Jean de Cabanes, Enigmos, édition établie par Philippe Gardy | Jean de Cabanes, Satiro contro la sœur de la Croix, dans : Philippe Gardy et Christophe Regina, Lucifer au couvent : la femme criminelle et l’institution du Refuge au siècle des Lumières | Jean de Cabanes, Contes en vers prouvençaus, édition établie par Philippe Gardy
Jean de Cabanes, Enigmos, édition établie par Philippe Gardy, s.l., lettres occitanes/letras d’òc, 2007, 128 p.
Jean de Cabanes, Satiro contro la sœur de la Croix, dans : Philippe Gardy et Christophe Regina, Lucifer au couvent : la femme criminelle et l’institution du Refuge au siècle des Lumières, Montpellier, Presses universitaires de la Méditerranée, coll. « études occitanes n° 4 », 2009, 186 p.
Jean de Cabanes, Contes en vers prouvençaus, édition établie par Philippe Gardy, s.l., lettres occitanes/letras d’òc, 2010, 2 vol., 334 p. et 350 p.
Texte intégral
1L’œuvre diverse et abondante du poète aixois Jean de Cabanes (1654-1717), où l’on trouve des pièces de théâtre, des contes en vers, des récits en prose, des énigmes et des sentences sous forme de quatrains, des poèmes satiriques relatant les événements contemporains dont il fut témoin, ainsi qu’un recueil de proverbes, est actuellement en cours de réhabilitation littéraire. Tous ces textes sont demeurés manuscrits du vivant de l’auteur et composés dans leur quasi-totalité en provençal. Poète lui-même et spécialiste de la littérature occitane, plus particulièrement des écrivains de la période baroque en Provence et en Languedoc, Philippe Gardy se consacre depuis de nombreuses années à leur traduction et à leur édition critique. C’est à la redécouverte de l’un des poètes parmi les plus importants, mais les plus méconnus, de l’histoire de la littérature occitane que nous invite la publication, en moins de cinq ans (2007-2010), de trois œuvres majeures de Jean de Cabanes.
2Son recueil de cent énigmes (Enigmos) s’inscrit dans une longue tradition qui, à côté d’une pratique orale très ancienne dont témoigne encore aujourd’hui l’emploi du « qu’es aquò » dans les devinettes occitanes (devinalhas occitanas), puise son origine dans un usage littéraire, savant et mondain dès le xve-xvie siècles. Aux divers recueils d’énigmes des « anciens grecs et latins » (dont les Ænigmata de Symphosius) publiés par les lettrés humanistes, s’ajoute le riche corpus des énigmatistes modernes, en néolatin, italien (Straparola, Catone Uticense, Giulo Cesare dalla Croce) et français (Alexandre Sylvain). Au xviie siècle, l’énigme est pratiquée à l’Hôtel de Rambouillet parmi d’autres jeux littéraires, rébus et devinettes. Mais c’est le Recueil des énigmes de ce temps de l’abbé Cotin qui marque en 1638 le plus grand succès du genre en français. Ce retour en vogue s’accompagne parallèlement de réflexions critiques et d’un développement théorique. Ainsi, l’Art poétique de Thomas Sébillet (1548), le Discours sur les énigmes de Cotin (1659) et La Philosophie des images énigmatiques du P. Claude-François Ménestrier (1694). Qu’un recueil d’énigmes soit composé en langue d’oc dans le respect scrupuleux des règles du genre s’explique par une logique d’émulation créatrice : Jean de Cabanes ambitionne de rendre au provençal une dignité poétique, une littérarité et une poéticité à l’équivalent du français. En empruntant cette voie, Jean de Cabanes cherche à plier le provençal « à la discipline astucieuse et ambiguë du jeu des énigmes, à rendre sensible l’épaisseur du langage, ses capacités à être manipulé ». Il y réussit d’autant mieux qu’il joue sur une « composante érotique » : chaque énigme repose sur une ambiguïté, voire un soupçon, et fait hésiter délicieusement le lecteur entre un sens « anodin » et un sens scabreux, pente sur laquelle il est tenté de se laisser glisser. La traduction de Philippe Gardy transforme chaque double quatrain en double verset, elle rend compte avec concision et densité de cette sensation de « lapsus ».
3L’édition des Enigmos est accompagnée d’une brève présentation qui met l’accent sur les « plaisirs de l’énigme », l’histoire du genre, le contexte de réception et de diffusion de l’ouvrage, sa poétique, ses sources (encore à explorer), la biographie de l’auteur et sa position face à l’emploi de la langue provençale, à l’intersection d’une culture « populaire » et d’une culture écrite plus « élitiste ». La bibliographie aurait pu faire état des travaux de Florence Vuilleumier-Laurens. Les notes limitées aux indications indispensables sont rejetées à la fin du volume, de sorte que le lecteur a l’énigme poétique sous les yeux, isolée sur la page blanche avec sa traduction au-dessous qui lui répond en italiques, sans être embarrassé par la superposition d’une d’érudition excessive. De même, la table des énigmes n’en propose la solution (« mout deis enigmos ») qu’à la fin, conformément au modèle de disposition inauguré par Dalla Croce au début du xviie siècle, ce qui est propre à stimuler l’esprit du lecteur.
4La « composante érotique » des Enigmos est aussi fortement présente dans les Contes en vers prouvençaus. Dans sa présentation, Philippe Gardy montre en effet que l’œuvre de Cabanes constitue un univers ordonné et circulaire « dans lequel tout se répond et fait écho » : énigmes, proverbes, pièces de théâtre, quatrains moraux, poèmes satiriques. Dans les cent contes réunis par Jean de Cabanes, toutes les tendances de l’auteur semblent se « regrouper harmonieusement » au service d’une ambition affichée : donner corps à une esthétique nouvelle en provençal.
5Philippe Gardy rappelle que Jean de Cabanes se réclame, dans la préface des Contes, de Boccace, Machiavel, l’Arioste et Marguerite de Navarre. Mais il souligne à bon escient que le poète imite aussi Béroalde de Verville (Le Moyen de parvenir), Bonaventure des Périers (Nouvelles Récréations et joyeux devis) et beaucoup plus directement L’Élite des contes du Sieur d’Ouville. Philippe Gardy insiste cependant sur la manière dont Jean de Cabanes s’est démarqué de ses modèles. Dans ce véritable « Décaméron provençal », le poète aixois se range bien plutôt « sous la bannière de La Fontaine » dont les Contes et nouvelles en vers sont publiés à partir de 1664, auxquels il semble emprunter (sans l’avouer) l’emploi du vers, le sens du rythme dans la narration, la façon d’animer les contes en scènes de comédie, le ton de la conversation, le goût de la diversité, l’humour et la pratique du clin d’œil. S’il n’est pas très familier de la langue d’oc, le lecteur se rendra particulièrement compte de cette esthétique dans le seul conte en français de la composition de Cabanes (celui qui porte le numéro 91). Mais plus largement, le poète s’inscrit dans un « regain d’intérêt pour le conte en vers » à la fin du xviie siècle (Sénecé, Bernard de La Monnoye) et les « contes immoraux » du xviiie siècle dont l’anthologie de Nicolas Veysman donne divers exemples. Par ailleurs, la « coloration aixoise » du « conte selon Cabanes », dans l’usage du provençal comme dans les allusions à ses contemporains, permet de renouveler les thèmes traditionnels du genre, c’est-à-dire de les « dire autrement ».
6Chaque conte est publié sur la page de droite, accompagné de notes infrapaginales qui signalent quelques émendations du manuscrit. Chaque conte porte un numéro d’ordre et les vers sont aussi numérotés. La traduction présentée en italiques est située en regard sur la page de gauche. Les commentaires précis et très éclairants sont en fin de chaque volume. Ces choix facilitent la fluidité de la lecture. La traduction vivante et nuancée s’attache à rester au plus près des oscillations du style du poète aixois, du provençal « soutenu » au « parler plus populaire des paysans et du petit peuple ». La bibliographie fait le point sur les œuvres publiées de Cabanes et les études critiques et historiques les plus récentes.
7Dans ses remerciements, Philippe Gardy signale en effet que pour établir son édition des Contes, il a eu notamment recours aux compétences de Christophe Regina (Aix-en-Provence). C’est avec la collaboration de cet historien spécialisé dans l’histoire des femmes que Philippe Gardy a assuré la publication d’un autre texte de Jean de Cabanes : la Satiro contro la sœur de la Croix.
8Cette satire est intéressante au moins pour trois raisons. D’abord parce qu’elle évoque un sujet qui ne laisse pas de déranger encore aujourd’hui : le sadisme de la cruelle sœur de la Croix, connue sous le sobriquet de « la Drouillade », abbesse du Refuge d’Aix, c’est-à-dire directrice de l’institution chargée d’enfermer les femmes criminelles ou pénitentes « volontaires » auxquelles elle infligeait les plus horribles châtiments. Ensuite du point de vue de l’histoire littéraire, parce qu’elle s’attaque aux faux dévots aixois impliqués dans le scandale avec une très grande virulence, dans une orientation différente du genre tel que le pratiquent Boileau, Bellocq, Sénecé ou Sanlecque, donc beaucoup plus proche du modèle de Juvénal que de celui d’Horace. Enfin parce que la figure sulfureuse de la Drouillade, considérée longtemps comme légendaire, a bel et bien une réalité historique dont témoignent les archives, et que les faits qui lui étaient reprochés, d’une extrême gravité (peut-être exagérés), étaient susceptibles d’ébranler l’Église et l’aristocratie parlementaire. Par l’invective et la crudité du récit, la fiction s’approprie le fait divers pour stigmatiser les élites, au nom de la morale et de la vérité, mission considérée par Cabanes comme la plus noble du poète. On voit bien que la Satiro contro la sœur de la Croix, colorée (par anticipation) de l’érotique sadienne, ne manque ni de piquant ni de témérité.
9L’édition de cette satire inédite est précédée d’une présentation essentielle pour la compréhension du contexte poétique dans lequel elle s’inscrit, d’une bibliographie et d’une remarquable étude historique de la famille parlementaire à laquelle appartient Jean de Cabanes, des tenants et des aboutissants du scandale de la Drouillade, et des conditions de détention des prostituées enfermées au Refuge aixois, replacées dans l’histoire plus générale de l’univers carcéral féminin sous l’Ancien Régime. L’édition, la traduction et les commentaires en fin de volume visant à éclairer le sens sont de Philippe Gardy, les notes historiques de Christophe Regina. Le texte original, utilement numéroté, est placé sur la page de droite, la version traduite sur la page de gauche. En annexe, des extraits d’archives établissent l’existence de la sœur de la Croix, et trois passages de la comédie (sans doute écrite en premier) de Jean de Cabanes Lei Bigos, où il est question de la sœur de la Croix, font mesurer à quel point l’indignation du poète à l’égard des tartuffes aixois s’est radicalisée dans sa satire. Un index nominum permet d’identifier les cibles visées, alors parmi les personnages les plus puissants d’Aix-en-Provence.
10L’œuvre manuscrite de Jean de Cabanes trouve dans ce travail éditorial de longue haleine un aboutissement magnifique. Vue la dimension de la production littéraire de l’écrivain aixois, nous pouvons nous réjouir que sa réhabilitation se poursuive encore.
Pour citer cet article
Référence électronique
Philippe Chométy, « Jean de Cabanes, Enigmos, édition établie par Philippe Gardy | Jean de Cabanes, Satiro contro la sœur de la Croix, dans : Philippe Gardy et Christophe Regina, Lucifer au couvent : la femme criminelle et l’institution du Refuge au siècle des Lumières | Jean de Cabanes, Contes en vers prouvençaus, édition établie par Philippe Gardy », Littératures [En ligne], 67 | 2013, mis en ligne le 27 décembre 2013, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/litteratures/262 ; DOI : https://doi.org/10.4000/litteratures.262
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