de reconnaître. Le prototype du délocutif répondrait aux définitions d'E.B. au début de son article : ce serait le noyau prototypique des délocutifs21. Mais, à côté de ce noyau, sur son pourtour, on trouverait des lexèmes offrant seulement tel ou tel trait et pouvant être considérés comme délocutifs à des titres divers.
- 22 Comme l'a montré J.-L. Perpillou (1996). Nous citons ici quelques termes prélevés sur le corpus qu' (...)
- 23 Malgré sa médiocre attestation : cf. J.-L. Perpillou, 1996, § 3.2.5, p. 74.
- 24 Les expressionsπάππα, ὦ πάτερ, ὦ Δῆμε, ἰηπαιών, ὀναιο, ὀναιτο, ὦ μάκαρ etc. peuvent être employées (...)
34Au sein de tous les termes qu'on pourrait, au sens large, qualifier de "délocutifs", il n'est pas aisé de trouver des "délocutifs parfaits", répondant positivement à tous les critères du noyau prototypique. On n'en trouve, en fait, que dans les langues où le phénomène est productif, en grec ancien par exemple22 : peut-être τίζειν "dire τὶ ;"23, παππ-ίζω ("appeler quelqu'un à l'aide du vocatif πάππα), πατερίζω ("dire 'ὦ πάτερ' à Zeus, l'appeler du nom de 'père'"), δημίζω ("dire constamment ' ὦ Δῆμε'"), ἰη-παιων-ἰζω ("pousser le cri de joie 'ἰη παιών'), ὀλόμενο (participe : "celui à qui l'on dit ὀλοιο 'à la male heure'" ou bien "dont on dit ὀλοιτο"), ὀνήμενο (participe : "celui à qui l'on dit ὀναιο "'à la bonne heure'" ou bien "dont on dit ὀναιτο"), μακαρίζω ("prononcer l'adresse, usuelle dans la conversation de bon ton, ὦ μάκαρ "ô bienheureux""), etc.24.
- 25 Pour d'autres "délocutifs parfaits", voir M. Fruyt, Eichstätt, 1996.
35L'allemand a peut-être quelques délocutifs parfaits : all. (ver)-nein-en "dire 'Nein'" ("répondre par la négative, donner une réponse négative à"), all. (be)-jah-en "dire 'Ja'" ("affirmer, approuver")25.
- 26 Cf. M. Fruyt, Eichstätt, 1996.
36On ne peut que regretter qu'E.B., pour illustrer cette catégorie, ait choisi des termes latins, alors que ce type de verbe n'est pas productif dans cette langue. Mais le phénomène des délocutifs demeure une notion utile pour le linguiste. Et dans la pratique, on pourrait peut-être envisager que le point commun de tous les termes délocutifs - le trait minimal, condition nécessaire et suffisante pour parler de délocutivité - soit tout simplement le fait qu'un terme soit d'origine délocutive, soit bâti morphologiquement sur une séquence de discours26.
- 27 Nous remercions vivement J.-L. Perpillou de nous avoir communiqué ces références.
- 28 "(Je) lui assure, lui confirme, lui jure, lui parole-dhonneure pour ...le convaincre", dans En avan (...)
- 29 "Il parle, il exclame, complimente, applaudit, pouffe, glousse, promet, certifie, vivelafrance, ant (...)
- 30 "Il cheffe à tout berzingue" ; dans Le hareng perd ses plumes, Flammarion, 1991, p. 201.
37Même dans une langue comme le français, où la délocutivité ne semble pas productive, on peut, en cherchant bien, trouver quelques créations occasionnelles audacieuses chez un romancier qui tire le lexique jusqu'à ses limites ultimes : San Antonio27 crée les verbes fr. parole-dhonneur-er "dire 'Parole d'honneur !'"28, vive-la-franc-er "dire 'Vive la France !'"29, cheff-er "dire 'Chef !'"30