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Dossier d'articles

Pierre Dumontellier, colon patriote de Saint-Domingue entre deux révolutions (1791-1794)

Pierre-Emmanuel Faux

Résumés

Entre 1791 et 1794, Pierre Dumontellier, un colon pris entre la Révolution française et la Révolution de Saint-Domingue, écrit une cinquantaine de lettres pour soutenir les patriotes de la colonie. Cette correspondance fait état de sa loyauté à la Révolution française et donne une place importante à ses idées et à ses symboles. Pour autant, Dumontellier s’oppose souvent aux autorités révolutionnaires et aux lois de l’Assemblée nationale. Ses lettres et son parcours nous permettent d’étudier l’ambiguïté au cœur de l’activisme des patriotes de Saint-Domingue : soutiens revendiqués à la fois de la Révolution française et de l’autonomie politique et commerciale de la colonie, ils s’opposent aux droits politiques des hommes de couleur libres. En adaptant les discours métropolitains au contexte colonial, la correspondance de Dumontellier souligne l’importance de la culture politique coloniale et des enjeux spécifiquement coloniaux dans la Révolution de Saint-Domingue.

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Texte intégral

  • 1 Archives nationales (AN), D/XXV/76/757, no 47 : « Pétition de Dumontellier et Barreaut Narcey au re (...)

1Le 4 novembre 1794, Pierre Dumontellier réclame dans une lettre au représentant Lions en mission à Brest qu’il lui rende les papiers qu’il lui a confisqués. Il menace : « Nous ne reconnaissons que la loi et quiconque cherche à s’élever au-dessus d’elle n’est à nos yeux qu’un vil despote et un ennemi de la République1 ».

  • 2 Ibid.

2Face au représentant de l’Assemblée nationale, Dumontellier invoque la loi et le despotisme pour parvenir à ses fins. Il attribue la confiscation de ses papiers à « l’infidélité d’une espèce de comité colonial composé de gens tarés, émigrés, de contre-révolutionnaires, de brissotins, de robespierristes2 ». Cinq ans de contre-révolution sont convoqués pour disqualifier ses ennemis. Mais Dumontellier n’est pas un sans-culotte parisien, c’est un colon de Saint-Domingue, naufragé d’une révolution qui l’a forcé à l’exil. Cette lettre, la dernière dont nous disposons pour retracer sa trajectoire, mobilise les principes et l’imaginaire révolutionnaire métropolitains pour défendre sa position de colon de Saint-Domingue. Elle laisse entrevoir l’ambiguïté de son engagement, dans un entre-deux, à l’intersection de la Révolution française et la Révolution de Saint-Domingue.

  • 3 Archives nationales d’Outre-Mer (ANOM), COL/E/155, Personnel colonial ancien, no 177.
  • 4 Il mène les anciens chasseurs patriotiques les 5 juin et 3 juillet pour obtenir le départ de Roi de (...)
  • 5 ANOM, C/9A/168, Journal du camp de la Grande Saline de l’Artibonite, 2 février 1792.
  • 6 Il l’accompagne par exemple dans ses négociations avec la confédération de la Croix des Bouquets le (...)
  • 7 Correspondance Dumontellier, no 13, Lettre à Carrère frère du 6 mai 1793 et no 37, Lettre à Borel d (...)

3Pierre Dumontellier, chirurgien né à Grenoble en 1753, s’installe à Saint-Domingue dans les années 17803. Dans la ville de Saint-Marc, à l’Ouest de la colonie, il s’engage en 1790 parmi les patriotes qui luttent pour l’autonomie politique et commerciale de Saint-Domingue, pour le maintien de l’esclavage et contre les droits politiques des hommes de couleurs libres. Après avoir défendu l’Assemblée de Saint-Marc, il organise à l’été 1791 des coups de force contre des officiers qui ont participé à sa dissolution4. Il dirige au début de l’année 1792 un camp militaire patriote à la Grande Saline, au nord de Saint-Marc, pendant une phase d’affrontements entre les patriotes et des coalitions de colons modérés réunis par la défense des droits politiques des libres de couleur5. Dumontellier rejoint ensuite les patriotes radicaux du Port-au-Prince autour de Borel6. Arrêté en mars 1793 par les commissaires civils, il participe à la bataille du Cap le 20 juin 1793 au côté des marins de Galbaud et fuit avec eux aux États-Unis après la défaite7. Dumontellier apparaît donc comme un patriote radical et son implication constante dans la Révolution de Saint-Domingue se fait largement dans la violence.

  • 8 ANOM, CC/9A/5, Correspondance Dumontellier.
  • 9 Il rentre probablement des États-Unis avec le convoi Vanstabel qui part en avril 1794 et arrive à B (...)
  • 10 Le registre est chronologique, à l’exception d’une lettre de mai 1793 : « No 13, Réponse au citoyen (...)
  • 11 L’arrestation préventive et la confiscation des papiers de Dumontellier n’est pas exceptionnelle en (...)

4De 1791 à 1794, son activisme se traduit par une intense correspondance. Cet article étudie une cinquantaine des lettres qu’il écrivit à cette période, compilées dans un registre conservé aux Archives nationales d’Outre-Mer8. Il est très probablement issu de la confiscation de copies de ces lettres au retour de Dumontellier en France métropolitaine, en juin 17949. Il reprend des copies produites par Dumontellier lui-même10. Cette correspondance nous parvient donc après une double sélection. La première a pu être opérée par Dumontellier lui-même : rien ne nous garantit qu’il ait conservé toutes ses lettres, ni qu’il les ait copiées fidèlement. Néanmoins, une déformation importante des faits est peu probable car d’éventuelles affabulations de Dumontellier peuvent être démenties dans tout l’Atlantique français par des relais de ses ennemis. En outre, la construction de ce corpus par Dumontellier et même la réécriture de certains passages si elle a eu lieu sont un aspect de ce discours politique. Elles obéissent aux mêmes logiques que l’écriture de chacune des lettres. À ce titre, elles ne font pas obstacle à notre compréhension de cette correspondance comme discours politique : elles y contribuent. La deuxième sélection, celle des autorités révolutionnaires qui constituent ce registre, a aussi dû être limitée11. Elle a pour but de capter des informations en provenance des colonies et de jauger le républicanisme d’un colon suspect. Toute modification aurait nui à ces objectifs. Ces lettres ont donc probablement été copiées in extenso par un secrétaire, pour en permettre l’analyse par d’autres agents de l’administration.

5Constituée d’une cinquantaine de lettres courant de mai 1791 à janvier 1794, cette correspondance se distingue par la pluralité de ses destinataires. Dumontellier écrit à ses alliés patriotes, à ses ennemis, à des colons européens, créoles et libres de couleur, à des institutions coloniales, à des marins métropolitains et à leurs officiers. Pour autant, toutes ces lettres visent le même objectif : soutenir l’action patriote. Cet objectif unique associé à la diversité des destinataires fait la valeur de ce document. Dumontellier flatte, argumente, menace, écrit sa colère et sa douleur dans toutes les situations où le plonge la Révolution et à tous les destinataires possibles. Prise comme un tout, sa correspondance donne à voir ce que signifient la société coloniale, la Révolution française et la Révolution de Saint-Domingue pour un colon blanc patriote.

  • 12 Jeremy Popkin, « Port-au-Prince and the Collapse of French Imperial Authority, 1789-1793 », French (...)

6Or, l’engagement des colons dans les premières années de la Révolution reste peu étudié. L’historiographie récente a mis à juste titre les esclaves au centre du processus révolutionnaire. Mais la proclamation des droits de l’Homme à Versailles et la détermination des esclaves à combattre pour leur liberté à Saint-Domingue ne suffisent pas à expliquer le processus qui aboutit à l’abolition de l’esclavage et à l’indépendance d’Haïti. L’engagement dès 1789 de colons blancs et libres de couleur, dans des partis tantôt alliés tantôt en conflit, joue un rôle essentiel dans ce processus. Jeremy Popkin attribue ainsi au parti patriote la responsabilité de « l’effondrement de l’autorité impériale » à Port-au-Prince entre 1789 et 179312. À sa suite, l’objectif de cet article est d’éclairer l’engagement politique des colons patriotes par l’étude des lettres de Dumontellier.

  • 13 La comparaison avec la rhétorique du mouvement libre de couleur est fructueuse de ce point de vue, (...)
  • 14 Manuel Covo et Megan Maruschke, « The French Revolution as an Imperial Revolution », French Histori (...)

7La rhétorique de Dumontellier entre en dialogue avec d’autres acteurs de Saint-Domingue, libres de couleur et blancs, révolutionnaires et administrateurs coloniaux. Elle s’intègre à une culture politique commune13. Mais elle reprend aussi largement le vocabulaire et l’imaginaire révolutionnaire métropolitain. La mobilisation des discours de la Révolution française pour peser sur le cours de la Révolution de Saint-Domingue témoigne de la position des colons à partir de 1789, pris dans deux révolutions distinctes dans un cadre impérial commun. Elle permet à ce titre d’appréhender ces révolutions à l’échelle impériale, comme nous y invitent notamment Manuel Covo et Megan Maruschke14.

  • 15 Dumontellier est propriétaire d’une maison et d’une habitation à Saint-Marc, ce qui marque son stat (...)

8Dumontellier est un colon d’un statut social et économique intermédiaire, petit habitant d’une petite ville15. Il va d’échecs en échecs à l’image du parti patriote, de la dissolution de l’Assemblée de Saint-Marc à la bataille du Cap, deux événements auxquels il participe. Il est loin des grands hommes de la Révolution, du cœur de la mêlée, et sa correspondance en est d’autant plus précieuse. Ses lettres permettent d’étudier les conditions matérielles et conceptuelles de l’engagement révolutionnaire d’un colon moyen.

9Nous voulons donc avec cette analyse contribuer à l’histoire politique de la Révolution française et de la Révolution de Saint-Domingue. Il s’agit ici de comprendre comment un colon patriote de Saint-Domingue mobilise les principes et l’imaginaire révolutionnaire français entre 1791 et 1794. Comment la culture politique coloniale de Dumontellier conditionne-t-elle cette mobilisation ? Quelles en sont les limites ? Comment s’accommode-t-elle des enjeux politique coloniaux et notamment de la hiérarchie des individus selon leurs couleurs ?

Un révolutionnaire français de Saint-Domingue

La loi et la souveraineté populaire à Saint-Domingue

  • 16 Correspondance Dumontellier, no 7, Lettre à Robinet du 29 février 1792, parmi plusieurs autres form (...)

10La loi est au premier rang des principes révolutionnaires repris par Dumontellier. D’abord dans des formules rhétoriques qui ponctuent ses lettres et montrent l’influence qu’ont sur lui les discours révolutionnaires : « obéissance à la loi, respect aux représentants du peuple français16 ». Cette reprise s’appuie sur une conception révolutionnaire de la loi fondée sur la souveraineté populaire. Représentée en premier lieu par l’Assemblée nationale, cette souveraineté populaire s’étend pour Dumontellier aux corps populaires coloniaux. Il écrit par exemple en février 1792, en parlant de l’assemblée coloniale de Saint-Domingue et de l’assemblée provinciale de l’Ouest :

  • 17 Correspondance Dumontellier, no 3, Lettre à Cambis du 17 février 1792.

[N]ous ne ferons aucune démarche que d’après les ordres qui nous seront prescrits par les deux corps qui se sont réunis et d’après la loi et les ordres de la nation française ; nous avons juré de périr plutôt tous que de violer le droit du peuple français17.

  • 18 ANOM, C/9A/168, Journal du camp de la Grande Saline de l’Artibonite.

11Ces lignes s’adressent à Joseph de Cambis, capitaine de la Galathée envoyé à Saint-Domingue pour escorter la première commission civile. Au début de l’année 1792, il tente de s’ériger en médiateur des conflits entre colons de l’Ouest. Au même moment, Dumontellier dirige le camp de la Grande Saline et organise l’action militaire patriote face aux colons modérés18. Par cette lettre, il refuse d’obéir à Cambis et de baisser les armes, en mobilisant les principes révolutionnaires pour légitimer sa position.

  • 19 Mentionnons par exemple l’élection en 1791 d’une nouvelle assemblée coloniale qui exclut du vote le (...)

12Les idées révolutionnaires sont donc adaptées au contexte de la colonie pour la défense du parti patriote : avec l’obéissance à l’Assemblée nationale, Dumontellier défend l’obéissance aux assemblées locales, au nom de la souveraineté populaire et de la loi. Or l’assemblée coloniale de Saint-Domingue et l’assemblée provinciale de l’Ouest s’opposent de manière récurrente aux lois de l’Assemblée nationale19. Dumontellier résout en verbe le conflit de légitimité entre les représentants des colons et les représentants de la nation : leurs pouvoirs procèdent de la même souveraineté populaire. Mais la mobilisation de ce principe, en fait, disqualifie les envoyés de l’Assemblée nationale – représentants indirects de cette souveraineté – au profit des ordres directs des assemblées locales dominées par les patriotes. L’obéissance à la loi est mobilisée pour justifier la désobéissance aux délégués de l’Assemblée nationale.

  • 20 Charles Frostin a mis en évidence la récurrence à Saint-Domingue de tels mots d’ordre lors des révo (...)
  • 21 Sur l’assemblée de Saint-Marc : Martine Kahane, « La première assemblée coloniale révolutionnaire à (...)
  • 22 Charles Frostin, Les révoltes blanches... op. cit.
  • 23 La Compagnie des chasseurs, comme la Compagnie des volontaires qui a participé à la dissolution de (...)

13Cette rhétorique fait écho aux mots d’ordre récurrents des révoltes du xviiie siècle qui revendiquent du même coup l’obéissance au souverain et le rejet de ses représentants20. Elle correspond aussi à l’entrée en Révolution de Dumontellier. Au début de l’année 1790, il intègre la Compagnie des chasseurs patriotiques formée pour défendre l’Assemblée de Saint-Marc. Cette assemblée qui promeut l’autonomie politique et la liberté commerciale de Saint-Domingue est dissoute par le gouverneur du Peynier en juillet 179021. Dumontellier participe à sa défense face aux troupes de du Peynier. Ce conflit, parce qu’il oppose une institution locale représentant la souveraineté populaire à un délégué du pouvoir métropolitain, rappelle largement les « révoltes blanches » étudiées par Charles Frostin22. Il structure l’engagement révolutionnaire de Dumontellier23. C’est un colon révolté, à l’image de ceux qui le précèdent dans la colonie, qui entre en Révolution en mobilisant à son avantage le discours révolutionnaire et la rupture décisive du passage à la souveraineté populaire.

  • 24 Correspondance Dumontellier, no 26, Lettre à Conin du 6 octobre 1792.

14La double légitimité populaire, nationale et locale, s’appuie sur une certaine ambiguïté quant à la nature du peuple de la colonie. Sans aller jusqu’à parler d’un peuple de Saint-Domingue, les lettres de Dumontellier le distinguent du peuple français. Il écrit en octobre 1792 : « Nos frères d’Europe apprendront que nous sommes dignes d’être leurs alliés en apprenant que nous soutenons leur cause qui est la nôtre. Vive le peuple français et leurs représentants24 ».

15La distinction est légère, colons et français d’Europe sont frères, mais frères distants : s’ils doivent s’allier, c’est qu’ils ne constituent pas a priori le même parti. Et s’ils partagent la même cause, colons et métropolitains ne partagent pas tout-à-fait les mêmes représentants : « leurs représentants ». Dumontellier ne se montre jamais explicitement autonomiste dans sa correspondance, mais on retrouve les bases idéologiques de l’autonomisme colon dans cette conception impériale de deux peuples frères, mais distincts.

  • 25 Notons qu’avant de s’installer comme colon, Dumontellier a été chirurgien sur les navires du commer (...)
  • 26 Le registre de correspondance orthographie le nom du destinataire « Conin », mais il varie fréquemm (...)
  • 27 Hilliard d’Auberteuil développe l’idée que les colons de Saint-Domingue constituent un groupe disti (...)
  • 28 Cécile Vidal, « De Province à colonie et de Français à Louisianais. Le langage de la nation et la c (...)
  • 29 Ibid., p. 101.

16Cette distinction étonne sous la plume de Dumontellier25. De même, le destinataire est ici Léonard Conain, colon de Saint-Marc né à Périgueux et chirurgien26. Le fait qu’elle soit soulignée dans un échange entre deux colons nés en métropole suggère la prégnance de cette idée à Saint-Domingue et intègre Dumontellier à une culture politique coloniale. Elle relève d’un certain consensus dans la colonie : on la retrouve dans les écrits d’acteurs politiques aux positions très différentes comme Hilliard d’Auberteuil et Julien Raimond27. Elle se développe en outre au-delà de Saint-Domingue, à l’échelle de l’empire, dans la deuxième moitié du xviiie siècle. Les révoltés de la Nouvelle-Orléans de 1768-1769, étudiés par Cécile Vidal, revendiquent ainsi leur appartenance à la nation française, mais sont renvoyés par la cession de la Louisiane à l’Espagne à leur « statut de coloniaux voir de colonisés28 ». Ils finissent par envisager l’indépendance et une partie d’entre eux se réfugie à Saint-Domingue. La cession de la Louisiane y est citée en 1791 à l’assemblée coloniale en exemple de l’injustice du lien impérial entre colonies et métropole29. Dumontellier est donc le tenant d’une culture politique coloniale à laquelle certaines idées révolutionnaires métropolitaines s’intègrent sans peine.

Du colon dépravé à l’aristocrate contre-révolutionnaire

17Les lettres de Dumontellier reprennent aussi les lieux communs de l’imaginaire révolutionnaire. La dénonciation de la contre-révolution y est omniprésente et vise l’administration coloniale et toutes les autorités déléguées par le pouvoir métropolitain à Saint-Domingue. Souvent frontale, elle se fait parfois plus fine, comme lorsqu’il écrit du commandant de la province de l’Ouest de La Salle, arrivé avec la deuxième commission civile :

  • 30 Correspondance Dumontellier, no 26, Lettre à Conin du 6 octobre 1792.

Le général Lasalle est à mes yeux un pochard, toujours saoul de tafia. Je l’ai trouvé hier en allant le voir, il était avec un nègre esclave du Cul de sac buvant du tafia, ils se tenaient par la main et s’embrassaient en se traitant de citoyen, de patriote30.

18La réalité de cette scène est douteuse : le commandant de la province de l’Ouest aurait singulièrement manqué de sens politique à se donner à voir dans cette position. D’autant plus en octobre 1792, à peine installé à son poste et alors qu’il doit faire face à l’hostilité de nombreux colons. Or cet extrait est issu d’une lettre susmentionnée adressée à Léonard Conain le 6 octobre 1792. Colon de Saint-Marc, Conain est aussi chirurgien, voisin et collègue de Dumontellier. De connivence avec son destinataire, ce dernier met probablement en scène leur ennemi commun pour le tourner en ridicule sans souci de véracité.

  • 31 Dans une lettre écrite à la même période, en novembre 1792, il décrit ainsi les « orgies » des comm (...)
  • 32 La question de la dépravation des colons et de la corruption subséquente de la colonie fait l’objet (...)

19Dumontellier reprend l’archétype révolutionnaire du noble contre-révolutionnaire dépravé : de La Salle est représenté en ivrogne comme les aristocrates dans Le Père Duchesne. Mais il est aussi surpris dans une proximité physique coupable et publique avec un esclave. Cette proximité constitue une double subversion : celle des idéaux révolutionnaires et de l’ordre social colonial. De La Salle galvaude le nom de citoyen et trahit l’Assemblée nationale, mais il menace aussi l’ordre social colonial en brouillant la frontière entre le maître et l’esclave dans une préfiguration de l’abolition. Cette dépravation s’étend dans les lettres de Dumontellier à Blanchelande et aux commissaires civils31. L’imaginaire révolutionnaire rencontre ici l’imaginaire colonial et la figure du colon moralement corrompu par les colonies qui entretient des relations coupables avec son esclave et, par extension, avec des hommes et des femmes de couleur libres32. La mobilisation de l’imaginaire révolutionnaire français s’appuie donc dans les lettres de Dumontellier sur un imaginaire colonial compatible.

La mystique républicaine

20Jamais Dumontellier ne prouve ses convictions républicaines par sa défense des idéaux républicains ou par sa loyauté aux autorités républicaines. Pourtant, à partir d’octobre 1792, ses lettres n’ont de cesse de se réclamer de la république, plus encore qu’elles ne se réclamaient avant de la Révolution française et de l’Assemblée nationale.

21Au moment où la république est proclamée en France, le combat politique de Dumontellier est un échec. Saint-Marc est contrôlé par ses ennemis et le camp de la Grande Saline qu’il commandait ainsi que le parti patriote local sont en déshérence. Au contraire, la proclamation de la république à Paris marque un aboutissement pour le processus politique révolutionnaire français qu’il soutient tant en discours. C’est peut-être donc en partie pour compenser une situation personnelle difficile qu’il adopte dans ses lettres une rhétorique républicaine triomphante, qui se renforce encore après sa fuite forcée de Saint-Domingue (en juin 1793). Dumontellier écrit ainsi de Philadelphie en septembre 1793 dans une lettre à un de ses amis de Saint-Marc :

  • 33 Correspondance Dumontellier, no 42, Lettre à Dupéron du 10 septembre 1793.

Républicain pour la vie. Mille fois la mort plutôt que de penser autrement. Obéissons aveuglement aux lois émanées des représentants du peuple français, nous serons vainqueurs lorsque la France apprendra que nous avons été victimes de notre attachement à la constitution. C’est mourir glorieusement. Vive la république une et indivisible ou la mort33.

  • 34 Correspondance Dumontellier, no 44, Lettre à Dupéron du 14 novembre 1793.

22La république représente alors un ultime recours face aux échecs : dans la misère de l’exil aux États-Unis, cette lettre entretient l’attente consolatrice d’une hypothétique aide venue de métropole. Toutefois, cette rhétorique n’est pas qu’invocatoire. Son destinataire est ici Dupéron, colon de Saint-Marc suffisamment proche de Dumontellier pour lui envoyer de l’argent aux États-Unis34. Dupéron est retourné à Saint-Marc après l’avoir fui. Lorsque la lettre insiste sur la gloire de mourir en martyr de la république, c’est donc aussi pour pousser Dupéron à poursuivre le combat dans la radicalité, plutôt que de chercher le compromis avec ses ennemis libres de couleur et modérés. Dumontellier lui-même ne risque plus grand chose, loin des combats de la province de l’Ouest.

  • 35 Correspondance Dumontellier, no 43, Lettre à Faie du 27 septembre 1793.
  • 36 Ibid.

23Quoiqu’il en soit, la Convention est loin et il en méconnaît les équilibres et les rapports de force au-delà des slogans qui lui parviennent. Aux États-Unis comme à Saint-Domingue tous les représentants de la République auxquels il est confronté s’opposent à lui, comme les commissaires civils, ou plus tard l’ambassadeur de France aux États-Unis Genêt35 . Face à ces déceptions, l’idée républicaine est fantasmée jusqu’au religieux, comme lorsque Dumontellier, reprochant aux États-Uniens de ne pas aider les réfugiés de Saint-Domingue, se réjouit d’une épidémie qui les frappe : « le dieu des républicains français pour les punir a envoyé une épidémie qui ne porte que sur la nation américaine pour les rappeler au devoir36 ». C’est encore une république biblique qu’il décrit dans une autre lettre écrite aux États-Unis à l’été 1793 :

  • 37 Correspondance Dumontellier, no 41, Lettre à Carrère frère du 28 août 1793.

Quand verrai-je donc des forces armées avec des guillotines dans les colonies pour que nous puissions envoyer tous les contre-révolutionnaires à la suite de Louis Capet pour qu’il leur laisse un trône à la vallée de Josaph ? Nous apprenons que les républicains se sont emparés de cette vallée. Ils font bruler les aristocrates, chassent les Anglais et les Espagnols, les Hollandais servent de bourreaux pour la charger37.

24Les symboles républicains habituels sont là : la guillotine pour la justice révolutionnaire, les aristocrates et les trônes européens en guerre contre la France, les sans-culottes. Mais cette lettre est surtout notable par sa référence à la vallée de Josaphat, la vallée du Jugement dernier dans l’Ancien Testament. Dumontellier fait-il des républicains un nouveau peuple élu qui mène le Jugement dernier ? Les érige-t-il en ennemi de la religion qui suivent leurs adversaires jusqu’en enfer ? Quoiqu’il en soit, cette référence est le signe d’un rapport religieux, voire eschatologique, à la république. Et la vision qui l’accompagne des peuples européens vaincus et soumis participe de cette mystique.

25Ces lignes sont extraites d’une lettre probablement adressé à Jean Carrère, négociant patriote de Saint-Marc proche de Dumontellier. Or, il soupçonne Carrère de s’être associé avec Jean Savary, maire libre de couleur de la ville et ennemi des patriotes, pour poursuivre son commerce avec les États-Unis. L’objet principal de cette lettre du 28 août 1793 est donc de demander des comptes à Carrère et ce Jugement dernier républicain peut être compris comme une menace. La correspondance de Dumontellier avec Carrère se poursuit après août 1793, sur un ton plus cordial, ce qui suggère que ce dernier a su se blanchir. Reste qu’en août 1793, les trajectoires des deux hommes ont divergé face au choix offert aux patriotes. Là où Dumontellier persiste dans sa radicalité, ce qui le force à l’exil, Carrère s’accommode de la situation de la colonie pour y préserver sa position. C’est cet accommodement qui rend l’hypothèse d’une trahison crédible aux yeux de Dumontellier. La place de la république dans la correspondance de Dumontellier, essentiellement symbolique, semble donc souligner les limites de son intégration des discours politiques révolutionnaire. Elle laisse entrevoir la contradiction entre les ambitions politiques des patriotes et le programme républicain émancipateur.

Couleurs, politique et créolité

La solidarité entre blancs : la défense de l’ordre colonial

  • 38 Correspondance Dumontellier, no 13, Lettre à Carrère frère du 6 mai 1793.
  • 39 Correspondance Dumontellier, no 4, Lettre à Saumière du 17 février 1792.

26Dumontellier ne parle de l’ensemble des colons blancs que dans un registre défensif, pour se plaindre du sort qui leur est fait, très rarement en parlant de race, plus fréquemment en parlant de couleur ou de classe blanche comme en mai 1793 : « je suis dans les fers des commissaires ennemis jurés des colonies, je veux dire de la classe blanche38 ». Il assimile la colonie aux colons blancs et tous ceux qui s’opposent à son camp deviennent ennemis des blancs, même s’ils sont blancs eux-mêmes comme d’autres colons européens ou créoles, les commissaires et d’autres métropolitains. Il reproche ainsi à Saumière, un commandant blanc de la garde nationale de Saint-Marc allié aux libres de couleur contre les patriotes de la ville : « Eh bien vous voilà content, pauvre jouissance de faire assassiner sa couleur39 ».

  • 40 Sur ces mesures et les revirements de l’Administration coloniale, voir Dominique Rogers, « De l’ori (...)

27Ennemis politiques de Dumontellier, les créoles modérés et royalistes sont présentés comme des traîtres à leur couleur. Implicitement, il adhère ici à une solidarité de couleur entre colons blancs au-delà des désaccords politiques. Cette solidarité correspond à la hiérarchie des couleurs de l’ordre colonial, renforcée après la guerre de Sept ans par une série de mesures discriminatoires contre les libres de couleur40. Face à lui, de nombreux colons blancs n’hésitent pas longtemps à s’allier avec les militants libres de couleur en soutenant leurs droits politiques, ce qui leur permet de garder le contrôle de la colonie.

28Ce sont ces alliances spécifiquement qui font de Saumière un traître à sa couleur aux yeux de Dumontellier. En février 1792, il mène la Garde nationale de Saint-Marc en conflit ouvert avec les patriotes. Pour Dumontellier, alors major du camp patriote de la Grande Saline, il s’agit de menacer Saumière plutôt que de le convaincre. En mobilisant une telle rhétorique, Dumontellier, né et formé en Europe, intègre cette hiérarchie des couleurs renforcée et l’utilise comme argument à destination d’un colon blanc. L’échec de cette rhétorique montre que cette hiérarchie compte moins pour certains colons que le maintien de leur contrôle économique et politique de la colonie. L’engagement de Dumontellier parmi les patriotes a pour objectif principal le maintien de la hiérarchie des couleurs dans la colonie.

Les libres de couleur manipulés contre leurs intérêts

  • 41 Correspondance Dumontellier, Lettre à Jasmin Quarteron du 4 septembre 1791.

29À l’opposé, les militants libres de couleur, ennemis des patriotes, semblent plutôt épargnés par les lettres de Dumontellier. Il écrit en septembre 1791, s’adressant à Jasmin Quarteron, un libre de couleur de Saint-Marc : « vous et les vôtres êtes gagnés par l’émotion de Saumière. Il vous trompe et sera la cause du malheur de vos frères et vous. Ils ont des vues il vous flatte pour mieux vous tromper41 ».

  • 42 Correspondance Dumontellier, Lettres à Savary des 12 et 25 mai 1791, Lettre à Jasmin Quarteron du 4 (...)

30Cette lettre est envoyée à un moment crucial du conflit qui oppose les colons de Saint-Marc. À l’été 1791, alors que ce conflit s’intensifie, les libres de couleur de la ville commencent à y prendre part, en ralliant les colons blancs les plus modérés prêts à soutenir leurs droits politiques contre les patriotes et donc Dumontellier, qui cherche à les convaincre de ne pas intervenir. Les trois lettres de sa correspondance dont nous savons avec certitude qu’elles sont envoyées à des libres de couleur datent de cette période42. Néanmoins, si le ton change selon les destinataires, les ressorts de l’action des libres de couleur selon Dumontellier restent les mêmes.

  • 43 Correspondance Dumontellier, no 34, Lettre à Amiel du 30 janvier 1793.

31Ramenés au registre de l’émotion, les libres de couleur seraient manipulés par les créoles contre-révolutionnaires. C’est le préjugé de couleur qui préside : incapables de penser politiquement leurs propres actions, ils subissent les manipulations contre-révolutionnaires. Cette explication de leur engagement contre les patriotes persiste dans toute la correspondance de Dumontellier. Une seule de ses lettres les attaque pour eux-mêmes plutôt que comme marionnettes, lorsque Dumontellier accuse le maire libre de couleur de la ville, Jean Savary, d’appeler au meurtre gratuit de blancs et de dire « à ses satellites que lorsqu’ils tuent des blancs, il faut boire leur sang43 ». Là encore, le préjugé de couleur opère contre des libres de couleur dénoncés dans leur sauvagerie. Notons que cette lettre est écrite en janvier 1793, après une série d’affrontements entre patriotes et libres de couleur dans l’Ouest : c’est peut-être l’intensité des combats qui pousse Dumontellier à abandonner – exceptionnellement – la thèse de la manipulation. De même, elle est adressée à Amiel, un habitant du Port-au-Prince, peut-être moins au fait des événements de Saint-Marc et plus sensible aux exagérations de Dumontellier.

  • 44 Correspondance Dumontellier, no 28.
  • 45 Correspondance Dumontellier no 25, Les pompons en question sont les colons royalistes.

32La thèse de la manipulation permet à Dumontellier de résoudre ce qu’il présente comme une contradiction : à ses yeux les militants libres de couleur trahissent leurs propres intérêts. D’une part, ils trahissent leurs intérêts économiques avec la deuxième commission civile dont Dumontellier annonce dès octobre 1792 qu’elle ira jusqu’à l’abolition de l’esclavage44. Beaucoup des militants libres de couleur de l’Ouest de Saint-Domingue sont en effet des propriétaires d’esclaves, voire de plantations. D’autre part, les libres de couleur trahissent leurs intérêts politiques en se ralliant aux créoles contre-révolutionnaires : « Les pompons qui veulent l’Ancien Régime se trouvent coalisés avec les mêmes mulâtres » écrit-il ainsi en septembre 179245. Et puisque les commissaires civils sont contre-révolutionnaires, cette trahison se poursuit pour Dumontellier après l’arrivée de la deuxième commission :

  • 46 Correspondance Dumontellier, no 32, Lettre à Faie du 20 janvier 1793.

[les commissaires] ont armé tous les mulâtres contre la loi du 4 avril. Ils la font fouler au pied et ces malheureux assassins ceux qui ont plus [...] à obéir et respecter cette même loi. Que dira le peuple français en apprenant que les hommes régénérés ont assassiné leurs frères leurs femmes et enfants et que ces mêmes monstres se sont coalisés avec des contre-révolutionnaires pour rétablir un roi sur le trône46.

  • 47 Correspondance Dumontellier, Lettre à Savary du 12 mai 1791.

33Dumontellier ne s’oppose jamais explicitement aux droits politiques des hommes libres de couleur, définitivement accordés par l’Assemblée nationale le 4 avril 1792. À l’exception d’une lettre de janvier 1793 qui les accuse d’en démériter par leurs actions contre-révolutionnaires, il ménage plutôt les libres de couleur. En contact avec plusieurs d’entre eux, et sans animosité apparente jusqu’à son emprisonnement en décembre 1791, il se réjouit par exemple que le préjugé de couleur soit « pour ainsi dire aboli » à Saint-Marc dans une lettre de septembre 179147. Dès lors, le ralliement aux contre-révolutionnaires des libres de couleur régénérés par la Révolution française est présenté comme absurde.

34L’extrait en exergue ci-dessus date du 20 janvier 1793, alors que Dumontellier est de retour à Saint-Marc après une période passée avec les patriotes de Port-au-Prince. Il s’adresse à Faie, un colon blanc du Grand-Goâve et l’un de ses alliés patriotes. Il ne s’agit donc pas ici de convaincre un libre de couleur ou un partisan de leurs droits politiques, et cette lettre fait écho à des lettres antérieures, adressées à des destinataires variés. Dumontellier donne à voir sa conception des libres de couleur régénérés par la Révolution française, mais qui trahissent cette régénération en prenant les armes avec les contre-révolutionnaires. Une solidarité politique aurait donc dû, selon lui, réunir patriotes et libres de couleur autour de la défense de la Révolution française. C’est oublier un peu vite l’activisme des patriotes contre les droits des libres de couleur.

La coalition créole

  • 48 Correspondance Dumontellier, Lettre à Borel du 6 mars 1792.

35Face à l’échec de la solidarité de couleur entre blancs, face à l’échec de la solidarité politique entre patriotes et libres de couleur, Dumontellier explique les alliances entre créoles et libres de couleur par le sang : « Vous devez attendre que ces mêmes créoles se coaliseraient avec les mulâtres d’abord par inclination, le sang ne se dément jamais et secondairement par lâcheté, tant ils sont à découvert48 ».

  • 49 Voir John Garrigus, « Des François… », contribution citée, p. 155. Il montre que le premier objecti (...)

36Cette citation d’une lettre du 6 mars 1792 reprend la critique de la lâcheté des créoles, omniprésente dans la correspondance. Elle est écrite à Borel, commandant d’un camp retranché patriote comme Dumontellier, à un moment où les patriotes combattent l’alliance des créoles modérés et des libres de couleur dans l’Ouest. Son objet principal est de conseiller Borel sur la stratégie à suivre face aux attaques de leurs ennemis. Sur la défensive, c’est donc avec un certain dépit qu’il explique l’alliance de certains créoles avec les militants libres de couleur par le sang partagé. Ce sang que les créoles veulent faire oublier pour consolider leur position dominante dans la colonie, ce sang que les libres de couleur revendiquent pour obtenir leur intégration à l’élite coloniale : ce sang rejaillirait pour pousser les créoles blancs et les libres de couleur à l’union49.

  • 50 Ibid., p. 150.
  • 51 AN, D/XXV/110/872, no 7, Lettre du Conseil de l’armée des citoyens de couleur de Saint-Marc à l’Ass (...)

37L’ascendance partagée entre créoles et libres de couleur est européenne, mais si elle les rapproche tout en les séparant des colons européens aux yeux de Dumontellier, c’est qu’elle est aussi africaine. C’est peut-être en partie le dépit qui le pousse à ramener les créoles à leur sang africain, et il ne le fait que dans cette lettre. Mais là encore, il se rattache à des idées partagées dans la colonie. Moreau de Saint-Méry, par exemple, insiste sur la spécificité des créoles liée, comme l’écrit John Garrigus, à « l’influence africaine dans leur propre culture locale50 ». Ces idées sont aussi reprises par certains libres de couleur, notamment à Saint-Marc où des militants critiquent « les créoles qui usurpent le titre de blancs et plus ingénieux que les autres à nous tyranniser51 ». Cet extrait d’une lettre de février 1792, un mois avant la citation précédente, dénonce de même les créoles et remet en cause leur blanchité. Si les créoles visés sont ici ceux qui refusent les droits politiques des libres de couleur, la rhétorique est la même. Il faut souligner que les libres de couleur de Saint-Marc s’adressent ici à l’Assemblée nationale héritière d’un pouvoir parisien qui se méfie des créoles et de leurs révoltes. Patriotes et militants libres de couleur mobilisent donc en miroir la figure repoussoir du créole, tyran lâche et insubordonné.

  • 52 Fanny Malègue, « L’Empire en tableaux, recenser et gouverner les colonies européennes après la Guer (...)

38Sur ce point, leurs discours s’intègrent à une culture politique coloniale liée aux pratiques administratives impériales. Fanny Malègue analyse ainsi l’introduction de la catégorie « créole » (opposée à celle d’« européen ») dans les recensements coloniaux en 1786 comme un signe de méfiance de l’administration impériale et une volonté de contrôle des colons blancs nés dans les colonies52.

39Les lettres de Dumontellier décrivent tout-de-même les bases de ces coalitions entre créoles et libres de couleur : elles se fondent sur leurs liens, parfois intenses et anciens, notamment dans l’Ouest. Ces liens sont familiaux, mais aussi économiques, militaires, politiques, culturels. Face à ces liens et face aux enjeux coloniaux de la Révolution de Saint-Domingue, la solidarité de couleur entre blancs et la solidarité politique avec les libres de couleur restent lettre morte.

40Dumontellier reprend les discours de la Révolution française avant tout pour promouvoir sa position et celle des patriotes de Saint-Domingue. Il le fait d’autant plus facilement qu’il est le porteur d’une culture politique coloniale qui facilite la réception et la mobilisation de certains principes et de l’imaginaire révolutionnaire métropolitain. Pour autant, ses positions politiques liées au contexte colonial limitent son intégration du programme révolutionnaire. Certaines idées, dans sa correspondance, ne dépassent jamais l’invocation symbolique, à l’instar de la république.

41On observe la même ambiguïté de la correspondance de Dumontellier dans son rapport à l’enjeu central de la hiérarchie des individus selon leurs couleurs. Elle défend deux conceptions contradictoires : la solidarité entre blancs de l’ordre colonial et l’alliance des patriotes et des libres de couleur pour la défense de la Révolution française. L’échec de ces deux idées souligne la position intermédiaire de Dumontellier, colon revendiqué, mais étranger aux réseaux créoles qui lui font face.

42Dumontellier apparaît à l’image de son parti. L’entre-deux dans lequel les options politiques des patriotes les enferment explique en partie leur échec. L’application très limitée des idées de la Révolution française, résumées à l’autonomie de la colonie et à la liberté commerciale, est rendue impossible par l’engagement des libres de couleur et plus encore par celui des esclaves à partir de 1791. À l’inverse, la subversion de l’ordre colonial d’Ancien Régime dès 1789 leur aliène les colons royalistes, mais aussi tous les colons modérés liés à l’administration coloniale. C’est cet entre-deux que mettent en lumière les lettres de Dumontellier.

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Notes

1 Archives nationales (AN), D/XXV/76/757, no 47 : « Pétition de Dumontellier et Barreaut Narcey au représentant en mission à Brest, 14 brumaire an III pour récupérer leurs affaires confisquées ».

2 Ibid.

3 Archives nationales d’Outre-Mer (ANOM), COL/E/155, Personnel colonial ancien, no 177.

4 Il mène les anciens chasseurs patriotiques les 5 juin et 3 juillet pour obtenir le départ de Roi de la Grange, prévôt de maréchaussée. AN D/XXV/1/7, Paroisse de Saint-Marc, no 14 « Exposé des motifs qui ont déterminé les opérations de l’assemblée des citoyens de Saint-Marc du 12 décembre 1791 » et no 15 « Exposé des motifs qui ont déterminé les réponses faites par les habitants de Saint-Marc au procès-verbal de la municipalité de cette paroisse du 3 juillet 1791 ».

5 ANOM, C/9A/168, Journal du camp de la Grande Saline de l’Artibonite, 2 février 1792.

6 Il l’accompagne par exemple dans ses négociations avec la confédération de la Croix des Bouquets les 12-13 novembre 1792. ANOM, CC/9A/5, dossier Correspondance Dumontellier, 1791-1794 (par la suite cité comme Correspondance Dumontellier), no 28, Lettre à Carrère frère du 21 octobre 1792 et no 29, Lettre à Carrère frère du 13 novembre 1792.

7 Correspondance Dumontellier, no 13, Lettre à Carrère frère du 6 mai 1793 et no 37, Lettre à Borel du 24 mars 1793. Sur la bataille du Cap qui oppose le gouverneur Galbaud aux commissaires civils, voir Jeremy D. Popkin, You Are All Free! The Haitian Revolution and the Abolition of Slavery, Cambridge, CUP, 2010, notamment le chapitre « The Powder Keg Explodes » p. 189-216.

8 ANOM, CC/9A/5, Correspondance Dumontellier.

9 Il rentre probablement des États-Unis avec le convoi Vanstabel qui part en avril 1794 et arrive à Brest le 14 juin 1794. La dernière lettre de sa correspondance est écrite aux États-Unis en janvier 1794 et il est arrêté à Brest le 15 juin 1794. On lui confisque alors ses papiers qu’il réclame le 4 novembre 1794, probablement à sa libération. Sur le convoi Vanstabel : André Delaporte, « Combats de Prairal et convoi de Vanstabel : le point de vue français », Revue historique des Armées, no 201, 1995, p. 13-22. Le registre d’incarcération de la municipalité de Brest : Archives municipales de Brest, 4I3 « Détenus 1792-1793 ». Sa pétition pour récupérer ses papiers confisqués : AN D/XXV/757, no 47 Pétition de Dumontellier.

10 Le registre est chronologique, à l’exception d’une lettre de mai 1793 : « No 13, Réponse au citoyen Carrère frère ». Elle ne mentionne que le mois, mai, et pas l’année, mais elle évoque son emprisonnement par Sonthonax et date donc nécessairement de mai 1793. Cette lettre est copiée dans le registre parmi celles de mai 1792. Cette erreur s’explique si le registre est écrit par un secrétaire d’une autorité révolutionnaire à Brest. Elle ne s’explique pas de la part de Dumontellier qui n’aurait pas fait l’effort de recopier ses lettres dans l’ordre chronologique à l’exception d’une dont la date est évidente à qui connaît son parcours.

11 L’arrestation préventive et la confiscation des papiers de Dumontellier n’est pas exceptionnelle en 1794, dans un contexte très troublé. Jacques Rebut, colon arrivé lui aussi à Brest avec le convoi Vanstabel, raconte que certains documents compromettant les commissaires civils lui ont été confisqués par le comité révolutionnaire. Michel Biard, « Un témoignage sur les événements de Port-au-Prince en 1793 », Annales historiques de la Révolution française, no 374, 2013, p. 187-199, ici p. 198.

12 Jeremy Popkin, « Port-au-Prince and the Collapse of French Imperial Authority, 1789-1793 », French Historical Studies, vol. 44, no 1, 2021, p. 59-84.

13 La comparaison avec la rhétorique du mouvement libre de couleur est fructueuse de ce point de vue, notamment grâce aux travaux de John Garrigus sur les libres de couleur. Voir entre autres : John Garrigus, « ‘Des François qui gémissent sous le joug de l’oppression’ : les libres de couleur et la question de l’identité au début de la Révolution française », dans Cécile Vidal (dir.), Français ? La Nation en débat entre colonies et métropole, xvie-xixe siècle, Paris, EHESS éditions, 2014, p. 149-168.

14 Manuel Covo et Megan Maruschke, « The French Revolution as an Imperial Revolution », French Historical Studies, vol. 44, no 3, 2021, p. 371-397.

15 Dumontellier est propriétaire d’une maison et d’une habitation à Saint-Marc, ce qui marque son statut d’habitant. Il fait probablement partie des colons qui profitent de terres plus accessibles dans l’Ouest de Saint-Domingue pour acquérir une petite habitation dans les années 1780. AN D/XXV/1/5 Sénéchaussée et Prévautée de St Marc, no 6, Lettre de la commission prévôtale de Saint-Marc aux commissaires civils le 20 décembre 1791.

16 Correspondance Dumontellier, no 7, Lettre à Robinet du 29 février 1792, parmi plusieurs autres formules semblables.

17 Correspondance Dumontellier, no 3, Lettre à Cambis du 17 février 1792.

18 ANOM, C/9A/168, Journal du camp de la Grande Saline de l’Artibonite.

19 Mentionnons par exemple l’élection en 1791 d’une nouvelle assemblée coloniale qui exclut du vote les libres de couleur, en violation de la loi du 15 mai 1791 déjà connue dans la colonie.

20 Charles Frostin a mis en évidence la récurrence à Saint-Domingue de tels mots d’ordre lors des révoltes, pour le roi et contre ses représentants (compagnies, gouverneurs, intendants). Charles Frostin, Les révoltes blanches de Saint-Domingue, Paris, Éditions L’École, 1975.

21 Sur l’assemblée de Saint-Marc : Martine Kahane, « La première assemblée coloniale révolutionnaire à Saint-Domingue : l’assemblée de Saint-Marc », thèse de l’École des Chartes, 1970.

22 Charles Frostin, Les révoltes blanches... op. cit.

23 La Compagnie des chasseurs, comme la Compagnie des volontaires qui a participé à la dissolution de l’Assemblée, ont été dissoutes le 2 avril 1791. Elles se répartissent néanmoins dans les districts de la Garde nationale de Saint-Marc qui s’opposent à plusieurs reprises à l’été 1791. AN D/XXV/1/7 Paroisse de Saint-Marc, no 15.

24 Correspondance Dumontellier, no 26, Lettre à Conin du 6 octobre 1792.

25 Notons qu’avant de s’installer comme colon, Dumontellier a été chirurgien sur les navires du commerce atlantique, ce qui a probablement participé de la formation d’une identité spécifique, coloniale ou atlantique à la marge de la métropole. ANOM COL/E/155.

26 Le registre de correspondance orthographie le nom du destinataire « Conin », mais il varie fréquemment dans l’orthographe des noms. Correspondance Dumontellier, no 26, Lettre à Conin du 6 octobre 1792. Voir entrée Léonard Conain dans la base de données établie par Oliver Gliech, « Colons de Saint-Domingue – Anciens Propriétaires (1789) », consultée le 12 nov. 2024, https://www.domingino.de/stdomin/colons_c.htm. Laurel A. Dorrance, « Third Time a Charm : The Travels of François Grandchamps, Apothecary from Saint-Domingue to New Orleans », Pharmacy in History, vol. 56, no 1-2, 2014, p. 45-51, p. 46.

27 Hilliard d’Auberteuil développe l’idée que les colons de Saint-Domingue constituent un groupe distinct du reste des Français avec un rapport spécifique à la monarchie, lié au contrat passé entre la monarchie et les premiers colons. Hilliard d’Auberteuil, Considérations sur l’état présent de la colonie française de Saint-Domingue, Paris, 1776, chapitre 1 « Des engagemens des Colons envers l’État. ». Julien Raimond, dans ses pamphlets révolutionnaires étudiés par John Garrigus, revendique la francité des libres de couleur quand il s’adresse à un public métropolitain, mais défend l’idée de deux peuples distincts appelés à s’allier – dans des termes qui rappellent ceux de Dumontellier – lorsqu’il s’adresse à des libres de couleur de Saint-Domingue (John Garrigus, « Des François... », contribution citée, p. 149-168).

28 Cécile Vidal, « De Province à colonie et de Français à Louisianais. Le langage de la nation et la construction coloniale de l’empire à la Nouvelle-Orléans en 1768-1769 », dans Cécile Vidal (dir.), Français ?... op. cit., p. 77-101, p. 97.

29 Ibid., p. 101.

30 Correspondance Dumontellier, no 26, Lettre à Conin du 6 octobre 1792.

31 Dans une lettre écrite à la même période, en novembre 1792, il décrit ainsi les « orgies » des commissaires civils dans leur « bordel » de gouvernement. Correspondance Dumontellier, no 30, Lettre à Carrère frère du 29 novembre 1792.

32 La question de la dépravation des colons et de la corruption subséquente de la colonie fait l’objet de plusieurs traités coloniaux après la guerre de Sept ans. Émilien Petit, Traité sur le gouvernement des esclaves, Paris, 1777, écrit ainsi vouloir « maintenir la distinction de couleur et faire respecter la supériorité du sang blanc » pour éviter sa corruption. Cité par Dominique Rogers, « De l’origine du préjugé de couleur en Haïti », Outre-Mers, no 340-341, 2003, p. 83-101, p. 86.

33 Correspondance Dumontellier, no 42, Lettre à Dupéron du 10 septembre 1793.

34 Correspondance Dumontellier, no 44, Lettre à Dupéron du 14 novembre 1793.

35 Correspondance Dumontellier, no 43, Lettre à Faie du 27 septembre 1793.

36 Ibid.

37 Correspondance Dumontellier, no 41, Lettre à Carrère frère du 28 août 1793.

38 Correspondance Dumontellier, no 13, Lettre à Carrère frère du 6 mai 1793.

39 Correspondance Dumontellier, no 4, Lettre à Saumière du 17 février 1792.

40 Sur ces mesures et les revirements de l’Administration coloniale, voir Dominique Rogers, « De l’origine du préjugé de couleur… », art. cité, p. 85-88.

41 Correspondance Dumontellier, Lettre à Jasmin Quarteron du 4 septembre 1791.

42 Correspondance Dumontellier, Lettres à Savary des 12 et 25 mai 1791, Lettre à Jasmin Quarteron du 4 septembre 1791.

43 Correspondance Dumontellier, no 34, Lettre à Amiel du 30 janvier 1793.

44 Correspondance Dumontellier, no 28.

45 Correspondance Dumontellier no 25, Les pompons en question sont les colons royalistes.

46 Correspondance Dumontellier, no 32, Lettre à Faie du 20 janvier 1793.

47 Correspondance Dumontellier, Lettre à Savary du 12 mai 1791.

48 Correspondance Dumontellier, Lettre à Borel du 6 mars 1792.

49 Voir John Garrigus, « Des François… », contribution citée, p. 155. Il montre que le premier objectif des libres de couleur qui se mobilisent à Paris au début de la Révolution française est de se faire accepter parmi les créoles. Vincent Ogé présente ainsi une motion au club Massiac en septembre 1789 en proposant l’union des créoles blancs et de couleur pour préserver l’ordre colonial.

50 Ibid., p. 150.

51 AN, D/XXV/110/872, no 7, Lettre du Conseil de l’armée des citoyens de couleur de Saint-Marc à l’Assemblée nationale le 2 février 1792. Je remercie Julie Duprat d’avoir porté ce document à ma connaissance.

52 Fanny Malègue, « L’Empire en tableaux, recenser et gouverner les colonies européennes après la Guerre de sept ans », Histoire et mesure, vol. 38, no 2, 2018, p. 93-114, p. 107.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Pierre-Emmanuel Faux, « Pierre Dumontellier, colon patriote de Saint-Domingue entre deux révolutions (1791-1794) »La Révolution française [En ligne], 27 | 2025, mis en ligne le 20 janvier 2025, consulté le 08 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lrf/8927 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13468

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Auteur

Pierre-Emmanuel Faux

Agrégé d’Histoire, professeur d’Histoire-Géographie

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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