Navigation – Plan du site

AccueilNuméros86Comptes rendusAurore Labadie et Alice Laumier (...

Comptes rendus

Aurore Labadie et Alice Laumier (dir.), Explorations anthropologiques de la littérature contemporaine

Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2021, 216 p.
Sylvie Vignes
p. 240-243
Référence(s) :

Aurore Labadie et Alice Laumier (dir.), Explorations anthropologiques de la littérature contemporaine, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2021, 216 p.

Texte intégral

1Signée Aurore Labadie et Alice Laumier, la substantielle introduction de l’ouvrage campe fermement le sujet, en commençant, semble-t-il, par renvoyer un petit peu dos à dos la « contre-anthropologie » que Jean Bessière discerne dans le roman contemporain et la résurgence, depuis les années 1980, d’une « transitivité » mise en exergue par Dominique Viart et Bruno Vercier. Selon Aurore Labadie et Alice Laumier, en effet, « le questionnement de nature anthropologique qui anime la littérature n’a jamais disparu (et n’a donc pas non plus “réapparu”) ». En revanche, ses formes, ses objets et ses enjeux ont effectivement varié, et c’est « un fragment de cette variation » que le volume se donne pour objet d’explorer à travers des « “études de cas” ». Il s’agira moins, en l’occurrence, d’analyser les rapports entre ces deux disciplines que sont la littérature et l’anthropologie que d’observer les questionnements anthropologiques auxquels se livre la littérature actuelle en plaçant ses personnages dans des « zones de passage entre un ordre et un autre », face à une situation « singulière, voire profondément “limite” », en mesure de transformer leurs représentations de l’être humain.

2L’ouvrage présente, entre autres, l’intérêt de réunir jeunes talents et critiques plus chevronnés à travers les articles d’une douzaine de chercheurs et chercheuses de Paris III, Montpellier, Aix-Marseille, Genève, Gand et Chicoutimi. Son corpus réunit des ouvrages fictionnels ou non, publiés très majoritairement dans la dernière décennie par des écrivains et des journalistes.

3Il est composé de quatre parties dont les deux premières reflètent ce que l’introduction présente comme une polarisation révélatrice du paysage littéraire contemporain entre « perspective socioéconomique et écopoétique, saisie macroscopique et microscopique ». Mais au-delà de cette polarisation, chacun de ses ouvrages relève à sa manière de ce que Bruno Blanckeman appelle une écriture « impliquée », unissant travail immersif d’expérimentateur et d’enquêteur – à visée parfois ostensiblement politique – et écriture exigeante : la recherche de formes narratives neuves et le rejet du réalisme vont souvent de pair avec l’exploration d’une « expérience-limite » par ceux qu’Olivier Cadiot qualifierait d’« essayeurs ».

4Intitulée « Inquiétudes anthropologiques et implications politiques », la première partie rassemble des articles d’Éléonore Devevey (sur Chefferies bamilékés de Gérard Macé et Des lions comme des danseuses d’Arno Bertina [2015]), de Sylvaine Lecomte Dauthuille (sur Le Royaume d’Emmanuel Carrère [2014] et Faux nègres de Thierry Beinstingel [2014]) et d’Aurore Labadie sur des récits d’immersions journalistiques dans le monde des abattoirs industriels : Le Peuple des abattoirs d’Olivia Mockiejewski (2017) Steak machine de Geoffrey Le Guilcher (2017). C’est le volet dévolu au corpus le plus militant du volume, mettant en avant de puissantes dénonciations – des formes déviantes et oppressantes du pouvoir ; des fantasmes d’Apocalypse véhiculés à Rome à l’heure de sa christianisation comme par l’extrême-droite aujourd’hui ; des conditions de vie des hommes et de mort des bêtes dans les abattoirs.

5Intitulée « Expériences sensibles du monde : de l’écopoétique à un questionnement sur le vivant », la deuxième partie réunit les articles de Sara Buekens (sur Ourania de J.M.G. Le Clézio [2006]), d’Hannes de Vriese (sur Hommes sans mères d’Hubert Mingarelli [2004]), de Pierre Schoentjes sur les écrivains-marcheurs contemporains (Remonter la Marne de Jean-Paul Kauffmann [2013], Pensées en chemin, ma France, des Ardennes au Pays basque d’Axel Khan [2014], Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson [2016], Hautes solitudes. Sur les traces des transhumants d’Anne Vallaeys [2017]) et de Nicolas Xanthos sur Réparer les vivants de Maylis de Kerangal (2014). Ces très beaux corpus permettent une exploration en profondeur d’écritures plus poétiques que politiques, mais qui toutes interrogent aussi à leur manière le rapport de l’homme au monde, aux autres et à lui-même.

6Intitulée « Anthropologie culturelle : expérience du lecteur », la troisième partie présente une unique contribution, d’Anne Isabelle François, qui se donne quant à elle pour but d’explorer mutation et déstabilisation dans les expériences de réception, en analysant la répercussion qu’ont les transformations technologiques et économiques sur cette autre pratique humaine qu’est la lecture. Anne Isabelle François met l’accent sur une agissante nostalgie de la matérialité, aboutissant à des inventions d’objets uniques à « manipuler » (Only Revolutions de Mark Z. Danielewski, L’Envers du vent et Dernier amour à Constantinople de Milorad Pavić, S de Doug Dorst et J. J. Abrams…), imposant des pratiques qui interrogent la lisibilité du texte et poussent le lecteur « à redécouvrir [sa] corporéité ».

7La riche dernière partie « Une anthropologie troublée », propose quant à elle « un focus sur l’œuvre de Nicole Caligaris » à travers les articles d’Anne Roche, d’Alice Laumier et de Cécile Chatelet, suivi d’un entretien avec Nicole Caligaris mené par Aurore Labadie, Anne Roche et Alice Laumier qui permet de découvrir le processus de création – très particulier – de la romancière et ses réflexions sur le langage. La lecture de cette « œuvre protéiforme », insuffisamment reconnue, était d’ailleurs présentée dans l’introduction comme un des germes de ce volume collectif. L’article d’Alice Laumier propose de lire l’œuvre de Nicole Caligaris comme « une anthropologie sombre » et se clôt sur une fort intéressante réflexion sur l’expression « perdre le sens de l’histoire », Cécile Chatelet met l’accent sur l’instabilité induite par ses personnages et ses architectures narratives et aboutissant à « une esthétique du vertige », et la contribution d’Anne Roche apporte au passage un prolongement à la réflexion d’Anne Isabelle François sur les expériences nouvelles de lecture : elle met en effet en exergue la manière dont les œuvres de Nicole Caligaris encouragent l’« incrédulité critique » du lecteur en instaurant tout un jeu de déroutantes porosités (des corps, des relations au collectif, des langages et des formes artistiques, du réel au fantastique, des temporalités).

8Au total, le volume réussit le pari d’unir diversité et unité, l’angle d’attaque choisi, clairement présenté et justifié dans l’introduction, permettant d’aborder des sujets aussi divers que le pays bamiléké, le monde des abattoirs, la marche à pied, la lecture, ou une greffe du cœur, et d’interroger conjointement fictions et enquêtes journalistiques immersives. Il offre ainsi un prolongement précieux et personnel à un ouvrage collectif comme Les Savoirs littéraires (Dominique Viart [dir.], Revue des Sciences Humaines, n° 324, 2016), auquel Hannes de Vriese avait d’ailleurs participé aussi.

9En ce qui concerne son corpus fictionnel, une forte assertion de Nicolas Xanthos trouve une illustration particulièrement éloquente dans ce volume : « Si l’un des traits dominants de la littérature contemporaine est bien son dialogue critique renouvelé avec les sciences humaines, c’est qu’elle se (re)positionne comme discours de connaissance sur l’être humain et son expérience – un discours fait non d’arguments et de démonstrations, mais de personnages, de récits, d’agir et de pâtir. »

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Sylvie Vignes, « Aurore Labadie et Alice Laumier (dir.), Explorations anthropologiques de la littérature contemporaine »Littératures, 86 | 2022, 240-243.

Référence électronique

Sylvie Vignes, « Aurore Labadie et Alice Laumier (dir.), Explorations anthropologiques de la littérature contemporaine »Littératures [En ligne], 86 | 2022, mis en ligne le 14 mars 2024, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/litteratures/3669 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12204

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search