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Dossier : Chateaubriand et le monde sensible

Les formes sensibles de l’eau dans l’imaginaire autobiographique de Chateaubriand1

Aurelio Principato
p. 69-83

Résumé

Beaucoup plus que les premiers admirateurs « enchantés » par la prose de Chateaubriand, nous avons tendance aujourd’hui à rechercher la dimension sémantique qui imprègne ses images et à relever la façon dont le temps historique s’inscrit dans les descriptions de paysage. Ainsi, qu’il s’agisse du motif récurrent du fleuve ou de la tempête, de la vision de l’océan ou de la cataracte, les métaphores naturelles deviennent inséparables du sentiment de la rupture révolutionnaire. Parmi celles-ci, d’autres images aquatiques dessinent un espace intérieur qui semble vouloir se soustraire, par contraste, aux bouleversements de l’Histoire. À leur sujet, en effet, on observe que le travail poursuivi par Chateaubriand sur son écriture depuis l’Essai sur les révolutions jusqu’à la longue rédaction des Mémoires de ma vie, puis des Mémoires d’outre-tombe, comporte l’effacement progressif du renvoi direct aux référents premiers et la dissimulation des contenus de pensée sous un tissu plus vaguement évocateur et propre à susciter une réaction de type esthétique chez le lecteur.

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Texte intégral

  • 1 .Références aux ouvrages de Chateaubriand cités :
    ER – Essai sur les révolutions, in Œuvres complète (...)
  • 2 .Andrea Camilleri, La forma dell’acqua, Palermo, Sellerio editore, 1994, p. 50.

1Dans le titre de son premier roman de la série du commissaire Montalbano, La forma dell’acqua, Andrea Camilleri annonce le paradoxe qu’il rend explicite plus tard : l’eau n’a pas de forme, elle prend la forme qu’on lui donne2. De même que Montalbano s’efforce de tirer la substance d’un crime dans l’entrelacement des intérêts et des histoires particulières des différents personnages qui l’entourent, je me suis lancé à la recherche de la logique qui, chez Chateaubriand, gouverne les « formes sensibles de l’eau ». Des formes qui dérivent tout naturellement de deux matrices : le fleuve et la mer.

Quelques points d’ancrage

2C’est bien le fleuve que l’écrivain a élu comme son propre emblème, dans la métaphore filée de la « Préface testamentaire » (MOT I, 1541), qui sera reprise plus tard dans l’avant-dernier chapitre des Mémoires d’outre-tombe :

Je me suis retrouvé entre les deux siècles comme au confluent de deux fleuves ; j’ai plongé dans leurs eaux troublées, m’éloignant à regret du vieux rivage où je suis né, et nageant avec espérance vers la rive inconnue où vont aborder les générations nouvelles.

  • 3 .Voir en particulier, à ce sujet, Jean-Claude Berchet, « Le séjour à Brest dans les Mémoires de ma (...)
  • 4 .À Terracina, le 31 décembre 1803.
  • 5 .Marc Fumaroli, Chateaubriand. Poésie et Terreur, Éditions de Fallois, 2003, p. 274.
  • 6 .Par exemple, le 28 juin 1803 (VI, 638) ou le 4 janvier 1804 (VI, 669).
  • 7 .Jean-Pierre Richard, Paysage de Chateaubriand, Paris, Seuil, 1967.
  • 8 .Dans les études reprises en volume in Berchet, Chateaubriand ou les aléas du désir, Paris, Belin, (...)

3Quant à la mer, elle est considérée dans tous ses aspects comme une matière vivante, dotée d’une forte charge affective3. Lorsqu’il découvre la Méditerranée, en voyageant vers Naples4, Chateaubriand se dit saisi d’un « mouvement de joie et de tendresse » (VI, 670). Marc Fumaroli l’a admirablement écrit : « Rousseau avait inventé la montagne et les lacs […]. Chateaubriand a inventé l’océan et la mer5. » Les couchers du soleil ou l’effet de lune sur l’eau6, les correspondances fugitives entre la surface marine et le ciel, les sensations sonores qui accompagnent ces spectacles naturels : la mélodie des ondes, la chanson du pêcheur entendue d’une terrasse ouverte sur le golfe de Naples, ou celle d’un mousse, écoutée aux approches de la Grèce, ont fait l’objet de très belles analyses, notamment celles de Jean-Pierre Richard7 et de Jean-Claude Berchet8.

4Pourtant, à ces formes calmes, on peut opposer des formes violentes, telles les descriptions de tempêtes sur l’Atlantique ou la Méditerranée.

  • 9 .Voir, à ce sujet, Marie Pinel, La Mer et le sacré chez Chateaubriand, Cl. Alzieu, Albertville, 199 (...)

5À cette première opposition s’ajoutent d’autres distinctions binaires. On peut distinguer, par exemple, entre un emploi métaphorique de l’image – comme dans l’autodéfinition déjà citée de la « Préface testamentaire » ou, encore, dans l’océan de forêts de la « Nuit chez les Sauvages d’Amérique » (cf. plus loin) –, incluant dans cette catégorie toute forme d’analogie par comparaison, et un emploi symbolique, dont l’exemple paradigmatique est la description du Meschacebé dans le « Prologue » d’Atala. Dans ce dernier cas, la réalité naturelle n’est pas évoquée comme un comparant, mais elle est prise au sens propre. Le sens figuré consiste alors dans les significations secondes dont la nature est susceptible de se charger, rendant possibles de multiples interprétations de tel ou tel passage ; c’est surtout l’usage métaphorique que l’écrivain lui-même a fait de l’image du fleuve qui autorise ces interprétations, comme lorsqu’il renvoie à l’écoulement du temps historique, ou au traçage d’une ligne de séparation entre deux rivages et, par-là, à une rupture dans la continuité de l’existence. Alors que l’image de la mer intervient pour représenter au contraire la permanence de l’éternel et l’ouverture spatiale offerte à la contemplation de l’infini9.

6De même, en tant que mode d’évocation de l’élément aquatique, je relèverais un mode sensoriel, comme dans l’exemple suivant tiré des Natchez :

La métropole de la Louisiane opposait ses vitrages étincelants aux derniers feux du jour : les clochers étaient comme des flèches de feu. Le Meschacebé roulait entre ces deux tableaux ses vagues de rose. (N XX, 106)

Et un mode mémoriel :

  • 10 .Dans le Voyage en Italie (VI, 668), la phrase terminait ainsi : « dans les catacombes d’où elle es (...)

Non seulement l’ancienne Italie n’est plus, mais l’Italie du moyen âge a disparu. […] Le Tibre sépare les deux gloires : assises dans la même poussière, Rome païenne s’enfonce de plus en plus dans ses tombeaux, et Rome chrétienne redescend peu à peu dans ses catacombes10. (MOT I, 684-685)

7Le mode sensoriel ne comporte pas nécessairement de sens figuré. L’image aquatique entre en composition avec différents éléments naturels, comme dans les tableaux pittoresques composés notamment entre 1801 et 1811. Dans le mode mémoriel, elle est attirée par la mémoire, elle agit par allusion plus ou moins volontaire.

8Bien entendu, ces deux modes ne s’excluent pas nécessairement l’un l’autre, comme on le voit dans les deux passages cités. En revanche, on peut se demander si leur utilisation varie d’une période à l’autre, et si le travail que Chateaubriand mène sur son écriture depuis l’Essai sur les révolutions jusqu’à la longue rédaction des Mémoires de ma vie, puis des Mémoires d’outre-tombe, ne va pas vers la création d’un tissu de plus en plus subtilement évocateur.

Après le Déluge

9Pour mesurer l’évolution des images de l’eau vers une écriture de plus en plus allusive et énigmatique, on peut citer un passage de l’Essai sur la littérature anglaise (1836), repris ensuite dans les Mémoires d’outre-tombe (livre XII, ch. 1). Après avoir abordé l’œuvre de Shakespeare et placé le grand dramaturge parmi les « maîtres suprêmes » de la littérature, après avoir rappelé les critiques dont ceux-ci furent l’objet, Chateaubriand conclut :

Donnons-nous garde d’insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres puissants ; n’imitons pas Cham le maudit ; ne rions pas si nous rencontrons, nu et endormi, à l’ombre de l’arche échouée sur les montagnes d’Arménie, l’unique et solitaire nautonier de l’abîme. Respectons ce qui recommença la création après l’épuisement des cataractes du ciel : pieux enfants, bénis de notre père, couvrons-le pudiquement de notre manteau. (MOT I, 566)

10On peut observer que, au milieu d’un chapitre de réflexions sur la littérature anglaise, l’évocation du Déluge s’introduit de façon assez abrupte. C’est que la fonction symbolique a pris le dessus sur la « lettre » de la comparaison biblique : l’image du « navigateur diluvien qui recommença la création après l’épuisement des cataractes du ciel » a empiété sur l’analogie établie entre les grands écrivains accusés pour leurs désordres et Noé surpris nu par Cham. Le sommeil dû à l’ivresse se métamorphose en épuisement du « nautonier de l’abîme ».

  • 11 .Pour un traitement systématique de ce thème, voir mon étude « Tourmente ou déluge : métaphores rév (...)
  • 12 .Cf. chap. I, 58 (« Ainsi, lorsqu’une révolution arrivait dans l’ancien monde, les livres rares, le (...)

11Pour déchiffrer ce qu’il y a d’inattendu à cet endroit, il faut donc remonter à travers différents passages logiques, dont celui, implicite en deçà du texte, qui comporte que le déluge est la forme extrême que peut prendre une tempête. Ensuite, il faut se souvenir que la métaphore de la tempête, avec celle du volcan, avait été la plus couramment employée pour représenter les désordres de la Révolution française11. Enfin, il faut revenir à l’(auto-)sacralisation de l’écrivain, que l’on peut supposer, dans le mode mémoriel, sous-jacente à l’identification postulée entre les « génies » et les héros de l’Histoire. En effet, la même idée de renaissance obtenue grâce à l’action régénératrice des grands hommes, déjà présente dans l’Essai sur les révolutions12, s’était exprimée de façon plus transparente, au moyen d’une similitude avec le Déluge se référant cette fois de façon explicite à la crise révolutionnaire, dans l’Analyse raisonnée de l’histoire de France :

Quand les flots de l’anarchie se retirèrent, Napoléon parut à l’entrée d’un nouvel univers, comme ces Géants que l’histoire profane et sacrée nous peint au berceau de la société, et qui se montrèrent à la terre après le déluge. (ARHF, 457-458)

12Jusqu’à la date où a été ébauché ce dernier ouvrage, c’est-à-dire vers 1812, Chateaubriand n’a cessé de représenter le Déluge comme une figure de la Révolution française, la première révolution dans l’histoire du genre humain. C’est ainsi que l’Essai sur les révolutions s’ouvrait sur cette « révolution de la nature » apportant la « destruction et le renouvellement d’une partie du genre humain » (ER, 272). Dans le Génie du christianisme (Première Partie, IV, 4), adaptant l’interprétation figurale de l’Écriture à sa propre poétique, Chateaubriand attribuait à Dieu la volonté d’« imprimer sur ce globe des traces éternelles de son courroux », faisant de la nature entière l’image gigantesque de la tempête primordiale :

Le soleil n’eut plus pour trône au matin, et pour lit au soir, que l’élément humide, où il sembla s’éteindre tous les jours, ainsi qu’au temps du déluge. Souvent les nuages du ciel imitèrent des vagues amoncelées, des sables ou des écueils blanchissants. Sur la terre, les rochers laissèrent tomber des cataractes ; la lumière de la lune, les vapeurs blanches du soir, couvrirent quelquefois les vallées des apparences d’une nappe d’eau […].

Dans la suite du passage, nous voyons apparaître d’autres images visuelles et sonores qui font le lien avec la suite de mes propos :

[…] les antres des montagnes conservèrent de sourds bourdonnements et des voix lugubres ; la cime des bois présenta l’image d’une mer roulante, et l’Océan sembla avoir laissé ses bruits dans la profondeur des forêts. (GC, 555)

13Avant de revenir sur ces mots du Génie que je souligne, bornons-nous à constater que l’évocation du Déluge restera constante dans l’œuvre de Chateaubriand, jusqu’au passage célèbre de la Vie de Rancé (1844), où l’écrivain reconnaît, dans le tableau de Poussin représentant le Déluge, l’« admirable tremblement du temps » et l’un de ces chefs-d’œuvre par lesquels « les hommes de génie ont annoncé leur fin » (VR, 1063). Un passage qui, comme celui de l’Essai sur la littérature anglaise (et des Mémoires d’outre-tombe) cité, semble toutefois perdre tout contact avec la Révolution et exprimer plutôt les sentiments de l’écrivain à l’âge de la vieillesse.

Au-delà et au-dessus de la tempête

  • 13 .Cf. supra. L’image se présentait déjà dans la « Préface générale » : « Les débris du dix-huitième (...)

14L’image de la tempête met en jeu la temporalité : la tempête éclate, sévit, se calme enfin. Chateaubriand a peint plusieurs fois le paroxysme de l’événement climatique, mais il a surtout insisté sur le day after et les dégâts apportés par la tempête. D’innombrables fois, il s’est représenté comme dans l’Essai sur les révolutions, dans l’état d’esprit d’un homme « qui se plaît, par une secrète mélancolie, à voir les flots se briser au loin sur les côtes où il fit naufrage » (ER 890) ou contemplant sur la longue durée comme, à la suite de la métaphore filée de la « Préface testamentaire » évoquée ici au début, les « débris d’un siècle jetés par les flots du temps sur le rivage d’un autre siècle13 ». L’apaisement se traduit par le regard intemporel porté sur « les flots calmés, mollement enchaînés l’un à l’autre » qui expirent – c’est le verbe qui revient constamment – « tour à tour » sur la rive.

15Ces phrases enchanteresses, qui s’achèvent avec des effets d’écho rythmés en decrescendo, ne sont pas là seulement pour marquer cette attitude de méditation morose. Elles redoublent l’éloignement dans le temps de la catastrophe révolutionnaire, renvoyant à une prise de distance d’ordre métaphysique. La régularité du mouvement des vagues est prise comme le signe d’un ordre transcendant, comme dans ce passage des Martyrs (livre XIX) :

Aux sources de l’océan, sous des grottes profondes toujours retentissantes du bruit des vagues, habite l’Ange sévère qui veille aux mouvements de l’abîme. […] Ce fut lui qui, par l’ordre de Dieu, ouvrit au Déluge les cataractes du ciel ; c’est lui qui, dans les derniers jours du monde, doit une seconde fois rouler les flots sur le sommet des montagnes. Placé au berceau de tous les fleuves, il dirige leurs cours, enfle ou fait décroître leurs ondes ; il repousse dans la nuit des pôles, et retient sous des chaînes de glace les brouillards, les nuages et les tempêtes […] (M, 536-537)

C’est sur cette base que Chateaubriand opère un transfert au niveau esthétique, rendu explicite dans un passage de la Lettre sur l’art du dessin dans les paysages, consacrant l’idée que, même dans la tempête, il y a un ordre :

Que, rempli de ces folles idées du sublime, un paysagiste arrive pendant un orage au bord de la mer qu’il n’a jamais vue, il est tout étonné d’apercevoir des vagues qui enflent, s’approchent et se déroulent avec ordre et majesté l’une après l’autre, au lieu de ce choc et de ce bouleversement qu’il s’était représenté (CG, 71-72).

Et encore : « […] nous nous figurons des montagnes entassées jusqu’aux cieux, des torrents, des précipices, la mer agitée, des flots si vastes que nous ne les voyons que dans le vague de nos pensées, des vents, des tonnerres. » (ibid.)

16Or, je trouve invraisemblable que ce texte, daté de 1795, ait pu être écrit à la même époque que l’Essai sur les révolutions. Toujours est-il que la même idée se présente dans la Remarque xxviie au livre XIX des Martyrs, à propos de la phrase « les flots se déroulaient avec uniformité » :

Il faut l’avouer ; au milieu des plus furieuses tempêtes, je n’ai point remarqué ce chaos, ces montagnes d’eau, ces abîmes, ce fracas qu’on voit dans les orages des poètes. […] J’ai bien remarqué, au contraire, ce silence et cette espèce de régularité que je décris ici, et il n’y a peut-être rien de plus effrayant. (M, 626)

17En effet, cette confiance en l’ordre supérieur, où l’espace contemplatif semble le produit d’une tension intérieure, par laquelle on peut se soustraire aux bouleversements de l’Histoire, me semble se renforcer à l’époque « néoclassique » de l’écrivain.

Nous avons toutes les peines du monde à nous peindre le calme des flots, à moins que nous n’y mêlions des souvenirs de terreur ; c’est ce dont on se peut convaincre par la description de ces calmes où l’on trouve presque toujours les mots de menaçant, de profond silence, etc.

lit-on encore dans la Lettre sur l’art du dessin (ibid.). Plus tard, dans les Mémoires d’outre-tombe, les débris que le mouvement uniforme des vagues « expirantes » laissaient sur les rivages sont désormais parvenus à se sédimenter : « Nos ans et nos souvenirs sont étendus en couches régulières et parallèles, à différentes profondeurs de notre vie, déposés par les flots du temps qui passe successivement sur nous. » (MOT II, 802) L’issue de ce processus d’affinement de l’évocation mémorielle est merveilleusement représentée, dans la Vie de Rancé par cette clausule : « Tout a changé en Bretagne, hors les vagues qui changent toujours. » (VR, 1046)

18La mémoire ne cesse pas pour autant de remonter vers ce jeune âge où la rêverie obéissait aux deux instincts opposés de l’expansion extatique (Berchet la nomme aussi « vaporisation ») et du repli sur soi. D’un côté, c’est une sorte d’« invitation au voyage » pré-baudelairienne. De l’autre, c’est le resserrement de l’espace qui, souvent accompagné de l’observation du vol des oiseaux, comporte sans cesse la proximité de l’élément aquatique. La forme d’eau la plus petite que l’on puisse rencontrer à ce propos, dans les Mémoires, est constituée sans doute par « ces flaques d’eau que la mer laisse dans la concavité des rochers », où François enfant va s’« asseoir loin de la foule », à l’occasion des foires dans les îles et sur les forts de Saint-Malo (MOT I, 143).

  • 14 .Par rapport à la version originelle des Mémoires de ma vie, le texte des Mémoires d’outre-tombe or (...)

19Le passage de l’expansion extatique au repli sur soi est bien marqué dans l’épisode de Brest. Là, l’adolescent François découvrait « un océan sans bornes et des mondes inconnus : [s]a jeune imagination se jouait dans ces espaces14 ». Puis, l’observation des mouvements du port le plongeait dans un état mélancolique : il remontait « l’espèce de torrent qui coule dans le port de Brest » et, couché « au bord de la petite rivière », s’abandonnait à la tristesse.

20Cette remontée vers la source du torrent est la forme symbolique que prend la régression vers les états primitifs de l’existence, dont l’idée s’était présentée à la conscience de Chateaubriand, avec un passage explicite du « sensoriel » au « mémoriel », dans la méditation, inspirée de « la Seine limoneuse », qu’il confiait à Chênedollé et à Joubert (lettre du 29 mai 1803) :

C’est que, quand il y a eu des orages aux fontaines [il avait écrit d’abord « sources »] de la vie, c’est en vain que le reste coule sous un ciel pur. Le fleuve reste teint des eaux de la pluie, et à soixante lieues, comme à soixante ans de l’orage, on peut dire : les flots ou les jours ont été troublés à leur source. (CG I, 201)

De même, cette fois à propos de la « couleur limoneuse » du Tibre, il annotait quelques semaines plus tard :

Souvent, par le temps le plus serein, en regardant couler ses flots décolorés, je me suis représenté une vie commencée au milieu des orages : le reste de son cours passe en vain sous un ciel pur : le fleuve demeure teint des eaux de la tempête qui l’ont troublé dans sa source. (VI, 717-718)

21La navigation que nous avons entreprise nous éloigne du Chateaubriand témoin lucide de son époque et défenseur des libertés et nous transporte vers les zones obscures de son être, que les images des textes masquent et révèlent en même temps.

La cataracte du Niagara

22Interruption brusque du cours de la rivière, la cataracte représente, au niveau symbolique, la rupture dans la continuité de l’Histoire.

23Chateaubriand raconte quatre fois l’épisode, la première dans l’Essai sur les révolutions (1797), à la fin d’une longue note sans aucun rapport avec le contenu du chapitre (II, 23) auquel il l’« accroche subtilement », comme il va l’avouer lui-même dans la « nouvelle édition », pour relater les souvenirs de son voyage américain, puis les dangers que celui-ci a comportés et enfin, de rallonge en rallonge, pour présenter la description de la cataracte. Il s’agit, en effet, de l’un des morceaux littéraires dont il étoffe l’ouvrage, vers la fin de sa rédaction, pour attirer l’attention des gens de lettres parisiens dans l’espoir, qu’il cultive, de rentrer de son exil anglais. Il a donc intérêt à exalter l’aspect spectaculaire de la description. Il est important d’observer que celle-ci comporte une certaine géométrie, créant un contraste avec le désordre : les proportions sont comptées (À environ neuf milles, ou sa hauteur perpendiculaire peut être d’environ deux cents pieds), la division en deux branches est précisée, des formes géométriques (cylindre, colonne) sont évoquées ; « un énorme rocher » surplombe le « chaos des ondes » (ER, 988).

24Dans le dernier chapitre de l’Essai, à la suite du nocturne indien, il est encore question de la cataracte. Il conviendra de rapporter également en entier les passages les plus significatifs et de souligner les expressions-clé qu’ils comportent :

[…] la voûte aérienne paraissait changée en une grève où l’on distinguait les couches horizontales, les rides parallèles tracées comme par le flux et le reflux régulier de la mer […]

Des bouleaux dispersés çà et là dans la savane, tantôt, selon le caprice des brises, se confondaient avec le sol, en s’enveloppant de gazes pâles, tantôt se détachaient du fond de craie en se couvrant d’obscurité, et formant comme des îles d’ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d’un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte ; mais au loin, par intervalle, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.

La grandeur, l’étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s’exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. Au milieu de nos champs cultivés, en vain l’imagination cherche à s’étendre, elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes : mais, dans ces pays déserts, l’âme se plaît à s’enfoncer, à se perdre dans un océan d’éternelles forêts ; elle aime à errer, à la clarté des étoiles, aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre mugissant des terribles cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et pour ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute une nature sauvage et sublime. (ER, 1198-1202)

25Ces roulements solennels s’adaptent bien à la dimension contemplative du contexte, où, par ailleurs, le caractère sublime de la nuit chez les sauvages est connoté par des métaphores qui renvoient à l’eau (« des îles d’ombres flottantes sur une mer immobile de lumière »), à la permanence et à l’infini (« un océan d’éternelles forêts », les « bords des lacs immenses »). On rencontre également des effets d’écho (« se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires »), ainsi qu’une régularité des formes (dans la grève, « les couches horizontales, les rides parallèles tracées comme par le flux et le reflux régulier de la mer »), dont j’ai rappelé la valeur symbolique, en tant qu’expression de l’ordre supérieur qui gouverne la nature.

  • 15 .Piero Toffano nous en offre une excellente illustration dans son livre récent, M. de Combourg e i (...)

26Quatre ans plus tard (1801), à une époque où Chateaubriand n’espérait surtout pas que l’Essai sur les révolutions serait connu à Paris, la description est reprise dans Atala (A, 160-161), mais dans le cadre bien différent d’un récit de fiction. La vision de la chute du Niagara y fait pendant à la description du Meschacebé figurant dans le « Prologue », dont la valeur symbolique est encore plus évidente15.

  • 16 .Richard, op. cit., p. 31. Pour une bonne synthèse de ces interprétations, cf. Toffano, « Chateaubr (...)

27Tout a été dit à propos de ces deux pages : à quel point le Meschacebé exprime le cours de l’Histoire dans sa force destructrice, ses contrastes, ou la « totalité superlative, polymorphe, presque hystérisée » du paysage américain16 ; alors que le Niagara évoque l’effet dévastateur de la Révolution poussé jusqu’à l’anéantissement et, du côté des pulsions individuelles, « la violence anarchique ou mortifère du désir » incarnée dans la bouche béante du gouffre.

28Et pourtant, la réécriture du passage va au-delà de l’adaptation au nouveau contexte. Alors que, dans l’Essai, Chateaubriand avait surtout intérêt à exalter l’aspect spectaculaire de la chute, celle d’Atala y introduit une sorte de sourdine. On peut remarquer l’élimination ou la modification de certaines précisions descriptives et, surtout, l’économie apportée aux nombres hyperboliques. La phrase « dont les terribles mugissements se font entendre à soixante milles à la ronde » disparaît aussi. Mais dans ce cas, la suppression n’a pas une fonction d’atténuation parce que, en effet, les mugissements sont transportés au début, ils annoncent à Chactas l’approche de la cataracte.

29Dans le Voyage en Amérique (1827 ; VA, 185 sq.), Chateaubriand choisit de ne pas reproposer un morceau si bien connu de ses lecteurs : il se contente de renvoyer à Atala, ainsi qu’à l’Essai sur les révolutions que, l’année précédente, il n’avait pu éviter de représenter en tête de ses Œuvres complètes. Toutefois, il récupère le récit des deux accidents qui, à l’origine, précédaient et, en quelque sorte, introduisaient la description : l’accident provoqué par le cheval qui l’« entraîne après lui » vers l’abîme et sa chute, arrêtée miraculeusement par un rocher.

  • 17 .Ivanna Rosi, « Le soste del viaggio nei primi dodici libri dei Mémoires d’outre-tombe », in Martel (...)

30Même schéma dans les Mémoires d’outre-tombe (MOT I, 376-379), où une nouveauté importante est pourtant introduite. Comme l’a remarqué Ivanna Rosi17, la précipitation imprudente dans l’approche de la cascade, racontée dans la note de l’Essai sur les révolutions, devient, dans les Mémoires, l’« envie involontaire » que ressent le voyageur de se jeter dans le fleuve. J’ajouterais que, tout en omettant la description comme il l’avait déjà fait dans le Voyage en Amérique, Chateaubriand veut faire de l’épisode de la cataracte une sorte d’expérience mystique, bien que cette tonalité ne soit pas dans ses cordes.

  • 18 .Ainsi que, dans le Voyage en Amérique (VA, 189), il avait rendu compte du culte religieux dont les (...)
  • 19 .Il rappelle celui que le mémorialiste éprouvait, à la fin du Livre I, au moment de raconter son ar (...)

31Différents éléments y concourent. D’abord, les deux références bibliques (références qui, dans l’écriture des Mémoires, sont comme les clairons annonçant la présence divine) : la première au « peuple mourant, qui, privé de la voix par l’agonie, allait se précipiter dans l’abîme de l’éternité », la deuxième au passage de la Mer Rouge, évoquant l’idée de l’ordre supérieur divin, à propos de « l’île qui partageait les eaux et où ces eaux manquaient tout à coup, comme si elles avaient été coupées dans le ciel18 ». Ensuite le battement de cœur à l’approche de la cataracte19, les sensations fortes de la vue (la « colonne de vapeur »), le silence de la masse d’eau qui « formait contraste avec le fracas de sa chute même ». Enfin, l’évocation d’autres cascades (des Alpes, des Pyrénées, du Nil, de Terni ou de Tivoli), brusquement anéanties par une formule nette et concise (« Niagara efface tout ») qui me rappelle les procédés apophatiques propres à la « théologie négative » (définir Dieu par ce qu’Il n’est pas) dans la tradition du Pseudo-Denys.

  • 20 .Comme Chateaubriand l’avait fait dans l’incipit des Mémoires de ma vie, en évoquant les personnage (...)

32Par ailleurs, l’expression presque oxymorique « un désordre si sublime » achève de donner à la description omise la valeur de l’ineffable. La vision de la cataracte est, comme l’expérience mystique, incommunicable : « S’enfoncer dans cette solitude d’eau et de montagnes, et ne savoir avec qui parler de ce grand spectacle ! Les flots, les rochers, les bois, les torrents pour soi seul ! » On ne peut ni la répéter, ni la récupérer : « Aujourd’hui, glose le mémorialiste, de grands chemins passent à la cataracte ; il y a des auberges sur la rive américaine et sur la rive anglaise, des moulins et des manufactures au-dessous du chasme20. »

  • 21 .Rosi rappelle en particulier le suicide de Céluta et Mila et le regret exprimé par René, écrivant (...)

33L’expérience mystique comporte le contact virtuel avec la mort (que l’on pense au « Muero porque no muero » de Thérèse d’Avila) – un contact qui peut aussi nous renvoyer à une forme d’initiation rituelle. C’est alors que les risques courus par le voyageur se chargent d’une valeur symbolique. Toutefois, outre le fait d’élever l’expérience personnellement vécue par Chateaubriand au rang de monument de l’Histoire, dans les Mémoires d’outre-tombe, le récit de la cataracte nous élève moins à la transcendance divine qu’il ne nous précipite en bas, comme cette envie involontaire, déjà évoquée, qui attire le voyageur « vers l’abîme » ; abîme où effectivement il risque, à deux reprises, de tomber. Selon Ivanna Rosi, il s’agit de la transcription mémorielle, énigmatique et allusive, de l’obsession suicidaire qui est présente dans les personnages des Natchez21. Toutefois, le maintien dans le récit des deux accidents pourrait donner lieu à une interprétation différente, celle d’un défi héroïque lancé à une nature menaçante. Qu’on se souvienne du jeu dangereux inventé par Gesril, l’ami d’enfance de François René, et consistant, à Saint-Malo, durant les tempêtes à marée haute, à « saisir l’instant entre deux vagues » pour franchir un parapet avant l’arrivée d’« une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant » (MOT I, 147). On y rencontre une nouvelle fois le mugissement qui annonce la cataracte, et qui peut nous servir encore de fil d’Ariane. Comment ne pas rappeler, en effet, le moment de la naissance de Chateaubriand, marqué par la tempête : « J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris. » (MOT I, 128) L’expérience de la cataracte s’avère être, finalement, la représentation symbolique de la descente vers les profondeurs de son propre être.

  • 22 .« Auprès, tout aurait été silence et repos, sauf la chute de quelques feuilles, le passage d’un ve (...)

34Ajoutons qu’en reprenant, déjà dans le Génie du christianisme comme plus tard dans les Mémoires, la description de la pleine lune de la « Nuit chez les sauvages », Chateaubriand remplace les roulements solennels (de la cataracte de Niagara), que nous avons lus dans l’Essai, par les sourds mugissements : il récupère ainsi l’expression le gouffre mugissant des terribles cataractes qui achevait l’extase22. Ces déplacements stratégiques nous signalent la portée symbolique du mot.

35On rencontre encore, lorsqu’il risque faire naufrage en revenant de l’Amérique, les flots qui mugissent sur les bas-fonds et, à la phrase suivante : « Pendant deux ou trois minutes, les vagissements de l’abîme et ceux du vent étaient confondus. » Là aussi, la contiguïté revient avec le cri associé à la naissance, tout comme, dans le nocturne américain, les mugissements de la cataracte étaient accompagnés par « les gémissements [rares et interrompus] de la hulotte ». Déclinés sur une encore plus petite variation de consonne, les mugissements deviennent aussi les « rugissements de l’eau qui bouillonnait au-dessous » du voyageur (MOT I, 379), qui avait risqué de tomber dans « l’abîme effrayant » (Essai) de la cataracte. Associée aux cris de faiblesse du nouveau-né (les vagissements) comme à ceux d’un taureau marin, cette notation sonore semble finalement traverser toute la première partie de la vie de Chateaubriand, du traumatisme de la naissance jusqu’à celui de la Révolution.

36Pour conclure, la personnification menaçante de l’eau révèle et masque à la fois un conflit intériorisé dont la substance reste cachée, ensevelie dans l’« inexplicable cœur » de l’auteur – je reprends les mots qu’il a utilisés d’emblée dans les Mémoires de ma vie (MOT I, 7). Nous pouvons tout au plus enregistrer, ici, que ce conflit se nourrit souvent d’un penchant régressif et, parfois, d’un défi lancé héroïquement à la mort. Nous avons pu aussi observer une forme de hantise associée à l’eau qui, référée à la crise révolutionnaire dans les ouvrages de la première époque, se tempère dans les images des flots s’apaisant après la tempête. L’insistance sur la régularité du mouvement des flots se rapporte, dans les années proches de la Révolution, à la quête d’un ordre supérieur qui dépasse les désordres de la Nature et de l’Histoire. Progressivement, dans Les Martyrs ou dans l’Itinéraire, les images menaçantes véhiculées par l’eau, ultérieurement destinées à être réinterprétées par la mémoire et réélaborées dans les Mémoires d’outre-tombe, alternent avec les paysages calmes et harmonieux de la Méditerranée et y trouvent une dimension de sublimation sensorielle qui, par ailleurs, vient compenser les nombreuses scènes de violence que présentent toujours Les Martyrs ou Les Natchez. Toutefois, l’effort pour neutraliser la force dévastatrice de ce conflit va au-delà de la prise de distance esthétique, si l’on en croit l’étonnante affirmation contenue dans la « Lettre à Fontanes » (1804) : « Aujourd’hui je m’aperçois que je suis beaucoup moins sensible à ces charmes de la nature ; je doute que la cataracte de Niagara me causât la même admiration qu’autrefois. » (CG I, 307).

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Notes

1 .Références aux ouvrages de Chateaubriand cités :
ER – Essai sur les révolutions, in Œuvres complètes de Chateaubriand, sous la direction de B. Didier, Champion, t. I-II, 2009 ;
PG – « Préface générale » des Œuvres complètes (éd. Ladvocat), ibid. ;
A – Atala, ibid., t. XVI, 2008 ;
R – René, ibid. ;
VA – Voyage en Amérique, ibid., t. VI-VII, 2008 ;
VI – Voyage en Italie, ibid. ;
M – Les Martyrs, ibid., t. XVII-XVIII, 2019 ;
GC – Génie du christianisme, in Chateaubriand, Essai sur les révolutions. Génie du christianisme, éd. Maurice Regard, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1978 ;
IPJ – Itinéraire de Paris à Jérusalem, éd. Jean-Claude Berchet, Paris, Gallimard, Folio Classiques, 2005 ;
N – Les Natchez, Œuvres complètes du Vicomte de Chateaubriand, Paris, Ladvocat, 1826-1831, t. XIX-XX ;
ARHF – Analyse raisonnée de l’histoire de France, ibid., t. V ;
MOT – Mémoires d’outre-tombe, éd. Jean-Claude Berchet, Paris, La Pochothèque, 2003-2004, 2 vol. ;
VR – Vie de Rancé, in Œuvres romanesques et voyages, éd. Maurice Regard, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », vol. I, 2003.
CG – Correspondance générale, Paris, Gallimard, NRF, t. I (1789-1807), 1977.

2 .Andrea Camilleri, La forma dell’acqua, Palermo, Sellerio editore, 1994, p. 50.

3 .Voir en particulier, à ce sujet, Jean-Claude Berchet, « Le séjour à Brest dans les Mémoires de ma vie », in Christine Montalbetti (dir.), Chateaubriand. La fabrique du texte, Presses Universitaires de Rennes, 1999, p. 19-31.

4 .À Terracina, le 31 décembre 1803.

5 .Marc Fumaroli, Chateaubriand. Poésie et Terreur, Éditions de Fallois, 2003, p. 274.

6 .Par exemple, le 28 juin 1803 (VI, 638) ou le 4 janvier 1804 (VI, 669).

7 .Jean-Pierre Richard, Paysage de Chateaubriand, Paris, Seuil, 1967.

8 .Dans les études reprises en volume in Berchet, Chateaubriand ou les aléas du désir, Paris, Belin, 2012. Berchet utilise, à deux reprises, l’expression de « forme sensible » que j’ai choisie pour mon titre, bien qu’il la réfère au « bonheur ».

9 .Voir, à ce sujet, Marie Pinel, La Mer et le sacré chez Chateaubriand, Cl. Alzieu, Albertville, 1993.

10 .Dans le Voyage en Italie (VI, 668), la phrase terminait ainsi : « dans les catacombes d’où elle est sortie. »

11 .Pour un traitement systématique de ce thème, voir mon étude « Tourmente ou déluge : métaphores révolutionnaires chez Chateaubriand », in Emmanuel Le Roy-Ladurie, Jacques Berchtold et Jean-Paul Sermain (dir.), L’Événement climatique et ses représentations (XVIIe- XIXe siècle). Histoire, littérature, musique et peinture, Éditions Desjonquères, « L’Esprit des lettres », Paris, 2007, p. 464-478. Pour une étude de plus grande envergure, cf. Olivier Ritz, Les Métaphores naturelles dans le débat sur la Révolution, Paris, Classiques Garnier, 2016.

12 .Cf. chap. I, 58 (« Ainsi, lorsqu’une révolution arrivait dans l’ancien monde, les livres rares, les monuments des arts disparaissaient ; la barbarie submergeait une autre fois la terre, et les hommes qui survivaient à ce déluge étaient obligés, comme les premiers habitants du globe, de recommencer une nouvelle carrière, de repasser lentement par tous les degrés de leurs prédécesseurs », ER 762) et chap. II,41 (« Lorsque les tempêtes élevées par la réformation se furent apaisées, le Vatican reparut, mais à moitié en ruine », ER 1088).

13 .Cf. supra. L’image se présentait déjà dans la « Préface générale » : « Les débris du dix-huitième siècle, qui flottent épars dans le dix-neuvième, sont au moment de s’abîmer. » (PG, xlvii) Illustrant le rapport de la tempête au sublime dans Les Natchez, Pierre Glaudes a relevé, en particulier, la dimension du « sublime apaisé » (« Le sublime dans Les Natchez », Bulletin de la Société Chateaubriand, n° 46 /année 2003, 2004, p. 98-111).

14 .Par rapport à la version originelle des Mémoires de ma vie, le texte des Mémoires d’outre-tombe oriente le paysage réel vers la configuration d’un paysage mental.

15 .Piero Toffano nous en offre une excellente illustration dans son livre récent, M. de Combourg e i pellerossa. Il mito dell’America selvaggia nell’opera di Chateaubriand, Edizioni ETS, « I libri del Seminario di Filologia Francese / 1 », Pisa, 2017, p. 197-203 et 233-235.

16 .Richard, op. cit., p. 31. Pour une bonne synthèse de ces interprétations, cf. Toffano, « Chateaubriand et les Indiens d’Amérique entre 1797 et 1802 », in Filippo Martellucci (dir.), « L’instinct voyageur ». Creazione dell’io e scrittura del mondo in Chateaubriand, Padova, Unipress, 2001, p. 15-43 : Toffano retrouve dans la cascade la représentation des aspects ravageurs de l’histoire. Voir aussi la note de Cristina Romano à notre édition de l’Essai (ER 989).

17 .Ivanna Rosi, « Le soste del viaggio nei primi dodici libri dei Mémoires d’outre-tombe », in Martellucci, op. cit., p. 123-154 et, plus particulièrement, p. 136-137.

18 .Ainsi que, dans le Voyage en Amérique (VA, 189), il avait rendu compte du culte religieux dont les Indiens honoraient le Lac Supérieur, dans ce passage des Mémoires d’outre-tombe Chateaubriand se rapporte aux « missionnaires qui, cherchant la solitude pour Dieu, se jetaient à genoux, à la vue de quelque merveille de la nature, et recevaient le martyre, en achevant leur cantique d’admiration ».

19 .Il rappelle celui que le mémorialiste éprouvait, à la fin du Livre I, au moment de raconter son arrivée au château de Combourg lorsqu’il était enfant (MOT I, 156-157).

20 .Comme Chateaubriand l’avait fait dans l’incipit des Mémoires de ma vie, en évoquant les personnages fictifs qu’il avait inventés, au début de sa carrière, pour tirer « de ma propre substance, écrit-il, des êtres que je ne trouvais pas ailleurs, et que je portais en moi », ainsi l’évocation de ses différentes héroïnes (Velléda, Cymodocée, Blanca), médiatrices du désir érotique, me semble compenser ici ce sentiment d’incommunicabilité : « Donnez à l’âme une compagne, et la riante parure des coteaux, et la fraîche haleine de l’onde, tout va devenir ravissement : le voyage du jour, le repos plus doux de la fin de la journée, le passer sur les flots, le dormir sur la mousse, tireront du cœur sa plus profonde tendresse. J’ai assis Velléda sur les grèves de l’Armorique, Cymodocée sous les portiques d’Athènes, Blanca dans les salles de l’Alhambra. Alexandre créait des villes partout où il courait : j’ai laissé des songes partout où j’ai traîné ma vie. » La « sylphide » manque pour une fois au rendez-vous avec le sublime : elle s’était présentée peu avant dans la « nuit chez les sauvages ».

21 .Rosi rappelle en particulier le suicide de Céluta et Mila et le regret exprimé par René, écrivant à sa femme. Dans René, la fascination qu’il ressent au sommet de l’Etna (« c’est ainsi que toute ma vie j’ai eu devant les yeux une création à la fois immense et imperceptible, et un abîme ouvert à mes côtés », R 401). En outre, la « tentation de se « laisser tomber dans les flots » éprouvée par Chateaubriand adolescent au cap Lavarde (MOT, I, 221).

22 .« Auprès, tout aurait été silence et repos, sauf la chute de quelques feuilles, le passage d’un vent subit, les gémissements de la hulotte ; au loin, par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires. » (GC 592) ; « Tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d’un vent subit, le gémissement de la hulotte ; au loin, on entendait les sourds mugissements de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires. » (MOT, I, 374)

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Pour citer cet article

Référence papier

Aurelio Principato, « Les formes sensibles de l’eau dans l’imaginaire autobiographique de Chateaubriand », Littératures, 79 | 2018, 69-83.

Référence électronique

Aurelio Principato, « Les formes sensibles de l’eau dans l’imaginaire autobiographique de Chateaubriand », Littératures [En ligne], 79 | 2018, mis en ligne le 01 octobre 2020, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/litteratures/2580 ; DOI : https://doi.org/10.4000/litteratures.2580

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Auteur

Aurelio Principato

Aurelio Principato, ancien élève de la Scuola Normale Superiore de Pise, a enseigné au cours des dix dernières années à l’Université Roma Tre. Ses recherches ont été principalement consacrées à l’histoire de la langue française, à Prévost, à la stylistique du roman français du xviiie siècle, à l’éloquence révolutionnaire et à Chateaubriand. Il a publié un volume sur Prévost et l’édition du Doyen de Killerine, le volume Eros, logos, dialogos. Huit études sur l’énonciation romanesque de Charles Sorel à Germaine de Staël (Louvain-Paris-Dudley MA, Peeters, 2007), l’édition l’Essai sur les révolutions de Chateaubriand (Œuvres complètes de Chateaubriand, t. i-ii, sous la direction de Béatrice Didier, Paris, Champion, 2009), outre une histoire et une grammaire de la langue française. Il travaille actuellement à l’édition des Mémoires de ma vie, ainsi que des Mémoires d’outre-tombe (livres i-xii).

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Droits d’auteur

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