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Entre populisme en images et populisme visuel

Martin Barnier, Marie-France Chambat-Houillon et Arnaud Mercier

Texte intégral

1Ce numéro a été pensé avant la réélection de Trump à la présidence des États-Unis, et le moins qu’on puisse dire est que la thématique du populisme n’en a pris que plus de pertinence depuis : les mises en scène de Trump à la Maison-Blanche ou de l’action (sauvage) de la police de l’immigration ICE cochent en effet toutes les cases d’un populisme visuel, qu’il est indispensable de pouvoir décrypter, tant dans sa profondeur historique et ses manifestations contemporaines, que dans ses matérialités culturelles ou politiques.

Le populisme politique

  • 1 Gérard Bras, Les Voies du peuple. Éléments d’une histoire conceptuelle, Paris, Amsterdam éditions, (...)
  • 2 Philippe Raynaud, « Le populisme existe-t-il ? », Questions internationales, 83, janvier 2017, p. 1 (...)

2Dans les différentes déclinaisons du populisme politique, le peuple est toujours essentialisé stratégiquement, quand bien même la notion est à multiples facettes1. Les leaders populistes préconisent un accès direct au peuple en prétextant la « trahison des clercs », par leur corruption morale et économique. Tout ce qui s’apparente à des corps intermédiaires, acteurs structurants d’une démocratie libérale faite de pouvoirs et de contre-pouvoirs, est appelé à faire place nette au profit d’un lien quasi fusionnel entre un leader posé comme charismatique et le peuple légitime, soit celui qui a « le bon goût », autrement dit le « bon sens », de reconnaître justement cette personnalité forte et autoritaire comme un dirigeant éclairé et incontournable. Face à lui, le peuple apparaît comme une entité indivisible : « Tous les populismes ont en commun d’invoquer la substance du peuple contre le formalisme libéral, ce qui les conduit à postuler une homogénéité du peuple qui permet en fait d’en exclure ceux dont les intérêts ou la culture sont supposés en être trop éloignés. »2

3Une idéologie populiste se reconnaît donc à sa prétention à monopoliser la délimitation des frontières séparant celles et ceux qui méritent de faire partie du peuple des autres (tendanciellement posés en « ennemis du peuple »). Le « bon peuple », posé le plus souvent en victime de manœuvres pernicieuses, est à protéger contre des puissances néfastes – souvent occultes – (ce qui établit des connexions entre le populisme et une vision conspirationniste du monde). En fonction des époques et des contextes, ces figures honnies (ces « out-group » à combattre), qui aident à définir le peuple comme un « in-group » à célébrer, peuvent prendre des visages différents. La séparation peut se faire ethnique, le peuple étant « de souche », les rejetés étant des « étrangers ». Elle peut être économique, le peuple des « petits », des « sans grades » se débattant contre « les gros », « les riches » ou mieux encore les « ultra riches » (voir comment Poutine a purgé régulièrement les rangs de certains oligarques, ou comment Xi Jinping a fait de même pour flatter le peuple et calmer ses frustrations économiques). La fracturation encouragée par les populistes peut aussi reposer sur des identités religieuses, culturelles diverses. Dès lors les œuvres culturelles populistes peuvent prendre la forme d’une célébration du « peuple sain » et de son leader, ou accentuer le trait, forcément caricatural, de la dénonciation des ennemis du peuple, qui doivent être séparés du corps social en bonne santé, pour éviter la « contagion », la « contamination », la « corruption », le « pourrissement ». Tous ces éléments étaient déjà dénoncés par George Orwell dans ses écrits des années 1930-40 et particulièrement dans son roman 1984 (publié en 1948). Un essai documentaire de Raoul Peck, Orwell : 2+2 = 5 (sortie février 2026, sélection du Festival de Cannes, Cannes première), s’appuyant uniquement sur les textes d’Orwell, démontre le basculement dans le populisme totalitaire de nombreux gouvernements durant les quatre dernières années.

  • 3 Si des groupes s’assemblent sans chercher la protection d’un leader puissant, cela ressemble au pre (...)
  • 4 David Da Silva, Trump et Hollywood 2. Le Cinéma trumpien, Paris, LettMotif, 2023.
  • 5 Depuis longtemps, comme lorsque le « petit père des peuples » Staline apparaît dans des films de pr (...)

4Par une rhétorique de l’appel au peuple et à son corollaire le « bon sens populaire », par la promotion d’une gouvernance autoritaire donc efficace et du référendum plébiscitaire pour attester du soutien populaire, les forces populistes s’inscrivent en faux contre les valeurs libérales – au sens politique – , faites d’équilibres, de modération, d’expertise, de célébration de la souveraineté populaire, au sens d’un peuple indistinct composé de citoyens qui ont chacun les mêmes droits et devoirs, le même droit de vote, sans considération du statut, de la fortune ou du capital culturel et scolaire. Les œuvres populistes auront alors à cœur de montrer le peuple prenant en main son destin, se révoltant contre un ordre arbitraire ou malfaisant, rejetant les figures d’autorité habituelles, et s’épanouissant dans une coopération idyllique entre gens de bonne volonté unis dans des communautés de partage et de fraternité3. Le tout subsumé par la mise en scène d’une relation forte et enthousiaste entre le leader populiste et ses assujettis, souvent transis d’admiration et éternellement reconnaissants pour les bienfaits prodigués par un dirigeant qui a tout d’une figure paternelle classique, bienveillant a priori mais sachant sanctionner en cas de déviance, toujours pour le bien de son peuple et de la nation, bien sûr4. Se dessine ici une articulation affinitaire entre paradigme patriarcal et populisme5.

  • 6 Adeline Joffres, « Le populisme d’Amérique latine en Europe : chronique d’un concept populaire », N (...)

5Le populisme est donc « un mode d’exercice d’un leadership particulier qui se rattache au charisme d’un dirigeant dont l’action politique est guidée par le lien direct qu’il entretient et entend maintenir avec le peuple, construit et entretenu par l’évocation de symboles forts – liés au contexte et à l’histoire nationale – le soutien aux plus faibles et un discours englobant ; tout ceci véhiculé par les moyens de communication de masse (télévision, radio, presse et, depuis les années 1990-2000, Internet) assurant la diffusion de l’image et du discours du leader populiste dans le but d’être toujours plus proche de la multitude »6.

  • 7 Pendant sa première présidence, Trump a commis 30 573 mensonges en quatre ans, d’après Le Washingto (...)
  • 8 Christian Godin, « Qu’est-ce que le populisme ? », Cités, n° 49, 2012, p. 16.
  • 9 Magali Lafourcade, La Justice en procès. Les populistes à l’assaut de l’État de droit, Paris, Les P (...)

6Le leader populiste pousse jusqu’à leur caricature certaines logiques démagogiques de la démocratie. Les mensonges, les fake news, comme on le voit tous les jours depuis la campagne victorieuse de Donald Trump, sont légion dans la bouche des populistes7. Et ils associent cela à un « franc parler » et même à un parler iconoclaste, pour mieux marquer la rupture avec le style convenu de la bienséance et de la tolérance démocratiques. L’idéal de transparence sert de justification aux revendications populistes de parler vrai, pourtant souvent captieux. « Le parler dru de ces leaders, qui usent volontiers de tours familiers et de tournures argotiques, ravale l’idiolecte des professionnels et des experts de la politique au rang de moyen cynique de dissimulation et de mensonge. Le populisme fait mouvoir des ressorts inconscients : levée des refoulements, désublimation. C’est pourquoi il donne matière à jouir »8, écrit Christian Godin. On découvre comment Trump a appris à laisser sortir sa grossièreté, à mentir effrontément, à toujours nier les accusations dont il fait l’objet, à revendiquer la victoire même en ayant perdu, sous la houlette d’un avocat, Roy Cohn, dans le film The Apprentice de Ali Abbasi (2024). Ce biopic très documenté est à la fois drôle et terrifiant dans sa retranscription des premières années de mensonges du futur président. L’avocat apprend au jeune promoteur immobilier sans scrupule à tout simplifier et à écraser ses adversaires par le cynisme. Le principe populiste de base est d’attaquer systématiquement tous ceux qui peuvent gêner l’ascension du leader vers le plus de pouvoir (et de richesses) possible. C’est pourquoi les juges honnêtes sont une cible de choix comme l’explique Magali Lafourcade dans son ouvrage La Justice en procès. Les populistes à l’assaut de l’État de droit9.

  • 10 Marie-Claude Esposito, Alain Laquièze, Christine Manigand, Populismes : l’envers de la démocratie, (...)

7Les mouvements populistes sont aussi par essence des agrégateurs de frustrations et de peurs, proposant des solutions simples, souvent simplistes et illusoires, pour refroidir les braises sur lesquelles ils ont eux-mêmes abondamment soufflé. « Le populisme ne se développe que pour autant qu’il exerce une emprise sur les passions collectives, en particulier les passions négatives de crainte et de haine qui alimentent la xénophobie, l’hostilité à l’égard des élites, la hantise de perdre une identité nationale ou culturelle que l’on croit menacée. »10 Ainsi se construit, comme le montrent plusieurs des articles de ce numéro, le style populiste qui combine à la fois formes, tournures et récits attendus à des représentations stéréotypées.

Le style et la rhétorique populistes

  • 11 Patrick Charaudeau, Le Discours populiste, un brouillage des enjeux politiques, Limoges, Lambert-Lu (...)
  • 12 Marc Angenot, « ‪Nouvelles figures de la rhétorique : la logique du ressentiment‪ », Questions de c (...)

8Pour Patrick Charaudeau, le discours populiste pousse les caractéristiques habituelles du discours politique à l’excès, et fonde un véritable style politique : « Le désordre social est exacerbé à l’aide d’un discours de victimisation qui décrit les forces du mal et construit un bouc émissaire ; les responsables deviennent des coupables à l’aide d’un discours de satanisation qui en fait des adversaires à éliminer ; le leader se présente comme un sauveur providentiel ; les valeurs sont défendues de façon polémique et paroxystique. »11 Tout ce discours joue évidemment sur les ressources du pathos, sur les émotions, les peurs, les colères, en offrant un exutoire aux « sans grades », à celles et ceux qui se vivent comme déclassés ou risquant de l’être, aux méprisés socialement, aux victimes de situations vécues comme injustes, comme le mouvement des Gilets jaunes l’a si bien illustré (sans que les populistes réussissent à le récupérer). Le discours populiste est, à bien des égards, un discours du ressentiment. Cette rhétorique du ressentiment vise, selon l’historien canadien Marc Angenot, à « montrer la situation présente comme injustice totale à l’égard d’un groupe, [à] persuader de l’inversion des valeurs et [à] expliquer la condition inférieure des siens en renvoyant ad alteram partem tous les échecs essuyés ; [à] valoriser donc la position victimale et le mode d’être du dominé ; [à] dévaloriser les valeurs que chérit le dominant et qui vous sont inaccessibles en les montrant à la fois comme dédaignables, chimériques, arbitraires, ignobles, usurpées et causatrices de préjudice »12.

9Le populisme s’appréhende donc comme une rhétorique qui présente prioritairement la politique comme une lutte morale et éthique entre le peuple, entendu comme catégorie populaire et vertueuse, et une oligarchie aussi arrogante que méprisante. Et le leader populiste s’offre comme incarnation de cette lutte du peuple contre « le système », « l’establishment », « l’État profond », en réussissant à surmonter l’apparente contradiction de tenir une position surplombante (parfois même d’être lui-même millionnaire ou d’accumuler de multiples capitaux socioculturels) tout en se faisant le bras armé du combat contre des élites auxquelles il appartient pourtant a priori.

  • 13 Claire Sécail, Touche pas à mon peuple, Paris, Seuil, collection Libelle, 2024.
  • 14 Tarlton Gillespie, « La politique des “plateformes” », Questions de communication, n° 40, 2021, p.  (...)

10Dans cette relation politique singulière, les médias donnent aux populistes cet « accès direct » à la population et ce moyen de mettre en scène l’harmonieuse communion du peuple et son guide : hier la radio, propageant les discours de Mussolini ou Hitler dans les foyers et dans l’espace public ; le cinéma avec des mises en scène spectaculaires du leader et de la supposée harmonie l’unissant à « son » peuple idéalisé, comme dans les films propagandistes de Riefenstahl dans l’Allemagne d’Hitler ou dans La Bataille de Stalingrad de Petrov en plein stalinisme soviétique 1949 ; la télévision, présente dans tous les foyers, qui mue la politique en spectacle permanent, comme l’a si bien compris et pratiqué Silvio Berlusconi en Italie ou Cyril Hanouna dans son émission Touche pas à mon poste, diffusée sur C8, dont Claire Sécail montre que son « télé-populisme »13 combine à la fois la rhétorique « anti » du discours populiste classique (antiparlementarisme, anti-élitisme et populisme pénal) et le fonctionnement d’un dispositif de plateau avec un public valant pour le peuple. À ces médias, s’ajoutent désormais les réseaux socionumériques, plus directs et intimistes encore, simulant la possibilité d’un apparent dialogue permanent avec la masse des followers, et dont Donald Trump est l’archétype, sur Twitter puis sur son propre réseau Truth Social, d’ailleurs créé à cet effet, tout comme Jair Bolsonaro au Brésil avec WhatsApp et Telegram. À ce titre, la désintermédiation journalistique promue par les plateformes et les réseaux socionumériques14 réalise le rêve historique de tout leader populiste d’être en prise directe avec le peuple, sans passer par les fourches caudines de médias et de tiers médiateurs.

Notre objectif éditorial

  • 15 Sur cette distinction, voir Sandra Laugier, Albert Ogien, « Le populisme et le populaire », Multitu (...)
  • 16 Jean-Louis Coy, « Cinéma : populaire ou populiste ? », Humanisme, n° 317 (4), 2017, p. 44. URL : <h (...)
  • 17 David Da Silva, Le Populisme américain au cinéma. De D.W. Griffith à Clint Eastwood, La Madeleine, (...)

11Dans un univers polémique, où le label populiste a fait florès et s’utilise pour dénigrer tout rival avec lequel on nourrit un désaccord ; dans un univers médiatique où le terme populiste est utilisé abusivement à tort et à travers, c’est solidement armés des points de repère conceptuels exposés ci-dessus que nous avons décidé de nous emparer de cette notion si controversée pour appeler des chercheurs en sciences sociales, venus d’horizons divers, à réfléchir aux diverses relations pouvant unir le populisme et les médias. C’est aussi, détachés de ces enjeux les plus polémiques, que nous avons incité nos collègues à examiner à nouveaux frais la distinction (ou complémentarité), classique dans les milieux culturels, entre culture populaire15 et populisme. Car il fut un temps où le terme populiste pouvait être revendiqué le front haut, comme étant l’attitude vertueuse de se mettre au service du peuple en donnant à lire ou à voir, via des comédies sociales par exemple, la réalité des dures conditions de vie des gens du peuple (paysans, artisans, ouvriers…). « Il s’agit de prendre le parti des petites gens, de leurs collectivités, (par exemple, les coopératives dans Notre Pain quotidien, King Vidor, 1934) et de s’opposer à la politique moderne, qui, en dépit des revendications populaires, prône de nouvelles options économiques durant les années 1930-40 »16, écrit Jean-Louis Coy. Cette veine innerve notamment une partie du cinéma américain17.

12L’ambition de ce numéro est donc d’interroger à la fois les imageries et imaginaires populistes, l’usage que des forces populistes peuvent faire des images, et la manière dont des œuvres culturelles mettent en récit des personnalités et des mouvements désignés comme populistes, pour mieux les dénoncer. La tension entre un populisme visuel (l’image mise au service de la rhétorique politique populiste) et un populisme mis en images (pour mieux l’exposer et le dénoncer) est donc au fondement de ce numéro de Mise au Point.

  • 18 François Dubet, Le Mépris. Émotion collective, passion politique, Paris, Éditions du Seuil, 2025.
  • 19 Pierre Rosanvallon, Les Épreuves de la vie, Paris, Le Seuil, 2021, p. 9-10.

13Dans les corpus étudiés au sein de ce numéro, on verra que les représentations des leaders populistes ne manquent pas. Les médias audiovisuels et les réseaux sociaux jouent beaucoup sur les réactions affectives. Les politistes notent que les populismes croissent sur les émotions collectives et les passions subjectives18 et sur les « épreuves » auxquelles les gens sont confrontés. Cette notion « renvoie d’abord à l’expérience d’une souffrance, d’une difficulté de l’existence, de la confrontation à un obstacle qui ébranle au plus profond les personnes. Elle correspond aussi à une façon d’appréhender le monde, de le comprendre et de le critiquer sur un mode directement sensible, et de réagir en conséquence »19. Et l’historien Pierre Rosanvallon de décliner les émotions suscitées en réaction à ces épreuves vécues, qui font le lit du populisme : humiliation, ressentiment, colère, indignation, amertume, rage, anxiété et défiance. Les néo-populistes mettent en scène l’impuissance de la démocratie (pour mieux l’affaiblir) : Trump se montre signant des dizaines de décrets, Poutine se fait photographier torse nu sur un cheval, comme Mussolini, pour donner l’illusion de l’homme fort et actif qui dirige son pays d’une main de fer. Ces représentations classiques du chef apparaissent parfois de façon détournée et ironique (comme dans le montage argentin Paroles lointaines), parfois au premier degré comme dans la télé-réalité dont Trump était la vedette.

  • 20 Antonio Scurati, La Politique de la peur. Manifeste contre le populisme et pour la démocratie, Pari (...)

14Les médias influenceraient-ils les votes des populations qui les consomment ? Les films et séries peuvent-ils jouer avec les peurs et amplifier les mouvements populistes ? Peuvent-ils être comme les leaders populistes des « ventriloques de la peur » 20? Des films peuvent aussi faire réfléchir à la façon dont les images nous affectent. Ils peuvent combattre les peurs actuelles (peur de l’autre, peur de l’immigration, peur du déclassement, etc.). Ils peuvent apporter de la réflexion dans un monde d’affect ou l’intellectuel, le « sachant » devient une figure honnie et les connaissances vérifiées suspectes.

15Ainsi l’architecture du dossier a pour ambition de suivre les trajectoires des discours et rhétoriques populistes des sphères politiques et publiques initiales vers le domaine culturel, le divertissement médiatique et la fiction, en prenant soin de souligner les processus de « resémantisations » à l’œuvre et ses effets de loupe sur une ou deux dimensions du phénomène.

  • 21 Jean Viard (dir.), Aux sources du populisme nationaliste. L’urgence de comprendre Toulon, Orange, M (...)

16Puisque le terme de populisme, même s’il correspond en politique à des parcours et discours développés dès le XIXe siècle (cf. la carrière électorale du général Boulanger), a été accolé aux domaines artistiques comme le roman ou le cinéma dès la fin des années 1920 en France, le dossier s’ouvre sur la contribution de Marie Gueden (Paris 1 Panthéon Sorbonne) qui cherche à comprendre le passage du « roman populiste » appelé de ses vœux par Léon Lemonnier dans L’Œuvre en août 1929 (qui donnera lieu à un « prix du roman populiste ») au « populisme de l’écran » favorisé par les écrits d’André Thérive entre 1930 et 1940, où aucune connotation péjorative n’est remarquable. Au contraire il s’agit de valoriser les travaux qui se veulent réalistes et défendent les « petites gens » car Lemonnier ou Thérive veulent une description honnête et empathique des classes populaires. On peut donc parler d’un populisme de gauche, même si le populisme est un discours construit le plus souvent par l’extrême droite21.

17À sa suite, Renata Varga, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université de Lille, se penche sur les réseaux socionumériques en Hongrie et leur utilisation dans une stratégie contre-populiste par l’adversaire d’Orbán, Péter Magyar. Quelles images sont construites par un opposant au pouvoir populiste du Premier ministre quand il doit répondre à de nombreuses attaques ? L’autrice analyse la sociabilité humoristique de l’homme politique qui mêle sphère publique et privée. Péter Magyar se construit numériquement comme une figure d’influenceur qui projette une image… de leader populiste aussi.

18Sous une perspective unissant technologique et politique, Arnaud Mercier, professeur en information-communication à l’université Paris Panthéon-Assas, interroge le rôle que peuvent avoir les images produites grâce à l’intelligence artificielle (IA) générative. L’IA renforce la puissance de la traditionnelle contestation visuelle (caricatures, tracts, fresques…) en rendant crédibles – par l’hyperréalisme des images produites – des scénarios fictifs ou conspirationnistes, et en amplifiant l’impact émotionnel de ces messages. L’imaginaire ainsi augmenté par l’IA permet de rendre tangibles des critiques, des idées (ex. : la corruption, la trahison, le complot), à travers des scènes frappantes, inspirées de références historiques ou issues de la pop culture. Mais l’IA permet aussi de retourner les armes du populisme contre ses propres leaders, comme en témoigne son analyse finale d’un clip dystopique anti-Trump, montrant la destruction de sa future salle de bal de la Maison-Blanche par un peuple MAGA en colère.

  • 22 Une partie de son enquête se trouve dans son ouvrage : François Jost, L’Opinion qui ne dit pas son (...)
  • 23 François Dubet, Le Temps des passions tristes. Inégalités et populisme, Paris, Seuil, 2019.

19La contribution de François Jost analyse le processus de disqualification d’un universitaire par les médias (radio, télévision), qui a subi la haine des commentaires des réseaux sociaux, alors qu’il effectuait son travail de sémiologue de la télévision22. Son article édifiant nous montre comment, en deux émissions, l’emballement médiatique entraîne des envois d’insultes contre celui qui analyse l’état de la télévision privée française. Ces réactions affectives immédiates et incontrôlées, sur lesquelles jouent les populistes sont appelées les « passions tristes »23. Étudier les médias peut permettre de comprendre comment ces passions tristes colonisent l’espace public et nourrissent le populisme ambiant.

20Puis l’étude par Laurence Mullaly, spécialiste du cinéma latino-américain, de l’essai documentaire Palabras ajenas (Paroles lointaines) conçu pendant la période de pandémie Covid par la cinéaste et écrivaine argentine Albertina Carri montre comment se construit une distance ironique à l’égard de la façon dont les chefs d’État ont « parlé au peuple » pour justifier du choix ou non du confinement. La visée dénonciatrice du documentaire opère, entre autres, par des collages esthétiques d’archives télévisuelles, reconfigurant le documentaire en contre-archive des confinements et, peut-être, comme contre-discours au populisme politique.

21Avant d’initier une carrière en politique, Trump fut un homme d’affaires puis un animateur de divertissement télévisuel. Carla Rocavert, qui a rédigé une thèse sur la « reality TV », analyse précisément le populisme américain à l’œuvre dans les émissions de télé animées par Donald Trump. Elle replace ainsi le genre de la télé-réalité et les programmes en question dans le contexte plus général des sentiments populistes spécifique à la culture télévisuelle américaine.

22Du côté de l’Europe et à peu près à la même période, Ioanna Vovou, professeure à l’université Panteion de Sciences Sociales et Politiques d’Athènes, scrute les émissions de confessions intimes de la télévision privée grecque entre 1990 et 2020. Cet objet télévisuel en constante mutation est censé donner la parole à des « citoyens ordinaires », mais les dispositifs et la mise en images des propos des « vraies gens » sur les plateaux de télévision grecs semblent converger vers un discours populiste. La démocratie devrait faire entendre le peuple, mais la démagogie finit par créer un processus antidémocratique.

  • 24 Pour une analyse politologique de cette série, voir Arnaud Mercier, « En place. Humour et intégrati (...)
  • 25 Pierre-André Taguieff, « Le populisme et la science politique. Du mirage conceptuel aux vrais probl (...)

23À côté des talk shows et des émissions de télé-réalité, la fiction n’est toutefois pas en reste quant à la figuration populiste des élites politiques. De nombreuses productions aiment se moquer des présidents de la République française et imaginent qu’un animateur de MJC de banlieue ou qu’un chômeur arrivent à la fonction suprême. À partir d’une comparaison entre Les Tuche 3 : Liberté, Égalité, Fraternituche (2018), la mini-série En place24 (2023) et le documentaire Un Berger et deux perchés à l’Élysée (2019), Robin Hopquin observe comment « le style populiste » se glisse dans les comédies françaises les plus récentes25.

24Quittant la comédie, mais non la fiction, le travail d’Iris Mommeransy (doctorante en études cinématographiques à l’université Paris Cité) relie La Chinoise de J.-L. Godard (1967) au contexte du militantisme maoïste de l’époque, pour souligner l’ironie moqueuse du réalisateur à l’égard du populisme d’extrême gauche des élites concernées.

25Littérature, cinéma, séries, émissions de télévision, réseaux socionumériques ou encore images synthétiques réalisées par l’IA, le panel offert aux lectrices et lecteurs montre l’étendue des associations possibles entre images et populisme, en ouvrant de nombreuses pistes fructueuses de réflexion. Mais le sujet est vaste et loin d’être circonscrit ici, d’autant que la civilisation visuelle et synthétique dans laquelle nous vivons offre chaque jour de nouvelles illustrations d’un populisme visuel qui a, hélas, sans doute de beaux jours devant lui.

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Notes

1 Gérard Bras, Les Voies du peuple. Éléments d’une histoire conceptuelle, Paris, Amsterdam éditions, 2018.

2 Philippe Raynaud, « Le populisme existe-t-il ? », Questions internationales, 83, janvier 2017, p. 13.

3 Si des groupes s’assemblent sans chercher la protection d’un leader puissant, cela ressemble au premier populisme américain du XIXe siècle qui est représenté dans les films de Griffith (Les Spéculateurs), Frank Capra (Mr. Smith au Sénat) ou John Ford (Les Raisins de la colère). David Da Sila, Le Populisme américain au cinéma, Paris, LettMotif, 2015.

4 David Da Silva, Trump et Hollywood 2. Le Cinéma trumpien, Paris, LettMotif, 2023.

5 Depuis longtemps, comme lorsque le « petit père des peuples » Staline apparaît dans des films de propagande soviétiques, comme La Défense de Tsaritsyne (1942) ou La Chute de Berlin (1950).

6 Adeline Joffres, « Le populisme d’Amérique latine en Europe : chronique d’un concept populaire », Nuevo Mundo. Mundos Nuevos, février 2008, En ligne.

7 Pendant sa première présidence, Trump a commis 30 573 mensonges en quatre ans, d’après Le Washington Post du 24 janvier 2021. URL : <https://www.washingtonpost.com/politics/2021/01/24/trumps-false-or-misleading-claims-total-30573-over-four-years/>.

8 Christian Godin, « Qu’est-ce que le populisme ? », Cités, n° 49, 2012, p. 16.

9 Magali Lafourcade, La Justice en procès. Les populistes à l’assaut de l’État de droit, Paris, Les Petits Matins, 2026.

10 Marie-Claude Esposito, Alain Laquièze, Christine Manigand, Populismes : l’envers de la démocratie, Paris, Éditions Vendémiaire, 2012, p. 14.

11 Patrick Charaudeau, Le Discours populiste, un brouillage des enjeux politiques, Limoges, Lambert-Lucas, 2022, p. 26-27.

12 Marc Angenot, « ‪Nouvelles figures de la rhétorique : la logique du ressentiment‪ », Questions de communication, 2007, n° 12, p. 67.‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

13 Claire Sécail, Touche pas à mon peuple, Paris, Seuil, collection Libelle, 2024.

14 Tarlton Gillespie, « La politique des “plateformes” », Questions de communication, n° 40, 2021, p. 23-46.

15 Sur cette distinction, voir Sandra Laugier, Albert Ogien, « Le populisme et le populaire », Multitudes, n° 61 (4), 2015, p. 45-58.

16 Jean-Louis Coy, « Cinéma : populaire ou populiste ? », Humanisme, n° 317 (4), 2017, p. 44. URL : <https://doi.org/10.3917/huma.317.0043>.

17 David Da Silva, Le Populisme américain au cinéma. De D.W. Griffith à Clint Eastwood, La Madeleine, Éditions LettMotif, 2015.

18 François Dubet, Le Mépris. Émotion collective, passion politique, Paris, Éditions du Seuil, 2025.

19 Pierre Rosanvallon, Les Épreuves de la vie, Paris, Le Seuil, 2021, p. 9-10.

20 Antonio Scurati, La Politique de la peur. Manifeste contre le populisme et pour la démocratie, Paris, Éditions Les Arènes, 2024.

21 Jean Viard (dir.), Aux sources du populisme nationaliste. L’urgence de comprendre Toulon, Orange, Marignane, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1996.

22 Une partie de son enquête se trouve dans son ouvrage : François Jost, L’Opinion qui ne dit pas son nom. Du pluralisme des médias en démocratie, Paris, Gallimard, collection Tracts, 2024.

23 François Dubet, Le Temps des passions tristes. Inégalités et populisme, Paris, Seuil, 2019.

24 Pour une analyse politologique de cette série, voir Arnaud Mercier, « En place. Humour et intégration universaliste à la française », in B. Cautrès, V. Martin (dir.) Jeux de pouvoir. Quand les politologues regardent des séries, Paris, Les éditions du Cerf, 2026, p. 125-137.

25 Pierre-André Taguieff, « Le populisme et la science politique. Du mirage conceptuel aux vrais problèmes », Vingtième Siècle. Revue d’histoire,  56, 1997, p. 4-33.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Martin Barnier, Marie-France Chambat-Houillon et Arnaud Mercier, « Entre populisme en images et populisme visuel »Mise au point [En ligne], 22 | 2025, mis en ligne le 12 décembre 2025, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/map/9342 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15vc3

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