Nous remercions le Dr Olivier Ninot qui a financé le projet ayant contribué à la collecte des données via l’OHMI Tessékéré et l’IRL 3189 ESS.
1La médecine traditionnelle a été officiellement reconnue par les autorités burkinabè en 1994 par le Code de la Santé publique. Cette reconnaissance vient consacrer un mode de soins qui s’est toujours maintenu parmi la population. Selon l’Organisation mondiale de la santé, 80 % des Burkinabè auraient recouru à la médecine traditionnelle (OMS, 2013), particulièrement en milieu rural où elle fait partie du quotidien. Les protocoles de soins proposés ont souvent apporté des solutions là où la médecine conventionnelle peinait à soigner (Dozon et Sindzingre, 1986). Sa proximité culturelle et sociale en a fait une solution de soins pour des types de maladies particuliers « attribués à des facteurs naturels ou à la transgression de tabous » (Manzambi, 2009, Kakondja et al., 2017, p.78). C’est sans doute pour cette raison qu’elle est également présente en ville, bien qu’elle ait longtemps souffert « d’un déni de reconnaissance » de la part des autorités sanitaires en Afrique (Makita-Ikouaya et al., 2010). En milieu urbain, elle présente des facettes variées. On peut y croiser des tradipraticiens exerçant à domicile de manière classique, mais les pratiques évoluent de plus en plus au contact des outils de la médecine conventionnelle donnant forme à une nouvelle appellation : les néotradipraticiens (Gruénais, 2002 ; Bonnet et Lainé, 2013). Ils sont à la croisée des deux domaines et peuvent également assurer des soins complémentaires aux côtés des praticiens conventionnels (Yanogo, 2024). Pourtant, elle s’est longtemps inscrite dans l’ombre des recours aux soins conventionnels dans ce milieu urbain caractérisé par une offre abondante et diversifiée (Cadot et Harang, 2006). Or, des travaux récents, de géographes notamment, montrent une vaste inscription sur le territoire urbain de cette médecine aux pratiques ancestrales (Yanogo, 2024 ; Nama et al., 2021 ; Makita-Ikouaya et al., 2010).
2Mais l’adaptation au milieu urbain n’est pas sans contrainte. La médecine traditionnelle repose sur l’utilisation de ressources naturelles. Parmi celles-ci, les ressources végétales occupent une place prépondérante. Or, depuis quelques années, cette matière première est confrontée à plusieurs facteurs destructeurs. L’insuffisance de pluviométrie et l’utilisation excessive des ressources en bois, à des fins énergétiques, sont des éléments qui contribuent à aggraver la rareté des produits forestiers, tant ligneux que non ligneux, au Burkina Faso depuis plusieurs années (Benoît, 2008 ; Zerbo et al., 2014 ; Yaovi et al., 2021). Un déséquilibre écologique semble peu à peu s’installer, marqué par l’appauvrissement du milieu naturel. Ce phénomène constitue une limite importante à la disponibilité et à la collecte des plantes destinées à entrer dans la composition de la pharmacopée traditionnelle. Or, l’engouement pour la pratique de soins basée sur l’usage des ressources naturelles est susceptible d’accentuer la pression sur les disponibilités actuelles (Yelkouni et Charasse-Pouélé, 2006 ; Nicolas, 2009). Entre demande croissante de produits de soins traditionnels et dégradation environnementale, de nouvelles dynamiques se dessinent.
3Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, est exposée à ces multiples transformations qui contraignent les tradipraticiens à s’adapter en raison de la diminution des plantes en quantité et en diversité. La question est de savoir quelles sont ces adaptations. Il s’agit de montrer la diversité des influences auxquelles les médecins traditionnels sont soumis et de présenter les différentes réponses qu’ils apportent pour continuer d’assurer les soins à des populations exposées à de nombreux facteurs de risques urbains.
- 1 Bamako recense 3,5 millions d’habitants, Accra 6,4 millions, Dakar 4 millions et Abidjan 6,6 millio (...)
4La ville de Ouagadougou constitue la zone d’étude. Elle dénombrait 2 415 266 d’habitants au dernier recensement démographique en 2019 (INSD, 2022). Outre la population importante, elle s’étend chaque année un peu plus, à l’image des aires urbaines sur le continent africain (Miran-Guyon, 2019). À ce titre, le corridor Accra-Lagos, comprenant les cinq plus grandes métropoles millionnaires d’Afrique de l’Ouest, est sans doute le plus caractéristique (Choplin, 2019). Selon le site africapolis1, la population métropolitaine représente 57 % au Burkina Faso, 51 % au Mali, 49 % au Ghana, 44 % au Sénégal, 40 % en Côte d’Ivoire. Les grandes agglomérations urbaines (1 à 4 millions) sont peu compactes (Anderson et al., 2023) et les villages périphériques sont soumis à une urbanisation rapide en raison de l’intérêt des citadins en quête de parcelles à bâtir et de loyers peu élevés (Bertrand, 2022). Sous la pression foncière, à Ouagadougou, le territoire urbain intègre ainsi progressivement les espaces ruraux environnants. Sa principale caractéristique est d’être une ville duale composée de quartiers aménagés au centre et en périphérie, mais dont les marges sont occupées par un habitat informel reposant sur un foncier négocié auprès des autorités traditionnelles (Fournet et al., 2008). Les opérations de lotissement ont longtemps participé à la régulation au coup par coup de ces espaces. Mais, depuis un peu plus d’une décennie, les opérations se sont considérablement ralenties. Toutefois, on peut observer des formes d’aménagement internes, à l’initiative des populations au profil socio-économique diversifié (Baron et Bonnassieux, 2021). Dans l’espoir d’une régularisation prochaine, certains habitants privilégient les matériaux durables pour leurs constructions, qu’ils organisent selon un plan (Guigma, 2022). Cette image duale impacte également l’offre de soins conventionnels différenciée (figure 1). Les 345 établissements de soins géolocalisés dans la commune de Ouagadougou sont plus présents dans les quartiers lotis que non lotis, quel que soit leur profil, un phénomène à mettre en lien avec la forte présence de structures de soins de type privé laïc, dont les objectifs économiques reposent sur l’accessibilité et la visibilité (Cadot et Harang, 2006). L’inscription des médecins traditionnels dans ce paysage urbain privilégie les secteurs périphériques avec une forte représentation spatiale dans les quartiers non lotis. En 2021, ils étaient 464 à exercer, en cabinet, mais surtout à domicile ; une offre importante comparativement à l’offre de soins de base conventionnelle, les cabinets de soins infirmiers auxquels leurs services pourraient être comparés et évalués à 227, la même année, par le ministère de santé (Yanogo, 2024).
Figure1. Localisation des tradipraticiens et de l’offre de soins conventionnels à Ouagadougou
5Une approche qualitative a été choisie pour cette étude qui s’est intéressée aux naturothérapeutes et aux herboristes exerçant à Ouagadougou. Selon l’arrêté 2005 233/MSS/CAB, portant sur les modalités d’exercice de la médecine traditionnelle au Burkina Faso, dans son article 2, « le naturothérapeute est la personne qui, sur la base des connaissances, n’utilise que des substances naturelles comme moyen thérapeutique ». L’herboriste est « une personne qui, sur la base des connaissances acquises en médecine et en pharmacopée traditionnelle, conditionne et vend des matières premières végétales à des fins thérapeutiques ».
- 2 La saturation intervient quand toute donnée nouvelle n’apporte aucun élément nouveau à la compréhen (...)
6Au total 64 tradipraticiens ont participé à une enquête qui s’est déroulée courant 2022 dans la ville de Ouagadougou. Ils étaient répartis entre naturothérapeutes, herboristes revendeurs et herboristes récolteurs. La moyenne d’âge des personnes interrogées était de 53 ans. Ils ont été choisis de façon aléatoire à partir d’un comptage estimatif réalisé par l’Institut des sciences des sociétés (INSS/CNRST) en 2022. Lors de ce comptage, il a été estimé 421 herboristes exerçant dans les 32 marchés formels de la capitale. Par ailleurs, le recensement exhaustif des tradipraticiens exerçant dans un cabinet en ville (au nombre de 464) a servi de support supplémentaire pour identifier les enquêtés (Yanogo, 2024). Les marchés et les lieux d’exercice des tradipraticiens ont été géolocalisés en sillonnant chaque rue de Ouagadougou dans le cadre de plusieurs études relatives à la médecine traditionnelle et les tradipraticiens ont été interrogés sur site. L’association « Réseau des tradipraticiens et herboristes du centre » a facilité les contacts pour permettre les entretiens. Le nombre d’enquêtés a été déterminé par saturation2. Hors de Ouagadougou, des entretiens ont été menés auprès des acteurs intervenant dans la chaine d’approvisionnement des tradipraticiens. Ainsi, 14 d’entre eux ont fait l’objet d’entretiens sur les sites de prélèvement et dans différents villages, afin de mieux comprendre les adaptations des producteurs/fournisseurs de plantes. Enfin, les responsables d’associations (n=3) et les responsables de la direction de la Médecine traditionnelle et alternative (DMTA) au Ministère de santé et de l’hygiène publique (n=2) ont également été soumis à des entretiens.
7L’empreinte spatiale de la ville de Ouagadougou ne cesse de s’étendre et a un impact sur les ressources naturelles environnantes. Elle se manifeste par l’extension d’un habitat spontané sur les marges urbaines qui s’est construit en dehors de tout aménagement. Pendant plusieurs décennies, la réponse des pouvoirs publics a contribué à l’expansion de l’habitat par des opérations de lotissement a posteriori, stérilisant de vastes surfaces agricoles, détruisant le couvert végétal et appauvrissant les sols. Pourtant, il existe des documents d’urbanisme destinés à contrôler l’extension spatiale urbaine (Ouattara, 1990). L’adoption du Schéma d’aménagement de la banlieue de Ouagadougou (SABO) dans les années 1990 propose un contrôle migratoire en « fixant les candidats à la citadinisation dans les villages périphériques » (Jaglin, 1995, p.124). Des pôles secondaires périphériques, à l’image du village de Zagtouli, aujourd’hui quartier de Ouagadougou, sont identifiés pour fixer la population migrant depuis le milieu rural (figure 2). Il s’agit de maîtriser des flux dus à un exode rural marqué par les sécheresses des années 1970, puis de 1984, au Burkina Faso (Compaoré, 1993). L’équilibre écologique est mis à mal par un habitat en expansion. Ainsi, à la fin des années 1970 le territoire urbain loti est évalué à 68,6 km², en 1986, il est estimé à 153 km². L’expansion spatiale « se fait au détriment de l’arrière-pays et surtout des zones immédiatement proches de la ville. Cet espace est le plus souvent englouti d’abord par l’habitat dit “spontané” » (Ouattara, 1990, p. 66). Sous la pression foncière, les villages disparaissent et deviennent quartiers de la périphérie urbaine.
- 3 Le terme « non loti » est employé pour désigner les habitations informelles qui occupent les marges (...)
8Le Schéma directeur d’aménagement du Grand Ouaga (SDAGO) succède au SABO et porte les ambitions d’aménagement à l’horizon 2010, renouvelé à l’horizon 2025. Mais il ne permet pas la réduction des espaces non lotis3, bien au contraire. En effet, en 1987, la réorganisation administrative du territoire urbain le découpe en cinq communes et augmente sa taille. « Ce sera une vaste superficie rurale qui sera administrativement soustraite aux activités agricoles » (Ouattara, 1990, p. 68). La décentralisation de 1991 favorise la spéculation foncière, puisque l’attribution des parcelles est désormais du ressort de la municipalité (Dupuis et al., 2010). L’extension des quartiers informels est due à de multiples facteurs parmi lesquels l’absence de politiques de logement adaptées aux profils des populations (Sory, 2019). L’habitat spontané est l’occasion de disposer d’un logement pour une grande partie de la population, pauvre et sans emploi, mais également de jeunes ménages, exerçant une activité, en quête d’un premier logement, mais au pouvoir d’achat trop faible pour accéder à la ville lotie ou contraints par une faible offre de logements (Delaunay et Boyer, 2017 ; Sory, 2019).
- 4 Il s’agit des communes de Komsilga, Komki Ipala, Loumbila, Pabré, Saaba, Tanghin Dassouri, Sourgoub (...)
9Dans les communes périphériques à la capitale, dont dix d’entre elles participent à former le Grand Ouaga4, l’accroissement des terres occupées par le bâti, au détriment des terres agricoles, est spectaculaire. Entre 2002 et 2012, la superficie bâtie de la commune de Komsilga passe de 184,2 ha à 15 901,3 ha, ou celle de la commune de Saaba passe de 39,5 ha à 6959,5 ha (Sodore, 2019). Il s’agit, pour les autorités communales, d’attirer les investisseurs afin d’assurer des ressources financières pour le fonctionnement communal. Malgré l’existence d’un Programme national de restructuration urbaine, l’État peine à mettre en œuvre les activités pour résorber cet habitat informel. L’insertion récente, dans le développement de l’habitat au Burkina Faso, des promoteurs immobiliers aux intérêts divergents contribue, en outre, à l’extension spatiale de l’empreinte urbaine par l’attribution de vastes domaines à lotir. La commune urbaine de Ouagadougou s’étend désormais sur 518 km² (INSD, 2022).
Figure 2. Croissance spatiale de la ville de Ouagadougou
10Il y a donc un impact évident de l’habitat sur les ressources naturelles. Mais d’autres facteurs expliquent la pression foncière sur les marges urbaines, et donc les espaces ruraux investis. Dans les années 1990, la politique d’aménagement menée par les autorités municipales accompagne la création de jardins dans un but d’embellissement. Cependant, la pression foncière et le développement du commerce informel exercent une forme de concurrence sur ces espaces convoités et détournés de leur fonction première en périphérie de la capitale (Koudougou, 2022). En outre, la fonction nourricière des espaces ruraux éloignés de la ville se trouve renforcée. Le phénomène est observé dès les années 1990, « une bonne partie des citadins mènent encore des activités agricoles intenses autour de la ville » (Compaoré, 1993, p. 42). La stratégie de la municipalité pour le Grand Ouaga à l’horizon 2025 est également de repousser le maraîchage hors de la ville (Robert et al., 2020), dans les zones périurbaines, créant une forme de concurrence avec les zones naturelles. Enfin, la pression anthropique liée aux besoins de bois de chauffe impacte l’environnement naturel et les ressources disponibles. Déjà, au début des années 1990, Dévérin-Kouanda (1992) constatait une extrême dégradation à la fois quantitative et qualitative du couvert végétal autour de la capitale. Le lien avec la croissance urbaine et le prélèvement de bois de chauffe est alors avancé, et ce depuis plusieurs décennies : « Ouagadougou dévore le bois des brousses environnantes et cela crée une catastrophe écologique favorisant la désertification » (Dévérin-Kouanda, 1992, p. 368). Les prélèvements aboutissent à un déséquilibre écologique qui entraine le recul de certaines espèces végétales (Compaoré, 1993). Cet état de fait est préjudiciable à la pharmacopée et à la composition de remèdes. Sigué (2022) constate que l’aire de prélèvement pour le bois de chauffe n’a cessé de s’élargir en raison de la diminution des ressources forestières. Le rayon de prélèvement était de 80 km dans les années 1970, il est estimé à 200 km en 2022. La conséquence est l’épuisement de la biomasse dans les zones proches de la ville et donc de la diversité des ressources naturelles constatée par les médecins traditionnels. Les limites sans cesse repoussées de la capitale contribuent à la mise en place d’un paysage dénudé et au profil floristique appauvri.
11L’inaccessibilité aux ressources naturelles dans une large aire autour de la capitale interroge à double titre : comment les tradipraticiens se procurent-ils les plantes, sont-ils en capacité de pratiquer les prélèvements selon les rituels transmis par leurs prédécesseurs ? En effet, les travaux de Doris Bonnet abordent les pratiques liées au prélèvement des plantes. « Le remède appelé tiim vient du radical ti de tiiga arbre, plante qui désigne aussi tout génie qui réside dans un arbre » (Bonnet, 1988, p. 81). Le processus mis en place par le tradipraticien se compose alors de plusieurs étapes qui débutent la veille dans le but d’écarter les génies liés à l’arbre, le prélèvement des écorces ou des feuilles intervenant à un autre moment, variable selon le type de plantes, accompagné de paroles à destination de la plante. « Le tiim est une partie de l’énergie vitale (siiga) de l’arbre ou de la plante dont il provient… Les tiim sont plutôt des « médecines » à actions multiples dont l’efficacité, pour chacune d’entre elles, est déterminée par le guérisseur ou le devin » (ibid., p. 82).
12À Ouagadougou, il y a un peu plus de deux décennies encore, les prélèvements en milieu naturel étaient la source principale d’approvisionnement en plantes pour les soins traditionnels. S. S., naturothérapeute, 73 ans, affirme que « dans les années 1980 la zone périphérique de Ouagadougou constituait la principale source de prélèvement en plantes médicinales ». Cette zone correspondait aux actuels quartiers de Somgandé, de Tampouy, de Tanghin et de Pissy, lotis dans les années 1990 et qui forment aujourd’hui la première couronne périphérique lotie (figure 2). En 2022, quelques tradipraticiens interrogés à Ouagadougou affirmaient que la zone périphérique de Saaba était devenue la source d’approvisionnement urbain la plus importante, mais seulement pour quelques plantes médicinales. L’approvisionnement est devenu un énorme défi actuellement pour les tradipraticiens de Ouagadougou. La rareté des plantes utilisées à des fins médicinales autour de la capitale est telle que très peu de naturothérapeutes ou d’herboristes qui y exercent, collectent eux-mêmes les plantes. Dans ce cas, les prélèvements se font dans les champs et les forêts des localités voisines de la capitale. Mais, selon O.M., naturothérapeute, 56 ans, les cueillettes dans les champs ne sont plus fréquentes en raison de la faible densité des espèces végétales qui ne permet pas un prélèvement en grande quantité.
13En 2022, huit tradipraticiens sur dix déclaraient acheter les plantes nécessaires pour composer leurs remèdes. Dans ce cas, les marchés ouagalais constituent le lieu de vente privilégié, dont certains comme Arbe Yaar, Song-Naaba ou Pissy Yaar peuvent accueillir plus de 40 vendeurs chacun. La vente de plantes sur les marchés est exercée principalement par les femmes (96,8 %). Herboristes-revendeuses, elles assurent l’approvisionnement des patients des tradipraticiens ou de personnes souhaitant pratiquer l’automédication, largement tournée vers les soins des enfants. Depuis quelques années, les vendeurs sur les marchés assurent également la livraison à domicile. Ils forment le point final d’un circuit alimenté par des intermédiaires (herboristes-récolteurs) qui prélèvent en brousse, fournissent les marchés ou directement les tradipraticiens.
14En outre, les plantes médicinales deviennent de plus en plus rares, en quantité et en diversité, dans les zones non protégées. Ces contraintes ont amené les tradipraticiens à s’éloigner des marchés de la capitale et s’orienter vers les marchés d’autres localités Ziniaré, Rapadama, Nagréogo, Kombissiri, Tanghin-Dassouri, Bazoulé, Kokologho, Boussé, Manga, Dapeleogo (figure 3). « Je prélève les plantes dans des champs à Kokologho, Poa, Tanghin-Dassouri et Loumbila, car dans la commune de Ouagadougou les espaces naturels ont presque disparu au profit d’autres activités ». Le point commun de ces sites est qu’ils sont situés dans des unités administratives proches de Ouagadougou. L’approvisionnement se fait donc, en partie, par circuit court. La distance parcourue se situe entre 25 km et 100 km (figure 3).
Figure 3. Circuit court d’approvisionnement en plantes des tradipraticiens
15Le marché de Kokologho regroupe une trentaine d’herboristes. Les collecteurs de plantes s’approvisionnent dans les provinces de Zondoma, Oubritenga ou Boulkiemdé (voir figure 5) et vendent les plantes médicinales aux tradipraticiens locaux et à ceux venant de la capitale. Certains des acheteurs de Ouagadougou se procurent ces plantes pour un usage personnel, tandis que d’autres les revendent à des herboristes installés dans d’autres marchés ou alimentent leur point de vente à Ouagadougou.
16Selon N. L. (herboriste, 63 ans), « le circuit court permet d’avoir les plantes moins chères, mais ne permet pas d’avoir toutes les plantes dont on a besoin en quantité ». En effet, la demande en plantes dépasse l’offre. Pour pallier le manque, il faut se déplacer sur de plus longues distances, sur des sites qui ne sont pas connus de tous. Cela nécessite alors le recours à un plus grand nombre d’acteurs intermédiaires (récolteurs, herboristes revendeurs) dans la chaine d’approvisionnement inscrite dans un circuit long (figure 4). Deux profils d’intermédiaires sont observés dans ce système en transformation : ceux issus de familles de tradipraticiens, formés aux rituels de prélèvement (certaines plantes ne peuvent être prélevées qu’à des heures spécifiques) et ceux venus dans la pratique par intérêt financier et ne disposant que de connaissances partielles sur les méthodes de collecte des plantes. L’implication d’intermédiaires, pas toujours formés à la pratique, a de multiples conséquences. Elle joue sur la qualité du prélèvement (doute sur l’efficacité de la plante, car non prélevée selon les rituels, destruction de la ressource naturelle en raison de mauvaises pratiques de collecte). Pour disposer de plantes en quantité et diversité, les tradipraticiens ont l’obligation de s’appuyer sur des intermédiaires, à quelques exceptions près où certains prélèvent encore eux-mêmes certaines plantes. Dans le cas d’un intermédiaire, les tradipraticiens n’ont pas la possibilité de vérifier la mise en pratique des gestes qui garantissent le processus de prélèvement et la guérison. Certains d’entre eux prodiguent donc des recommandations aux collecteurs non expérimentés. L’implication des intermédiaires a également des conséquences sur les conditions de stockage mal maîtrisées (exposition au soleil, temps long de conservation).
Figure 4. Circuits d’approvisionnement en plantes médicinales à Ouagadougou
17Les circuits longs s’organisent sur des distances de 100 à 450 km et intègrent des unités administratives (les provinces) éloignées et un nombre d’intermédiaires variables (figure 5). Dans ce cas, le prélèvement par les tradipraticiens eux-mêmes devient exceptionnel. Au cours des dernières années, les lieux d’approvisionnement semblent s’être considérablement recentrés à la fois du point de vue géographique et du point de vue du mode d’approvisionnement. Ainsi, Yanogo (2017) évoquait, il y a moins d’une décennie, les provinces du Mouhoun, du Sanmatenga, du Kénédougou et du Ziro comme zones de prélèvement, elles ne sont plus citées en 2022. Les collecteurs prélèvent dans les provinces (anciennement dénommées) de la Comoé, de la Léraba, de la Kossi, du Ioba, du Tuy, du Mouhoun, du Houet, du Balé et du Kénédougou (figure 4). Mais les provinces du Houet et du Tuy sont de plus en plus privilégiées en raison de leur proximité avec les marchés. Les marchés des villes de Banfora et Gaoua sont des lieux de vente connus. À Bobo-Dioulasso, deuxième centre urbain du pays, il existe de multiples marchés comme Colma ou Yégueré, mais celui de Gninita est le mieux achalandé pour acheter les plantes médicinales (figure 4). Selon O.M. (herboriste, 36 ans) « Gninita est le plus grand marché de vente de plantes au Burkina Faso », notamment en raison des grandes quantités de plantes disponibles comme illustré sur la photo 1. Cela entraine la multiplication des intermédiaires indirects (préleveurs, vendeurs intermédiaires).
Photo 1. Stock de plantes en vente par un herboriste sur le marché Gninita
Source : Oumarou Ouedraogo, enquête terrain, mars 2022
- 5 Pour plus de détails, consulter : « Réfugié en son propre pays : Enquête collective sur les personn (...)
18L’insécurité est l’autre raison qui contribue à la redistribution des lieux de collecte. Le Burkina Faso a enregistré les premières attaques terroristes en 20155. Elles se sont multipliées au fil des années et persistent toujours en 2025. La situation sécuritaire a rendu certaines provinces de prélèvement inaccessibles, notamment dans l’ouest du pays. Les herboristes-revendeurs enquêtés à Bobo-Dioulasso (huit sur dix) affirment que leurs principaux clients viennent de la capitale, notamment en raison de la crise sécuritaire et de l’accès difficile à la brousse. L’insécurité oblige les tradipraticiens à réduire leur fréquence de prélèvement en milieu naturel. Selon S. S. (herboriste-récolteur, 53 ans), « à cause de l’insécurité, les tradipraticiens ont peur de parcourir les forêts à la recherche de plantes médicinales. Pourtant, les forêts sont les lieux privilégiés pour les prélèvements des plantes en grande quantité ». Un employé de la direction de la Médecine traditionnelle et alternative témoigne : « les forêts qui sont les principaux lieux de prélèvement sont actuellement les cachettes des terroristes et l’armée considère toute personne trouvée dans les forêts, dans les zones d’insécurité, comme un suspect ». Les prélèvements sont faits généralement par des herboristes locaux et cela augmente le nombre d’acteurs des circuits d’approvisionnement. Plus le nombre d’intermédiaires augmente, plus le prix des plantes augmente. Selon S. M. (herboriste, 52 ans), « certaines brousses ne sont plus praticables à cause de l’insécurité et cela joue sur le coût et la disponibilité de certaines plantes au niveau des marchés ». Pour M. H. (herboriste, 46 ans), « les lieux de prélèvement s’éloignent au fil des années, mais avec l’arrivée de l’insécurité, il y a eu un recul accéléré des lieux d’approvisionnement dans ces dernières années ».
Figure 5. Circuit long d’approvisionnement en plantes médicinales
19Afin de pallier la raréfaction des plantes médicinales, certains tradipraticiens mettent en place des alternatives : ce sont les jardins de plantes médicinales. Le manque et le coût élevé des terres à Ouagadougou poussent certains d’entre eux à cultiver les plantes dans leur localité d’origine ou dans les localités plus ou moins éloignées de Ouagadougou. Ainsi, un naturothérapeute résidant à Zagtouli, quartier au sud-ouest de Ouagadougou, avec une expérience de 49 ans, exploite un jardin de plantes médicinales à Manga, son village natal, situé à plus de 100 km de son lieu d’exercice. Le choix de ce lieu est motivé par l’espace disponible pour réaliser ses cultures sur de grandes superficies, ce qui est difficile à trouver dans la capitale. Depuis 2015, il met en valeur une vingtaine d’espèces, pour un total d’environ 1 000 pieds sur 3 ha clôturés avec un grillage. Il pallie ainsi la raréfaction des plantes utilisées dans la pharmacopée traditionnelle. Il précise : « les plantes vendues sur le marché ne sont pas dignes de confiance ». Selon Belem et al. (2008), la culture des plantes médicinales est une méthode pour accroitre le nombre de plantes disponibles pour les soins traditionnels.
- 6 Nom en mooré, une des langues nationales principalement parlées à Ouagadougou.
20En l’absence de parcelles individuelles, le jardin collectif peut être une alternative. En 2002, le Réseau des tradipraticiens et herboristes de la région Centre a mis en valeur une exploitation de 2,5 hectares dans le village de Komsilga, situé à 30 km de la capitale. La terre a été acquise grâce à l’accord d’un résident local. Les membres du réseau ont pu planter et entretenir diverses espèces déjà présentes, notamment des herbacés, des arbustes et des arbres qui se côtoient sur une même parcelle (photo 2). Depuis 2015, l’Union des associations des tradipraticiens de santé et herboristes (UATSH) gère le jardin et le site a connu une expansion en 2022. Il regroupe désormais 38 associations de tradipraticiens exerçant à Ouagadougou et d’autres villes du pays. Seuls les membres de l’union sont autorisés à prélever des plantes dans le jardin, en suivant les bonnes pratiques. La mise en place d’une clôture a permis de réduire les prélèvements sauvages des riverains, les surpâturages des animaux. Ces sites permettent d’accéder à des plantes devenues rares à Ouagadougou comme Aoga6 (Daniellia oliveri), Sâbega (Oldenlendia affinis), Kinkiris Taanga (Trichilia emetica) ou Siguédré (Pseudocedrela kotschyi).
Photo 2. Présence de plantes de variétés différentes dans un jardin collectif de plantes médicinales
Source : Oumarou Ouedraogo, enquête terrain, Komsilga, novembre 2022
21Enfin, les jardins à domicile sont un moyen de disposer de plantes à proximité. M. D. naturothérapeute (56 ans) réside à Ouagadougou et cultive les plantes à domicile depuis 3 ans. « Le jardin me permet d’avoir quelques espèces sans parcourir de grandes distances et à partir des expériences je pourrai mettre en place mon futur jardin hors de Ouagadougou sur une superficie de 5 ha ». Selon elle, « on peut cultiver facilement les herbacés et les arbustes à domicile ». Les espèces sont cultivées hors sol, dans des pots disposés dans la cour sur des espaces restreints ce qui limite la disponibilité des plantes (photo 3). Nicolas (2009) précise que les plantes peuvent être cultivées autour des concessions. C’est une pratique qu’on retrouve au Bénin, Adomou et al. (2012) indiquent que certaines plantes sont cultivées dans les concessions à cause de leur indisponibilité en milieu naturel.
Photo 3. Culture de quelques plantes médicinales dans un jardin au domicile d’un tradipraticien à Ouagadougou
Source : Oumarou Ouedraogo, enquête terrain, mars 2022
22La médecine traditionnelle n’est pas spécifique au milieu rural, il existe une offre de soins traditionnels abondante en ville. Toutefois, la pratique est soumise à une contrainte importante : la disponibilité des plantes entrant dans la composition des remèdes. L’extension de l’empreinte urbaine conduit à une raréfaction du milieu naturel et redessine les pratiques de prélèvement des tradipraticiens à Ouagadougou. Il existe toujours autour de la ville des sites où les plantes sont disponibles, mais en petite quantité et de façon non diversifiée. Il est donc fait de plus en plus appel à des intermédiaires, dont le nombre augmente avec la distance de prélèvement. Par ailleurs, l’insécurité vécue par le pays depuis 2015 redessine la carte des lieux d’approvisionnement, ils ont tendance à se concentrer dans les régions au sud du pays, moins touchées par l’insécurité. De même les marchés sont les ressources privilégiées pour disposer de l’éventail de plantes nécessaires aux soins prodigués. Ceci contribue à transformer les pratiques de prélèvement des tradipraticiens par l’impossibilité d’accéder eux-mêmes aux ressources et l’impossibilité de s’assurer du suivi des règles de prélèvement qui accompagnent la collecte des plantes.