- 2 « far-stretched » et « inconceivable ». Toutes les citations de cet article sont issues de textes é (...)
- 3 « Feminist geography and GIS [...] have remained two separated worlds to date ».
1En 2002, dans un essai adossé au dossier « Géographie féministe et SIG » publié dans la revue Gender, Place and Culture, Susan Hanson fait remarquer combien, une décennie plus tôt, l’association entre le féminisme et le champ des sciences et systèmes d’information géographique (SIG) aurait paru « farfelue » et « inconcevable »2 (Hanson, 2002, p. 301). Dans l’introduction du même dossier, Mei-Po Kwan affirme par ailleurs : « jusqu’à présent, la géographie féministe et les SIG […] sont restés deux mondes séparés »3 (Kwan, 2002b, p. 261).
- 4 J’utilise le terme « géographies féministes » au pluriel pour refléter la multiplicité et l’hétérog (...)
2En effet, à première vue, les géographies féministes4 et les SIG paraissent avoir bien peu en commun et reposer sur des épistémologies très différentes, sinon inconciliables.
3Bien que les approches féministes de la recherche soient variées et hétérogènes, les géographes féministes s’accordent généralement sur l’importance de la notion de positionnalité (l’idée que l’identité des chercheur·e·s influence le processus de recherche et leurs interactions avec les sujets de et les participant·e·s à la recherche) ; l’impératif de réflexivité (le processus consistant à considérer la positionnalité des chercheur·e·s et son effet sur la recherche) ; la nécessité de donner la parole aux personnes sur lesquelles porte la recherche ; le caractère situé, partial et partiel de tout savoir ; l’attention à accorder à la diversité et la différence dans les processus de production de l’espace, et notamment aux catégories de genre, de classe, de race, et de sexualité ; et l’aspiration à conférer un caractère émancipateur à leur recherche (McLafferty, 2002 ; Mohammad, 2017). De plus, les recherches en géographies féministes tendent à favoriser les méthodes qualitatives, en raison de leur pertinence pour étudier les questions de pouvoir et de (re)production des inégalités (Nightingale, 2003).
4Au contraire, les SIG sont typiquement associés aux méthodes quantitatives et aux outils de l’analyse spatiale, privilégiant la visualisation, la cartographie et les méthodologies positivistes (Kwan, 2002a ; McLafferty, 2002). Ils reposent sur des conceptions cartésiennes et euclidiennes de l’espace ; dépendent fortement de représentations rigides des objets de recherches — y compris des personnes — appartenant à des classes prédéfinies ; et abordent généralement les données à travers des couches ayant une échelle géographique unique, limitant la possibilité d’observer des interactions multi- et inter-échelle. Enfin, les recherches mobilisant les SIG se basent très souvent sur des données secondaires, telles celles collectées lors de recensements ou par télédétection, qui laissent, a priori, peu de place à la réflexivité et aux questions liées à la positionnalité des chercheur·e·s (Elwood, 2008 ; Pavlovskaya, 2016).
- 5 Sous-entendu « après avoir été déconstruites ».
5Pourtant, même si les géographies féministes et les SIG peuvent en apparence reposer sur des pratiques et des épistémologies diamétralement opposées, les SIG féministes (« feminist GIS ») sont aujourd’hui clairement identifiées comme une des composantes d’une série d’approches collectivement appelées SIG critiques (« critical GIS ») au sein de la recherche en géographie anglo-saxonne. Les promoteurs de ces approches défendent des pratiques des SIG non orthodoxes, reconstruites5 et émancipatrices, s’appuyant sur la critique des modes de production des savoirs dominants, l’implémentation d’outils SIG appliqués à des projets de recherche progressistes et le développement de techniques SIG postpositivistes (Boschmann, Cubbon, 2014 ; Harvey et al., 2005 ; Pavlovskaya, 2009). Nombre d’acteurs des SIG critiques s’appuient, par ailleurs, sur des dispositifs hybrides mêlant données et méthodes qualitatives et quantitatives, revendiquant le dépassement du clivage binaire entre traditions « quanti » et « quali » (Kwan, 2004).
- 6 Les approches de méthodes mixtes « entrelacent des techniques de recherche diverses afin de combler (...)
6Le développement des SIG féministes est le fruit de foisonnantes séries d’interactions entre géographie féministe et SIG depuis les 35 dernières années, relayées principalement dans la littérature académique anglo-saxonne, et plus particulièrement nord-américaine. Outre-Atlantique, comme j’ai pu le constater tout au long de ma formation de géographe effectuée dans une université étatsunienne entre 2014 et 2021, les SIG féministes et les discours épistémologiques qui y sont associés sont des notions élémentaires connues aussi bien des géographes féministes que des spécialistes des SIG, si ce n’est des géographes en général. Ainsi, durant mon master puis mon doctorat, les pratiques et/ou les critiques féministes des SIG ont été abordées dans des cours portant sur les méthodes des SIG et leurs fondements, sur les méthodes qualitatives pour géographes, ou encore sur les courants épistémologiques en géographie. Personnellement, ces introductions aux SIG féministes m’ont conduit à adopter des pratiques de recherche plus réflexives, questionnant l’éthique et la déontologie : bien que je ne revendique pas explicitement une posture féministe dans mes travaux, je porte tout de même une attention particulière à la parole, au point de vue et à la subjectivité des personnes cartographiées, notamment via l’intégration des outils d’analyse spatiale au sein de méthodes mixtes6, et je m’efforce de porter un regard critique sur les sources utilisées pour construire les bases de données de mes SIG, en particulier à travers l’examen de leur contexte de production.
- 7 Si ces nouveaux champs sont mentionnés dans cet article, une analyse poussée de ces courants et de (...)
7Si les SIG féministes constituent actuellement un sous-champ clairement établi au sein de la géographie anglo-saxonne, ce n’est pas le cas dans la géographie francophone où, comme le rappelait récemment Mégane Fernandez (2024), il n’existe à ce jour pas d’équivalent. Les critiques, les débats et les approches anglo-saxonnes associées aux SIG féministes n’y ont quasiment pas été relayées. Avec cet article, je propose donc une perspective historique retraçant les interactions entre géographies féministes et SIG afin de rendre les réflexions et les pratiques qui en découlent plus accessibles aux géographes francophones. La figure 1 permet, grâce à une frise chronologique reprenant les années de publications des références citées dans ce texte, d’appréhender les temps forts du courant critique féministe des SIG. Une première série de textes publiés dans les années 1990 se fait l’écho de fortes critiques, voire de rejets des SIG sur la base de divergences présumément irréconciliables entre épistémologies sous-jacentes aux SIG et géographie féministe. Ces prises de position, qui s’appuient, pour l’essentiel, sur des réflexions plus générales vis-à-vis de la science et de la méthode scientifique dans un contexte d’intenses débats épistémologiques, sont détaillées dans la première partie de cet article. La décennie suivante fait l’objet d’une réévaluation de ces critiques initiales par des géographes féministes et s’accompagne d’appels au développement d’usages critiques des SIG adaptés aux épistémologies féministes. Ce temps fort du courant des SIG féministes, marqué par la publication du dossier « Géographie féministe et SIG » de 2002 évoqué plus haut, fait l’objet de la deuxième partie de cet article. L’absence de nouvelles publications sur ce sujet au début des années 2010 illustre, en creux, l’acceptation des arguments présentés dans les années 2000 : la possibilité d’une pratique critique féministe des SIG n’est plus questionnée. Le regain apparent d’intérêt pour les SIG féministes ces dix dernières années est le reflet de deux tendances distinctes : d’une part, la mention des apports des SIG féministes dans des chapitres de manuels ou des notices encyclopédiques, attestant de leur statut de sous-champ reconnu et, d’autre part, les références à l’héritage des SIG féministes dans des courants adjacents, tels les SIG queers et/ou intersectionnels, ainsi que les géographies digitales féministes7. Enfin, si les deux premières parties de cet article relaient essentiellement des interventions théoriques, les SIG féministes se concrétisent à travers des pratiques. Dans la troisième partie, je présente ainsi six exemples de pratiques féministes critiques des SIG correspondant à différents moments de l’histoire des SIG féministes.
Figure 1. Chronologie des publications citées (à partir de 1990)
8Les premières critiques des SIG ont émergé à la fin du XXe siècle dans le cadre des « guerres de la science » (« science wars ») : un ensemble de débats et de controverses entre chercheur·e·s, opposant notamment les postmodernistes aux tenants du réalisme scientifique, à propos du privilège épistémologique dont jouit la science, de la capacité de la science à présenter une réalité objective et du fait que la science soit une construction sociale et culturelle (Schuurman, Pratt, 2002). S’appuyant sur les travaux féministes et postpositivistes développés dans ce contexte, des chercheur·e·s ont émis de sévères séries de critiques contre les SIG, postulant une incompatibilité avec la géographie féministe (Schuurman, 2000).
9L’une des principales objections à la pertinence, voire à la possibilité même, d’utiliser les SIG dans le cadre de recherches féministes résulte de la présomption d’un lien inhérent entre SIG, méthodes quantitatives et épistémologies positivistes. Les critiques des SIG ont mis en avant le rapport entre les origines de ces outils et la révolution quantitative en géographie, affirmant que cette relation conférait intrinsèquement des dimensions positivistes et empiricistes aux SIG (Taylor, 1990 ; Taylor, Johnston, 1995). Pour certain·e·s, les SIG constituent uniquement des outils basiques au service des méthodes positivistes d’analyse spatiale quantitative (Dixon, Jones, 1998). Les détracteur·rice·s des SIG ont pu considérer la relation entre positivisme et SIG comme une faiblesse épistémologique inhérente à ces derniers. De plus, le postulat d’un positivisme sous-jacent aux SIG a été associé à la problématisation d’un dualisme ontologique sujet-objet présumé indissociable des SIG, c’est-à-dire de la séparation fondamentale entre l’analyste et l’objet de l’analyse dans le cadre des SIG (Lake, 1993 ; Pickles, 1995 ; Schuurman, Pratt, 2002).
10Par ailleurs, certain·e·s critiques ont affirmé que l’un des principaux objectifs des méthodes SIG est la généralisation et la découverte de principes universels, conduisant donc à l’inadéquation de l’emploi des SIG pour étudier la subjectivité des sujets de la recherche — qui deviennent alors des objets de recherche — ou les différences au sein de la population étudiée (Lake, 1993). Comme l’a fait remarquer Kwan (2002a), si les SIG étaient en effet intrinsèquement positivistes, universalisants et incapables de contribuer à la compréhension de différences subjectives (une affirmation qu’elle conteste, comme nous le verrons plus bas), ils seraient alors d’un intérêt plus que limité pour les géographes féministes, en particulier quand leurs recherches se concentrent sur la production spatiale des différences et des inégalités.
11Une deuxième série d’objections quant à l’utilisation des SIG dans le cadre des géographies féministes découle du fait que la production de connaissances à l’aide des SIG s’appuie pour grande part sur la vision et la visualisation (Kwan, 2002a ; Pavlovskaya, St. Martin, 2007). En effet, les théoricien·ne·s du social ont dénoncé le pouvoir objectificateur de la vision surplombante ainsi qu’une forme d’appropriation visuelle du monde, présente dans les sciences en général et en géographie en particulier. Ces chercheur·e·s ont notamment mis en évidence la centralité du sens visuel dans les processus de production d’autorité et de maintien de l’ordre et ont décrit le sentiment de domination tiré de l’examen visuel d’un espace depuis une situation surélevée, tel celui éprouvé par les commandants militaires observant les champs de bataille depuis les hauteurs avoisinantes (de Certeau, 1984 ; Foucault, 1980 ; Rose, 1993).
- 8 « the god-trick of seeing everything from nowhere ».
12Approfondissant ces critiques, les théoricien·ne·s féministes ont mis en avant la primauté du recours aux technologies visuelles dans les sociétés modernes, aussi bien dans les domaines de l’assertion de vérités scientifiques que de la préservation du pouvoir politique des dominants. Donna Haraway (1991, p. 189) soutient que les prétentions scientifiques à l’objectivité reposent sur ce qu’elle appelle « l’artifice divin consistant à voir tout depuis nulle part8 », une situation où celui ou celle qui sait (le ou la scientifique, par exemple) est désincarné·e et présumé·e capable d’atteindre de manière détachée une vue objective d’un monde complètement connaissable, tout en niant sa propre partialité et sa subjectivité. Les géographes féministes ont appliqué ces critiques de la vision à l’usage de la visualisation dans les pratiques des SIG en général et à l’utilisation d’images produites par télédétection en particulier (Bondi, Domosh, 1992 ; Pickles, 1995). Le mode de production de connaissance objectifiant et la vision transcendante — aussi appelée « vision par l’œil de Dieu » (« god’s eye view ») — permis par les SIG ont ainsi été pointés du doigt, de même que la manière dont, du fait de sa dépendance à l’observation visuelle, les SIG facilitent la distanciation de l’utilisateur·rice vis-à-vis de leurs objets d’études (Bondi, Domosh, 1992 ; Lake, 1993).
13Un troisième ensemble de critiques des SIG est inspiré des discours féministes dénonçant les tendances masculinistes de la science. Haraway (1991, 1992) et Sandra Harding (1986) ont ainsi affirmé que l’exclusion des femmes du domaine scientifique et l’importance accordée à la vue et à la vision — rouage du pouvoir de l’observateur masculin occidental — a abouti à un biais masculiniste de la science. Pour ces chercheures, la vision infinie et désincarnée de l’« artifice divin » correspond à un regard conquérant, voyeuriste, et masculin. S’appuyant sur des théories issues de la psychanalyse, des géographes féministes ont exploré les relations entre les pratiques visuelles en géographie et un désir/plaisir de regarder considéré comme typiquement masculin (Deutsche, 1991 ; Haraway, 1991 ; Rose, 1993). Plus généralement, des liens ont par ailleurs été établis entre modes de production de connaissances masculinistes et objectivité scientifique. Faisant suite à ces critiques radicales de la vision et de la science, des chercheur·e·s ont soutenu que les technologies SIG étaient socialement construites comme masculines : la grille espace-temps cartésienne qui leur est sous-jacente implique l’existence d’un point de vue externe porté sur les objets/sujets de la recherche (Bondi, Domosh, 1992 ; Roberts, Schein, 1995). Ces chercheur·e·s ont aussi suggéré que les SIG communiquent le savoir produit d’une manière particulièrement péremptoire et masculiniste, du fait du pouvoir et du charisme exercés par les technologies digitales, ainsi que de la revendication d’une production de connaissance présentée comme « scientifique » et tirée de données, et donc nécessairement « vraie » (Bondi, Domosh, 1992).
14Dans la mesure où les SIG reposent largement sur l’usage de données secondaires, la réflexivité a parfois été considérée comme virtuellement impossible du fait de la déconnexion et du manque d’interaction entre les chercheur·e·s et les personnes ou les phénomènes étudiés (Kwan, 2002c ; McLafferty, 1995). Par exemple, certain·e·s chercheur·e·s féministes ont considéré problématique l’usage fréquent de données issues de recensements au sein de projets SIG, à la fois du fait de la nature secondaire de ces données, mais aussi parce que les catégories de recensement ont été critiquées comme sur-généralisantes et partiellement inadaptées face à la complexité des identités des recensé·e·s (Elwood, 2008 ; Kwan, 2002a).
15Plus largement, certaines limites inhérentes aux données typiquement utilisées dans les projets reposant sur les SIG ont conduit des chercheur·e·s à déconsidérer les SIG sur la base d’une incompatibilité présumée avec des principes majeurs de la recherche féministe, en particulier avec l’importance de la réflexivité et la primauté accordée à l’étude des vies des femmes. Du fait de leur affiliation avec une tradition des sciences de l’espace jugée stérile et réductrice, les SIG ont été accusées de promouvoir une conception cartésienne de l’espace incapable de représenter les relations, les réseaux, les connexions, ou les émotions qui caractérisent particulièrement les expériences féminines (Bondi et Domosh, 1992 ; Kwan, 2002a). L’interdépendance entre SIG, cartes et images issues de la télédétection a également été citée comme un obstacle à l’étude des échelles d’activités humaines correspondant le mieux aux phénomènes genrés de différenciation, tels les espaces personnels et domestiques (Kwan, 2002c ; Rocheleau, 1995).
16La dernière principale série de critiques des SIG reprise par les géographes féministes concerne l’accès aux, et le pouvoir sur, les outils SIG. Du fait de leur utilisation abondante par les militaires, les technologies SIG et géospatiales ont été critiquées pour leur rôle dans le maintien des structures de pouvoir, des pratiques de surveillance et du militarisme (Pickles, 1995 ; Roberts, Schein, 1995). Des réserves ont également été émises vis-à-vis de la commercialisation généralisée des SIG, de leur dépendance au secteur privé pour la fourniture de matériel et de logiciels et de leur potentiel lucratif dans le cadre de prestations de conseils (Flowerdew, 1998).
17De plus, la prépondérance des hommes aux origines de l’industrie des SIG a été soulignée, ainsi que la quasi-absence de femmes notoirement associées aux technologies de cartographies avant la toute fin du XXe siècle, aussi bien en tant qu’objets/sujets cartographiés qu’en tant qu’utilisatrices de ces technologies (Domosh, 1997 ; Pavlovskaya et St. Martin, 2007). Dans l’ensemble, l’histoire des SIG a été initialement présentée comme une histoire d’hommes, de leurs innovations et de leurs progrès scientifiques. Enfin, géographes et aménageur·se·s du territoire ont alerté sur le fait que l’utilisation des SIG dans le cadre de processus de prises de décisions a parfois pour conséquence de limiter les informations, les savoirs, les institutions et les groupes sociaux pouvant y être associés. Ces chercheur·e·s ont mis en évidence le fait que l’utilisation des SIG conduit souvent à une division entre le social et le technique, dont la conséquence est la création d’une élite technocratique (Clark, 1998 ; Pickles, 1995 ; Sheppard, 1995).
18Au cours de la première décennie du XXIe siècle, des chercheur·e·s féministes ont réévalué et nuancé les critiques des SIG des années 1990. Récusant un rejet absolu des SIG sur la base d’une présumée incompatibilité épistémologique avec leur champ de recherche, ils et elles ont revisité les questions des biais — positivistes, masculinistes ou encore quantitatifs — des SIG et ont plaidé pour le développement de pratiques critiques et féministes des SIG. Encouragé·e·s par le potentiel démontré par de premières expériences concrètes de SIG critiques, ces chercheur·e·s ont affirmé que, contrairement aux pratiques SIG dominantes, de telles approches pouvaient permettre de mettre les SIG au service d’une recherche émancipatrice et de la transformation sociale.
- 9 « as masculinist as we allow it to be ».
19Dans le cadre de leurs appels pour des pratiques féministes des SIG, les géographes féministes ont réexaminé les relations entre SIG et positivismes. S’inspirant d’arguments réfutant l’inhérence des liens entre géographie quantitative et positiviste (Lawson, 1995 ; Pratt, 1998), Kwan (2002a) réfute l’existence d’un rapport intrinsèque entre méthodes SIG et épistémologies positivistes et/ou masculinistes. D’après elle, cette association découle d’un amalgame entre positivisme et méthodes quantitatives datant de la révolution quantitative. Elle encourage donc les recherches féministes à séparer les techniques — y compris les SIG — des positionnements ontologiques et épistémologiques. Si Kwan reconnait qu’il existe effectivement une relation entre méthodes SIG et épistémologies positivistes, celle-ci découle, selon elle, de contingences historiques et spatiales sans être intrinsèque. Cette position est proche de celle de Nadine Shuurman (2002, p. 261) qui remet en cause l’idée que la technologie en général, et les SIG en particulier, soient nécessairement masculinistes, affirmant qu’ils ne sont en réalité « pas plus masculinistes que ce qu’on les autorise à être9 ».
- 10 « morally and intellectually superior outsider [attitude] ».
20Dans le dossier mentionné en introduction, Nadine Schuurman et Geraldine Pratt (2002) suggèrent que le scepticisme féministe vis-à-vis des oppositions binaires peut, contre toute attente, jouer un rôle clé dans le développement d’une approche constructive associant théories critiques — théories féministes incluses — et SIG. Elles ont notamment appelé de leurs vœux le développement par des spécialistes praticien·ne·s des SIG de critiques des SIG plus ouvertes et plus bienveillantes que les critiques antérieures, dénoncées comme des perspectives « extérieures [prenant une position] moralement et intellectuellement supérieure10 » (Schuurman, Pratt, 2002, p. 297). Ainsi, elles ont plaidé pour des critiques émises depuis des positions d’insiders qui soient ancrées dans, et donc informées par, l’utilisation des SIG et qui puissent aider à comprendre la manière dont les SIG fonctionnent en tant que système de production de connaissance, ce qui en retour permettrait d’ouvrir des perspectives pour développer des modes de production de savoirs alternatifs.
- 11 « remained stubbornly apart ».
21Afin de réconcilier SIG et géographies féministes, Sara McLafferty a proposé une approche quelque peu différente consistant en l’examen de points d’intersection entre les deux champs qui, selon elle, « demeuraient obstinément séparés11 » (2002, p. 263). Ainsi, elle a mis en évidence le fait que chacun des deux champs de recherche prêtait une attention particulière au contexte géographique, ainsi qu’à l’ancrage de la vie quotidienne dans des lieux précis. Plus largement, elle a suggéré que les SIG pouvaient enrichir les recherches féministes en aidant à la description des contextes socio-spatiaux de vie des femmes. De manière similaire, Kwan (2002a) et Hanson (2002) ont mis en avant la propension des SIG à décrire et à représenter les contextes socio-spatiaux, notamment à une échelle micro, et à rendre possible des niveaux de détail et une flexibilité difficilement atteignable avec d’autres méthodes. Les SIG peuvent, en effet, s’accommoder de grande quantité d’informations à une résolution spatiale ou temporelle très fine, particulièrement à propos pour étudier, par exemple, des trajectoires quotidiennes ou les interactions entre espaces domestiques et publics en contexte urbain.
22Parallèlement à leurs contre-arguments concernant la présumée nature positiviste et masculiniste des SIG, les promoteur·rice·s de pratiques féministes des SIG ont également répondu aux critiques de la vision surplombante évoquée ci-dessus. D’après Kwan (2002a, 2002c), les critiques qui se réclamaient de Haraway (1991) dans les années 1990 ont laissé de côté un important aspect de son « manifeste cyborg » : la possibilité pour les féministes de s’approprier la « vision par l’œil de Dieu » et de subvertir la position du sujet-maître. Kwan (2002a) insiste alors sur la nécessité de replacer les critiques de la vision dans leur contexte social et historique, tout en affirmant que les visualisations ne sont pas toutes nécessairement objectifiantes ou masculinistes, mais que la vision est toujours partielle, incarnée et située.
23Des théoricien·ne·s féministes ont également cherché à se réapproprier le type d’observation visuelle permise par les SIG en la rendant moins abstraite. Ces théoricien·ne·s ont suggéré que la visualisation pouvait être réincarnée et resituée comme vue depuis le corps plutôt que comme vue depuis nulle part (Haraway, 1991 ; Rose, 2001). Sur la base de ces arguments, des chercheur·e·s féministes ont affirmé que des visualisations critiques et non dominantes étaient possibles, y compris en utilisant les SIG. Ces chercheur·e·s ont également mis en exergue le fait que des femmes pouvaient utiliser les SIG pour produire de nouvelles pratiques visuelles plus réflexives, représentant mieux les espaces genrés et reflétant des manières de voir féminines (Kwan, 2002a ; Pavlovskaya, St. Martin, 2007).
24Afin de confirmer la compatibilité entre SIG et recherche féministe, dans la mesure où les méthodes qualitatives sont fréquemment considérées comme particulièrement appropriées pour des recherches féministes, les géographes plaidant pour le développement de SIG féministes ont jugé utile de réexaminer les relations entre SIG et données quantitatives, ainsi que les possibilités de mobiliser données qualitatives et SIG au sein des mêmes projets. En premier lieu, ces chercheur·e·s ont affirmé que, même en utilisant des données quantitatives, les types de visualisations permises par les SIG rendent possible un mode d’analyse plus interprétatif que les méthodes d’analyse quantitative conventionnelles. Par exemple, il a été démontré que l’utilisation d’une visualisation tridimensionnelle des trajectoires quotidiennes d’un individu était particulièrement efficace pour observer le caractère genré des mobilités spatio-temporelles quotidiennes (Kwan, 2002a). Par ailleurs, les géographes féministes ont plaidé pour le développement de projets de recherche basés sur des méthodes mixtes incluant des SIG. Comme ils et elles l’ont fait remarquer, puisque les SIG sont particulièrement adaptés à l’analyse de contextes, ils peuvent être utilisés en complément de données qualitatives traditionnelles, tels des entretiens, pour permettre d’apporter des informations sur la vie et les expériences des individus étudiés. Dans de tels cas, l’association des SIG avec d’autres méthodes permet de décentrer les méthodes SIG conventionnelles, tout en recentrant les questions de recherches (Kwan, 2002a ; McLafferty, 2002). Enfin, les chercheur·e·s plaidant pour des SIG féministes ont signalé que certains développements des logiciels SIG commençaient à permettre l’inclusion de données qualitatives, comme des vidéos ou des photographies, dans les visualisations produites (Kwan, 2002a ; McLafferty, 2002). Les croquis cartographiques et les cartes mentales ont également été présentés comme des moyens d’intégrer des données qualitatives aux SIG sous la forme de narrations spatiales individuelles (Boschmann et Cubbon, 2014 ; Kwan, 2002a ; McLafferty, 2002). Plus globalement, les systèmes d’information géographique qualitatifs (SIGQ ou QGIS en anglais) ont fait l’objet de recherches approfondies depuis plus d’une vingtaine d’années, prenant leur source dans les travaux de géographes féministes et critiques, et sont maintenant considérés comme une branche à part entière des SIG critiques (Cope, Elwood, 2009 ; voir également Bagheri, 2020 pour une perspective féministe récente et détaillée des SIGQ).
- 12 « acknowledging such a presence [was] the first step toward reclaiming a feminist mapping subject a (...)
25Tout en reconnaissant que les champs de la cartographie, y compris digitale, et des SIG ont été et restaient dominés par des acteurs masculins, des chercheur·e·s féministes spécialistes des SIG ont puisé dans la littérature sur l’histoire de la cartographie et dans leurs propres connaissances de l’industrie et de la communauté des SIG pour mettre en lumière la présence des femmes dans ces deux champs (Kwan, 2002c ; Pavlovskaya, St. Martin, 2007 ; Schuurman, 2002). Marianna Pavlovskaya et Kevin St. Martin (2007) ont mis en avant la progression du nombre de femmes parmi les dirigeant·e·s d’entreprise du secteur des SIG et ont fait remarquer qu’un grand nombre de femmes occupaient des emplois faiblement qualifiés dans la chaîne de traitement des données SIG, tels ceux liés à la digitalisation de cartes, au contrôle qualité des données, ou encore à la création et à la correction d’information spatiale digitale. Aux côtés de Shuurman (2002), ces auteur·e·s ont aussi mis en avant le nombre croissant de femmes dans le champ des SIG à l’université, aussi bien comme enseignantes-chercheures reconnues que comme étudiantes. Pour ces chercheur·e·s « faire remarquer cette présence [constituait] la première étape vers la réappropriation d’un sujet cartographiant féministe et une relecture des SIG comme pratiques féministes12 » (Pavlovskaya, St. Martin, 2007, p. 587).
- 13 « technological determinism ».
- 14 « writing the cyborg ».
- 15 « challenge the understanding of GT as scientific apparatus for producing objective knowledge or as (...)
26Dans l’ensemble, les promoteur·rice·s des SIG féministes ont insisté pour que l’agentivité critique des utilisateurs·rice·s des SIG soit prise en compte et ont plaidé pour le développement de pratiques des SIG empouvoirantes (Kwan, 2002c ; McLafferty, 2002 ; Schuurman, Pratt, 2002). Kwan (2002c, p. 273) a mis en garde contre une forme de « déterminisme technologique13 » qui empêcherait d’envisager toute pratique subversive des SIG. Ces chercheur·e·s ont affirmé qu’une manière, parmi d’autres, de s’opposer aux pratiques dominantes de SIG peut résider dans la création de bases de données alternatives et le développement d’algorithmes ad hoc, plutôt que d’utiliser des bases de données et des outils SIG préexistants (Kwan, 2002c ; Pavlovskaya, 2002). Dans l’ensemble, les promoteur·rice·s des SIG féministes ont plaidé pour une approche critique et une réimagination des SIG comme stratégie féministe de réappropriation. Dans leur appel à « écrire le cyborg14 », ces géographes encouragent leurs pairs féministes, et en particulier les femmes en début de carrière, à s’intéresser aux SIG et à développer des pratiques des SIG en accord avec les épistémologies féministes (Kwan, 2002c ; Schuurman, 2002). Plus particulièrement, Kwan a suggéré que de telles pratiques féministes des SIG se devraient d’être particulièrement attentives aux corps et aux émotions, pourraient prendre des formes artistiques ou expressives différentes des approches représentationnelles et analytiques traditionnelles, et seraient capables de « disputer l’assimilation des technologies géospatiales à un dispositif scientifique de production de savoirs objectifs ou à un instrument de domination15 » (2007, p. 28).
27Les débats théoriques et épistémologiques concernant la compatibilité entre SIG et recherche féministe ont été nourris par, puis ont débouché sur, des recherches concrètes mobilisant les SIG menées par des géographes féministes. Dans la dernière partie de cet article, j’examine en détail six publications issues de certains de ces travaux, en explicitant leur place dans l’histoire du développement des SIG féministes et en détaillant la manière dont leurs auteur·rice·s situent leurs pratiques dans le cadre du mouvement des SIG féministes (voir figure 1). Ces articles ont été choisis, d’une part, avec l’objectif de montrer la diversité des approches critiques des SIG féministes et, d’autre part, pour illustrer l’évolution de ces pratiques et l’évolution des positionnements de leur auteur·e·s vis-à-vis des débats théoriques liés aux SIG féministes.
28Dans un article daté de 2000, Kwan décrit plusieurs méthodes de visualisations tri-dimensionnelles produites à l’aide de SIG qui visent à représenter et à analyser les déplacements quotidiens d’une population. Les données mobilisées dans le cadre de ce projet proviennent de registres de déplacements consignés par plus de 7 000 foyers de la région de Portland, en Oregon, pour un total de plus de 71 000 trajets. Les visualisations produites par Kwan permettent notamment d’identifier les variations des tendances des trajets quotidiens en fonction du genre et de l’ethnicité des individus. Dans cet article particulièrement technique, précédant de quelques années les premiers appels pour des SIG féministes, Kwan ne mentionne pas explicitement sa position vis-à-vis des géographies féministes. Néanmoins, elle démontre comment les SIG peuvent contribuer à la recherche portant sur des thèmes privilégiés par les recherches féministes, tels les trajets quotidiens et les différences genrées. De plus, lorsque, deux années plus tard, elle encourage le développement de visualisations féministes (Kwan, 2002a), elle présente cette publication comme un exemple de ce qu’il est possible de faire. Elle explique alors que de telles visualisations contribuent à dépasser certaines limites des SIG en ce qu’elles permettent la représentation d’espaces genrés et des déplacements de femmes.
29Dans un article de 2002, Pavlovskaya présente la manière dont elle utilise les SIG pour analyser la transition vers le capitalisme à Moscou dans les années 1990. Elle place son approche dans le cadre des SIG féministes et dans le mouvement prônant l’inclusion de méthodes quantitatives dans la recherche féministe. Afin de visualiser les espaces économiques moscovites défavorisés à une échelle fine, elle a créé son propre jeu de données en agrégeant des données spatialisées provenant de trois sources différentes pour cartographier l’espace urbain à l’échelle de l’immeuble. Elle a également conduit des entretiens approfondis afin de complémenter son analyse SIG du changement urbain avec la perspective de ménages moscovites. À partir de ces entretiens, elle a cartographié les économies formelles et informelles à l’échelle du ménage. Pour Pavlovskaya, spatialiser les économies informelles et non monétisées est une pratique cartographique transformative qui peut rendre visibles des économies généralement ignorées autant par les chercheur·e·s que par les décideur·e·s politiques. En cartographiant le secteur privé moscovite à l’échelle micro-locale et en utilisant un jeu de données ad hoc permettant de prendre en compte l’importance des services dans l’économie des ménages, elle a pu mettre en évidence certaines des contradictions de la transition vers le capitalisme. Plus globalement, Pavlovskaya illustre dans cet article comment les SIG peuvent être utilisées dans le cadre d’épistémologies non positivistes et elle démontre que des représentations alternatives peuvent révéler des changements sociaux invisibles par ailleurs. Cet article fait, par ailleurs, partie du dossier de Gender, Place and Culture de 2002 qui relaie l’appel pour des SIG féministes.
- 16 « no one method could hope to capture both ecological change [...] and the social-political complex (...)
30Dans un article publié en 2003, Andrea Nightingale utilise des méthodes mixtes pour étudier la foresterie communautaire au Népal. Invoquant le concept de « savoirs situés » » développé par Haraway (1991), elle affirme qu’« aucune méthode, seule, ne peut espérer capturer à la fois le changement écologique […] et les complexités socio-politiques qui sont coproductrices des conditions écologiques16 » (Nightingale, 2003, p. 80‑81). Ainsi, elle s’appuie sur des données issues de la télédétection pour cartographier le changement de couverture forestière de sa zone d’étude, mais aussi sur des récits écologiques oraux pour analyser les changements paysagers à partir du point de vue des populations locales. Elle considère que les deux méthodes sont aussi valides l’une que l’autre et permettent de cartographier correctement le phénomène étudié. Ce faisant, Nightingale problématise le statut péremptoire des méthodes quantitatives, telle la télédétection, et les caractérise comme une perspective partielle, partiale et située. En juxtaposant les résultats et les inconsistances révélées par les différents jeux de données collectées, elle a su mettre en lumière différents savoirs sans affirmer la supériorité des uns par rapport aux autres. La recherche menée par Nightingale est ouvertement guidée par les épistémologies féministes, qu’elle mentionne dès la première ligne de son texte ainsi que dans son titre : « A feminist in the forest ». Bien que le dossier de Gender, Place and Culture de 2002, ne soit pas cité, probablement parce que la rédaction du texte était achevée avant la publication de ce dernier, cet article exemplifie la manière dont les géographes féministes ont répondu à l’appel à intégrer les SIG dans leurs travaux, souvent en combinant les SIG avec d’autres méthodes dans le cadre de projets de recherche basés sur des méthodes mixtes et des épistémologies hybrides.
31L’article de Melissa Gilbert et Michele Masucci de 2006, dans lequel elles relatent leurs efforts pour créer un SIG communautaire avec deux organisations locales du nord de Philadelphia, se place, quant à lui, clairement dans la continuité du dossier de Gender, Place and Culture de 2002 et combine SIG féministe et SIG communautaire (community GIS, par et pour une communauté). S’appuyant sur des épistémologies féministes, l’objectif des auteures était de développer un SIG incluant les femmes comme sujet, et non comme simple objet de recherche, qui puisse être au service des communautés pour résoudre des problèmes de leur quotidien. Au cours de leur projet, Gilbert et Masucci ont réalisé que les attentes des communautés vis-à-vis de ces SIG différaient de celles privilégiées par des professionnels des SIG dans des cadres plus formels, dans lesquels priment généralement l’analyse spatiale et la planification d’activité. Elles concluent par un plaidoyer à la fois pour des améliorations technologiques qui puissent permettre au public d’utiliser les SIG en l’absence de formation complexe et pour le développement de nouvelles catégories d’analyse davantage en phase avec les vies quotidiennes des femmes. Plus largement, cet article de Gilbert et Masucci donne des exemples et des indications pour la création de SIG féministes visant à empouvoirer directement les communautés locales.
32Plus de dix ans après l’appel pour des SIG féministes dans Gender, Place and Culture, la publication de Nazgol Bagheri (2014) concernant les pratiques et les expériences des Iraniennes dans l’espace public de Téhéran exemplifie l’intégration croissante d’approches SIG critiques dans les travaux des géographes féministes. Dans son étude, Bagheri mobilise une approche de méthodes mixtes intégrant ethnographie et visualisations basées sur les SIG. Elle a tout d’abord utilisé les SIG pour créer des cartes comportementales, basées sur ses observations dans différents espaces publics. Puis, l’analyse visuelle de ces cartes lui ayant permis de mettre au jour différentes tendances spatiales, elle a utilisé ces résultats pour développer une nouvelle série de questions de recherche. Elle a alors conduit des entretiens avec des femmes rencontrées dans les espaces de son étude afin de répondre à ces questions et d’étudier plus en profondeur les expériences des femmes dans l’espace public. Dans cet article, Bagheri déclare explicitement que son utilisation des SIG est inspirée par le travail de chercheur·e·s spécialistes des SIG féministes et critiques, dont Cope, Elwood, Kwan, Knigge et McLafferty. Par ailleurs, elle qualifie son utilisation des SIG d’« alternative », et décrit son approche comme « interprétative » par opposition aux méthodes traditionnelles d’analyses spatiales en SIG (Bagheri, 2014, p. 1297). L’utilisation par Nazgol Bagheri de cartes SIG comportementales comme première étape d’une étude basée sur des méthodes mixtes démontre comment les chercheur·e·s mobilisent les approches féministes des SIG combinées à d’autres méthodes critiques plutôt que comme des techniques autonomes. L’utilisation de SIG dans le cadre de projets de recherche reposant sur des méthodes mixtes est, en effet, une des manières les plus fréquentes d’associer recherche féministe et SIG.
33Dans un article également publié en 2014, Eric Boschman et Emily Cubbon présentent deux études de cas reposant sur l’étude de croquis cartographiques (sketch maps) produits par des individus issus des groupes étudiés : l’une examinant l’accès à l’emploi des travailleurs pauvres et l’autre se concentrant sur l’expérience de la peur et de la sécurité dans les espaces publics par les membres de la communauté LGBT. Dans chacun des deux cas, les cartes produites ont été digitalisées et intégrées au sein d’un SIG qualitatif (SIGQ ou QGIS en anglais) pour être analysées. Étonnamment, alors que Boschman et Cubbon citent abondamment les géographes ayant plaidé pour le développement de SIG féministes, les auteur·e·s ne positionnent pas explicitement leur recherche au sein des épistémologies féministes. Le terme « féministe » n’est d’ailleurs utilisé qu’une seule fois dans l’article, dans une mention de l’influence de la pensée féministe sur la géographie critique. Boschman et Cubbon se réfèrent en revanche à d’autres branches des SIG critiques : les SIGQ et, dans une moindre mesure, les SIG participatifs (SIGP ou PPGIS en anglais). Pour les auteur·e·s, l’assemblage de plusieurs croquis cartographiques au sein d’un SIGQ produit une forme de contre-cartographie procurant une perspective unique sur le vécu de leurs auteur·e·s et aidant à déconstruire les barrières liées à la positionnalité. Ces affirmations correspondent clairement à plusieurs problématiques soulevées dans les discussions concernant les SIG féministes. Ainsi, l’article d’Eric Boschman et Emily Cubbon illustre l’influence et les répercussions que les débats sur les SIG féministes ont dans le champ des SIG critiques, même lorsque les chercheur·e·s ne s’en revendiquent pas explicitement. En effet, cette tendance à l’incorporation de pratiques issues ou inspirées des approches féministes des SIG, sans nécessairement se revendiquer directement des SIG féministes, est aujourd’hui généralisée dans de nombreux sous-champs des SIG critiques (voir, par exemple, Ferreira, Salvador, 2015 ; Gieseking, 2018 dans le cadre des SIG queer). Sarah Elwood (2022) signale d’ailleurs que les approches critiques des SIG les plus récentes tendent vers des réflexions plus intersectionnelles, combinant théories féministes, queers, latinx, noires, et autochtones, et dépassent de fait les SIG stricto sensu pour s’intéresser plus largement à l’ensemble des technologies digitales spatiales.
34Dans les années 1990, les SIG ont fait l’objet d’une série de reproches, prolongeant notamment les discours féministes et post-positivistes sur la science pour exposer les enjeux de pouvoir sous-jacents dans les pratiques SIG et mettre l’accent sur des biais supposés des SIG en faveur d’épistémologies positivistes et masculinistes. En réponse, dans les années 2000, des géographes féministes ont recontextualisé ces prises de position, ont déconstruit l’idée d’une prétendue incompatibilité épistémologique inhérente entre SIG et recherche féministe, et ont plaidé pour une réappropriation des SIG par les chercheur·e·s féministes dans le cadre de pratiques critiques et féministes des SIG, à travers notamment l’incorporation de SIG au sein de méthodes mixtes, l’utilisation ou la création de sources SIG multiples, contextualisées et attentives aux vécus des personnes étudiées, ou l’affirmation du caractère situé des savoirs issus d’analyses reposant sur des SIG. Depuis, les géographes féministes ont largement accepté la possibilité de mobiliser les SIG dans leur recherche. Les débats épistémologiques et théoriques portant sur la compatibilité entre SIG et recherche féministe ont cessé alors que de nouveaux champs de recherche se développent concernant les géographies féministes digitales — concernant aussi bien les outils de recherche numériques que les espaces virtuels et les pratiques digitales quotidiennes — et les géovisualisations féministes (voir Elwood, Leszczynski, 2018 pour une synthèse). En parallèle, de nombreux·ses chercheur·e·s ont répondu à l’appel pour le développement de pratiques féministes des SIG en intégrant les outils SIG dans leurs travaux de manière critique et novatrice. Loin d’être mises en place d’une manière unique, les pratiques féministes des SIG sont variées : elles portent une attention particulière à l’accompagnement du processus cartographique ; elles sont incorporées aux côtés d’autres méthodes au sein de projets de recherche basés sur des méthodes mixtes ; elles se basent sur le développement de nouvelles visualisations, de nouveaux jeux de données et de nouveaux algorithmes dans l’objectif de revendiquer le SIG comme un objet de production des connaissances situées ; et elles se sont répandues au sein d’autres épistémologies critiques non explicitement féministes. Aujourd’hui, l’héritage des approches féministes des SIG est apparent dans toutes les branches des SIG critiques et, puisque SIG et recherche féministe n’apparaissent plus comme étant incompatibles, nombre de géographes féministes intègrent les méthodes SIG dans leur recherche. Les recherches en géographies féministes, notamment francophones, restent néanmoins dominées par des approches qualitatives, et nous ne pouvons qu’espérer que la riche histoire des interactions entre géographies féministes et SIG présentée dans cet article puissent encourager davantage de pratiques de géographie féministe mobilisant des SIG. De telles pratiques permettraient de multiplier les perspectives, notamment au sein d’approches mixtes, en les combinant à d’autres méthodes critiques. Ces nouvelles pratiques pourraient aussi bien être le fait de géographes se revendiquant déjà comme féministes et intégrant nouvellement les SIG dans leur panel méthodologique que de chercheur·e·s adeptes des SIG aspirant à se tourner vers des usages plus critiques, plus réflexifs, et plus émancipateurs de ces technologies, et donc plus en phase avec une éthique féministe de la recherche.