L'ombre de Proust et de Faulkner dans la littérature de langue française
(XXe-XXIe siècles)
Perec à la lumière de Proust, effacements et résurgences de la mémoire
Résumé
Perec a lu Proust assez tardivement, mais sa lecture a contribué à structurer sa réflexion sur le temps, la mémoire et l’écriture. Marquée par le traumatisme, l’oubli, l’effacement, l’absence, son œuvre est traversée de tensions contraires, à la fois accablée par le constat de la perte et hantée, en réaction, par le désir de retrouver un passé englouti, de parvenir à en faire renaître des bribes ou des fragments. Ce lien fondateur à la mémoire la rend sensible à l’horizon proustien du temps retrouvé par la création artistique. Des premiers romans où le passé est une dimension presque interdite, à la structure inhibante de W ou le souvenir d’enfance, puis à des œuvres moins ambitieuses mais où se révèle une part vivante des souvenirs, comme Je me souviens, et enfin à La Vie mode d’emploi qui fait du lien entre mémoire et création un enjeu romanesque, Proust éclaire utilement l’écriture de la mémoire chez Perec, aussi bien par ses impasses que par certaines proximités.
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- 1 « Entretien avec Georges et Bernard Queysanne » de 1974, in Georges Perec, En dial (...)
- 2 Ibid.
- 3 Cahier des charges de La Vie mode d’emploi, Georges Perec, éd. Hans Hartje, Bernard Magné et (...)
1Perec a lu Proust assez tardivement, bien après Flaubert, Kafka, Lowry, Verne ou Roussel. Il dit l’avoir découvert en 1965, à presque trente ans, l’année de la publication des Choses, alors que sa démarche d’écrivain est déjà bien engagée1. Dès lors, À la recherche du temps perdu fait partie des livres qu’il relit. Il en tire le titre de son second roman, Un homme qui dort2 et, dans la bibliothèque de La Vie mode d’emploi, l’œuvre figure en bonne place parmi celles dont le « cahier des charges » répartit des citations au long des chapitres3. Sa lecture contribue à enrichir et à structurer la réflexion de Perec sur le temps, la mémoire et l’écriture. La question de la mémoire involontaire, en particulier, trouve un écho dans une œuvre où le rapport à la mémoire et au passé est difficile. Marquée par le traumatisme, l’oubli, l’effacement, l’absence, celle-ci est traversée de tensions contraires, à la fois accablée par le constat de la perte et hantée, en réaction, par le désir de retrouver un passé englouti, de parvenir à en faire renaître des bribes ou des fragments. Ce lien fondateur à la mémoire la rend sensible à l’horizon du temps retrouvé par la création artistique. Et, même si cet horizon lui reste en grande partie inaccessible, Perec se reconnaît dans les angoisses et questionnements de celui qui a fait renaître tout un monde cloîtré dans sa chambre, et dont l’œuvre incarne les pouvoirs de la littérature sur le temps.
Sans passé : l’inaccessible réminiscence
2La question de la mémoire s’affirme progressivement dans l’œuvre de Perec. Dans ses premiers récits publiés, elle est d’emblée problématique, par défaut, se caractérisant par l’absence de souvenirs et, plus généralement, le manque de liens avec le passé. C’est le cas des personnages, pourtant en partie autobiographiques, des Choses. Sans passé personnel ou presque, sans intériorité, Jérôme et Sylvie n’ont d’existence que comme un ensemble, un couple fusionnel souvent indissociable. Il est très rare dans le texte qu’ils soient mentionnés séparément. Ce couple lui-même fait partie d’un groupe d’amis, envisagé tout aussi collectivement. Figures typiques à dimension sociologique, symptômes des pièges de la société de consommation, ils n’ont à peu près pas de souvenirs d’enfance ni de jeunesse en dehors de ce qui sert à les caractériser socialement. Coupés de leurs racines vitales profondes, ils cherchent à se définir avant tout par leur devenir. Leur drame est que celui qu’ils s’inventent est artificiel, truqué, et finalement vide. Ils ne cessent d’être renvoyés à leurs rêves un peu creux et à un présent qui leur échappe, tout comme, finalement, leur vie.
- 4 « Entretien avec Georges et Bernard Queysanne » de 1974, in Georges Perec, En dialogu (...)
- 5 Georges Perec, Un homme qui dort [Denoël, 1967], Gallimard, « folio plus », 1998, p. (...)
3La référence proustienne du titre d’Un homme qui dort est trompeuse. Du point de vue de la mémoire, on est loin de Combray. Paru en 1967, juste après Les Choses, ce roman que Perec qualifiait de « désespéré4 » met en scène un personnage qui traverse une dépression. Il coupe tout lien avec son passé. Une image résume son attitude générale : « Tu t’en vas sans te retourner5. » Replié dans une indifférence et une neutralité aussi totales que possible, il vit au jour le jour, dans l’instant présent, ne laissant rien affleurer de son histoire et refusant de penser à l’avenir : « Tu ne veux que l’attente et l’oubli. » (H, 25). Les quelques rares moments où le personnage se trouve en situation de se rappeler son enfance, comme lors d’un séjour à la campagne dans la maison de ses parents, ne donnent lieu à aucun développement mémoriel. Des lectures d’enfance sont évoquées, par exemple, les mêmes que dans W ou le souvenir d’enfance, mais vides de tout contenu émotionnel :
Tu as retrouvé, dans ta chambre, au grenier, au fond d’armoires à linge, les livres de tes quinze ans, Alexandre Dumas, Jules Verne, Jack London, et les monceaux de romans policiers que tu apportais à chacun de tes séjours passés. Tu les relis soigneusement, sans sauter une ligne, comme si tu les avais totalement oubliés, comme si tu ne les avais jamais vraiment lus. […] Tu lis à voix haute, tout le jour, en suivant du doigt les lignes du texte, comme les enfants, comme les vieillards, jusqu’à ce que les mots perdent leur sens […]. (H, 37-38, 45)
- 6 « Le temps qui a continué à couler a donné la réponse. » (H, 138).
- 7 « Tu n’es plus qu’un œil, un œil immense et fixe, qui voit tout, aussi bien ton corps (...)
4L’absence de dimension mémorielle pèse sur le texte. Les silences et les non-dits de cette longue dérive finissent par rendre intolérable cette situation, qui vire au cauchemar. Le roman s’achève par un retour incertain vers la vie, dont peu est dit mais qui n’ouvre sur aucune évocation mémorielle ni réconciliation du personnage avec son passé. Le passage du temps est évoqué comme une force hostile et indifférente, qui « connaît la réponse » et continue à couler, renvoyant à une vision du destin aveugle6. L’emploi systématique de la seconde personne (le « tu ») transforme le récit en une longue confrontation avec soi-même très tendue. Le personnage se tient sous le joug permanent de son propre regard sur lui-même, angoissant et par moment terrifiant, peu propice à l’abandon aux souvenirs et au surgissement d’une mémoire involontaire7.
- 8 Georges Perec, La Disparition [Denoël, 1969], Paris, Gallimard, « L’imaginaire », 199 (...)
5Pris au pied de la lettre, en laissant de côté la dimension parodique et volontairement exagérée du texte, le rapport au passé est encore plus dramatique dans La Disparition. Les personnages sont des marionnettes prises dans un jeu mortel où leur mémoire personnelle est étouffée. Le passé revient sous la forme terrorisante d’une malédiction fatale dont la révélation pour chaque protagoniste coïncide avec la mort. Le roman est « la narration d’un Talion qui à tout instant t’a poursuivi, m’a poursuivi8 », dit l’un des personnages, et dont l’instigateur, « l’individu qui l’ourdit », « s’appliqua vingt ans durant » à la réaliser, vengeance qui tire son origine d’une filiation cachée, un lourd secret familial qui conduit à l’élimination progressive de tous les héritiers potentiels d’un clan puissant. Entre autres choses, la contrainte libère une violence extrême, qui contraste avec les romans précédents. L’irruption du passé dans un univers romanesque d’où il était jusque-là à peu près absent ouvre une dimension tragique. Connaître son passé y équivaut à une condamnation à mort. Ce déchaînement de violence, enchaînement interminable de meurtres, crée un malaise à la lecture. Il peut être lu comme un symptôme, un passage nécessaire avant une ouverture progressive à une mémoire plus apaisée. Il dit la difficulté de cette question, perçue et représentée comme mortifère. Ouvrir la mémoire équivaut à se mettre en danger, à relancer une possible malédiction. Texte angoissé, saturé d’images de destruction et de cruauté jusqu’à la caricature (assumée et délibérée, mais le second degré ne gomme pas la violence saturant à ce point le texte), La Disparition est un texte-limite, non seulement par sa forme et sa contrainte, mais aussi dans son rapport extrême au passé.
6Dans ces trois premiers romans publiés, la présence pesante de souvenirs inaccessibles se fait sentir. Nulle vraie place ne leur est donnée. Les textes sont surtout attachés à faire retentir un silence angoissé à propos de la mémoire, d’une manière de plus en plus insistante et déchirante.
W ou le souvenir d’enfance : une fragile ouverture de la mémoire
7La violence libérée dans La Disparition revient dans W ou le souvenir d’enfance, dans la partie fictionnelle, mais elle y est contrebalancée par l’évocation de souvenirs réels auxquels Perec cherche, pour une des premières fois, à faire une place dans son œuvre, remémoration difficile, cependant, et fragile.
- 9 Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance [Denoël, 1975], Gallimard, « L’imaginaire » (...)
8W ou le souvenir d’enfance exprime le poids écrasant de l’histoire sur le destin de Perec. Celui-ci mentionne, par exemple, avoir longtemps cru que sa date de naissance, le 7 mars 1936, était celle de l’invasion par Hitler de la Pologne, pays d’origine de ses parents. La substitution est révélatrice d’un destin marqué par la guerre et les persécutions. « L’Histoire, avec sa grande hache9 », selon la formule désormais célèbre, bouleverse l’existence de l’enfant. Le traumatisme de la mort du père au front, puis celui de la disparition de la mère, déportée, les années de guerre caché dans le Vercors, ont conduit à des couches successives de silence et d’oubli. Dès l’affirmation liminaire : « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance », le texte multiplie les formulations de la difficulté à parler d’une mémoire personnelle donnée comme perdue. Les souvenirs de cette période sont rares et incertains, soumis à interrogations et doutes : « Je ne sais pas si j’ai réellement vécu cet accident ou si, comme on l’a déjà vu à d’autres occasions, je l’ai emprunté ou inventé », écrit-il par exemple (W, 182). Présenté comme une enquête, le texte ne ramène le plus souvent au jour que des « renseignements » pauvres du point de vue mémoriel, déceptifs : « Je dispose d’autres renseignements concernant mes parents ; je sais qu’ils ne me seront d’aucun secours pour dire ce que je voudrais en dire. » (W, 58). Le souvenir est de l’ordre de l’indicible. Pourtant à l’origine de l’écriture, il ne parvient pas à constituer son sujet ou sa matière : « ce que je dis est blanc, est neutre », continue-t-il, ce n’est qu’un signe ou la trace, « l’ultime reflet d’une parole absente à l’écriture » (W, 59).
9Remises en cause, discussions, recoupements successifs, précisions fragilisent et mettent en doute un récit autobiographique fragmenté. Les notes, très abondantes dans les premiers chapitres, contredisent souvent ce que la mémoire a retenu. Dans les chapitres sur la petite enfance, avant le départ de Paris pour Villard-de-Lans, elles sont inhabituellement imprimées dans le même corps de caractère typographique que le texte lui-même et composées à sa suite, en pleine page. Mises sur le même plan que le texte, elles ont, de fait, un statut autre que celui de simples précisions. Dans le chapitre VI, leur volume dépasse celui des deux paragraphes qu’elles viennent préciser. Même chose dans le chapitre VIII, la reproduction d’un texte antérieur d’à peu près sept pages – imprimé en gras, ce qui le distingue du reste, mais toujours dans le même corps –, est suivie de plus de neuf pages de notes. Ce doute systématique fait que, loin d’apparaître comme le moteur de l’écriture, les souvenirs semblent être, au contraire, ce contre quoi bute le récit.
10Dans ces conditions, l’émergence d’une écriture de la mémoire est difficile. Les constats d’échec ponctuent le texte. La confrontation aux lieux de sa petite enfance n’éveille ainsi aucun écho. Racontant une visite rue Vilin, où il avait habité jusqu’à l’âge de six ans, Perec note : « La rue n’évoqua en moi aucun souvenir précis, à peine la sensation d’une familiarité possible. » (W, 68). Il ne peut que noter son impuissance : « Je n’ai pas cherché à entrer à l’intérieur des logements […], persuadé du reste que cela ne raviverait pas davantage mes souvenirs. » (W, 69). Il n’y a pas de miracle. Nulle résurrection du temps retrouvé ne l’attend.
11Les rares photos qui lui restent de son enfance ne sont guère plus parlantes. Leurs descriptions, nombreuses et souvent plus développées que les souvenirs eux-mêmes, donnent lieu à des rêveries plutôt qu’à des retours de mémoire. Les tentatives angoissées de les faire parler ne parviennent guère qu’à un ressassement aride. Elles restent opaques, muettes, ne révèlent pas grand-chose. En revanche, elles alimentent la fiction. Aux souvenirs réels tendent par moment à se substituer ceux qu’il aurait aimé avoir, qu’il invente à partir d’elles. Décrivant un cliché où il apparaît soigneusement coiffé aux côtés de sa mère, Perec imagine mélancoliquement : « de tous les souvenirs qui me manquent, celui-là est peut-être celui que j’aimerais le plus fortement avoir : ma mère me coiffant, me faisant cette ondulation savante » (W, 70).
12L’essentiel de ce travail d’enquête est très conscient. Il participe d’une démarche assez intellectuelle placée sous le signe du « déchiffrement » (W, 14). Ainsi, dans une expérience plus tardive, lit-il « un texte déchiffré de ce souvenir » (celui de son départ à la gare, W, 77). Ces tentatives d’interprétation sont souvent plus longuement développées que les souvenirs eux-mêmes. D’un bandage que l’enfant se rappelle avoir porté suite à une fracture de l’omoplate, souvenir non recoupé par d’autres témoignages et dont il fait le signe d’un malaise plus profond, il écrit : « je vois bien ce que pouvaient remplacer des fractures éminemment réparables qu’une immobilisation temporaire suffisait à réduire », qualifiant même ces souvenirs de « thérapeutiques imaginaires » (W, 109-110). Significativement, le passage se conclut sur ce que les mots représentent pour lui : « d’aussi loin que je me souvienne, le mot “omoplateˮ et son comparse, le mot “claviculeˮ, m’ont toujours été familiers » (W, 110) – les mots plus que les sensations. Ou encore, à propos d’un autre épisode : « Mon souvenir n’est pas souvenir de la scène, mais souvenir du mot. » (W, 105).
13À l’opposé de la plénitude débordante de la réminiscence proustienne, Perec souligne la discontinuité, la déconnexion, le délié de ses souvenirs de la période où il est recueilli à Villard-de-Lans :
Désormais, les souvenirs existent, fugaces ou tenaces, futiles ou pesants, mais rien ne les rassemble. Ils sont comme cette écriture non liée, faite de lettres isolées, incapables de se souder entre elles pour former un mot, qui fut la mienne jusqu’à l’âge de dix-sept ou dix-huit ans, ou comme ces dessins dissociés, disloqués, dont les éléments épars ne parvenaient presque jamais à se relier les uns aux autres, et dont, à l’époque de W, entre, disons, ma onzième et ma quinzième année, je couvris des cahiers entiers […]. (W, 93)
14Coupures, ruptures, isolement ne favorisent pas l’émergence de la mémoire. Dès lors, même quand les souvenirs existent et ne sont pas remis en doute, un autre danger les guette : leur netteté les « pétrifie ». Au lieu d’être, comme chez Proust, l’origine d’une dynamique d’expansion de la mémoire, ils la figent, provoquant un autre type de paralysie :
Je crois que la scène tout entière s’est fixée, s’est figée dans mon esprit : image pétrifiée, immuable, dont je garde le souvenir physique, jusqu’à la sensation de mes mains agrippant les barreaux, jusqu’à l’impression du métal froid contre mon front quand il se posa sur la barre d’appui de la balustrade. (W, 154)
15Quelques souvenirs, cependant, sont plus ancrés dans des sensations : une « odeur écœurante de caoutchouc » (W, 74), en essayant des masques à gaz à l’école au moment de la déclaration de guerre. Ou encore : « Je me vois dévalant la rue des Couronnes en courant de cette façon si particulière qu’ont les enfants de courir, […] je sens encore physiquement cette poussée dans le dos […]. » (je souligne, W, 75) Certains, plus tardifs, datés du séjour à Villard-de-Lans, donnent lieu à des développements plus étoffés : l’évocation de la saisons des foins ; la cueillette des myrtilles ; le ski surtout, que l’enfant pratique beaucoup dans ce pays montagneux (W, 138-142). Ils sont agrémentés d’anecdotes, comme celle de la blessure qu’il reçoit d’un camarade en rangeant ses skis, cicatrice dont il tire par la suite une certaine fierté.
16Les lectures d’enfance sont liées à des souvenirs exceptionnellement vifs et joyeux, dans un développement ponctué d’un « je me souviens » significatif :
C’est la mort de d’Artagnan qui me transportait le plus, au sens strict du terme d’ailleurs, puisque Henri me la racontait en en mimant avec mon concours les principales péripéties tout en me véhiculant dans une petite charrette à bras, au cours de grandes balades que nous faisions autour de Villard chez les paysans des environs pour nous approvisionner en œufs, en lait et en beurre (je me souviens des formes de bois qui servaient à faire les mottes de beurre et de la netteté des empreintes – petite vache, fleur ou rosace – qu’elles laissaient sur le beurre encore tout couvert de gouttelettes blanchâtres). (W, 195)
17Ou encore les séances de cinéma, les films étant eux aussi, parfois, associés à des sensations et à la gourmandise (tel le poulet dévoré à l’écran par Henry VIII, W, 211).
18Des objets servent de passeurs :
Je me souviens de ces trésors qu’étaient les étoiles, les guirlandes, les bougies et les boules […], mais les boules de cette époque n’étaient pas comme aujourd’hui des bulles de verre très minces recouvertes d’un tain argenté très brillant, mais des boules faites d’une sorte de papier mâché, peintes de couleurs plutôt ternes. (W, 153)
- 10 « Ces Je me souviens ont été rassemblés entre janvier 1973 et juin 1977. » (Georges P (...)
19La formule introductrice annonce les séries de Je me souviens, auxquels Perec a déjà commencé à travailler10. On voit, dans un passage comme celui-ci, quels mécanismes mémoriels sont associés à ces évocations en apparence neutres, mais secrètement reliées à tout un ensemble souterrain de souvenirs, qui n’attendent qu’à être déployés.
20L’humour est un signe de la plus grande vitalité de ces souvenirs plus chaleureux : la mention de « la première plaisanterie dont je me souvienne » – « un de ces réfugiés s’appelait Normand et il habitait une chambre chez un monsieur qui s’appelait Breton » (W, 118) –, la remarque ironique sur certains équipements de skis (141), une blague faite à un professeur de gymnastique (153), ainsi qu’une certaine autodérision (par exemple à propos de la confusion droite-gauche, 183).
21Quelques souvenirs ont un statut à part, les seuls à propos desquels le verbe « aimer » est utilisé dans le texte : ceux des heures de lecture. Ils se rapprochent de la vision proustienne en ce qu’ils apportent une certitude, ce qui fait si cruellement défaut à Perec s’agissant de la mémoire. Le passage est en lui-même assez étonnant : après avoir évoqué Vingt ans après, de Dumas, non pas par un résumé de l’intrigue ni par une présentation des personnages, mais par une suite d’objets, de scènes, de répliques qui ont frappé l’imagination du jeune garçon, il fait de ces moments sans cesse relus et retrouvés avec délices des points fixes, rassurants, dans une enfance ballottée et meurtrie :
[…] il me semble que je connaissais ce livre par cœur et que j’en avais assimilé tellement de détails que le relire consistait seulement à vérifier qu’ils étaient bien à leur place : les coins de vermeil de la table de Mazarin, […] et cent autres épisodes, pans entiers de l’histoire ou simples tournures de phrase dont il me semble, non seulement que je les ai toujours connus, mais plus encore, à la limite, qu’ils m’ont presque servi d’histoire : source d’une mémoire inépuisable, d’un ressassement, d’une certitude : les mots étaient à leur place, les livres racontaient des histoires ; on pouvait suivre ; on pouvait relire, et relisant, retrouver, magnifiés par la certitude qu’on avait de les retrouver, l’impression qu’on avait d’abord éprouvée. (W, 193 ; je souligne)
22Page éminemment proustienne. La phrase même, dans ses longs développements et sa syntaxe élaborée, cherche à envelopper et à cerner ce rapport nourricier et rassurant à la littérature. Infiniment proustien également, le fait que la certitude – le mot est répété deux fois – soit rattachée au domaine artistique. Les mots, les histoires et les livres apportent, enfin, une forme de stabilité. Perec va jusqu’à considérer que ces lectures lui donnent une famille d’élection :
[…] ce plaisir ne s’est jamais tari : je lis peu, mais je relis sans cesse, Flaubert et Jules Verne, Roussel et Kafka, Leiris et Queneau ; je relis les livres que j’aime et j’aime les livres que je relis, et chaque fois avec la même jouissance, que je relise vingt pages, trois chapitres ou le livre entier : celle d’une complicité, d’une connivence, ou plus encore, au-delà, celle d’une parenté enfin retrouvée (id.).
23Ce qui a manqué à l’enfant pendant ces années dures est rassemblé dans cette image réconfortante : l’amour, la complicité, la jouissance, à travers une parenté fantasmée retrouvée, le temps retrouvé d’une famille heureuse. L’emploi même du verbe « retrouver », mis en valeur en clôture du paragraphe, est significatif. Le livre comme une éternité conquise, salvateur. La vie s’est réfugiée dans les mots, avec ses joies, ses jouissances, la gourmandise, souvent, y est évoquée. Les livres et les films font contrepoids à la dureté de l’existence, au silence, au vide et à la mort.
Le poids des silences
- 11 Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, op. cit., texte de présentat (...)
24Ces évocations ont toutefois une limite, et les petits sablés de la tante Berthe (W, 184) ne provoquent pas la même résurrection mémorielle que les madeleines de la tante Léonie. D’autant que la structure du livre met en porte-à-faux cette fragile résurrection en développant en parallèle aux souvenirs d’enfance proprement dits un récit de fiction d’une nature très différente – que le titre singularise et isole : W ou le souvenir d’enfance –, développé à partir d’un fantasme enfantin : « L’un de ces textes appartient tout entier à l’imaginaire : c’est un roman d’aventures, la reconstitution arbitraire mais minutieuse, d’un fantasme enfantin […]11. » Cette « reconstitution » est traitée à part dans une série de chapitres distincts qui alternent avec la partie plus classiquement autobiographique. La mise en parallèle des deux a pour effet d’accentuer la suspicion sur la mémoire, ce qui est perceptible dès la présentation en quatrième de couverture : « L’autre texte est une autobiographie : le récit fragmentaire d’une vie d’enfant pendant la guerre, un récit pauvre d’exploits et de souvenirs, fait de bribes éparses, d’absences, d’oublis, de doutes, d’hypothèses, d’anecdotes maigres. » (id.) Par comparaison, les souvenirs de l’enfant sont jugés plus ordinaires, « pauvres », « maigres », fragmentaires, du fait qu’ils appartiennent à la banalité un peu triste de la vie d’un enfant qui n’aurait rien à raconter ou si peu.
- 12 Claude Burgelin, Georges Perec, Paris, Seuil, « Les contemporains », 1988, p. 169-170
25La fiction W renvoie à une époque de la vie de Perec différente de celle des souvenirs de la partie autobiographique, qui s’étendent de la petite enfance au retour à Paris après la guerre, vers l’âge de dix ans. Cette histoire, il se la racontait, se souvient-il, entre « disons, ma onzième et ma quinzième année » (W, 93), c’est à dire entre 1947 et 1951. Claude Burgelin rend compte de ce décalage entre deux périodes séparées par la fin de la guerre et des persécutions en écrivant que Perec ne poursuit pas son récit autobiographique après 1945 parce que « le souvenir d’enfance – l’île W – dit ce qu’il a à dire sur les années qui suivirent12 ». Autrement dit, la fiction W permet de dire indirectement ce qu’il serait douloureux de dire trop directement, et notamment, l’annonce de la mort de la mère et la découverte des conditions de sa mère, dans les camps. Ces souvenirs appartiennent à des périodes qui se succèdent dans le temps, mais plutôt que de les mettre bout à bout, Perec choisit finalement de les faire alterner, créant un dispositif très efficace qui parvient parfaitement à faire ressentir le malaise lié aux lourds silences imposés au jeune enfant.
26Cependant, cela a des conséquences sur la perception de la partie mémorielle. L’alternance empêche le récit autobiographique de se développer à son rythme propre. Elle coupe la lecture, ajoutant à la distance critique vis-à-vis des souvenirs une forme de lecture contrariée qui empêche le lecteur de s’y plonger complètement. Plus encore, la fiction W, intercalée au milieu des souvenirs de l’exil à Villard-de-Lans, agit comme une sorte de retour de culpabilité permanent. Elle vient dramatiser le récit des souvenirs de l’enfant, « dés-animé » par la distance qui le protégeait de l’horreur. Le montage en parallèle des deux textes fait qu’ils sont perçus comme indissociables par le lecteur, comme si l’un était le revers de l’autre. Il impose une grille de lecture, la visée autobiographique cédant progressivement le pas devant l’évocation de moins en moins indirecte de la Shoah, qui relègue les souvenirs « pauvres » au second plan, l’écart entre les deux créant une forme de cri silencieux assourdissant.
- 13 Philippe Lejeune, La Mémoire et l’Oblique. Georges Perec autobiographe, Paris, P.O.L. (...)
27Autre élément de contraste entre les deux séries, aucune des précautions de la partie autobiographique n’apparaît dans le récit W. À l’hypercritique des souvenirs s’oppose l’absence totale d’éléments de mise à distance ou de contexte du souvenir d’enfance qu’il constitue. Or ces derniers ne seraient pas superflus. La fiction W n’est pas en effet un fantasme enfantin comme les autres : celui-ci a été lié à un travail de psychothérapie, mené sous la direction de la psychanalyste Françoise Dolto au cours des années qui ont suivi le retour à Paris du jeune enfant. Il est difficile de le mettre sur le même plan que d’autres fantasmes, récits ou rêves d’enfant, du fait même qu’au cours du travail de psychothérapie il a probablement été orienté et soumis à interprétation. D’autant que cette mise en contexte faisait partie du projet initial, tel qu’envisagé en 1969, comme l’a montré l’analyse de Philippe Lejeune13. À l’origine, trois récits devaient s’entrelacer, au lieu des deux de la version finale : au feuilleton W et aux souvenirs d’enfance devait s’ajouter une troisième série racontant l’histoire de son rapport à cette histoire.
- 14 Il s’agit du document 17 cité par Philippe Lejeune (p. 128-129), et de l’analyse qu’i (...)
28Des documents préparatoires détaillent cette troisième série fantôme, chapitre par chapitre. Une des principales différences est que les souvenirs d’enfance ne s’y arrêtaient pas au retour de l’enfant à Paris après la Libération : cinq chapitres étaient envisagés qui devaient décrire les souvenirs des années d’après-guerre, dont l’un la psychothérapie avec Françoise Dolto : « Dolto et W ». D’autre part, la troisième série revenait également en détail, sur deux ou trois chapitres, sur cette même psychothérapie, du point de vue cette fois de l’histoire de l’écriture du livre14. Lorsque Perec écrit, en 1969, à l’éditeur Maurice Nadeau en vue d’une publication en feuilleton dans la Quinzaine littéraire, il met en avant cette spécificité :
- 15 « Lettre à Maurice Nadeau », in Georges Perec, Je suis né, Paris, Seuil, (...)
Le troisième livre est un roman d’aventure. Il est né d’un souvenir d’enfance ; ou, plus précisément, d’un fantasme que j’ai abondamment développé, vers douze-treize ans, au cours de ma première psychothérapie. […] W est une île, quelque part en Terre de Feu. Il y vit une race d’athlètes vêtus de survêtements blancs porteurs d’un grand W noir. C’est à peu près tout ce dont je me souvienne. Mais je sais que j’ai beaucoup raconté W (par la parole et le dessin)15…
29Il y a également une différence mémorielle. Dans ce fantasme, il s’agit moins de souvenirs directs que de ce qui constitue déjà à l’époque un récit. Le retour de ce souvenir ne peut pas, et pour cause, ou alors indirectement, à travers justement des souvenirs des séances d’analyse, du trajet pour y aller, etc., relever de la mémoire involontaire, fondamentalement sensorielle. De ces dessins et de ces paroles ne peuvent s’élever des goûts, des sensations, des odeurs, des sons. Ils sont d’une autre nature, même s’ils font partie de la mémoire de l’écrivain.
- 16 Philippe Lejeune, La Mémoire et l’Oblique, op. cit., p. 113.
- 17 Ibid., note 1, page 64.
- 18 « Les lieux d’une fugue » (JSN).
- 19 Philippe Lejeune, La Mémoire et l’Oblique, op. cit., p. 72.
- 20 Ibid., p. 61.
30Au-delà de la psychothérapie elle-même, la fiction W et son histoire devaient s’insérer dans le récit de tout un ensemble de souvenirs d’enfance relatifs à cette époque-là, que Philippe Lejeune décrit comme « un véritable trajet d’anamnèse, remontant le cours du temps, depuis l’émergence du souvenir à Venise en 1967 jusqu’au moment où, en cinquième ou en quatrième, [au lycée Claude Bernard] il a écrit un feuilleton policier pour le journal de classe16 ». Un souvenir révélateur de l’ambiance de l’après-guerre, par exemple, figurait sur certains brouillons : « Le “c’est bien fait que ta mère est morte” ou qqc de ce genre ? », noté en bas d’une liste établie en 197017. Un autre chapitre, « Fugue », devait probablement reprendre un souvenir de cette époque rédigé dans un texte séparé, en 1965, « Les lieux d’une fugue18 ». Ces éléments ne figurent plus dans le livre publié, qui est recentré sur le contraste entre le récit autobiographique et la fiction W, privilégiant au terme d’une longue et douloureuse gestation les effets de coupure et de discontinuité : « Perec a fini par saisir le tort que cette troisième série [celle qui devait raconter l’origine de l’histoire et en retracer l’évolution] portait aux deux autres, dans la perspective tragique qui était la sienne, et il a su y renoncer19 », note Philippe Lejeune. Soulignant à quel point le livre peut être une « torture » pour le lecteur, souffrance voulue et organisée par la structure20, Lejeune ajoute à quel point cette souffrance du lecteur est à l’image de toutes celles que Perec a endurées, des multiples crises traversées pendant l’écriture, abandonnant le projet pendant presque quatre ans, entre 1971 et 1974, période coïncidant avec la reprise de l’analyse, analyse qui se terminera quelques mois après la publication du livre.
31Dans un cadre aussi contraint, dominé par cette « perspective tragique », il ne peut y avoir de retour du temps perdu. C’est d’ailleurs l’effet sur lequel joue le texte : ce qui est touchant, c’est cette impossibilité, l’accès barré à une mémoire dont il serait vain de chercher à forcer les portes. Le dispositif rend difficile l’accès aux souvenirs, sans parler de la mémoire involontaire, et laisse à nu un grand et lourd silence. Décrire, arpenter ce silence est un geste douloureux, qui fait sens par rapport à la mémoire collective de cette période. D’où le profond retentissement de ce texte, un des plus connus de Perec, qui exprime parfaitement la tragédie d’un silence imposé par l’Histoire. La mémoire personnelle, intime, liée aux sensations, paraît coincée, écrasée par la tragédie historique. Sa perte est actée par le texte, redoublée parce que signifiante. L’efficacité du dispositif a comme contrepartie de limiter la place laissée à l’expression d’une possible ouverture de la mémoire, notamment involontaire. La mise en parallèle des deux textes a ainsi tendance à renforcer le poids écrasant de l’Histoire, aussi bien par les silences que par le retour fantasmatique de la violence chez l’enfant à travers le récit W. Le dispositif est à l’image du traumatisme, qu’il redouble pour mieux l’exprimer, ne cherchant nullement à l’atténuer. W ou le souvenir d’enfance est une blessure ouverte, où la souffrance passée est à vif.
Chemins ouverts du souvenir
32L’ouverture de la mémoire devient dès lors la question centrale de nouveaux textes qui l’explorent par des démarches plus indirectes et en apparence plus modestes, moins subordonnées à une autobiographie lourde à porter. L’écriture cherche les moyens d’accueillir les souvenirs par des dispositifs originaux, tout en maintenant une certaine distance avec sa propre histoire, et se rapproche par là des territoires explorés par Proust.
- 21 Je me souviens, Hachette, Paris, 1978 ; p. 119.
- 22 Id.
- 23 Id. Prière d’insérer de la quatrième de couverture.
33Ce rapport moins angoissé, plus apaisé avec le passé concerne avant tout les souvenirs de la fin de l’enfance et de la période d’après-guerre. Je me souviens, publié trois ans après W ou le souvenir d’enfance, développe ainsi un dispositif très efficace de résurrection de petits éclats appartenant à ces années, à la frontière entre mémoire personnelle et mémoire collective : « Ces souvenirs s’échelonnent pour la plupart entre ma 10e et ma 25e année, c’est-à-dire entre 1946 et 1961 », les années donc du retour à Paris, de son adolescence et de sa jeunesse21. Cette litanie de très courts souvenirs éclatés et détachés de tout contexte finit par dessiner le portrait en pointillé d’une enfance et d’une adolescence. En lui-même, le souvenir « presque oublié, inessentiel, banal, commun, sinon à tous, du moins à beaucoup22 » ne dit pas grand-chose sur celui qui le note : « Ces je me souviens ne sont pas exactement des souvenirs, et surtout pas des souvenirs personnels23. » Mais l’accumulation tourne vite à ce qui pourrait ressembler à une sorte de fresque intime, où ces détails, communs et peu révélateurs pris séparément, finissent par former, ensemble, un autoportrait sensible – tableau d’une sensibilité qui fait que tel fait plutôt que tel autre a été retenu, a attiré alors l’attention du jeune homme et continue aujourd’hui à résonner dans sa mémoire. Perec, dans l’entretien avec Frank Venaille, rappelle que le projet « est né à peu près en même temps » que W ou le souvenir d’enfance, précisant la frontière ténue sur laquelle il joue :
Ce sont des chemins qui ne sont pas tout à fait parallèles, mais qui se rejoignent quelque part et qui partent d’un même besoin de faire le tour de quelque chose pour le situer. […] Je me souviens se situe dans une sorte d’entre-deux et pourrait continuellement basculer dans ma propre relation avec ce souvenir. Quand j’écris « Je me souviens que ma première bicyclette avait des pneus pleins », ce n’est pas innocent ! J’en ai encore la sensation physique et pourtant, apparemment, c’est neutre. (JSN, 84)
34Les « je me souviens » sont ainsi construits comme la partie émergée de mémoires potentielles, une provocation au petit fait insignifiant qui ouvrira la porte du souvenir, les émotions se cachant derrière des énumérations et évocations semblant neutres au premier regard, mais aux résonances multiples.
35La démarche « parallèle » de Je me souviens, contrairement à « l’exploration minutieuse, presque obsédante à force de précisions, de détails » (JSN, 84), de W ou le souvenir d’enfance, assume l’erreur. Perec a constaté assez vite qu’un nombre important de ses souvenirs étaient faux. Dédramatisant son approche, il n’a pas cherché pour autant à les corriger. Il accepte sa mémoire telle que, commentant, philosophe : « Je sais […] que Je me souviens est bourré d’erreurs, donc que mes souvenirs sont faux ! Cela fait partie de cette opposition entre la vie et le mode d’emploi, entre la règle du jeu que l’on se donne et le paroxysme de la vie réelle qui submerge, qui détruit continuellement ce travail de mise en ordre, et heureusement d’ailleurs. » (JSN, 91).
- 24 Spectacle représenté au Festival d’Avignon, en 1988.
36La profondeur mémorielle en partie cachée de ces souvenirs en apparence si superficiels explique la puissance d’évocation du spectacle adapté du texte joué par Sami Frey24. Replacées dans la bouche d’un seul et même personnage, incarnées en quelque sorte, les bribes de souvenirs éclatées retrouvent la continuité qui leur fait apparemment défaut. Elles redeviennent les éléments d’une mémoire vivante – même si cette mémoire reste plus devinée que véritablement dite, évocation d’une période à travers une sensibilité singulière plus que véritable récit d’enfance. C’est aussi ce qui fait qu’un lecteur ou un spectateur qui n’a pas connu la période à laquelle renvoient les je me souviens – c’est mon cas – peut être sensible à ce texte. Parce que plus que le plaisir informatif ou celui de la mémoire retrouvée de tel ou tel détail, il illustre le mouvement d’une mémoire effectivement – enfin, pourrait-on dire dans le cas de Perec – partagée.
37Récits d’Ellis Island, co-réalisé avec Robert Bober, propose un autre type de plongée mémorielle. Ce très beau documentaire sur l’île qui abritait les services d’immigration américains en rade de New-York, réalisé en 1979, est une évocation de l’exil – exil volontaire et désiré – qui est d’autant plus émouvante que l’écrivain y retrouve une part de lui-même : parlant des immigrants européens en Amérique, il finit par parler de tous les exilés et notamment de celui qu’il a lui-même été, non pas à New-York, mais en France, sous l’Occupation, quand sa mère l’a envoyé se cacher à l’abri – dans une forme d’exil intérieur – à Villards-de Lans :
je ne sais pas très précisément ce que c’est que d’être juif
ce que ça me fait d’être juif
c’est une évidence si l’on veut, mais une évidence médiocre, qui ne me rattache à rien ;
ce n’est pas un signe d’appartenance,
ce n’est pas lié à une croyance, à une religion, à une pratique, à un folklore, à une langue ;
ce serait plutôt un silence, une absence, une question, une mise en question, un flottement, une inquiétude ;
- 25 Georges Perec, Ellis Island, Paris, P.O.L., 1995, p. 58.
une certitude inquiète,
derrière laquelle se profile une autre certitude,
abstraite, lourde, insupportable :
celle d’avoir été désigné comme juif,
et parce que juif victime,
et de ne devoir la vie qu’au hasard et à l’exil25
- 26 Claude Burgelin, Georges Perec, op. cit., p. 224. Cet aboutissement se signale égalem (...)
38Sous couvert de l’évocation d’Ellis Island, c’est bien une vérité personnelle que Perec parvient à dire : son sentiment d’exil à lui, définitif, irréparable. Ce ressenti, ancré dans son vécu, une mémoire qui n’est « ni sèche ni objective » (W, 13), prend la forme, à nouveau, d’une certitude – même si celle-ci reste « inquiète ». C’est ce qui conduit Claude Burgelin à parler des Récits d’Ellis Island comme de « l’aboutissement du parcours autobiographique » de Georges Perec, libérant un lyrisme discret assez inédit dans son œuvre26.
- 27 « 53 jours » a été publié dans une édition établie par Harry Matthew et Jacques Rouba (...)
39Dernière résurgence majeure des souvenirs d’enfance : le roman inachevé « 53 jours »27, dont le second chapitre est tout entier consacré aux souvenirs d’enfance du personnage narrateur. Celui-ci puise très largement dans les souvenirs de Perec lui-même, élève au lycée Geoffroy Saint-Hilaire d’Étampes, entre 1949 et 1952. Le chapitre est long, les souvenirs vifs, précis, racontés de façon directe, libre, chaleureuse, sans aucun des filtres ou des biais utilisés ailleurs. Accumulant les notations dans un registre proche de celui de Je me souviens, il crée le même sentiment de proximité et de connivence, tout en les rattachant à une histoire et à des souvenirs individuels qui ne se cachent plus (sous le masque) d’être personnels. Le texte est écrit à la première personne dans ce qui apparaît comme une véritable plongée mémorielle, émue. Il se déroule en deux temps qui miment l’opposition entre mémoire volontaire et mémoire involontaire. Aux « maigres souvenirs » (« 53 jours », 31) évoqués d’abord par une photo de classe, succède l’avalanche incontrôlée de noms, de gestes, de lieux, de jeux enfantins qui reviennent soudain, « en vrac » : « mes souvenirs sont revenus en foule. Impossible de les contenir. » (32). Le caractère non maîtrisé, le pouvoir d’évocation qui transporte dans un passé qui revit sont autant de marqueurs de la réminiscence proustienne :
À plusieurs reprises, en notant ces souvenirs qui resurgissaient par grappes compactes, je me suis souvent surpris le stylo en l’air, enfoncé pendant de longues minutes dans une sorte de rêverie nonchalante et obstinée où il me devenait presque possible, en fermant les yeux, de me retrouver dans ces cours, ces couloirs sales, ces salles aux fenêtres munies de barreaux. Je revivais des parties de barres, des distributions des prix dans le réfectoire décoré pour la circonstance de trois banderoles en papier fané […] et c’était comme si j’étais replongé au cœur de ces heures grises et fétides, cette vie de petite prison. (« 53 jours », 35)
- 28 « le premier lundi d’octobre 1949 » (« 53 jours », 27), la photo de classe de l’année (...)
- 29 Voir le chapitre 10 consacré à Étampes dans la biographie de David Bellos : Georges P (...)
40Le ton, proche de la confession, tantôt intimiste tantôt plus général, varie, mais l’intensité de tout ce passage, de ces « souvenirs de lieux esquissant une topographie fantôme » (« 53 jours », 34), riches de nombreux détails, est très nettement perceptible dans ce début de roman. Ils donnent au chapitre une épaisseur particulière. Par le biais de la fiction romanesque, la mémoire s’ouvre, ressuscitant les souvenirs des années que la logique esthétique avait conduit à écarter de W ou le souvenir d’enfance. Là sont racontés certains des souvenirs de Perec adolescent au moment où il suivait la psychothérapie avec Dolto, avec la mention de dates (1949, 195128), souvenirs bien recoupés par les indications biographiques29. Ces pages sont émouvantes par une chaleur de l’évocation mémorielle inhabituelle dans l’œuvre, où l’écrivain donne libre cours, enfin, à une part de ses souvenirs d’enfance.
La mémoire au cœur de la création
41L’inflexion de la démarche mémorielle de Perec a également des conséquences hors du champ autobiographique. La même année que Je me souviens paraît La Vie mode d’emploi. Le roman étend au domaine de la fiction les questionnements mémoriels de l’autobiographie et les relie à ceux sur la création. Il marque un tournant, se déployant tout entier dans la dimension du passé, d’une manière presque monstrueuse. Le projet du peintre qui entend créer un tableau rassemblant toute sa vie et toute son expérience éveille de nettes résonances proustiennes.
- 30 Voir la liste des citations dans le cahier « citations », reproduite dans le Cahier d (...)
42Les citations de Proust dans La Vie mode d’emploi sont nombreuses – il fait partie des vingt écrivains du cahier « citations » dans les documents préparatoires du Cahier des charges. Presque toutes sont extraites des derniers tomes d’À la recherche du temps perdu, et en particulier du Temps retrouvé. Plusieurs sont anecdotiques, tout en renvoyant à des détails significatifs. Par exemple, la référence aux cris de Paris ancre la réflexion esthétique dans une culture populaire qui est une forme de poésie à laquelle aussi bien Proust que Perec sont sensibles. Proust entendait les cris des rues à travers les filtres colorés de la musique de Pelléas et Mélisandre. Perec ne garde que les cris eux-mêmes, pour leurs qualités d’évocation. Cette citation révèle leur attirance commune pour cette poésie brute de la rue qui rejoint l’émerveillement de Nerval pour les vieilles chansons françaises, dans Sylvie. Les citations des passages sur les perles noircies par l’incendie, le salon Empire, le « soldat boche » ou l’écriture de Gilberte opèrent de semblables rapprochements de sensibilité30.
- 31 Georges Perec, La Vie mode d’emploi [Hachette, 1978], Paris, Le Livre de Poche, 2010, (...)
43Deux citations, cependant, ont une portée plus marquée, touchant à la conception et à l’esthétique du roman. Dans le dernier chapitre (XCIX), la citation de La Fugitive – « la demeure magique où il finit par croire qu’il n’est allé qu’en rêve31 » – annonce le dénouement proche du roman et la révélation que la toile est restée vierge, que le tableau – et, par conséquent, l’immeuble lui-même – n’a été que rêvé par le vieux peintre, renvoyant le roman entier que l’on vient de lire au statut de songe. On ne peut être plus clair dans la caractérisation de l’entreprise romanesque comme un jeu d’illusions, autour d’un récit en trompe-l’œil.
44Plus encore, la citation tirée des pages finales du Temps retrouvé dans le chapitre LXVI (VME, 435) est au cœur de la démarche proustienne. Elle a trait à la décision même d’écrire le grand œuvre de la Recherche, entreprise suspendue à la menace du temps qui passe et de la mort. Le sens du passage se comprend mieux avec le contexte des phrases qui précèdent (seule la dernière phrase est reprise par Perec, qui l’attribue au poète andalou Ibn Zaydûn) :
- 32 Marcel Proust, Le Temps retrouvé, À la recherche du temps perdu, t. III, Paris, Galli (...)
Moi, c’était autre chose que j’avais à écrire, de plus long et pour plus d’une personne. Long à écrire. Le jour tout au plus pourrais-je essayer de dormir. Si je travaillais, ce ne serait que la nuit. Mais il me faudrait beaucoup de nuits, peut-être cent, peut-être mille. Et je vivrais dans l’anxiété de ne pas savoir si le Maître de ma destinée, moins indulgent que le sultan Sheriar, le matin quand j’interromprais mon récit, voudrait bien surseoir à mon arrêt de mort et me permettrait de reprendre la suite le prochain soir32.
45La menace du temps qui empêche d’accomplir l’œuvre a une résonance certaine dans une histoire basée sur l’inachèvement du tableau. Elle est régulièrement évoquée tout au long d’un roman tout entier survolé par la mort et dont « l’anxiété » est une des tonalités dominantes. Mais le passage de Proust dit aussi la patiente lutte contre le temps, l’œuvre de longue haleine, l’obstination à écrire, têtue, de l’artiste qui, par la création, s’oppose à l’inéluctable.
- 33 Voir notre étude sur la vision d’un « salut » potentiel par la création, même si cela (...)
46À travers la phrase mise en exergue au dernier chapitre – « Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère » (VME, 657) –, c’est donc bien une esthétique proche de celle de Proust qui sert d’horizon à l’écriture perecquienne. Les questions du temps et de la mémoire, de la présence et de l’absence, de l’oubli et de la réminiscence, de leur inscription dans l’écriture sont déclinées tout au long du texte à travers de nombreuses images, récits, scènes, descriptions (de l’objet de Grifalconi au chapitre XXVII à la dernière marine reconstituée par Bartlebooth, etc.). Une forme de rêverie proustienne occupe ainsi une place essentielle, comme horizon du texte, comme limite aussi. Elle ne détermine peut-être pas l’œuvre aussi directement que d’autres influences, mais elle est proche du cœur de l’œuvre, des angoisses et tensions fondamentales qui la structurent. C’est finalement cette perspective – ou ce songe – de la création artistique qui rapproche le plus Perec de Proust. Perec n’atteint pas la certitude proustienne, mais son rêve est bien là, qui soutient l’incroyable et immense édifice du roman33.
47On sent également une attraction de Perec pour la phrase proustienne. Dans certains passages, il a recours à de longues phrases aux structures syntaxiques complexes, signe, chez lui, d’une montée du ton vers une forme modérée de lyrisme. Ce trait stylistique répond souvent à la présence de l’émotion, par exemple dans les évocations de la lecture dans la partie autobiographique de W, ou dans les pages clés de La Vie mode d’emploi, le premier et le dernier chapitre, par exemple, l’objet de Grifalconi, le chapitre LI, etc., où elles sont un marqueur qui les différencie du reste du texte et signale avec une intensité particulière la présence du narrateur. Citons à titre d’exemple la description de l’objet de Grifalconi, obtenu à partir d’une table vermoulue dans laquelle l’ébéniste a injecté « un mélange presque liquide de plomb, d’alun et de fibres d’amiante » :
L’opération réussit mais il apparut rapidement que, même ainsi consolidé, le pied restait trop fragile et Grifalconi dut se résoudre à le remplacer totalement. C’est alors qu’il eut l’idée de dissoudre le bois qui restait, faisant ainsi apparaître cette fantastique arborescence, trace exacte de ce qu’avait été la vie du ver dans ce morceau de bois, superposition immobile, minérale, de tous les mouvements qui avaient constitué son existence aveugle, cette obstination unique, cet itinéraire opiniâtre, cette matérialisation fidèle de tout ce qu’il avait mangé et digéré, arrachant à la compacité du monde alentour les imperceptibles éléments nécessaires à sa survie, image étalée, visible, incommensurablement troublante de ce cheminement sans fin qui avait réduit le bois le plus dur en un réseau impalpable de galeries pulvérulentes. (VME, 179-180)
- 34 « J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et pre (...)
48Perec n’est pas un écrivain proustien à proprement parler. Sa démarche est trop différente, leurs vies infiniment éloignées. Proust exerce pourtant une forte attraction sur l’imagination de Perec, ne serait-ce que comme un horizon inaccessible mais vers lequel il lui est important de chercher à tendre. La révélation proustienne du temps retrouvé, sa place au sein de la création artistique, la certitude qu’elles donnent à l’écrivain que son travail a un sens et permet de sauver quelque chose de la vie, en font un de ces lieux stables rêvés par Perec à la fin d’Espèces d’espaces34. Face au constat de leur impossibilité dans la réalité – « de tels lieux n’existent pas » –, l’œuvre d’art offre une possibilité de concrétisation, ou au moins d’un début de réalisation de ce rêve impossible. En termes perecquiens, marqués par l’incertitude et le doute, mais sans lâcher prise pour autant, faible reflet de la certitude proustienne du temps retrouvé, mais reflet tout de même, ne serait-ce que par la réalisation des œuvres qui, elles, perdurent : « Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace ou quelques signes. » (EE, 123). Ambition dont, à l’évidence, les œuvres de Perec témoignent d’un certain accomplissement : si le tableau de Valène reste inachevé, le roman, lui, n’a pas fini de nous faire rêver.
Notes
1 « Entretien avec Georges et Bernard Queysanne » de 1974, in Georges Perec, En dialogue avec l’époque, vol. I, Nantes, Joseph K., 2011, p. 56.
2 Ibid.
3 Cahier des charges de La Vie mode d’emploi, Georges Perec, éd. Hans Hartje, Bernard Magné et Jacques Neefs, Paris, CNRS éditions/Zulma, 1993, reproduction du cahier « Citations ».
4 « Entretien avec Georges et Bernard Queysanne » de 1974, in Georges Perec, En dialogue avec l’époque, vol. I, op. cit., p. 57.
5 Georges Perec, Un homme qui dort [Denoël, 1967], Gallimard, « folio plus », 1998, p. 45. Abrégé H pour les références.
6 « Le temps qui a continué à couler a donné la réponse. » (H, 138).
7 « Tu n’es plus qu’un œil, un œil immense et fixe, qui voit tout, aussi bien ton corps affalé, que toi, regardé regardant, comme s’il s’était complètement retourné dans son orbite, et qu’il te contemplait sans rien dire, toi, l’intérieur de toi, l’intérieur noir, vide, glauque, effrayé impuissant de toi. […] Tu ne peux rien faire, tu ne peux pas t’échapper, tu ne peux pas échapper à ton regard, tu ne pourras jamais […]. » (H, 100).
8 Georges Perec, La Disparition [Denoël, 1969], Paris, Gallimard, « L’imaginaire », 1994, p. 246.
9 Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance [Denoël, 1975], Gallimard, « L’imaginaire », 1993, p. 13. Abrégé W pour les références.
10 « Ces Je me souviens ont été rassemblés entre janvier 1973 et juin 1977. » (Georges Perec, Je me souviens, Hachette littératures, « P.O.L. », 1978, p. 119). Il est possible que leur écriture ait influé sur le ton des derniers chapitres de souvenirs de W ou le souvenir d’enfance, signe d’une évolution de sa démarche.
11 Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, op. cit., texte de présentation, quatrième de couverture.
12 Claude Burgelin, Georges Perec, Paris, Seuil, « Les contemporains », 1988, p. 169-170.
13 Philippe Lejeune, La Mémoire et l’Oblique. Georges Perec autobiographe, Paris, P.O.L., 1991. Le second chapitre est consacré à l’étude génétique de W ou le souvenir d’enfance, p. 59-139.
14 Il s’agit du document 17 cité par Philippe Lejeune (p. 128-129), et de l’analyse qu’il en donne (p. 130).
15 « Lettre à Maurice Nadeau », in Georges Perec, Je suis né, Paris, Seuil, 1990, p. 51-66. Abrégé JSN pour les références.
16 Philippe Lejeune, La Mémoire et l’Oblique, op. cit., p. 113.
17 Ibid., note 1, page 64.
18 « Les lieux d’une fugue » (JSN).
19 Philippe Lejeune, La Mémoire et l’Oblique, op. cit., p. 72.
20 Ibid., p. 61.
21 Je me souviens, Hachette, Paris, 1978 ; p. 119.
22 Id.
23 Id. Prière d’insérer de la quatrième de couverture.
24 Spectacle représenté au Festival d’Avignon, en 1988.
25 Georges Perec, Ellis Island, Paris, P.O.L., 1995, p. 58.
26 Claude Burgelin, Georges Perec, op. cit., p. 224. Cet aboutissement se signale également par la poésie particulière de ce texte, sur laquelle Burgelin conclut son essai : « Ce prosateur est un poète. Pas simplement parce qu’il a eu le sens de la fantaisie, de la légèreté, de l’inattendu. Mais que la phrase devienne musique rythmée, comme dans Ellis Island, et sa prose tourne au phrasé musical, au verset, forme oralisée très simple de profération poétique. Quitter Perec sur l’îlot d’Ellis Island, c’est garder comme ultime message cette écriture qui donne à l’émotion un tempo tranquille, une vibration sans vibrato, ou si peu. » (p. 229) Lecture développée par Christelle Reggiani dans « La poésie d’Ellis Island », in Julien Roumette (dir.), Récits d’Ellis Island de Georges Perec et Robert Bober au miroir contemporain, La Revue des lettres modernes, série Perec n° 1, Lettres Modernes Minard/Classiques Garnier, 2019, p. 37-48.
27 « 53 jours » a été publié dans une édition établie par Harry Matthew et Jacques Roubaud chez P.O.L., en 1989. Y sont reproduits les onze premiers chapitres (sur vingt-huit prévus) déjà rédigés par Perec, ainsi que les plans et brouillons du reste « permettant le déchiffrement du reste du livre », selon les termes des éditeurs. Les références renvoient à l’édition « folio », 1994.
28 « le premier lundi d’octobre 1949 » (« 53 jours », 27), la photo de classe de l’année 1951 (p. 30).
29 Voir le chapitre 10 consacré à Étampes dans la biographie de David Bellos : Georges Perec, une vie dans les mots, Paris, Seuil, 1994 pour la version française, p. 122-129.
30 Voir la liste des citations dans le cahier « citations », reproduite dans le Cahier des charges de La Vie mode d’emploi, op. cit., sans indication de pages.
31 Georges Perec, La Vie mode d’emploi [Hachette, 1978], Paris, Le Livre de Poche, 2010, p. 658 (abrégé VME pour les références). Dans l’édition utilisée par Perec, celle de Pierre Clarac : Marcel Proust, La Fugitive, À la recherche du temps perdu, t. III, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1954, p. 651.
32 Marcel Proust, Le Temps retrouvé, À la recherche du temps perdu, t. III, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1954, p. 1043.
33 Voir notre étude sur la vision d’un « salut » potentiel par la création, même si cela reste une potentialité non actualisée, à travers la notion de sublime dans La Vie mode d’emploi : « Le sublime évanescent ou la tentation de l’émotion esthétique dans les romans de Perec », Fractures, ligatures, in Littérature, n° 135, septembre 2004, p. 41-70.
34 « J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés. » (Georges Perec, Espèces d’Espaces, Paris, Éditions Galilée, 1974, p. 122. Abrégé EE.
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Référence papier
Julien Roumette, « Perec à la lumière de Proust, effacements et résurgences de la mémoire », Littératures, 86 | 2022, 63-82.
Référence électronique
Julien Roumette, « Perec à la lumière de Proust, effacements et résurgences de la mémoire », Littératures [En ligne], 86 | 2022, mis en ligne le 14 mars 2024, consulté le 09 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/litteratures/3599 ; DOI : https://doi.org/10.4000/121yb
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