Conventions primitives. Rites, structures et style dans Les Natchez de Chateaubriand
Résumé
Dans Les Natchez, l’ailleurs se présente comme une succession de rituels exotiques. L’écriture est également affectée par une sorte de ritualité, celle des conventions classiques – épithètes épiques, nobles périphrases, allégories chrétiennes et comparaisons mythologiques – qui parsèment la prose novatrice du roman. L’étude du thème de la ritualité indienne dans les Natchez permet ici de fonder une interprétation du style et de la poétique hybrides du roman. Une ritualité négative, celle par exemple des assemblées, qui sert les passions et l’abus politique, renvoie à la corruption de la communauté idéale. Elle s’oppose à des formes de ritualité informelle et sensible, solitaire ou en petit comité, qui témoignent de la volonté, illusoire, de se soustraire au courant de l’histoire : la sensibilité et la mentalité primitives rencontrent alors les traditions mythologique et chrétienne, cette rencontre donnant lieu à une ritualité spontanée, pétrie de tradition sans pour autant être figée. Lui aussi chargé de conventions antiques, et d’échos à la fois bibliques et mythiques, le style de l’auteur légitime une forme de mentalité primitive et analogique ne correspondant plus à aucun rite établi.
Texte intégral
1Une contradiction entre matière et écriture caractérise le monde des Natchez. Si la représentation s’organise comme une succession de rituels exotiques, elle est en revanche servie par la forte présence de conventions littéraires « classiques ». En réalité, ces deux phénomènes, traversés par une même tension concernant le traitement de la tradition, se rencontrent. En effet, c’est souvent par les rites que les mœurs « utopisées » des Sauvages rencontrent celles, plus illustres, des Anciens. Dans ce contexte, la présence massive de procédés littéraires traditionnels constitue un socle, et non une entrave, pour la prose novatrice de l’auteur. Dans les deux cas, il en va d’une dynamique de légitimation interne au primitivisme expérimental de l’œuvre.
- 1 .Le terme de ritualité comprend les rites – collectifs, comme les « fêtes » publiques ou les assemb (...)
- 2 .Jean-Marie Roulin, « Chateaubriand : la fiction émigrée », dans Fabienne Bercegol et Pierre Glaude (...)
- 3 .Jean-Marie Roulin, « Assemblées et discours dans Les Natchez et Les Martyrs de Chateaubriand : fic (...)
2Nous montrerons comment le thème de la ritualité exotique – des petits rituels quotidiens, aux rites plus structurés, aux grandes assemblées – est traité de manière ambivalente dans ce roman de la fin d’un monde1. Ce thème à forte portée anthropologique et idéologique est servi par une écriture associant tradition et nouveautés formelles. De ce point de vue, le thème de la ritualité permet de comprendre la cohérence de l’hybridité générique qui fait des Natchez une sorte de monstre littéraire. Car la relation entre thème et style touche à la signification idéologique du roman et à son rôle dans l’histoire littéraire. D’un côté, le traitement de la ritualité montre à quel point l’histoire récente constitue l’horizon d’une fiction affichant son « refus de l’actualité2 » mais qui a pu être définie comme « l’un des premiers romans historiques sur la Révolution3 ». De l’autre, entre son ébauche après 1789 et sa publication juste avant la Préface de Cromwell (1826), il participe de ce processus d’ouverture du système classique des genres et des styles opéré par une littérature qui redéfinit ses formes et son rôle dans la société postrévolutionnaire.
- 4 .Jean-Marie Roulin remarque que « les assemblées décrites dans Les Natchez sont marquées par de con (...)
- 5 .Les Natchez, dans Chateaubriand, Œuvres romanesques et voyages, Paris, Gallimard, « Bibliothèque d (...)
- 6 .Le narrateur éclairé commente ainsi l’emprise de la religion sur les esprits : « ces absurdités re (...)
3Les rites des Natchez sont troublés. Cela est vrai notamment pour les rites collectifs qui sont toujours interrompus, comme les grands jeux que l’on suspend d’un coup pour laisser place à la révolte4. En effet, les rites sont toujours instrumentum passionis, notamment de celle, politique et érotique, d’Ondouré, et de ceux qui l’entourent. Ainsi, par exemple, d’Akansie qui, en proie à une jalousie effrénée, bouleverse la danse de la pêche5. Les rites collectifs sont en outre toujours fracturés, car en les décrivant le narrateur ne manque jamais d’adopter le point de vue d’un personnage, au moins, qui souffre au milieu de l’assemblée. C’est le cas d’Outougamiz dont le lecteur partage le drame pendant la grande assemblée qu’il trouble avec son intervention. Dans tout cela, la religion est souvent la caution du désordre. C’est le cas dans la grande assemblée, où, le désaccord entre les nations menant à une crise, « les jongleurs courant çà et là, agitant des baguettes, maniant des serpents, au lieu de rétablir la paix, ne [font] qu’augmenter le désordre6 » (485).
4À première vue, deux exemples majeurs de rite collectif semblent s’opposer à cette règle : la fête de la moisson de la folle avoine et les funérailles de Chactas. Apparemment accomplis, ces deux rites confirment que la ritualité des Natchez est en crise, et révèlent la signification idéologique de cette donnée thématique. L’auteur décrit de façon détaillée les funérailles du vieux Natchez : la préparation de la cabane et du cadavre, le rassemblement de la foule à la porte de la hutte mortuaire, l’aspect du cercueil et des objets qui l’entourent, le dialogue entre Adario et le Sachem, « truchement de la tombe », la « marche de la mort » effectuée par le convoi allant au cimetière. La description de la fosse et de la mise au tombeau précède enfin le début des jeux funèbres et tout s’achève par « l’hymne de la mort ». Cette « cérémonie funèbre » renvoie à une idée de solidarité entre les générations, car les « têtes charmantes » de Céluta et Outougamiz forment « une voûte au-dessus du front de Chactas » (534). Elle donne aussi l’exemple de la rationalité des Sauvages face à la mort. Elle constitue enfin l’exemple d’un rite déterminant l’harmonie des Natchez entre eux et avec les colons : non seulement le corps du sage Chactas devient « une idole de la patrie », mais la scène funèbre provoque un « attendrissement dans tous les cœurs », ceux des Natchez comme ceux des Français (536).
5Malgré cela, trois accidents dans la cérémonie renvoient au contexte tragique dans lequel le rite prend place, au point de la perturber à plusieurs reprises. Outougamiz commence par interrompre le dialogue rituel entre Adario et le Sachem, rappelant le désaccord entre Adario et Chactas au sujet de la conjuration. Ensuite, vainqueur des jeux funèbres, Outougamiz regrette Mila et René, victimes du complot d’Ondouré. Enfin, le Grand-Prêtre, « l’air effaré, les vêtements en désordre », interrompt les jeux funèbres pour exposer ses craintes : « il avait vu des signes dans le ciel, […] les augures n’étaient pas favorables, […] il fallait abréger la cérémonie. » (537) À cause de cette vision, les funérailles se terminent rapidement par l’hymne de la mort. S’ils n’interrompent pas véritablement le rite, ces trois accidents introduisent des éléments discordants – force des passions, religion négative, perspective fracturée – qui neutralisent systématiquement l’exemplarité civique des rites des Natchez.
6Une exemplarité qui pourrait s’incarner dans la fête de la moisson de la folle avoine. Aucun complot n’anime la foule des Natchez qui y participent et la générosité de la nature correspond à l’harmonie sociale. La culture se mêle à la nature dans une scène « moitié marine et moitié rustique », un mélange dont le narrateur souligne la « magie » (380). Après la moisson, sur la voie du retour, un chœur général de Natchez entonne avec le prêtre un chant rituel consacré à la lune. La petite société de Céluta, René, d’Artaguette, Outougamiz, Adario et Chactas est intégrée à l’ensemble des Natchez, dans un « recueillement religieux » (382). Cependant, l’exemplarité communautaire du rite est troublée par des passions dangereuses, comme la scène érotique qui a lieu pendant le chant sacré. Si la sensualité innocente de Mila participe de l’accord idéal entre culture et nature, elle suscite également la jalousie de Céluta. Par ailleurs, la religion même des Indiens est plus mélancolique et esthétisante que vécue comme un creuset d’union. Le « recueillement religieux » des personnages, présenté tour à tour, relativise les fondements de l’extase communautaire des Natchez. Qui plus est, ce recueillement n’exprime pas une foi particulière. Il est composé de « graves réflexions », liées au « pressentiment d’un avenir malheureux » (382). En effet, l’hymne à la lune peut être relu à la lumière de cet avenir de malheur. C’est un chant harmonieux, certes, d’un peuple qui revient à la patrie : si la lune est dite « l’astre des voyageurs », c’est en vue d’un retour (« nous allons revoir nos heureuses cabanes », 381). Cependant, le lecteur sait bien que le bonheur du village est menacé, et que ce retour aux cabanes ne sera que temporaire. Un souvenir mélancolique du psaume 136, « Super flumina Babylonis », semble résonner dans cet hymne. Dans le psaume, les lévites revenus d’exil rappellent leurs souffrances sur les rives de l’Euphrate et évoquent leur tristesse de déportés ne pouvant pas chanter leurs hymnes en terre étrangère. L’hymne de retour des Natchez sera en effet le dernier avant leur déracinement.
- 7 .Sur l’importance des Incas pour Les Natchez, voir Rebecca M. Valette, « Chateaubriand’s debt to Le (...)
- 8 .Sur les « forces obscures » de « l’espace exotique » et sur la « ravageuse entropie de la nature a (...)
- 9 .Sur le rapport des Natchez à la Révolution, outre Jean-Marie Roulin, « Assemblées et discours… », (...)
7Chateaubriand, à travers ces deux rites collectifs ébranlés, va contre la conception de la fête publique comme ciment de la cité. Quelques décennies plus tôt, dans Les Incas, ou la destruction de l’Empire du Pérou (1777), Marmontel présentait encore les grandes fêtes incas comme des modèles de fête civique, incarnant un peuple rationnel et tolérant7. Dans Les Natchez, seule une communauté animale est l’héritière des utopiens de Thomas More : celle des « paisibles castors » construisant « les palais de leur république », la « Venise du désert » (331-332). Cela dit, leur république n’est évoquée que comme comparant de l’organisation des troupes françaises dans le combat. La crise des rites dans Les Natchez se fait en réalité symptôme de la décadence des Indiens. S’adressant au gouverneur français, René incrimine la corruption des Européens : « on a troublé cette nation dans ses fêtes, on l’a blessée dans ses mœurs, contrariée dans ses habitudes. » (410) Mais les manigances d’Ondouré et l’influence des prêtres montrent bien qu’il s’agit aussi d’une entropie, la corruption naturelle des Sauvages troublant également leurs fêtes8. Les rites collectifs illustrent au plus haut degré le thème de la crise de la communauté naturelle, qui, allant à rebours de la tradition utopique, rattache le récit de la destruction des Natchez aux tensions d’une société fracturée par le cataclysme révolutionnaire9.
8Il en va autrement de cette forme, positive, de ritualité qui concerne des rites pour ainsi dire ouverts – c’est-à-dire des rites dont les formules, les gestes et les temps ne sont pas strictement fixés – et à laquelle n’assiste pas ce que l’on pourrait appeler une communauté. Elle n’est pas liée à la foule et à l’harmonie de la cité, mais plutôt à l’action des héros et au petites sociétés idéales qui les entourent. Car la mentalité magique des Sauvages correspond à une ritualité diffuse, réglant la vie affective et les actions quotidiennes. C’est en effet sous d’autres formes, plus « informelles », que la ritualité peut s’associer à une poursuite légitime du bonheur. La Nature entre en jeu en tant que toile de fond de ces rites heureux. Le sublime « Génie des forêts » a une « voix naïve » (201), qualificatif souvent employé aussi pour les coutumes des Sauvages.
9Un de ces rites a lieu très tôt dans le roman, à l’arrivée même de René chez les Natchez. Celui-ci passe « sur la place des jeux » (169) au soir. Paraît alors Chactas, saisissant la foule de respect. Il s’arrête pour rencontrer René. Cette rencontre se transforme en une sorte de cérémonie. Si la description de la foule, de nuit, sur la place correspond à la liste sommaire des activités des présents (les enfants, les vieillards etc.), la cérémonie en petit comité improvisée par le Sachem est présentée sous un jour bien plus évocateur :
Près du lieu où parlait ainsi le vieillard se voyait un catalpa au tronc noueux, aux rameaux étendus et chargés de fleurs : le vieillard ordonne à sa fille de l’y conduire. Il s’assied au pied de l’arbre avec René et les guides. Des enfants montés sur les branches du catalpa éclairaient avec des flambeaux la scène au-dessous d’eux. Frappés de la lueur rougeâtre des torches, le vieil arbre et le vieil homme se prêtaient mutuellement une beauté religieuse… (170)
10Au milieu des jeux s’organise donc un rite ouvert. Dans le passage cité, qui se déroule dans une sorte de temple ou de chœur formé par un vieux catalpa, les torches des enfants éclairent la scène comme des cierges tenus par des anges dans la pénombre d’un lieu de culte. Le premier geste du Sachem, le calumet de paix à la main, sera une sorte de signe de croix. À la dignité de « buste antique » et à la solennité de « patriarche » (ibid.) du Sachem, s’ajoute la solennité exotique du grand arbre en fleur. Cette « beauté religieuse » est réglée par la ritualité de la nature : « C’était l’heure où les fleurs de l’hibiscus commencent à s’entrouvrir dans les savanes, et où les tortues du fleuve viennent déposer leurs œufs dans les sables. » (169) C’est le moment ou René manifeste son désir d’appartenir au groupe, et demande à être adopté.
11Les cas de ritualité ouverte en petit comité sont nombreux. Citons notamment le rite sacrant l’amitié entre Outougamiz et René, et le cas de Céluta observant un rituel avec l’esclave noire Glazirne, au nom de la « religion des infortunés », religion universelle dont la « source est le cœur de l’homme » (463). Dans ce dernier cas, Céluta adopte certes la « mode du pays », la coutume de Glazirne. Mais son expression individuelle et la nature enrichissent le rite. Quand, pour endormir Amélie et l’enfant de l’esclave, Céluta improvise un hymne au Sommeil, le narrateur précise que la mélodie de sa voix « sor[t] de son âme » et que « la nature lui inspir[e] à la fois l’air et les paroles de son hymne » (ibid.). Si la nature inspire l’hymne, elle prend aussi le rôle de mère : les deux créatures s’endorment doucement et les mères « confient à la brise le soin de balancer encore les enfants » (464).
- 10 .Jean-Marie Roulin, « Chateaubriand : la fiction émigrée », art. cité, p. 230. Roulin précise ainsi (...)
12Cette ritualité positive puise donc dans des modèles ou dans des structures fixes, comme le signe de croix de Chactas avec son calumet, mais elle le fait librement, en laissant une grande place à l’improvisation individuelle. Elle n’est ni collective, ni tout à fait solitaire, et elle engage de « petites sociétés » isolées. Elle n’exprime pas la superstition servant l’abus politique, mais une religiosité sensible et esthétique, dont la source est le « cœur de l’homme ». Elle oppose son harmonie réparatrice à une histoire et à une « déterritorialisation » qui avancent10.
- 11 .Voyage en Amérique, dans Chateaubriand, Œuvres romanesques et voyages, éd. citée, t. I, p. 750-757
13Si elle se constitue en rempart contre les passions, elle en subit aussi la pression. En réalité, la ritualité ouverte ne célèbre pas un état des choses, mais exprime plutôt le désir de remédier à une réalité désespérante : la décadence certes des Natchez, à laquelle le petit groupe des héros essaie de remédier, mais aussi la sauvagerie nihiliste de René, « génie égaré du malheur dans ces retraites enchantées » (205). Son mariage avec Céluta, par exemple, ne donne lieu à aucune description. Dans le Voyage en Amérique, Chateaubriand souligne pourtant à quel point le rite du mariage est important pour les Sauvages11. Pour René, se mariant à son cœur défendant, ce lien social vide la nature de ses « anciennes chimères ». Une correspondance s’établit entre le manque de description du rite et la fatalité du personnage. L’ellipse qui frappe le rite correspond en effet à l’évocation d’un « vide » : celui « qui s’était formé au fond de l’âme de René et qui ne pouvait pas être comblé » (375).
14Cette version positive de la ritualité, si elle n’est pas en crise, se révèle tout de même minée. Religieuse dans les croyances qui consolent les individus, elle ne parvient ni à se figer, ni à devenir collective. Plus qu’utopique, elle est mélancolique car elle présuppose « l’âge de l’affreuse vérité », « où les révolutions éclatent » (388), le naufrage d’un accord idéal entre nature et culture, la chute de l’âme.
15L’ambivalence dont est investie la ritualité aide à comprendre les tensions internes à l’écriture d’un ouvrage composite comme Les Natchez. Les formules épiques et les emprunts au surnaturel chrétien, plaqués, semble-t-il, sur la matière vive américaine, correspondent à une forme de ritualité négative, comme si une convention périmée (les adresses à la Muse, le diable, les anges, les périphrases) affrontait schématiquement une imagination libre et originelle. Mais le caractère ambivalent de la ritualité amène à dépasser ce schématisme et à relire la fonction que ces traces de la tradition assument dans la forme expérimentale du roman.
- 12 .Piero Toffano, M. de Combourg e i pellerossa..., op. cit., p. 105. C’est moi qui traduis.
- 13 .Pierre Glaudes, « Le sublime dans Les Natchez », art. cité, p. 110.
- 14 .Ibid., p. 105-106.
- 15 .Jean-François Perrin met en relief la « causalité surnaturelle qui règle les péripéties de l’intri (...)
16La structure épico-chrétienne de l’ouvrage peut être comprise comme porteuse d’une contradiction féconde. En effet, l’ordre surnaturel auquel l’auteur soumet la révolte des Indiens met en question le rousseauisme originaire de l’ouvrage, à savoir la « défense des valeurs et des droits des hommes de la nature », que l’identification avec les Sauvages implique12. Au-delà de son aspect de « lourd badigeon théologique13 », le cadre épique, où Dieu permet à Satan d’égarer les Indiens, « confirmant le nihilisme de fond » de l’ouvrage, en « amplifie une des tendances fondamentales14 ». Le surnaturel chrétien assure ainsi un lien profond entre la première partie en douze livres et la seconde partie romanesque, où la fatalité attachée à René suit son cours et les « passions coupables » (575) mènent à l’anéantissement15.
17Or les rites collectifs sont investis d’une évidente fonction structurelle, notamment dans la seconde partie du texte, qui est aussi la plus informe. Ainsi le complot, qui occupe la moitié de ce second volume, est-il scandé par des réunions. Il commence par l’assemblée générale des Nations, et les réunions des Indiens chez Chactas, puis auprès du Rocher du Conseil, ratifient ensuite sa réalisation. Pendant ces différents moments, le rite des grands jeux constitue la toile de fond de l’action des personnages. Cette fête, dont la description s’étend sur des dizaines de pages, est vidée de sa signification coutumière, au profit de sa signification narrative : « Rien de plus affreux que ces plaisirs qui couvraient le massacre de toute une colonie. Que d’hommes ont pris pour un jour de fête, celui qui devait leur apporter la mort ! » (522) Située à la fin du livre, cette ironie tragique contribue à l’unité du texte car elle répond au défilé conventionnel des troupes, qui marque la première partie épique. Les légions françaises marchent « au son de la musique, comme si elles ouvraient les danses de quelque fête » et « les Indiens assemblés admir[ent] ces jeux qui leur cach[ent] des tempêtes » (180-181).
18L’histoire de ce « massacre de toute une colonie » est scandée par des rites communautaires perturbés. Structurant le récit, ces rites assurent la réalisation du plan épique échafaudé dans les scènes de surnaturel chrétien du premier volume. Le fait qu’il s’agisse de rites troublés, voire avortés, prend ainsi tout son sens, à la fois formel et thématique. D’un côté, cette ritualité donne un ordre narratif au « chaos » de la « surabondant[e] » matière américaine (Préface, 162). De l’autre, elle renvoie au thème dystopique, aux échos actualisants de la fin de la communauté des hommes de la nature.
19Finalement, l’ambivalence marque le thème de la ritualité des Natchez comme elle marque les procédés littéraires de convention. L’ambivalence des rites collectifs – entre fermeture liberticide et appartenance communautaire – correspondrait ainsi à la fonction ambivalente des procédés traditionnels – entre conventionnalité aride et ordre signifiant. Le rôle structurel des rites met en effet en évidence une tension traversant Les Natchez, qui détermine sa cohérence : la tension entre, d’une part, structure fixe et, d’autre part, mélange et ouverture des formes. À l’aune de cette tension, dont nous ne pouvons ici que suggérer l’importance, une relation signifiante peut être envisagée entre trois niveaux différents : le mélange de tradition et de nouveauté ; la centralité d’une ritualité en crise ; et une société prise, dès le commencement du siècle, entre deux exigences contradictoires, à savoir instituer de nouveaux rites et redonner du sens aux anciens.
- 16 .Voyage en Amérique, éd. cit., p. 825.
20La ritualité négative donne à réfléchir sur le sens de la structure. La ritualité dans sa version positive aide à comprendre l’écriture des Natchez d’un point de vue stylistique. Il semble exister un lien entre le penchant ritualiste de ces « peuples qui voient et qui entendent partout des esprits16 » et la densité émotionnelle et symbolique de l’écriture. La valeur que la ritualité a chez les Indiens ne tient pourtant pas seulement à une mentalité régressive. En effet, c’est par leurs croyances et leurs habitudes, par leurs rites, que les héros sauvages se révèlent des champions de vertu antique et de sensibilité rationnelle. La ritualité indienne positive signifie conjointement la bizarrerie anthropologique d’une mentalité révolue et la noblesse des mœurs du passé. Cette coexistence de noblesse et de bizarrerie donne lieu à une dynamique de légitimation, interne au rite. Nous nous pencherons d’abord sur cette dynamique, car elle nous aidera à mieux comprendre la cohérence interne d’un nouveau style métaphorique, qui se nourrit à la fois de pensées anciennes et de vieilles conventions.
21Dans le Voyage en Amérique, Chateaubriand distingue entre mœurs et coutumes pour mettre dos à dos
deux manières également fidèles et infidèles de peindre les Sauvages de l’Amérique septentrionale : l’une est de ne parler que de leurs lois et de leurs mœurs, sans entrer dans le détail de leurs coutumes bizarres, de leurs habitudes souvent dégoûtantes pour les hommes civilisés. Alors on ne verra que des Grecs et des Romains ; car les lois des Indiens sont graves et les mœurs souvent charmantes.
- 17 .Ibid., p. 749
L’autre manière consiste à ne représenter que les habitudes et les coutumes des Sauvages sans mentionner leurs lois et leurs mœurs ; alors on n’aperçoit plus que des cabanes enfumées et infectes dans lesquelles se retirent des espèces de singes à parole humaine17.
22Dans Les Natchez, l’écrivain ne renonce pas à représenter le « détail de leurs coutumes ». S’il considère surtout leurs aspects les plus « bizarres », il tend toutefois à estomper les plus dégoûtants. Quand les coutumes primitives ne font pas l’objet, par l’ironie ou l’horreur, de la critique de l’auteur, le « charme » et la « gravité » des mœurs des Indiens légitime des « habitudes » qui rebuteraient les « hommes civilisés ». En ce sens, les rites ouverts sont emblématiques. Dans le rite qu’Outougamiz organise avec sa sœur pour célébrer son amitié avec René, les pratiques superstitieuses – flèche à tenir par les deux amis, don du collier de coquillage multicolore, formule évoquant un suicide fraternel, échange des Manitous de l’amitié, paroles adressées par Outougamiz à la chaîne d’or de René – pratiques dont l’étranger ne saisit pas trop le sens, se mêlent à la dignité rationnelle du sentiment du Primitif. René prend part passivement au rite, mais l’intensité d’une amitié digne des « Hellènes » lui révèle dans l’attitude de l’Indien « quelque chose de grand et d’auguste » (205). Le parallèle, propre à la tradition utopique, entre les mœurs du Sauvage et la vertu des Grecs et des Romains, entraîne ainsi la promotion d’une forme de mentalité primitive.
- 18 .Canticum canticorum, 3, 4 : « inveni quem diligit anima mea, tenui eum nec dimittam, donec introdu (...)
23Or, cet exemple montre également que les coutumes sauvages rencontrent d’autres génies que celui de l’Antiquité. Le rite a lieu dans la cabane natale du jeune Indien, comme par une réminiscence du Cantique des Cantiques, « in domum matris meae18… » En ruine, elle est traversée d’un ruisseau. Vers la fin de la cérémonie intime, « les deux amis plong[ent] leurs pieds nus dans le ruisseau de la cabane, pour marquer que désormais ils [sont] deux pèlerins devant finir l’un avec l’autre leur voyage » (204). Par les échos chrétiens de ce rituel, l’écrivain fait prendre à cette union, consacrée par une eau boueuse, la simple solennité d’une sorte de baptême. Le sens tragique de ce sacrement dans la ruine d’une cabane s’accomplit à la fin du roman, dans le sang au sol de la cabane de René mort. Un sentiment digne de l’Antiquité est donc consacré par des pratiques primitives, auxquelles des échos chrétiens confèrent profondeur psychologique et narrative. C’est grâce à ce syncrétisme plus ou moins affiché, dans lequel les limites entre « matière de poésie » et « règle de foi » (220) se brouillent, que Chateaubriand rend poétiquement fertiles des « coutumes bizarres », voire des « habitudes souvent dégoûtantes », en réactualisant ainsi des pensées révolues chez le lecteur civilisé.
- 19 .Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, Paris, Garnier frères, 1861, t (...)
24Dans la rencontre entre l’Antiquité et les « coutumes sauvages », Sainte-Beuve a reconnu la « beauté d’un véritable rajeunissement » du « génie antique19 ». Le topos utopique des Sauvages dignes des Grecs et des Romains prend en effet, dans Les Natchez, une nouvelle valeur esthétique. Nous avons pu également constater que ce rajeunissement ne concerne pas que l’antiquité païenne. C’est que le nouveau syncrétisme primitiviste de Chateaubriand se prévaut d’une mentalité, de pratiques, et ajoutons d’un style, que la raison utopique n’admettait pas.
25Car la dynamique de légitimation que nous venons d’observer concerne également le mélange stylistique que l’auteur réalise dans le roman. Considérons la présentation suivante de Céluta :
Les voyageurs s’arrêtèrent sur le seuil, et dirent : « Nous sommes venus. » Et le chef de la famille répondit : « Vous êtes venus, c’est bien. » Après quoi chaque voyageur s’assit sur une natte, et partagea le festin sans parler. Quand cela fut fait, un des interprètes éleva la voix, et dit : « Où est le Soleil ? » Le chef répondit : « Absent. » Et le silence recommença.
Une jeune fille parut à l’entrée de la cabane. Sa taille haute, fine et déliée, tenait à la fois de l’élégance du palmier et de la faiblesse du roseau. Quelque chose de souffrant et de rêveur se mêlait à ses grâces presque divines. Les Indiens, pour peindre la tristesse et la beauté de Céluta, disaient qu’elle avait le regard de la Nuit et le sourire de l’Aurore. Ce n’était point encore une femme malheureuse, mais une femme destinée à le devenir. On aurait été tenté de presser cette admirable créature dans ses bras, si l’on n’eût craint de sentir palpiter un cœur dévoué d’avance aux chagrins de la vie.
Céluta entre en rougissant dans la cabane, passe devant les étrangers, se penche à l’oreille de la matrone du lieu, lui dit quelques mots à voix basse, et se retire. Sa robe blanche d’écorce de mûrier ondoyait légèrement derrière elle, et ses deux talons de rose en relevaient le bord à chaque pas. L’air demeura embaumé, sur les traces de l’Indienne, du parfum des fleurs de magnolia qui couronnaient sa tête : telle parut Héro aux fêtes d’Abydos ; telle Vénus se fit connaître, dans les bois de Carthage, à sa démarche et à l’odeur d’ambroisie qu’exhalait sa chevelure. (168-69)
- 20 .V. 333-334 : « kαλλίσψυρος Ἰνὡ / λευχθἐη ». L’Odyssée. « Poésie homérique », éd. Victor Bérard, Pa (...)
26Le silence ambiant, en l’absence du Soleil, fait du passage de l’ « admirable » Céluta, aux « grâces presque divines », une sorte d’apparition surnaturelle. Ses chuchotements, qui rajoutent une touche de mystère, constituent un détail très concret extrait d’une scène quotidienne. Le naturel amérindien et l’antiquité se fondent dans le néologisme primitiviste des « talons de rose ». Un humble détail corporel, le bas des pieds, est chargé de réminiscences homériques : Céluta devient une nouvelle Léucothéa, la divinité marine qui eut pitié d’Ulysse dans ses errances, car avant de devenir la Déesse Blanche, Léucothéa était Inô « aux chevilles bien prises » (Odyssée, V, v. 333-35320). En outre, la couleur des pieds de l’Indienne est tirée de l’épithète de l’Aurore, aux doigts de rose. C’est donc ainsi que, dans la description de Céluta, l’évocation sensible et la tradition se mêlent. Les détails de la « blanche écorce de mûrier », des talons colorés, comme du « parfum de fleurs de magnolia », actualisent les deux références mythologiques à Héro et Vénus. Par la comparaison avec Héro, les « chagrins de la vie » de Céluta annoncés dans sa présentation prennent leurs sens, car le mythe de Héro et Léandre préfigure l’amour entre René et Céluta et le rattache à un destin de séparation et malheur. Par ailleurs, la comparaison renvoie ce « festin » en petit comité où Céluta paraît – festin qui est un prélude à la cérémonie accueillant René – à ces « fêtes » collectives en l’honneur de Vénus, où l’étranger Léandre se rendit depuis Abydos. Quant à la comparaison avec Vénus à Carthage, elle projette dans des bois épiques la forte composante olfactive de cette apparition d’une Sauvage dans une hutte qui n’est ni enfumée ni infecte. On le voit : la référence antique contribue à figer en tableau cette situation quotidienne dans une cabane où l’« air demeure embaumé ».
27Dans ce passage, comme dans le rite de l’amitié entre Outougamiz et René, le « rajeunissement » du passé, que soulignait Sainte-Beuve, ne concerne pas seulement l’antiquité classique. Une imitation presque littérale de la parole évangélique est évidente dans les premières lignes de la description du dîner. Le sermo humilis des Écritures, ses formules alors immédiatement reconnaissables, s’adaptent à la simplicité sublime des primitifs. Par un syncrétisme stylistique, la gravité quotidienne des Évangiles constitue sans difficulté la toile de fond de l’apparition d’une Vénus sauvage ; la mélancolie chrétienne du destin qui attend Céluta « se mêl[e] » à ses grâces païennes ; et la « tristesse » de la beauté de la jeune femme s’étend sur toute l’idylle américaine (cette prédestination de Céluta au malheur, ainsi que l’absence du Soleil, en annoncent la ruine). C’est ainsi que la Bible, le mythe et Virgile se rejoignent pour conférer une dignité à la fois culturelle et littéraire au monde sauvage, tandis que le naturel, la gravité des primitifs, leur fragilité historique même, confèrent une signification nouvelle à ces sources de poésie originaire.
- 21 .Sur la critique de la métaphore au xviiie siècle et ses implications idéologiques, voir F. Orlando (...)
- 22 .« …certaines difformités romantiques modernes, qui ont bien grossi depuis lui, mais dont le princi (...)
- 23 .Piero Toffano, M. de Combourg e i pellerossa, op. cit., p. 107. C’est moi qui traduis. Soulignons (...)
28La nature américaine et la mentalité magique des primitifs justifient donc « en nature » ce que la tradition légitime : un style descriptif et métaphorique qu’un certain goût condamnait d’un point de vue à la fois littéraire, moral et rationnel21. C’est dans ce syncrétisme et dans ces dynamiques de légitimation qu’il faut comprendre la reprise de procédés conventionnels. Coutumes primitives, paganisme antique, tradition chrétienne se mêlent d’une part, tandis que, de l’autre, les traits les plus concrets et évocateurs du style se prévalent de conventions surannées. Dans le passage cité, les telle… et telle… traditionnels se mêlaient à l’évocation des sons, des matières et des odeurs. Dans tout l’ouvrage, les formules, périphrases et comparaisons de la tradition innervent l’ailleurs primitif, lui confèrent dignité antique et en reçoivent une force nouvelle. C’est le cas dans la lutte d’Outougamiz et Ondouré. L’auteur compare les deux jeunes Indiens aux mythiques Hercule et Antée, ainsi qu’à « deux crocodiles » du Nouveau Monde, dont « les écailles se choquent comme les armures des deux guerriers » (211-212). À l’encontre de Sainte-Beuve taxant Chateaubriand d’énormité et de difformité romantiques22, Piero Toffano souligne comment « l’image des crocodiles, forte et suggestive, parvient à renvoyer crédibilité et plasticité sur la comparaison mythologique, qui sinon resterait inerte pour un lecteur moderne23 ».
29Les procédés les plus conventionnels sous-tendent même le « style descriptif ». Ils deviennent le ressort des jeux de l’imagination individuelle : l’emploi traditionnel des comme, des ainsi et de tel… déclenche des analogies qui s’éloignent de toute justification narrative ou documentaire. L’éternel retour des comparaisons conventionnelles touche ainsi à l’un des aspects de l’écriture de Chateaubriand qui ne cesse de surprendre le lecteur : ces comparaisons anarchiques, où le comparant l’emporte sur le comparé, et semble presque s’en éloigner. Par exemple : « ici la voix du guerrier devint sourde comme le bruit d’une eau qui tombe sous des racines, au fond d’une vallée pleine de mousse. » (255) Ou encore, à propos de Céluta souffrante : « L’Indienne versait des larmes religieuses, semblable à un délicieux ananas qui a perdu sa couronne, et dont le cœur exposé aux pluies, se fond et s’écoule en eau. » (455) Image et détails vont jusqu’à acquérir une autonomie totale par rapport à la description et à la narration.
- 24 .Sainte-Beuve, Port-Royal, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1953, t. I, p. 140.
30Ces comparaisons aléatoires, qui contribuent à faire de Chateaubriand le père de ce que Sainte-Beuve appelle l’« école des images à tout prix24 », ne sont qu’un exemple d’un phénomène plus général caractérisant la nouveauté du style de l’auteur. Celui justement du degré d’autonomie qu’atteignent les images, les évocations, le signifiant par rapport aux contextes et aux référents. C’est le cas, pour considérer un autre exemple majeur, de certaines unités narratives : les pauses descriptives dans le récit où domine le jeu des couleurs, des sons, du signifiant. Comme quand Céluta, oubliée par la flotte des Pannis le long du Mississippi, se réfugie dans une grotte pour y passer la nuit :
Vers le baisser du soleil, la sœur d’Outougamiz se retira à l’entrée d’une grotte tapissée de jasmin des Florides, et environnée de buissons d’azaléas. Dans cette grotte se vinrent réfugier une foule de nonpareilles, de cardinaux, d’oiseaux moqueurs, de perruches, de colibris qui brillaient comme des pierreries au feu du couchant. (454-55)
- 25 .Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, op. cit., t. I, p. 304.
- 26 .Victor Hugo s’est sans doute souvenu de cette image dans Les Orientales, recueil qui fut considéré (...)
- 27 .Atala, dans Chateaubriand, Œuvres romanesques…, éd. citée, t. I, p. 34.
- 28 .Sur la version positive de l’émigration et les oiseaux, voir Jean-Marie Roulin, « Chateaubriand : (...)
31Au cœur de sa pérégrination, la retraite de Céluta renvoie à la suspension de la narration par une description aussi précieuse qu’inopinée. L’image des pierreries appartient sans doute à ce « genre d’image verticale » que Sainte-Beuve critique, car elle « crève les yeux » du lecteur attirant trop d’attention sur elle-même25. Qui plus est, toute la liste des oiseaux semble suivre une logique plus rythmique et sonore que référentielle. Cette comparaison concluant la description surenchérit sur l’éclat et les échos du style26. Retraite dans la retraite, cette grotte redouble aussi stylistiquement le « charme de cette solitude » (454) où Céluta a un peu de répit avant de retrouver Glazirne. La luxuriance de l’écriture renforce ainsi la portée consolatoire de la grotte. Dans cette pause, la présence des oiseaux – telle la « colonie » bigarrée et édénique d’oiseaux « endorm[is] » sur des « îles flottantes » s’écartant du courant dans le prologue d’Atala27 – évoque en effet des migrations heureuses28.
32On se tromperait cependant si l’on considérait cette description de la nature comme purement référentielle. Elle est riche en échos illustres. Le comme de la comparaison qui clôt la description comme à la fin d’une octave épique, rattache cette grotte d’oiseaux-joyaux au Cantique des Cantiques, où le cou de la « nigra » bien-aimée est dit « inter monilia » (1, 10). Ce lien paraîtrait moins fondé si la grotte n’était « tapissée de jasmin des Florides » comme le lit florissant des amoureux des Écritures (« lectulus noster floridus », 1, 16). D’un côté, la poésie biblique sacre donc les splendeurs de la nature, de l’autre, elle introduit dans cette description d’autres couches de sens. Cette réminiscence crée en effet un contraste entre l’amour, tel qu’il est peint par les Écritures et l’amour malheureux de Céluta. La fatale errance de René et la fin de l’idylle percent ainsi sous ce fragment de Cantique américain. Les splendeurs de la grotte sont au couchant, et Céluta s’endort seule, dans ce refuge qui est situé au milieu de ruines, en des lieux qui « avaient été naguère habités par une tribu indienne » (454).
33La présence de la tradition semble donc avoir une fonction double. Non seulement elle confère une haute dignité à cette description de la nature primitive, mais elle l’enrichit de sous-entendus rattachés à l’errance de René et à l’effondrement de la Solitude. Par la présence de la tradition, les évocations, les images les plus autonomes prennent donc un sens narratif. Ainsi, l’hybridation stylistique de tradition et nouveauté se voit reconduite au noyau tragique du roman et à la dynamique fondamentale entre dystopie et consolation qui, selon Jean-Marie Roulin, caractérise les œuvres de fictions de l’auteur. On remonte à l’origine de notre discours, et à la valeur poétique que les rites ouverts assument dans Les Natchez : des moments où une harmonie sensible, évocatoire et réparatrice, nourrie de traditions mais informelle, s’oppose chimériquement à une histoire d’émigrations.
- 29 .La formule est de Pierre Glaudes, « Le sublime dans Les Natchez », art. cité, p. 111.
34Comme pour la ritualité négative et la tension entre l’ordre et l’informe, le thème ambivalent de la ritualité nous offre une clé de lecture pour saisir l’« esthétique de crise » des Natchez29. L’opposition entre une ritualité institutionnelle, détournée et liberticide, et une ritualité antidogmatique, non communautaire, sensible et chimérique nous aide en effet à comprendre l’idée de littérature qui informe Les Natchez. Une littérature de l’âge « de l’affreuse vérité », qui puise son sens dans le courant de l’histoire tout en affirmant sa propre autonomie. Solidaire avec les pratiques du passé, elle ne doit pas se figer dans ses règles, à l’instar des rites ouverts qu’elle décrit.
Notes
1 .Le terme de ritualité comprend les rites – collectifs, comme les « fêtes » publiques ou les assemblées, et en petit comité, comme la cérémonie de l’amitié entre Outougamiz et René –, ainsi que les gestes rituels qui accompagnent la vie quotidienne des primitifs.
2 .Jean-Marie Roulin, « Chateaubriand : la fiction émigrée », dans Fabienne Bercegol et Pierre Glaudes (dir.), Chateaubriand et le récit de fiction, Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 233 (229-243).
3 .Jean-Marie Roulin, « Assemblées et discours dans Les Natchez et Les Martyrs de Chateaubriand : fictions de la Révolution », Dix-huitième siècle, 2008/1 (n° 40), p. 671 (665-682).
4 .Jean-Marie Roulin remarque que « les assemblées décrites dans Les Natchez sont marquées par de constants incidents », pour ensuite comparer ce désordre de l’assemblée générale des nations indiennes à celui des assemblées nocturnes de la Constituante que Chateaubriand évoque dans les Mémoires d’outre-tombe, « Assemblées et discours… », art. cité, p. 674.
5 .Les Natchez, dans Chateaubriand, Œuvres romanesques et voyages, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1969, t. I, p. 469-471. Par la suite les références entre parenthèses renvoient à cette édition.
6 .Le narrateur éclairé commente ainsi l’emprise de la religion sur les esprits : « ces absurdités religieuses […] eurent leur succès accoutumé ; la foule superstitieuse les crut de préférence à la vérité. » (524-525)
7 .Sur l’importance des Incas pour Les Natchez, voir Rebecca M. Valette, « Chateaubriand’s debt to Les Incas », Studies in Romanticism, vol. 2, n° 3, Spring 1963, p. 177-183 ; Pierino Gallo, « Prolégomènes à une édition des Natchez : la question des sources épiques », Cahiers d’Histoire des Littératures Romanes, n° 39, 2015, p. 153-163, notamment p. 156-158, ainsi que l’édition du roman de Marmontel par Pierino Gallo (Paris, Société des Textes Français Modernes, 2016)
8 .Sur les « forces obscures » de « l’espace exotique » et sur la « ravageuse entropie de la nature américaine », voir Pierre Glaudes, « Le sublime dans Les Natchez », Bulletin de la société Chateaubriand, n° 46, 2003, p. 99-101 et passim (98-111) : « Les Natchez font voler en éclats les illusons tissées autour du mythe du Bon Sauvage » (p. 101).
9 .Sur le rapport des Natchez à la Révolution, outre Jean-Marie Roulin, « Assemblées et discours… », art. cité, voir Pierre Barbéris, Chateaubriand. Une réaction au monde moderne, Paris, Larousse, 1976, p. 64 ; Aurelio Principato, « L’Essai historique et l’épopée des sauvages en vis-à-vis », Bulletin de la société Chateaubriand, n° 46, 2003, p. 33-45 ; Ivanna Rosi, « Introduzione » à François-René de Chateaubriand, I Natchez, Firenze, Le Lettere, 2004, p. XII-XIII ; Piero Toffano, M. de Combourg e i pellerossa. Il mito dell’America selvaggia nell’opera di Chateaubriand, Pisa, ETS, 2017, p. 137. Sur Les Natchez et le contexte de sa publication, sous la Restauration, Jean-Marie Roulin, « Les Natchez, une épopée politique ? », Bulletin de la société Chateaubriand, n° 46, 2003, p. 46-56.
10 .Jean-Marie Roulin, « Chateaubriand : la fiction émigrée », art. cité, p. 230. Roulin précise ainsi le sens neutre qu’il donne à déterritorialisation : « le fait de rompre le lien de territorialité entre une société et un territoire. » (ibid.) Le concept d’harmonie réparatrice implique aussi une fonction consolatrice de la littérature. À ce propos, je reprends les réflexions de Jean-Marie Roulin sur la présence fondamentale, dans les fictions de Chateaubriand, d’une tension entre « la présence massive du thème de l’exil et le refus de l’actuel, l’élégie de la perte et la tentation du réenchantement par la médiation du pays des chimères, entre le chant du deuil et celui de la réparation par l’harmonie retrouvée », ibid., p. 236.
11 .Voyage en Amérique, dans Chateaubriand, Œuvres romanesques et voyages, éd. citée, t. I, p. 750-757.
12 .Piero Toffano, M. de Combourg e i pellerossa..., op. cit., p. 105. C’est moi qui traduis.
13 .Pierre Glaudes, « Le sublime dans Les Natchez », art. cité, p. 110.
14 .Ibid., p. 105-106.
15 .Jean-François Perrin met en relief la « causalité surnaturelle qui règle les péripéties de l’intrigue » : « L’amitié au risque de la communauté dans Les Natchez de Chateaubriand. Une éthique tragique », dans Fabienne Bercegol et Pierre Glaudes (dir.), Chateaubriand et le récit de fiction, Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 26 (19-37). Sur la question de la cohérence de la recompositin épique, voir en particulier p. 26-28.
16 .Voyage en Amérique, éd. cit., p. 825.
17 .Ibid., p. 749
18 .Canticum canticorum, 3, 4 : « inveni quem diligit anima mea, tenui eum nec dimittam, donec introducam illum in domus matris meae, et in cubiculum genetricis meae ».
19 .Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, Paris, Garnier frères, 1861, t. I, p. 254.
20 .V. 333-334 : « kαλλίσψυρος Ἰνὡ / λευχθἐη ». L’Odyssée. « Poésie homérique », éd. Victor Bérard, Paris, Les Belles Lettres, 1962, t. I, p. 159-162.
21 .Sur la critique de la métaphore au xviiie siècle et ses implications idéologiques, voir F. Orlando, Illuminismo, barocco e retorica freudiana, Torino, Einaudi, 1996, p. 65-127. Sur les réserves de Sainte-Beuve à l’encontre du style métaphorique de Chateaubriand, voir Patrick Labarthe, « Sainte-Beuve et les fictions de Chateaubriand ou l’“école de la métaphore” », dans Fabienne Bercegol et Pierre Glaudes (dir.), Chateaubriand et le récit de fiction, op. cit., p. 349-364.
22 .« …certaines difformités romantiques modernes, qui ont bien grossi depuis lui, mais dont le principe et le germe se trouvent là pour la première fois dans notre littérature », Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, op. cit., p. 304.
23 .Piero Toffano, M. de Combourg e i pellerossa, op. cit., p. 107. C’est moi qui traduis. Soulignons que tradition et primitivisme se mêlent jusque dans les crocodiles eux-mêmes, crocodiles des « fleuves des Florides » qui appartiennent en même temps aux « rivages du Nil » biblique (212).
24 .Sainte-Beuve, Port-Royal, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1953, t. I, p. 140.
25 .Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, op. cit., t. I, p. 304.
26 .Victor Hugo s’est sans doute souvenu de cette image dans Les Orientales, recueil qui fut considéré comme l’un des manifestes de l’art pour l’art et qui parut peu après Les Natchez. Dans Lazzara, le poète évoque l’éclat des habits d’un pacha « tout ruisselants de pierreries », Victor Hugo. Œuvres poétiques Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1964, t. I, p. 643.
27 .Atala, dans Chateaubriand, Œuvres romanesques…, éd. citée, t. I, p. 34.
28 .Sur la version positive de l’émigration et les oiseaux, voir Jean-Marie Roulin, « Chateaubriand : la fiction émigrée », art. cité, p. 236-237.
29 .La formule est de Pierre Glaudes, « Le sublime dans Les Natchez », art. cité, p. 111.
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Référence papier
Luciano Pellegrini, « Conventions primitives. Rites, structures et style dans Les Natchez de Chateaubriand », Littératures, 79 | 2018, 95-110.
Référence électronique
Luciano Pellegrini, « Conventions primitives. Rites, structures et style dans Les Natchez de Chateaubriand », Littératures [En ligne], 79 | 2018, mis en ligne le 01 octobre 2020, consulté le 08 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/litteratures/2595 ; DOI : https://doi.org/10.4000/litteratures.2595
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