- 1 Une première version de cet article a été publiée en russe (Vydrin 2017).
1Les publications traitant des verbes qualitatifs et adjectifs dans les langues mandingues sont assez nombreuses (Creissels 1985; Vydrine 1990; Tröbs 2008; Dumestre 2003: 169–278; Vydrin 2019), et on peut dire que pour les langues comme le bambara ou le mandinka la situation est suffisamment claire. On peut la présenter comme suit.
2En bambara, il y a une classe grammaticale de verbes qualitatifs qu’on peut considérer comme une partie de discours à part (d’ailleurs, il ne serait pas tout à fait faux de l’inclure, en tant que sous-classe, dans la partie de discours de verbes). Les verbes qualitatifs sont une classe de lexèmes dont la fonction principale est l’expression prédicative de la qualité. Ils se distinguent des autres verbes (c.-à-d., des « verbes dynamiques ») par le critère morphosyntaxique (ils se conjuguent avec les marqueurs prédicatifs spéciaux, différent des marqueurs prédicatifs des verbes dynamiques), et en plus, ils se distinguent par une morphologie dérivationnelle spécifique.
- 2 En terminologie traditionnelle, cette fonction est nommée « épithétique », tandis que le terme « at (...)
3Différents des verbes qualitatifs, les adjectifs bambara ont un emploi principal de déterminant du nom dans une construction attributive (épithétique).2 Les adjectifs sont une partie de discours à part qui comporte des nombreux lexèmes non-dérivés et des formes dérivées à partir des noms ou des verbes qualitatifs par conversion ou par des procédés morphologiques.
4Les verbes qualitatifs sont assez peu nombreux en bambara, il y en a environ 60, mais ils expriment des notions centrales de qualité. Les adjectifs sont beaucoup plus nombreux que les verbes qualitatifs ; dans la version la plus récente du dictionnaire Bamadaba (Bailleul et al. 2011) ils sont 682, donc environ 5% de la totalité du vocabulaire. Près d’une moitié des adjectifs sont dérivés, par conversion ou par des moyens morphologiques, des verbes qualitatifs ou des noms ; les autres sont non-dérivés.
5Le mandinka ne connaît pas de verbes qualitatifs. Le prédicat de qualité est exprimé par certains verbes dans la construction du factatif ; formellement, ces verbes ne se distinguent pas des autres verbes. Le mandinka possède également des adjectifs (Creissels & Sambou 2013: 100–103) qui sont proches des adjectifs bambara par leurs caractéristiques morphosyntaxiques.
6On pourrait penser que les modes d’expression prédicative de qualité dans les langues mandingues constituent une échelle où les modèles bambara et mandinka représenteraient des extrêmes. Cependant, une telle représentation ne serait pas correcte : à part le critère de la présence ou l’absence d’une classe formelle de verbes qualitatifs, d’autres facteurs apparaissent qui communiquent des dimensions supplémentaires à la situation.
7Dans cet article, les procédés formels de l’expression prédicative de qualité en maninka de Guinée seront analysés. Je m’appuie, d’un part, sur les données d’élicitation (réalisées surtout avec feu Mamadi Diané, chercheur à l’Institut de Recherches Linguistiques Appliquées à Conakry, puis directeur de cette institution), et d’autre part, sur les exemples provenant du Corpus Maninka de Référence (Vydrin et al. 2014–2020) ; dans ce dernier cas, les exemples sont dotés des références aux textes dont ils sont tirés. Les exemples provenant de textes en Nko sont donnés en Nko, avec une translittération latine.
- 3 La prédication seconde ne sera pas traitée dans cet article ; ce sujet mérite une étude spéciale.
8Le maninka de Guinée possède deux constructions syntaxiques exprimant la prédication qualitative.3
9L’une est « la construction qualitative verbale », elle a la structure suivante :
10Sujet – marqueur prédicatif ká (affirmatif) / mán (négatif) – Verbe qualitatif.
11Cette construction est la même qu’en bambara.
12L’autre, « la construction prédicative adjectivale », a une structure minimale :
13Sujet – Adjectif (à l’affirmatif), Sujet – Adjectif tɛ́ (au négatif).
14Ex. : À sàla. ‘Il est paresseux’. À sàla tɛ́. ‘Il n’est pas paresseux’.
15On pourrait supposer que cette construction suit le modèle de l’énoncé minimal présentatif (Mùso` lè (yé). ‘C’est une femme’, Mɔ̀ɔ tɛ́. ‘Ce n’est pas une être humain’). Cependant, dans la construction prédicative adjectivale le focalisateur lè après l’adjectif n’est pas obligatoire (et il est le plus souvent absent), et la copule yé à la fin n’est pas possible.
16J’appelle les adjectifs pouvant apparaître dans cette construction « les adjectifs prédicatifs ».
17Analysons les deux constructions et les deux classes de lexèmes plus en détail.
18Bien que très semblable à la construction analogique en bambara, elle a certaines particularités qui méritent d’être mentionnées.
19Ces marqueurs sont normalement considérés comme des mots auxiliaires, mais leur interprétation préfixale, en maninka comme en bambara, n’est pas impossible en principe, car ils précèdent immédiatement des verbes qualitatifs et en sont inséparables. Il faut dire que l’écriture collée de ces marqueurs avec les verbes qualitatifs n’est pas rare dans les textes bambara et maninka, en Nko et (surtout) en alphabet latin (cependant, l’écriture séparée est de loin la plus fréquente).
20J’ai deux arguments contre leur interprétation préfixale.
211) Le facteur paradigmatique. Même si les marqueurs des verbes qualitatifs ne font pas partie intégrale du paradigme des marqueurs prédicatifs des verbes dynamiques, on peut dire qu’ils y sont étroitement liés. Il est tout à fait évident que les marqueurs prédicatifs des verbes dynamiques ne sont pas des préfixes verbaux ; il me semble logique d’étendre cette interprétation aux marqueurs des verbes qualitatifs.
222) En bambara, ces marqueurs sont atonals : aucun tonème ne leur est associé au niveau sous-jacent, et ils acquièrent leurs tons superficiels selon les règles générales (Vydrin 2019: 31–36, 69). Selon le critère phonétique, ils sont des clitiques de droit et s’adjoignent au groupe nominal du sujet (ou à l’opérateur du passé tùn), plutôt qu’au verbe qualitatif. En maninka, les deux marqueurs sont à ton haut : ká, mán.
23Quant au critère de séparabilité, il n’est pas pertinent pour l’ensemble des verbes intransitifs (qualitatifs ou dynamiques) qui suivent immédiatement leurs marqueurs prédicatifs sans faille.
24La forme segmentale du marqueur affirmatif de la construction qualitative en maninka est ká, elle ne soulève pas de question. Quant au marqueur négatif, il a deux allomorphes, mán et má. Dans le Tableau 1, les fréquences d’apparition de ces deux allomorphes dans les deux sous-corpus (latin et Nko) du Corpus Maninka de Référence sont présentées.
|
Lexème
|
Sens
|
Corpus Nko
|
Corpus latin
|
|
|
man
|
ma
|
mán
|
má
|
|
dɔ́ɔ
|
peu nombreux
|
7
|
0
|
0
|
0
|
|
fàsan
|
dur, coriace
|
0
|
1
|
0
|
0
|
|
fìsa
|
meilleur
|
18
|
2
|
3
|
0
|
|
gbɛ̀lɛn
|
difficile
|
29
|
0
|
6 (B)
|
6
|
|
gbílin
|
lourd
|
2
|
0
|
0
|
0
|
|
gbó
|
désagréable
|
5
|
0
|
3
|
0
|
|
jàn
|
long
|
61
|
6
|
69 (B)
|
1
|
|
júu
|
mauvais, méchant
|
13
|
1
|
9
|
0
|
|
kán
|
égal; devoir
|
377
|
34
|
102
|
54
|
|
kɛ́ndɛ
|
sain
|
18
|
0
|
27 (B)
|
0
|
|
nɔ̀ɔn
|
facile
|
3
|
3
|
0
|
0
|
|
ɲìn
|
bon
|
9
|
371
|
69 (B)
|
39
|
|
síya
|
nombreux
|
79
|
4
|
45
|
12
|
|
sùdun
|
court
|
3
|
0
|
0
|
0
|
25Tableau 1. Fréquence des occurrences des allomorphes du marqueur prédicatif négatif avec les verbes qualitatifs
26Notes :
271) Au moment de l’étude, le volume du sous-corpus Nko était de 3 174 484 mots, et le sous-corpus latin, de 396 389 mots (8 fois moins que le sous-corpus Nko). Dans le Sous-corpus latin, une traduction maninka de l’Ancien Testament constituait plus de 80% du total (plus précisément, 309 788 mots). Dans le Tableau, l’indice (B) signifie que la totalité des occurrences en question provient de la Bible.
282) Les verbes qualitatifs n’apparaissant pas dans le Corpus Maninka dans la construction négative sont absents du Tableau. Je n’y ai pas inclus non plus le verbe qualitatif dí ‘agréable’ à cause de son homonymie avec d’autres lexèmes très fréquents.
293) Dans les textes en Nko, le nombre de fautes d’orthographe est faible. Dans les textes en écriture latine, une grande différence s’observe entre la traduction du Nouveau Testament (et d’autres publications faites par les missionnaires chrétiens) où l’orthographe est stable et les fautes rares, et d’autres publications (surtout celle datant de la Première République guinéenne) qui se caractérisent souvent par une négligence à la limite du nihilisme orthographique.
30Il s’avère que l’allomorphe mán est dix fois plus fréquent dans le Sous-corpus Nko que l’autre allomorphe, má, qui peut être considéré comme une faute d’orthographe (d’autant plus que le marqueur négatif de l’aoriste est má, ce qui facilite l’amalgame). Une grande exception est celle du verbe ɲìn ‘bon’ qui se combine avec l’allomorphe má 41 fois plus souvent qu’avec mán. L’autre exception, moins saillante, est le verbe nɔ́ɔ ‘sale’ : 3 co-occurrences avec mán et autant avec má dans le Sous-corpus Nko (aucune occurrence dans le Sous-corpus latin).
31Dans le Sous-corpus latin, on observe une nette distinction entre la traduction de la Bible et les autres textes. Dans l’Ancien Testament, tous les verbes qualitatifs, sauf ɲìn, ne se conjuguent quasiment pas avec má. Dans les autres textes, on trouve le plus souvent má, mais cela s’explique sans doute par l’anarchie orthographique générale typique de ces publications. On peut dire que les textes en écriture latine, sauf celles rédigées par les missionaires, ne peuvent pas être considérés comme référence pour le sujet qui nous intéresse ici.
- 4 Je remercie Klaudia Dombrowsky-Hahn qui m’a proposé cette explication.
- 5 Il est vrai que dans la traduction de l’Ancien Testament le verbe qualitatif ɲin se conjugue plus s (...)
32On peut donc constateur une tendance à la distribution complémentaire des allomorphes du marqueur négatif :4 má apparaît surtout avec les verbes à consonne nasale à l’initiale (ɲɩ̀n, nɔ́ɔ), et mán avec les autres verbes.5
- 6 Une vérification sur la base d’un corpus audio s’impose, mais cela pourrait être sujet d’une étude (...)
33Quant à la tonalisation des marqueurs prédicatifs de la construction qualitative, il faut noter que dans les textes en Nko (où les tons superficiels sont systématiquement indiqués) ils apparaissent presque toujours avec le ton haut. Il faut donc conclure qu’en maninka de Guinée, les deux marqueurs, ká et mán, ont un ton haut qui leur est associé lexicalement,6 à la différence du bambara.
34Les verbes qualitatifs maninka peuvent joindre le suffixe augmentatif -bá (qui, dans ce cas, a un ton haut associé lexicalement, contrairement à ce qu’on observe dans une construction nominale) pour exprimer l’intensité de la qualité. J’appelle cette construction « qualitative augmentative ».
- 7 Les trois exemples de ce type ont été trouvés dans des définitions du dictionnaire monolingue manin (...)
35Dans la construction qualitative augmentative, le verbe est forcément suivi de la particule focalisatrice lè (1) ou, si un autre constituant est focalisé, de la copule yé (2). Plus rarement, la copule yé apparaît dans ce contexte même en absence du focalisateur dans la proposition (3) ; ces cas s’expliquent sans doute par les particularités des textes.7
36ߊ߲ ߠߊ߫ ߓߊ߯ߙߊ ߞߊ߫ ߜߍ߬ߟߍ߲߬ߓߊ ߟߋ߬
|
(1)
|
Ân
|
ná
|
báara`
|
ká
|
gbɛ̀lɛn-bá
|
lè.
|
|
|
1pl
|
poss
|
travail\art
|
qual.aff
|
difficile-augm
|
foc
|
37‘Notre travail est très difficile’ [Dàlu kɛ́ndɛ 73].
38ߝߊ߬ߘߋ߲߬ ߞߋߟߋ߲߫ ߔߋ߫ ߟߋ߬ ߡߐ߱ ߟߊ߫ ߡߊ߲߬ߘߋ߲߬ ߛߌ߮ ߘߐ߫ ߸ ߌ ߓߊߘߋ߲ ߠߋ߬ ߞߊ߫ ߛߌߦߊߓߊ߫ ߦߋ߫ ߛߍߣߍ߲߬ ߛߊ߫
|
(2)
|
...fà-den
|
kélen
|
pé
|
lè
|
mɔ̀ɔ`
|
lá
|
|
|
père-enfant
|
un
|
seul
|
foc
|
humain\art
|
à
|
|
|
Mànden
|
síi`
|
dɔ́,
|
í
|
bá-den`
|
nè
|
|
|
Manding
|
asseoir\art
|
dans
|
2sg
|
mère-enfant\art
|
foc
|
|
|
ká
|
síya-bá
|
yé
|
sɛ́nɛ̀n
|
sá.
|
|
|
qual.aff
|
nombreux-augm
|
cop
|
maintenant
|
enfin
|
39‘Maintenant, dans la vie du Manding, l’homme n’a qu’un rival, tandis que ses frères sont très nombreux’ [Bafilabɛn].
40ߓߛߌ߬ߞߌ : ߖߌ߰ߟߌ ߡߍ߲ ߞߊ߫ ߛߎ߬ߘߎ߲߬ߓߊ ߦߋ߫ ߕߎ߬ߢߊ ߟߊ߫
|
(3)
|
Bìsiki`:
|
jìi-li`
|
mɛ̂n
|
ká
|
|
|
image\art
|
espérer-nmlz\art
|
rel
|
qual.aff
|
|
|
sùdun-bá
|
yé
|
tùɲa`
|
lá
|
|
|
court-augm
|
cop
|
vérité\art
|
à
|
41‘Image : un espoir qui est très proche de la vérité’ [Nko kɔdɔfɔlan].
42Dans ma translittération de l’exemple (1), la forme gbɛ̀lɛnbá apparaît sans article tonal, malgré l’indication de sa présence dans la notation tonale en Nko : si le mot suivant porte un ton bas (ce qui est le cas de la particule focalisatrice lè), il est impossible de définir si l’article tonal est présent ou absent ; c’est une position de neutralisation du ton flottant bas. Évidemment, dans de pareils cas l’auteur du texte marque le ton arbitrairement ; dans d’autres contextes analogiques, la notation tonale n’a pas d’indication de l’article tonal. Si un verbe qualitatif avec le suffixe augmentatif est suivi de la copule yé (ce qui représente un contexte distinctif, car la copule porte un ton haut), le ton flottant bas n’est pas noté normalement (2), et de rares exceptions (3) où l’article tonal apparaît sont sans doute des résultats de faute orthographique. Évidemment, l’article tonal est absent devant le focalisateur lè également, car le contexte syntaxique ne le justifierait pas : un verbe qualitatif ne constitue pas un groupe nominal.
43Cet emploi transcatégoriel du suffixe augmentatif -bá est très singulier ; il n’est pas attesté en bambara, ni en mandinka (Creissels & Sambou 2013: 234–235). Sans doute, il n’existe pas dans d’autres variétés mandingue (même si on ne peut en être certain, car beaucoup de variétés n’ont pas eu de descriptions suffisamment détaillées).
- 8 Il est fort probable que l’adjectif/le suffixe -ba provient du nom bá ‘mère’ (de même que le suffi (...)
44Cependant, l’adjonction du suffixe -bá au verbe devient moins étonnante si on prend en compte la nature quasi-adjectivale de cet élément. En fait, je ne vois pas d’obstacle formel à l’interprétation de l’élément adnominal -ba en tant qu’un adjectif à valeur de ‘grand’,8 car en manding, les adjectifs non-dérivés sont tonalement compacts avec les noms déterminés, de la même façon que les suffixes. On pourrait donc dire qu’il s’agit d’une conversion de l’adjectif bá en adverbe (même si la conversion adjectif → adverbe n’est pas très fréquente en maninka), et cet adverbe n’est compatible qu’avec les verbes qualitatifs. Cela explique l’autonomie tonale du suffixe -bá dans ce contexte : si les adjectifs non-dérivés perdent leurs tons et s’incorporent tonalement dans le domaine du tonème du nom précédent, les adverbes post-verbaux gardent leur autonomie tonale.
- 9 La position de la particule focalisatrice après le verbe est peu fréquente aussi dans les langues p (...)
45La présence de la particule focalisatrice ou de la copule après la forme augmentative du verbe qualitatif doit être expliquée elle aussi. En maninka, le focalisateur peut apparaître après un verbe (qualitatif ou dynamique), mais cela ne se produit pas souvent. Ainsi, dans le Sous-corpus Nko, sur les 413 occurrences de ká síya ‘être nombreux’, je n’ai trouvé que deux où ce verbe soit suivi par le focalisateur lè.9 Sur les 50 occurrences de ká gbɛ̀lɛn ‘être difficile’, il y en a une seule. Quant à la copule, elle ne peut pas apparaître du tout dans un énoncé qualitatif, sauf s’il s’agit d’une construction qualitative augmentative.
46Notons qu’en maninka de Guinée l’omission de la copule yé (de même que l’omission du marqueur prédicatif yé) est très fréquente, surtout après la particule focalisatrice (Vydrin 2020). Il est tout à fait probable que dans le contexte discuté ici la copule était initialement présente, puis, suivant la tendance générale, son omission est devenue obligatoire. Autrement dit, je suppose que la construction « verbe qualitatif -bá lè » avait originalement la structure « verbe qualitatif -bá lè yé ».
47La présence de la copule ou/et de la particule focalisatrice dans la construction qualitative augmentative signifie que cette construction a certains traits nominaux : évidemment, le sémantisme de l’intensif est lié à la focalisation, et la focalisation du prédicat affaiblit son caractère verbal, d’où la nécessité de la copule.
48Une certaine déverbalisation de la construction qualitative augmentative se manifeste dans des cas (cependant assez rares) de son emploi non-prédicatif, comme dans l’exemple (4) où ká síyaba fait partie du groupe nominal sujet (les limites de ce groupe nominal sont désignées par les crochets). A noter que dans ce cas, le verbe qualitatif avec le suffixe augmentatif n’est pas suivi de focalisateur (pourtant, aucun autre élément de la proposition n’est focalisé), et le mot yé qui apparaît juste après ce verbe qualitatif n’est pas une copule ; c’est un marqueur prédicatif qui forme une construction de l’habituel avec la forme verbale kɛ́la.
49ߊ߬ ߛߎ߮ ߘߏ߫ ߓߍ߫ ߏ߬ ߞߊ߫ ߛߌߦߓߊ ߦߋ߫ ߞߍ߫ ߟߊ߫ ߥߙߍ߬ߘߊ ߟߎ߬ ߟߊ߫...
|
(4)
|
<...> à
|
súu`
|
dó
|
bɛ́,
|
[ò
|
ká
|
|
|
|
3sg
|
espèce-art
|
certain
|
être
|
cela
|
qual.aff
|
|
- 10 Selon la convention orthographique du Nko, la marque du pluriel -lu est toujours écrite séparée. Pa (...)
|
|
síya-bá]
|
yé
|
kɛ́-lá
|
wɛ̀rɛ-da`-lù10
|
lá...
|
|
|
nombreux-augm
|
cop
|
faire-inf.la
|
parc-bouche\art-pl
|
à
|
50‘... il existe une espèce (de moucherons) qui est très nombreuse près des parcs de bétail…’ [Nkó kɔdɔfɔlan]
51Une autre caractéristique de la construction qualitative augmentative est qu’elle, apparemment, ne peut pas être négative ; dans tous les cas, je n’en ai trouvé aucune occurrence dans le Corpus Maninka de Référence. Cela peut être interprété comme un indice de plus de l’affaiblissement de son caractère verbal.
52Il semblerait que certains verbes qualitatifs ne peuvent pas apparaître dans la construction qualitative augmentative. Dans le Sous-corpus Nko, on y trouve des verbes suivants (le nombre d’occurrences pour chaque verbe est indiqué par le chiffre entre parenthèses) :
53bòn ‘grand’ (21),
54dí ‘bon, agréable’ (7),
55fìsa ‘meilleur’ (1),
56gbɛ̀lɛn ‘difficile’ (4),
57júu ‘mauvais, méchant’ (7),
58kùnba ‘grand’ (1),
59síya ‘nombreux’ (19),
60sùdun ‘court’ (3).
61Dans le Sous-corpus latin, il n’y a que 15 occurrences de la construction avec siyaba, toutes proviennent de la traduction de la Bible (à noter que les traducteurs ont systématiquement écrit ba séparé du verbe qualitatif : siya ba).
62Cependant, l’absence des autres verbes qualitatifs dans cette construction ne signifie pas forcément leur inaptitude à y apparaître, elle peut être expliquée également par une probabilité statistique : bòn, síya, dí, júu sont les verbes qualitatifs les plus usités en maninka, et le nombre de leurs occurrences dans la construction qualitative augmentative est plus ou moins proportionnel à leur fréquence dans les textes en général.
- 11 Plusieurs lexèmes peuvent fonctionner comme verbes qualitatifs selon certains, mais d’autres locute (...)
63Comme cela a été établi dans les recherches précédents (voir surtout (Creissels 1985)), les variétés mandingues possédant la classe des verbes qualitatifs se diffèrent sensiblement par l’inventaire de ces verbes. Le maninka de Guinée est parmi les langues à l’inventaire réduit ; on y compte moins de 30 verbes qualitatifs (au titre de comparaison, en bambara il y en a environ 60). Voici leur liste quasiment exhaustive.11
64bòn ‘grand’,
65cèen ‘joli’ (n’apparaît que dans des propositions négatives),
66dí ‘agréable’,
67dɔ́ɔ ‘petit, jeune ; peu nombreux’,
68dùn ‘profond’,
69fárin ~ fádin ‘agressif ; courageux, valeureux’ (un mot peu usité, perçu par les Maninka comme un emprunt au bambara),
70fàsan ‘dur, coriace ; fibreux ; difficile à rompre (corde)’,
71fɛ́, fɛ́n ‘léger’,
72fìsa ‘meilleur, préférable’,
73gbɛ̀lɛn ‘difficile ; dur, résistant; en situation difficile, compliqué (temp) ; versé dans les pratiques magiques ; élevé (prix)’,
74gbílin ‘lourd ; asocial ; casanier’,
75gbó ‘désagréable ; mauvais au goût ; défavorable, non-profitable ; difficile à exécuter’,
76jàn ‘long, haut de taille, profond ; éloigné’,
77júu ‘mauvais, méchant ; dangereux ; coûteux ; incorrect’,
78kálan ‘chaud’,
79kálin ‘rapide’,
80kán ‘égal ; devoir’,
81kɛ́ndɛ ‘sain, en bonne santé’,
82kɔ̀dɔ ‘aîné’,
83kúna ~ kúnan ‘amer ; intime, proche (ami), de premier degré, direct (neveu, oncle)’,
84kùnba ‘gros, potelé ; costaud ; grand, énorme’,
85mìsɛn ‘petit; fin; mince; mesquin’,
86nɔ̀ɔn ‘facile’,
87ɲìn ‘bon’,
88sɛ́dɛ ‘nombreux’ (moins usité que síya),
89síya ‘nombreux’,
90sùdun ‘court ; bref ; proche’,
91tárin, térin ‘rapide’.
92Si cette construction n’a pas attiré l’attention des linguistes jusqu’ici, cela s’explique par plusieurs facteurs : l’insuffisante exploration de la grammaire maninka en général ; l’absence (ou la marginalité) de la construction analogique dans les autres variétés mandingues ; une faible fréquence de cette construction dans les textes. Certains adjectifs n’apparaissent dans cette construction que rarement, ex. kɛ́ndɛ ‘sain ; clair’ (5), fìn ‘noir’ et gbɛ́ ‘blanc’ (6) ; pour d’autres, comme cèɲin ‘joli’, c’est un contexte tout à fait fréquent.
93ߊ߬ ߟߊ߫ ߘߊ߬ߟߌ߬ߟߎ ߟߋ߬ ߞߍ߲ߘߍ߫ ߕߍ߫.
|
(5)
|
À
|
lá
|
dàlilu`
|
lè
|
kɛ́ndɛ
|
tɛ́.
|
|
|
3sg
|
poss
|
procédé\art
|
foc
|
sain
|
cop.neg
|
94‘Ses procédés ne sont pas clairs’ [Manden lɔnniya].
95ߞߐ߰ߛߟߎߞߎ߫ ߝߌ߲߬ ߕߍ߫ ߊ߬ ߜߍ߫ ߕߍ߫ .
|
(6)
|
Kɔ̀ɔ-suluku
|
fìn
|
tɛ́,
|
à
|
gbɛ́
|
tɛ́.
|
|
|
aîné-hyène
|
noir
|
cop.neg
|
3sg
|
blanc
|
cop.neg
|
96‘Grand frère Hyène n’est pas noir, il n’est pas blanc’ [Cɛnɛn gbanannɛn].
97ߊ߬ ߣߍ߲ ߗߋ߬ߢߌ߲߬ ߤߊ߯ߟߌ߫߹
|
(7)
|
À
|
nɛ́n`
|
cèɲin
|
háali !
|
|
|
3sg
|
langue\art
|
joli
|
vraiment
|
98‘Sa langue est vraiment jolie !’ [Sori ni Saran].
99L’adjectif kúda ‘nouveau’ dans la construction prédicative a une particularité : il s’accompagne obligatoirement de la particule focalisatrice (8), ce qui n’est pas le cas pour les autres adjectifs prédicatifs.
100ߌ ߟߊ߫ ߡߎ߬ߙߎ ߟߊ߭ ߞߎߘߊ ߟߋ߬ ߝߟߐ߫ .
|
(8)
|
Í
|
lá
|
mùru`
|
là`
|
kúda
|
lè
|
fɔ́lɔ.
|
|
|
2sg
|
poss
|
couteau\art
|
fourreau\art
|
nouveau
|
foc
|
encore
|
101‘Le fourreau de ton couteau est encore nouveau’ [Kangbɛ lanɔɔyanɛn].
102Il se peut que ce comportement excentrique de l’adjectif kúda s’expliquerait de la façon suivante : dans ce cas, il s’agit d’une construction non-verbale d’identification (mentionnée dans §2) où la présence de la particule focalisatrice est obligatoire.
103D’après mes données, les adjectifs suivants peuvent apparaître dans la construction prédicative adjectivale:
104bɛ́rɛ ‘sérieux’,
105bɛ̀sɛ ‘propre (personne)’,
106bònba ‘gros, large ; abondant ; nombreux ; fort (son) ; important ; aîné’,
107dàngba ‘malpropre’,
108cèen ‘joli’,
109cèjuu ‘vilain ; mauvais’,
110cèɲin ‘joli’ (dans les énoncés affirmatifs seulement),
111fìn ‘noir’,
112gbánan ‘astucieux, rusé’,
113gbɛ́ ‘blanc ; sans sauce (nourriture)’,
114jítɔ ‘peureux’,
115kèle ‘jaloux’,
116kɛ́ndɛ ‘sain, en bonne santé ; frais ; valide ; clair’,
117kìsɛ ‘courageux ; actif, vigoureux ; débrouillard’,
118kóron ‘bon à rien ; maladroit’,
119kùnba ‘gros ; costaud ; grand, énorme’,
120kúda ‘nouveau ; récent’,
121mɛ̀, mɛ̀tɔ ‘gourmand’,
122sàla ‘paresseux’,
123wàna ‘célèbre’,
124wùlen ‘rouge’.
125Cette liste ne prétend pas à l’exhaustivité, elle provient d’une séance de vérification du vocabulaire adjectival nucléal (c.-à-d., des lexèmes qui fonctionnent souvent en tant que verbes qualitatifs dans les langues mandingues) avec mon assistant de langue. Du coup, mon assistant n’a pas confirmé l’emploi des lexèmes suivants en fonction d’adjectif prédicatif : màan ‘mou’, mìsɛn ‘petit’, nɔ́ɔ ‘sale’, nùnkun ‘lisse’, wɛ́ɲɛ, wáɲa ‘urticant’, súma ‘froid, frais’.
126Dans sa majorité, les adjectifs prédicatifs peuvent être employés également en fonction attributive (épithète), comme déterminant du nom dans un groupe nominal. Selon mon informateur, cette fonction était inaccessible pour certains d’eux, en particulier pour cèɲin ‘joli’ et gbánan ‘astucieux, rusé’. Cependant, j’ai trouvé des occurrences de cèɲin en fonction attributive dans le Corpus (9).
127ߝߋ߲߫ ߗߋ߬ߢߌ߲ ߠߋ߬ ߘߌߡߊ߲ ߡߐ߱ ߦߋ߫ ߸ ߊ߬ߟߋ߬ ߗߋ߬ߖߎ߮߹
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(9)
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Fén
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cɛ̀ɲin`
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nè
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dí-man
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mɔ̀ɔ`
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ɲé,
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àlê
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cèjúu!
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chose
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joli\art
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foc
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agréable-adj
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humain\art
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pour
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3sg.emph
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moche
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128‘L’homme aime des jolies choses, et elle est moche !’
129Je n’ai pas vérifié systématiquement si les adjectifs dérivés des verbes qualitatifs par le moyen du suffixe -man peuvent apparaître dans la construction prédicative adjectivale, mais on en trouve des exemples dans le Corpus Maninka. Ainsi, dans l’exemple (9), c’est le cas de l’adjectif díman, et dans (10), des adjectifs sùdunman ‘proche’ et jànman ‘éloigné’.
130ߞߏ߫ ߝߎߣߎ߲ߛߙߋ ߛߎ߬ߘߎ߲߬ߡߊ߲߬ ߊߟߊ߫ ߟߊ߫ ߸ ߊ߬ ߛߎ߬ߘߎ߲߬ߡߊ߲߫ ߊ߬ߙߌ߬ߖߣߍ߫ ߟߊ߫ ߸ ߊ߬ ߛߎ߬ߘߎ߲߬ߡߊ߲߫ ߡߐ߱ ߟߎ߬ ߟߊ߫ ߸ ߊ߬ ߖߊ߲߬ߡߊ߲߫ ߖߊ߬ߤߣߊߡߊ߫ ߕߊ ߟߊ߫
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(10)
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Kó
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fúnunsere`
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sùdun-man
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Ála
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lá,
|
à
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sùdun-man
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quot
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généreux-art
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court-adj
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Dieu
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à
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3sg
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proche-adj
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àrijɛnɛ`
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lá,
|
à
|
sùdun-man
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mɔ̀ɔ`
|
-lù
|
lá,
|
à
|
|
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paradis-art
|
à
|
3sg
|
proche-adj
|
humain-art
|
pl
|
à
|
3sg
|
|
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jàn-man
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jàhánama
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tá`
|
lá.
|
|
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long-adj
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enfer
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part\art
|
à
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131‘... qu’un homme généreux est proche de Dieu, il est proche du Paradis, il est proche des gens, il est éloigné de l’Enfer’ [Saranun].
132On peut supposer préalablement que les adjectifs en -man peuvent apparaître dans la construction prédicative adjectivale sans restriction ; bien évidemment, cette hypothèse nécessiterait une vérification.
133En comparant les inventaires des adjectifs prédicatifs et des verbes qualitatifs, on arrive à une distribution complémentaire presque parfaite. Il n’y a que trois cas de conversion entre les deux classes : cèen ‘joli’, kɛ́ndɛ ‘sain’, kùnba ‘gros’ (d’ailleurs, le verbe qualitatif cèen n’apparaît que dans les propositions négatives, et l’adjectif prédicatif cèen ne s’utilise que dans des propositions affirmatives). Étant donné que le sémantisme grammatical des deux constructions est très proche (sinon identique), cette distribution complémentaire n’étonne pas ; l’utilisation des mêmes lexèmes dans deux constructions créerait une redondance fonctionnelle.
- 12 J’exclus de cette analyse les adjectifs dérivés avec le suffixe -man : je suppose qu’une des foncti (...)
- 13 Il faut admettre que cette classification doit être prise avec quelques réserves, surtout liés à la (...)
134On peut supposer que cette distribution n’est pas aléatoire. Considérons les groupements sémantiques des lexèmes.12 Je prends pour point de départ la classification des valeurs adjectivales de Robert Dixon (1977) qui parle de sept groupes sémantiques : les dimensions, les caractéristiques physiques, les couleurs, les qualités humaines (human propensity), l’âge, l’évaluation, la vitesse.13
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Verbes qualitatifs
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Adjectifs prédicatifs
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bòn ‘grand’
dɔ́ɔ ‘petit, jeune’
dùn ‘profond’
jàn ‘long, haut, éloigné’
kán ‘égal’
kùnba ‘gros, enbonpoint ; costaud ; énorme’
mìsɛn ‘petit; fin; mince; mesquin’
sɛ́dɛ ‘nombreux’
síya ‘nombreux’
sùdun ‘court ; bref ; proche’
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bònba ‘gros, large ; abondant ; nombreux ; fort (son) ; important ; aîné’
kùnba ‘gros ; costaud ; grand, énorme’
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135Tableau 2. La dimension
136Dans le groupe des adjectifs exprimant la dimension, les verbes qualitatifs prédominent incontestablement. Kùnba est une des deux formes capables d’apparaître dans les deux fonctions. L’adjectif prédicatif bònba est, en certain sens, un analogue des adjectifs dérivés en -man, et dans ce cas il peut ne pas être pris en compte.
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Verbes qualitatifs
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Adjectifs prédicatifs
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fàsan ‘dur, coriace ; fibreux ; difficile à rompre (corde)’
gbɛ̀lɛn ‘difficile ; dur, résistant; en situation difficile, compliqué (temps) ; versé dans les pratiques magiques ; élevé (prix)’
gbílin ‘lourd ; asocial ; casanier’
kálan ‘chaud’
kɛ́ndɛ ‘sain’
kúna ‘amer ; intime, proche (ami), de premier degré, direct (neveu, oncle)’
nɔ̀ɔn ‘facile’
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kɛ́ndɛ ‘sain ; frais’
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137Tableau 3. Caractéristiques physiques
138Dans ce groupe aussi, les verbes qualitatifs prédominent absolument. Le seul adjectif qualitatif, kɛ́ndɛ, est homonyme d’un verbe qualitatif.
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Verbes qualitatifs
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Adjectifs prédicatifs
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—
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fìn ‘noir’
gbɛ́ ‘blanc ; sans sauce (nourriture)’
wùlen ‘rouge ; versé dans la magie’
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139Tableau 4. Couleurs
140L’expression prédicative de l’attribution des couleurs est desservie exclusivement par les adjectifs prédicatifs.
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Verbes qualitatifs
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Adjectifs prédicatifs
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kɔ̀dɔ ‘aîné’
dɔ́ɔ ‘cadet, jeune’
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kúda ‘nouveau, récent’
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141Tableau 5. Âge
142Les deux lexèmes désignant spécialement l’âge (« aîné, cadet ») s’avèrent des verbes qualitatifs. Quant au lexème kúda, même dans les langues où les verbes qualitatifs sont beaucoup plus nombreux qu’en maninka de Guinée, ses cognats sont le plus souvent adjectifs (cf. kúra en bambara).
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Verbes qualitatifs
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Adjectifs prédicatifs
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fádin ‘agressif ; courageux, valéreux’
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bɛ́rɛ ‘sérieux’
bɛ̀sɛ ‘propre (personne)’
dàngba ‘malpropre’
gbánan ‘astucieux, rusé’
jítɔ ‘peureux’
kèle ‘jaloux’
kìsɛ ‘courageux ; actif, vigoureux ; débrouillard’
mɛ̀, mɛ̀tɔ ‘gourmand’
sàla ‘paresseux’
wàna ‘célèbre’
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143Tableau 6. Qualités humaines
144Les qualités humaines sont exprimées presque exclusivement par des adjectifs prédicatifs. Le seul verbe qualitatif dans ce groupe sémantique, fádin, est peu usité (je n’ai trouvé aucune occurrence dans le Corpus Maninka de Référence) ; il s’agit probablement d’un emprunt au bambara.
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Verbes qualitatifs
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Adjectifs prédicatifs
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cèen ‘joli’
dí ‘agréable’
fìsa ‘meilleur, préférable’
gbó ‘désagréable ; mauvais à goût ; défavorable, non-profitable ; difficile à exécuter’
júu ‘mauvais, méchant ; dangereux ; coûteux ; incorrect’
ɲìn ‘bon’
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cèen ‘joli’
cèjuu ‘vilain ; mauvais’
cèɲin ‘joli’ (dans les énoncés affirmatifs seulement)
kóron ‘bon à rien ; maladroit’
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145Tableau 7. Évaluation
146Les lexèmes de ce groupe sémantique sont distribués dans les deux classes formelles. On peut noter une tendance : les évaluations de l’apparence sont exprimées surtout par des adjectifs prédicatifs, tandis que les caractéristiques plus générales sont désignées par des verbes qualitatifs. Cependant, compte tenu de la petite taille de l’échantillon, on ne peut pas être sûr que cette distinction soit pertinente.
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Verbes qualitatifs
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Adjectifs prédicatifs
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kálin ‘rapide’
tárin, térin ‘rapide’
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—
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147Tableau 8. Vitesse
148Les deux lexèmes désignant la vitesse sont des verbes qualitatifs. Le mot súmaman (qui peut apparaître en fonction d’adjectif prédicatif) est un adjectif dérivé en -man et n’est donc pas pris en compte, voir §4.2, de même que l’adjectif káliman ‘rapide’.
149Pour résumer : dans les groupes sémantiques « Dimension », « Caractéristiques physiques », « Âge », « Vitesse » nous trouvons, à quelques exceptions près, des verbes qualitatifs. Les zones sémantiques « Couleurs » et « Qualités humaines » sont couverts, presque exclusivement, par des adjectifs prédicatifs. Dans le groupe « Évaluation » les deux classes formelles sont représentées.
150Selon Dixon (1977: 31), les groupes sémantiques adjectivaux les plus centraux sont « Dimension », « Évaluation », « Âge », « Couleur », tandis que « Caractéristiques physiques », « Qualités humaines » et « Vitesse » sont plutôt périphériques. Évidemment, la division entre les verbes qualitatifs et les adjectifs prédicatifs (sans tenir compte des adjectifs dérivés en -man) en maninka de Guinée s’avère sensible aux classes sémantiques de Dixon, cependant, on n’y trouve pas de corrélation avec ses classes centrale et périphérique.
151D’autre part, une tentative d’explication de la division en deux classes formelles par une échelle de stabilité temporelle n’apporte pas non plus de résultats : on ne peut pas dire que les verbes qualitatifs exprimeraient des états ou qualités plus stables que les adjectifs prédicatifs, ou vice-versa.
152S’agissant des limites de la classe des adjectifs prédicatifs, la question se pose : faut-il postuler une telle classe lexicale grammaticale en maninka, distincte des adjectifs non-prédicatifs ?
153Pour obtenir une réponse définitive, des études supplémentaires sont nécessaires. Cependant, on peut déjà mentionner quelques arguments contre la séparation des adjectifs prédicatifs, c.-à-d., pour considérer l’emploi prédicatif comme une fonction quasi-régulière de la classe des adjectifs. Comme cela a été mentionné, presque tous les adjectifs prédicatifs peuvent apparaître en fonction non-prédicative également ; les exceptions sont rares. Évidemment, les adjectifs dérivés des verbes qualitatifs par conversion ne s’emploient pas prédicativement car cela contredirait le principe de la distribution quasiment complémentaire entre les adjectifs prédicatifs et les verbes qualitatifs décrit ci-dessus.
154Nous pouvons donc présumer à présent (ce qui est à vérifier par les études ultérieures) que l’emploi des adjectifs dans la construction adjectivale prédicative est une fonction potentiellement accessible à tous les adjectifs du maninka de Guinée, sauf des cas où les restrictions sont établies par des règles spéciales.
155Il a déjà été mentionné dans la littérature spéciale que les langues mandingues (et des langues des groupes proches) sont assez particulières en ce qui concerne l’expression des valeurs de qualité. En particulier, Tröbs (2014: 127) constate que les données des langues mandingues, mokole, duun, bozo contredisent « le principe de l’adjectif » formulé par Stassen : « Les adjectifs prédicatifs n’ont pas de stratégie spécifique de codage. Dans le codage prédicatif ils suivent soit les verbes, <…> soit les noms, soit les locatifs. Dans aucune langue il n’est possible d’avoir une stratégie utilisée exclusivement pour les adjectifs prédicatifs » (Stassen 1997: 30). L’existence, dans la plupart des langues mandingues, d’une classe de verbes qualitatifs se conjuguant avec leurs marqueurs spécifiques qui ne vont pas avec des lexèmes des autres parties de discours va à l’encontre de ce principe.
156En maninka de Guinée, à part les verbes qualitatifs, nous voyons une construction de plus qui n’est équivalente à aucune autre construction (même si elle provient probablement de la construction nominale d’identification). Ainsi, il s’avère que le principe de Stassen est violé deux fois.
1571, 2, 3 — 1, 2, 3 personnes
158ADJ — suffixe adjectiviseur des verbes qualitatifs
159ART — article (ton flottant bas postposé)
160AUGM — suffixe augmentatif
161COP — copule
162FOC — particule focalisatrice
163INF.LA — suffixe de LA-infinitif
164NEG — négation, négatif
165NMLZ — suffixe de nominalisation
166P — prédicat
167PL — pluriel
168POSS — postposition en fonction d’une marque possessive
169QUAL.AFF — marqueur affirmatif de la construction qualitative
170REL — relativiseur
171S — sujet
172SG — singulier