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Le camp d’Argelès-sur-Mer, archéogéographie d’un lieu d’enfermement des populations en exil en France en 1939, un récit cartographique

The Argelès-sur-Mer camp: archaeogeography of a place of internment for exiles in France in 1939, a cartographic narrative
El campo de Argelès-sur-Mer, arqueogeografía de un campo de internamiento de poblaciones exiliadas en Francia en 1939, un relato cartográfico
Guillaume Lacquement et Grégory Tuban

Résumés

Cet article présente une étude archéogéographique du camp d’Argelès-sur-Mer, l’un des camps qui ont été institués par l’État français dans le Sud de la France pour regrouper des réfugiés de la guerre d’Espagne en exil en France à partir de février 1939. La démarche vise dans un premier temps à exhumer les formes spatiales du camp, aujourd’hui disparues. Elle s’intéresse ensuite à la traduction spatiale des processus socio-politiques qui en sont à l’origine, pour montrer comment l’espace a été utilisé pour enfermer et surveiller les populations de réfugiés jusqu’en 1942. Elle interroge enfin le rôle de l’héritage du camp dans la transformation contemporaine de l’espace. En écho aux récits biographiques de la micro-histoire, l’étude prend la forme d’un récit cartographique réalisé à l’échelle micro du lieu d’enfermement. À partir de sources archivistiques choisies, les cartes font le récit du camp pour lire et analyser la dimension spatiale de l’enfermement et interroger la transmission de ses formes. En outre, l’étude prend part à un projet pédagogique de formation à la cartographie et à l’histoire des lieux de mémoire.

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Texte intégral

Introduction

1Le camp d’Argelès-sur-Mer fait partie des structures instituées par l’État français pour regrouper des réfugiés de la guerre d’Espagne en exil en France à partir de février 1939. Ces camps ont enfermé des militaires de l’armée républicaine, défaite après la bataille de l’Ebre, mais aussi des civils, hommes, femmes et enfants fuyant le régime franquiste, ainsi que des brigadistes de toutes nationalités ayant combattu aux côtés des Républicains. Ils ont été des camps de la Retirada, c’est-à-dire des lieux de regroupement des populations civiles et militaires venues d’Espagne à la fin de la guerre civile, le terme désignant d’abord la retraite militaire, puis, par extension, l’exil et le placement des réfugiés dans des centres et dans des camps (Dreyfus-Armand, 1999 ; Peschanski, 2002 ; Rafaneau-Boj, 1993). Ils ont aussi été, par la suite et pour certains, dont Argelès-sur-Mer, des camps d’internement des Juifs étrangers et des Nomades français. Les premiers de ces camps ont été aménagés à la hâte par les gouvernements de la IIIe République pour faire face à l’afflux massif d’étrangers sur le territoire français dans un contexte de montée de la xénophobie dans la population et les institutions, et de durcissement de la politique d’immigration depuis le début des années 1930. Les camps ouverts en vertu du décret-loi du 12 novembre 1938 (Journal officiel, 13 novembre 1938, p. 12923) seront prorogés par le régime de Vichy. Ils ont été ainsi réorganisés pour mettre en œuvre l’antisémitisme et le racisme d’État (Clochard, Gastaut, Schor, 2004). Il n’y a pas de filiation directe entre l’antisémitisme d’État du régime de Vichy et la politique de contrôle et de répression des étrangers de la Troisième République, mais ces deux générations de camps se sont succédées sur une courte période, celle des « années noires » (Azéma et Bédarida, 1993) et surtout leurs formes se sont transmises sur les mêmes lieux, les aménageant et les fonctionnalisant à dessein. L’étude se focalise sur cette première période qui a vu la création précipitée du camp d’Argelès-sur-Mer dans l’une des communes du littoral sableux et lagunaire du Roussillon, située au pied de la côte rocheuse et à proximité relative de la frontière, pour y enfermer et y surveiller les réfugiés de la guerre d’Espagne en exil (figure 3).

  • 1 AN 20000414/31, rapports sur les mouvements d’effectifs mensuels de Marc Lefort, commissaire spécia (...)

2Les premiers réfugiés sont arrivés dans le camp d’Argelès-sur-Mer à la toute fin du mois de janvier 1939. Ils ont été orientés et dirigés par le Plan de barrage militaire du gouvernement Daladier qui a administré les flux d’immigrants en les catégorisant dans des zones de transit et de contrôle à proximité de la frontière jusqu’à sa fermeture le 13 février 1939, distinguant civils et blessés d’une part, soldats de l’armée républicaine d’autre part, puis en les redirigeant vers des camps de « concentration », selon les termes mêmes de l’administration (Tuban, 2018 ; Maugendre, 2019). Les premiers mois de l’année 1939 sont une période d’incessants mouvements et transferts de réfugiés depuis la frontière vers les camps, puis d’un camp à l’autre, si bien qu’on estime, entre février et juin 1939, à plus de 100 000 le nombre d’exilés qui ont été internés dans le camp d’Argelès-sur-Mer1.

3Il est aujourd’hui difficile d’imaginer la plage des Pins en camp de « concentration » regroupant sous la contrainte administrative des dizaines de milliers de réfugiés : des traces matérielles disparues et une mémoire labile, qui font de cette partie du littoral un lieu d’enfermement appartenant désormais — définitivement — au passé, un espace de relégation enfoui sous le sable et les marécages résiduels, les lotissements résidentiels et les infrastructures touristiques, et relégué à son tour dans les méandres du temps, un lieu gommé de l’espace des humains et en voie d’effacement de leur mémoire. Et pourtant, les lieux ont une mémoire susceptible de transmettre les formes héritées du passé dans les configurations de l’espace contemporain. C’est ce que postule cette étude en proposant une archéogéographie du camp d’Argelès-sur-Mer par le récit cartographique. L’intention est d’abord de mettre au jour, d’exhumer en quelque sorte, les formes spatiales du camp, disparues aujourd’hui. Il s’agit ensuite de lire la traduction spatiale des processus sociopolitiques à l’origine du camp, pour montrer comment l’espace, les éléments qui le composent et les configurations qui le structurent, ont été utilisés pour enfermer et surveiller les populations de réfugiés. Enfin, à la manière de la technique du bain de révélateur dans le développement de la photographie argentique, le récit cartographique vise à interpréter les transformations contemporaines de l’espace littoral en interrogeant le rôle de l’héritage du camp et de la transmission de ses formes.

4En écho aux récits biographiques qui fondent la micro-histoire, ce récit cartographique du camp d’Argelès-sur-Mer, construit à la grande échelle topographique, contribue à la documentation et à l’analyse des lieux d’enfermement par une micro-géographie ou une géographie de l’échelle micro au sens topologique. L’étude, qui réunit les deux auteurs, s’inscrit en outre dans le cadre d’un projet pédagogique proposé aux étudiants de la deuxième année de la Licence d’Histoire de l’Université de Perpignan. La proximité physique des lieux et la proximité personnelle des liens avec les réfugiés de la Retirada et/ou leurs descendants font sens et donnent un supplément de sens à la découverte historique par l’initiation à la cartographie.

5Après avoir précisé la démarche de conception du récit cartographique (1), l’étude se concentre d’abord sur le projet de construction du camp par les autorités civiles et militaires de la IIIe République (2). Elle se focalise ensuite sur la description des formes spatiales du lieu d’enfermement (3). Enfin, le travail de lecture archéogéographique interroge le rôle de l’héritage du camp dans la transformation de l’espace contemporain (4).

Démarche, matériels et méthodes

6Le projet d’écrire le récit cartographique du camp d’Argelès-sur-Mer trouve son origine dans la lecture des nombreux témoignages des anciens internés, et en particulier du récit biographique de Gabriel Ersler retranscrit par Jean-Charles Szurek dans l’ouvrage qui lui est consacré (Szurek, 2023). Ancien membre des brigades internationales, Gabriel Ersler a été interné en février 1939 dans le camp d’Argelès-sur-Mer. Dans son récit (encadré 1), il décrit le lieu de l’enfermement, l’afflux des réfugiés, les conditions de vie des internés, le manque de préparation des autorités civiles et militaires. Il évoque des lieux, des formes spatiales et des processus sociopolitiques, vus, perçus, vécus à l’échelle de l’individu. Dans ce récit aux sources de la micro-histoire, on peut lire en filigrane, une micro-géographie qui peut être écrite en récit cartographique. L’intention est alors de composer ce récit par une démarche d’archéogéographie, en mobilisant du matériel archivistique et en recourant aux techniques de production cartographique.

Encadré 1. Quand et comment la micro-histoire évoque les lieux de l’enfermement et les processus sociopolitiques qui les ont produits

Le récit biographique de Gabriel Ersler, vétéran des brigades internationales en 1939
« Les Français n’étaient pas préparés. Il n’y avait rien d’organisé. Le gouvernement n’avait pas anticipé qu’il allait recevoir des centaines de milliers de personnes : 200 000 à 300 000 hommes venant d’Espagne ».
« Comme un troupeau de vaches, on nous a emmenés vers la côte méditerranéenne et on a ouvert des soi-disant camps d’internement. On est arrivés, il y avait du sable, du sable, la mer, et c’est tout ».
« Tout le monde est arrivé presque en même temps après le 8 février 1939, le dernier jour de la Catalogne libre. […]. Il n’y avait rien que des barbelés et l’armée. On dormait sur la plage. […]. Au bout de trois semaines, on avait construit des baraques, surtout les Polonais. […]. Le camp avait été partagé en îlots. […]. Au final, dans les camps, c’est le Parti qui a tout dirigé ».
Source : Jean-Charles Szurek, Gabriel Ersler, des brigades internationales aux prisons soviétiques. L’autre orchestre rouge, éd. Hermann, Paris, 2023.

Archéogéographie d’un lieu d’enfermement

7La démarche d’archéogéographie se comprend comme une lecture de l’espace des sociétés du passé, non pas verticale et stratifiée, mais horizontale, dans le but d’interpréter une trajectoire d’évolution, de reconstituer les enchaînements spatio-temporels des causalités de sa transformation (Chouquer, 2003). La démarche se fonde sur l’hypothèse que les lieux ont une mémoire susceptible de transmettre les formes héritées du passé dans les configurations de l’espace contemporain. Elle suppose, dans un premier temps, de parvenir à retracer les formes spatiales qui ont existé dans le passé, puis consiste, dans un second temps, à les projeter dans l’espace du présent afin de repérer des ruptures et/ou des permanences constitutives d’une trajectoire d’évolution des lieux. Les héritages du passé sont donc considérés comme des facteurs d’évolution ou de transformation territoriale. Tributaires des systèmes sociaux, les formes socio-spatiales ont des durées de vie variables. Elles se configurent par leur emprise au sol, par le tracé de leur périmètre, par le maillage de leurs parties internes, par le réseau de leurs axes. Elles se fondent ainsi sur des structures spatiales qui résultent des systèmes sociaux qui les ont produites, mais qui sont aussi susceptibles de se transmettre dans le temps, en dépit des changements de systèmes. Le temps des systèmes politiques et socio-économiques se distingue alors de celui des structures spatiales dans un espace géographique qui fonctionne selon une pluralité de temps (Elissalde, 2000) et selon des temps discontinus (Maurel, 2009). Dans cette dynamique temporelle plurielle et asynchrone, la matérialité des structures spatiales joue potentiellement sur les choix stratégiques des acteurs sociaux au moment où ils agissent sur l’espace, et participe de ce fait des mécanismes de la transformation territoriale.

  • 2 Le mot vient du latin firmare qui signifie « rendre (un lieu, une bâtisse, une place…) ferme, solid (...)

8La démarche s’applique à l’étude d’un lieu d’enfermement. L’origine étymologique du terme et son histoire2 désignent des lieux caractérisés par une clôture matérielle, fabriqués par un pouvoir, une volonté politique et sociale d’imposer une forme, celle de la clôture et une force, celle du contrôle du passage entre l’extérieur et l’intérieur (Di Méo, 2009 ; Morelle et Zeneidi, 2015). Cette distinction s’appuie sur une segmentation de l’espace géographique et produit une discontinuité qui est à la fois spatiale, matérielle et symbolique. Par la séparation, par la clôture et par la mise à l’écart, l’enfermement distingue des semblables (Milhaud, 2018). Il procède d’une action qui démarque des espaces, mais qui mobilise aussi de l’espace pour imposer une séparation et une distinction. L’intention de l’étude est donc de mettre au jour les formes spatiales produites par l’action politique de démarquage et de mobilisation de l’espace pour enfermer les réfugiés de la guerre d’Espagne en exil en France en 1939, puis d’interroger le rôle des structures spatiales héritées de cette action dans la transformation de l’espace contemporain.

Une découverte historique

9Pour ce faire, la démarche mobilise principalement trois types de sources archivistiques (figure 1). Le plan initial du camp, dessiné par les autorités militaires après que le Plan de barrage a ordonné le regroupement des militaires de l’armée républicaine et des hommes en âge de se battre ayant passé la frontière franco-espagnole dans des « camps de concentration ». Ce document, retrouvé dans le grenier d’une maison de la commune d’Argelès-sur-Mer et déposé à la fin des années 2010 au mémorial du camp, informe sur le projet d’enfermement, sur la manière dont les autorités militaires prévoient d’organiser et de fonctionnaliser l’espace littoral pour appliquer la politique de regroupement instituée par le gouvernement. La photographie aérienne verticale est issue d’une mission de mai 1942. Postérieure à la période étudiée, elle documente les aménagements qui ont été réalisés par le régime de Vichy pour transformer le camp évacué des réfugiés en chantier de jeunesse. Elle est utile ici pour repérer l’emprise du camp dans l’espace littoral à partir de 1939 et analyser le démarquage de l’espace et l’interface qui sépare le camp du reste de l’œcoumène. Enfin, les photographies au sol (Tapia Jimenez, 2004 ; Rieu, Langé, 2011 ; Solé, Tuban, 2011 ; Young, 2012) et les photographies aériennes obliques documentent sur les formes de l’organisation interne du camp, la matérialité de l’enfermement et la densité de son occupation. Ces sources ont été sélectionnées en corpus pour focaliser l’étude sur l’exploration des tracés, à partir de l’hypothèse que de la matérialité des tracés procède la mémoire des lieux. Enfin, ce matériel archivistique a été réuni dans le cadre d’un projet pédagogique proposé à la classe de cartographie de deuxième année de la Licence d’Histoire de l’Université de Perpignan pour réaliser une « découverte » historique, soit dans le but de mettre au jour des connaissances nouvelles sur un fait du passé, en interrogeant le rapport social à l’espace par la production cartographique.

Figure 1. Des sources archivistiques pour écrire le récit cartographique

Figure 1. Des sources archivistiques pour écrire le récit cartographique

1a. Plan militaire du camp 1939 sur tirage papier au 1/5000, Fonds du Mémorial du Camp d’Argelès-sur-Mer.
1b. Photographie aérienne IGNF_PVA_1-0__1942-05-15__C2550-0161_1942_F2449-2549_0118
1c. Photographie du camp, février 1939, SHD 7 N 3874
1d. L’Indépendant, le 29 mars 1939. Cliché vraisemblablement pris le 28 mars. À l’arrière-plan, on distingue les premières baraques auto-construites. Photographie d’Auguste Chauvin, Archives départementales des Pyrénées-Orientales, 22NUM27FI88
1e. Vue générale de l'entrée du camp d’Argelès-sur-Mer montrant le corridor menant aux sous-camps. Photographie prise au mois de février 1939, Fonds Xatart, mémorial du camp d’Argelès-sur-Mer.

La cartographie comme langue du récit, une langue en apprentissage

10La carte est utilisée comme la langue principale du récit. Image simplifiée et codifiée de l’espace géographique, elle en représente ses caractéristiques et/ou son organisation. Mais au-delà, elle représente spatialement de l’information, permet de la visualiser et de l’analyser. La carte sert alors à raconter le territoire avec des mots, des couleurs, des tracés qui produisent une image intelligible du fait géographique (Lambert, Zanin, 2016).

11Pour faire le récit du camp d’Argelès-sur-Mer, cette langue est proposée en apprentissage à des étudiants en deuxième année de Licence d’Histoire. L’objectif est d’apprendre à faire des cartes pour produire de l’information géographique sur un espace du passé et contribuer ainsi à la « découverte » historique. L’information géographique comprend trois niveaux : le niveau géométrique qui se compose de points, de lignes, de polygones et décrit la forme, le tracé et la localisation des objets dans un système de coordonnées ; le niveau sémantique qui se compose de données chiffrées ou textuelles et se rapporte à l’objet localisé dans l’espace (ce sont les données attributaires) ; le niveau topologique qui est déduit du niveau géométrique et s’organise par les relations spatiales entre les objets (proximité, éloignement, distance, contiguïté, inclusion) (Lambert, Zanin, 2016). L’exercice consiste alors à transformer l’information géographique repérée dans le matériel archivistique en une image visant à mettre au jour les formes spatiales du camp, à analyser la manière dont l’espace a été démarqué et utilisé comme lieu d’enfermement.

12Le temps pédagogique s’est focalisé sur la réalisation d’une première carte consacrée au projet d’enfermement des autorités civiles : le plan initial du camp établi au tout début de l’année 1939. Le résultat montre que l’apprentissage suppose dans un premier temps la maîtrise de savoir-faire techniques : choisir la portion d’espace à représenter (l’emprise), dessiner les formes (la généralisation), composer l’espace représenté (le maillage), habiller la carte (titre, orientation, légende, échelle, source) sont des compétences qui sont restées inégales d’un étudiant à l’autre. Mais le plus difficile a été de faire parler la carte, de rendre l’image analytique, explicative des formes et des conditions spatiales de l’enfermement à partir de la mobilisation des trois niveaux de l’information géographique, décrits ci-dessus (figure 2). En d’autres termes, au-delà de la maîtrise inégale et inaboutie des figurés nécessaires à l’écriture de la carte, les travaux réalisés par les étudiants peinent à représenter la configuration de l’espace, c’est-à-dire l’agencement des structures spatiales, et ici, la manière dont elles ont été mobilisées par les acteurs politiques pour concevoir le projet d’enfermement des populations en exil. Pour les étudiants en histoire, l’apprentissage de la géographie se fait pas à pas : les formes spatiales du camp ont été identifiées dans les sources archivistiques, puis transcrites par des figurés, mais la construction du récit cartographique impliquait plus avant de rendre compte de leur agencement, soit de leurs articulations et/ou de leurs emboîtements, en effectuant un travail de lecture et d’interprétation des tracés, en considérant la matérialité des structures spatiales.

Figure 2. Deux travaux d’étudiants de la deuxième année de licence d’Histoire réalisés dans le cours de cartographie

Figure 2. Deux travaux d’étudiants de la deuxième année de licence d’Histoire réalisés dans le cours de cartographie

Le camp en projet : le plan des autorités militaires

13Le travail pédagogique s’est concentré sur le plan des autorités militaires, établi au début de l’année 1939, c’est-à-dire sur le projet d’enfermement. C’est le début de l’histoire du camp qui s’étire sur une chronologie relativement courte (figure 3). Début février 1939, les premiers réfugiés dirigés depuis la frontière franco-espagnole entrent dans le camp. Ils sont regroupés à la va-vite dans des abris de fortune, mais le plus souvent sans abri, avant que le camp ne soit aménagé au cours du printemps et de l’été par la construction de baraques en bois. Pendant cette période, les autorités militaires supervisent les travaux réalisés par les réfugiés, mais procèdent également à la levée de Compagnies de Travailleurs étrangers (CTE), mobilisant de la main-d’œuvre pour le ministère de la Guerre, puis des placements individuels pour le compte des ministères de l’Agriculture et du Travail. La débâcle de mai 1940 et l’armistice du 22 juin multiplient les transferts et mouvements de réfugiés entre les camps du Midi, de nouveaux réfugiés sont regroupés, des militaires belges, polonais et tchèques, ainsi que des travailleurs étrangers. À partir du mois de septembre 1940, le régime de Vichy entreprend une nouvelle réorganisation du camp dans le but de mettre en œuvre la nouvelle politique d’internement concernant les « individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique », en prorogeant le décret-loi du 18 novembre 1939 (Journal officiel, 4 septembre 1940, p. 4890). Ce décret est renforcé le 4 octobre 1940 par la loi sur le statut des « ressortissants étrangers de race juive », qui précise dans son premier article que « les ressortissants étrangers de race juive pourront, à dater de la promulgation de la présente loi, être internés dans des camps spéciaux par décision du préfet du département de leur résidence » (Journal officiel, 18 octobre 1940, p. 5323).

  • 3 Archives départementales de l’Ariège, 18 W 383, circulaire du 7e Bureau du ministère de l’Intérieur (...)

14Le 10 octobre 1940, Marcel Peyrouton, ministre de l’Intérieur, définit dans une directive la nouvelle politique d’internement de Vichy concernant les étrangers « dangereux pour l’ordre public ou en surnombre dans l’économie nationale »3. Comme tous les camps qui étaient jusqu’alors sous la surveillance des militaires, le camp d’Argelès-sur-Mer passe sous la gestion exclusive du ministère de l’Intérieur qui conserve le fonctionnement par îlots, séparant les hommes et les femmes, mais surtout des catégories de réfugiés en fonction de leur origine et de leur nationalité : anciens brigadistes internationaux, Nomades français, Gitans espagnols, Juifs étrangers majoritairement originaires d’Allemagne, d’Autriche et des territoires annexés par le Reich, regroupés aux côtés des réfugiés espagnols de la Retirada, qui sont progressivement déplacés principalement vers le camp de Rivesaltes après son ouverture, à partir de janvier 1941. En juin 1942, le ministère de l’Intérieur cède le camp au ministère de l’Éducation nationale pour le transformer en chantier de jeunesse dont on distingue les constructions alignées sur la photographie aérienne verticale du document 2 (figure 1). L’occupation de la zone libre par l’armée allemande, à partir de novembre 1942, entraîne la fermeture du camp, car l’état-major allemand ordonne aux troupes françaises d’évacuer la bande littorale qui devient en partie « zone interdite ».

Figure 3. Frise chronologique du camp d’internement d’Argelès-sur-Mer

Figure 3. Frise chronologique du camp d’internement d’Argelès-sur-Mer
  • 4 Schéma du flux des arrivées des « miliciens » et des transferts vers les « camps de concentration » (...)

15Revenir sur le projet à l’origine du camp vise à documenter la dimension spatiale de la politique d’enfermement décidée par le gouvernement Daladier pour répondre à l’afflux des réfugiés qui ont passé la frontière sans autre contrôle sommaire que celui d’une fouille afin de les désarmer. Selon les points d’entrée sur le territoire français, les réfugiés sont orientés vers différents camps : ceux qui ont passé la frontière à Cerbère ou au Perthus sont dirigés vers le camp d’Argelès-sur-Mer, puis vers celui de Saint-Cyprien, ouvert dans la foulée4. Le plan initial des autorités militaires traduit une action politique de contrôle, de surveillance et de répression. Le récit cartographique rend compte de la manière dont l’action politique est spatialisée, plus précisément de la manière dont l’espace est démarqué et mobilisé pour le projet d’enfermement (figure 4).

16Du milieu naturel littoral, le plan ne retient que le trait de côte qui sépare la terre de la mer, et le tracé du réseau hydrographique, composé de petits cours d’eau permanents ou intermittents, aux lits majeurs dilatés à l’embouchure par la divagation de l’eau et le régime irrégulier des crues. Le plan ne localise pas les autres éléments du milieu naturel : la plage sableuse, la végétation basse des sansouïres, les étendues des zones palustres, les petits bois littoraux ne sont pas représentés. Le trait de côte démarque l’espace du camp à l’est, sert de limite et de clôture. Au centre du camp, le lit élargi de l’oued sépare deux zones de regroupement, à la fois limite et barrière. Le plan indique en effet principalement les éléments du système consacrés à l’action politique d’enfermement, de surveillance et de contrôle. Ce système se compose de découpages, de seuils et de séparations.

17Au sud, une partie du bâti existant a été réquisitionnée par les autorités civiles et militaires pour installer le commandement du camp, chargé de son administration. La surveillance proprement dite est assurée par des troupes militaires cantonnées dans des tentes marabout regroupées en sections et disposées le long de la zone d’internement, du nord au sud, en passant par son flanc ouest. Des troupes sont stationnées en réserve au voisinage du poste de commandement. Le système de surveillance s’appuie sur le réseau des voies de circulation, qui relient le poste de commandement, les bâtiments d’intendance et les postes de cantonnement des troupes. Le réseau est quadrillé dans la zone de commandement, l’une des voies pénètre en ligne droite dans la zone d’internement. Cette dernière est clôturée par un réseau de fils barbelés. Elle sert au regroupement des réfugiés tandis que le matériel de l’armée républicaine est rassemblé dans de petits parcs distincts spécialisés par type d’équipement. La zone est vaste, elle mesure moins de 420 à 600 mètres de large, mais s’étend en longueur vers le nord sur un peu plus de 2 000 mètres, pour une superficie d’environ 1 km2.

18Le contrôle des réfugiés s’opère d’abord par l’entrée dans le camp. Elle s’effectue par un seuil qui prend la forme d’un long corridor de fils barbelés. À l’amont du corridor est placé le centre de tri chargé de l’identification des réfugiés, puis de leur répartition dans des sous-camps. Cette zone de contrôle matérialise à la fois la frontière étatique délocalisée dans le camp et la frontière symbolique de la discrimination des réfugiés. Les sous-camps sont ordonnés dans le périmètre de la zone d’internement et sont séparés par des fils barbelés. Ils dessinent un carroyage géométrique aux mailles de tailles irrégulières dans lesquelles les réfugiés sont distribués par catégories, selon leur statut de civil ou de militaire, selon leurs armes ou leurs fonctions dans l’armée, selon leur sexe, et en partie selon leur appartenance ethnique et/ou leur origine géographique. Le sous-camp le plus vaste, mais aussi le plus éloigné vers le nord est prévu pour regrouper le reste de l’infanterie, les Basques, les civils et les brigadistes internationaux. Les autorités militaires prévoient en outre un îlot disciplinaire, mais qui n’est cependant pas localisé sur le plan initial, et qui n’est donc pas retranscrit dans le récit cartographique du projet d’enfermement.

  • 5 Dans les travaux de Michel Foucault, le « dispositif » prend forme dans le « panoptique », un schém (...)
  • 6 Historien des sciences et de la médecine, Guillaume Lachenal montre que l’espace joue un rôle centr (...)

19Le plan initial des autorités militaires procède donc à des découpages de l’espace, arrange des seuils, aménage des séparations. Il prévoit ainsi des dispositifs spatiaux qui configurent le lieu d’enfermement alors en projet. Il peut être interprété comme un « dispositif » au sens que lui donne Michel Foucault quand il rend compte du rôle de l’espace dans les systèmes d’enfermement (Foucault, 1975). Issu du vocabulaire militaire, celui de la stratégie, le dispositif consiste à bien disposer les unités armées dans une opération donnée. Dans le plan initial des autorités militaires, les exilés de Retirada sont disposés dans l’espace du camp dans le but de mettre en place une relation de regard et de pouvoir. Le « dispositif » contrôle au moyen de trois éléments principaux : la clôture qui constitue le premier élément du système d’enfermement, les emplacements fonctionnels qui répartissent les internés en leur attribuant une place selon leur fonction, et le rang qui distribue les individus selon une hiérarchie ; l’individu est contrôlé par la place qu’il occupe dans une série et par l’espace qui le sépare des autres (Foucault, 1975)5. Le contrôle suppose au premier chef une rupture spatiale, des moyens concrets de cloisonnement qui séparent le dedans du dehors, un aménagement de l’espace qui sert à discipliner les individus et à maintenir l’ordre interne (Goffman, 1968). L’enfermement est donc lié à des processus de catégorisation et de hiérarchisation (Michalon, 2024). Vu comme scène de contrôle institutionnel (Goffman, 1968), l’espace est aussi conçu comme produit et instrument du pouvoir politique (Lachenal, 2017)6. En ce sens, le récit cartographique expose la traduction dans l’espace de l’action politique d’enfermement, mais montre aussi comment l’action sur l’espace, le projet de configuration de l’espace sert le système d’enfermement, de surveillance et de contrôle, commandé par le pouvoir politique.

Figure 4. Le plan initial des autorités militaires de février 1939

Figure 4. Le plan initial des autorités militaires de février 1939

Le camp habité

  • 7 Cette démarche s’appuie sur le concept de l’« habiter », tel qu’il a été pensé par la discipline gé (...)

20À la suite du projet pédagogique réalisé avec les étudiants de la Licence d’Histoire, le travail cartographique s’est poursuivi pour se consacrer à la période d’enfermement des réfugiés dans le camp. Le récit se focalise ici sur le camp habité par les réfugiés après leur arrivée à partir de la fin du mois de février 1939. Il vise à décrire les rapports aux lieux qui se sont construits pendant la période d’enfermement7. Les formes du camp et les fonctions qui leur sont affectées par le pouvoir politique ont imposé des usages contraints de l’espace dans un lieu mis à l’écart et à distance du reste de l’œcoumène (figure 5).

21Vu du dehors, le camp prend place dans une marge spatiale de la campagne littorale. À la fin des années 1930, cette partie de la basse plaine du Roussillon forme une campagne agricole, tenue par un parcellaire dense et cultivée, autant en cultures sèches qu’en cultures irriguées, comme le signale le tracé du canal d’irrigation au sud-ouest. Le camp est installé à l’extrémité orientale de la plaine littorale, dans la zone lagunaire, sur la plage, dans la sansouïre et les paluds, soit en retrait, à distance et à l’écart de la campagne agricole. Il est implanté dans une marge de l’espace habité qui se distingue tout à la fois par les formes du relief, de l’hydrologie, du couvert végétal et de l’occupation humaine. La zone d’implantation du camp s’étend en discontinuité avec la campagne habitée et cultivée. Elle est séparée d’elle par un seuil en gradients, visible à la maille du parcellaire qui s’élargit progressivement vers l’est, pour porter principalement des prés et des prairies. Ce seuil dessine une zone de transition et son franchissement produit une rupture dans l’organisation du territoire, une modification de son occupation qui lui confère une valeur et un rôle accessoire par rapport au reste du territoire (Prost, 2004 ; Bailly et al., 1983). La cartographie montre ainsi comment le camp est mis à distance et à l’écart, en discontinuité à la fois matérielle et symbolique du reste de l’espace habité, pour distinguer et enfermer des semblables.

22Vu du dedans, le camp présente des formes qui organisent et mobilisent l’espace pour enfermer, séparer, entraver et surveiller. Un double système de clôtures enferme les réfugiés. Le premier délimite l’extension spatiale du camp. Il assemble des clôtures de fils barbelés, simples sur le flanc ouest, mais doublées dans sa partie sud. Le pourtour du camp suit, presque d’un bout à l’autre, les limites des parcelles cultivées puis des zones boisées, avant d’emprunter les axes de circulation de l’espace habité. Le système est complété à l’intérieur du camp par une clôture simple qui délimite les zones de parcage de matériel, de dépôts de vivres et de cantonnement des troupes. Toute cette partie du camp concentre le dispositif d’intendance et de surveillance. En conformité avec le plan initial des autorités militaires (figure 4), le poste de commandement est installé au sud dans des villas réquisitionnées. Des troupes sont cantonnées dans des baraquements et dans des tentes marabout, disposés du nord au sud sur le flanc ouest du camp. Un réseau de voies relie les différents éléments du dispositif, et l’une des voies pénètre en ligne droite dans la zone d’internement.

  • 8 Selon un plan daté du mois de mars 1939 également consulté pour l’étude.

23Le second système de clôtures se compose d’un linéaire de fils barbelés entièrement doublés, remplacé à l’est par le trait de côte qui sépare la terre de la mer. Il cerne la zone d’internement proprement dite et est destiné à l’enfermement, au contrôle et à la surveillance des réfugiés. Toujours en application du plan initial des autorités militaires (figure 4), l’entrée dans la zone d’internement s’effectue par un long corridor précédé d’un centre de tri (figure 5). La zone est divisée en sous-camps, sortes de vastes cellules collectives à ciel ouvert, où sont regroupés les réfugiés selon leur statut de civils ou de militaires, selon leurs armes et leurs fonctions dans l’armée, et en partie selon leurs origines. Certaines des catégories prévues par le plan initial ont été abandonnées8. Mais l’organisation de la séparation demeure. L’occupation est dense et prend deux formes principales : des baraques auto-construites par les réfugiés avec du matériel fourni par les autorités civiles et militaires ; des tentes et abris en toile, dispersés sur la plage. Les déplacements des réfugiés à l’intérieur du camp sont entravés soit par des clôtures de barbelés qui ceinturent les sous-camps situés dans la partie nord, soit par le gué qui, au passage de l’oued, forme un goulet d’étranglement.

24Le camp prend ainsi place dans une marge de la campagne littorale et impose son mode d’habiter (Mathieu, 2007) à travers le marquage de l’espace par un système de découpages, de seuils et de séparations. Les réfugiés demeurent dans des abris de fortune, travaillent sous surveillance à l’auto-construction ou sur des chantiers extérieurs à l’occasion des levées de main d’œuvre, sont empêchés de se déplacer au-delà de leurs zones d’affectation, et vivent ensemble de manière séparée. Le camp habité a pris forme dans une configuration spatiale dont les structures conçues et aménagées par le pouvoir politique imposent la contrainte, la violence et la brutalité de l’enfermement. L’agencement des tracés procède du régime d’habiter (Stock, 2007) imposé par le pouvoir politique pour servir l’action de regroupement des étrangers sur le territoire français à une période où les valeurs xénophobes infusent dans la population et les institutions. Plus largement, il produit une situation d’enfermement instituée par le régime de « gouvernabilité » (Foucault, 1975) ordonné par les autorités civiles et militaires. Le pouvoir de surveillance et de contrôle s’exerce par l’application d’un système de normes qui arrange la disposition des réfugiés dans l’espace du camp et soumet leurs usages des lieux à une « discipline » présentée par Michel Foucault comme un mécanisme de normalisation ou de rationalisation des « corps » (Foucault, 1975). Le mécanisme de mise en ordre des réfugiés dans l’espace du camp fonctionne par le jeu de l’agencement des tracés et participe à la production d’une matrice des systèmes et des lieux d’enfermement. Nommée « diagramme » par Michel Foucault, cette matrice inscrit le camp d’Argelès-sur-Mer à la fois dans une généalogie et un archipel des lieux d’enfermement des étrangers en France et dans ses colonies au XXe siècle.

Figure 5. Le camp d’Argelès-sur-Mer, l’internement des réfugiés en mars 1939

Figure 5. Le camp d’Argelès-sur-Mer, l’internement des réfugiés en mars 1939

Le camp en héritage

25Après avoir été vidé de ses derniers occupants à la fin du mois de juin 1939, le camp d’Argelès-sur-Mer rouvre en septembre 1939. Il a été entièrement repensé durant l’été par les services d’aménagement des camps des Pyrénées-Orientales et aménagé par des Compagnies de Travailleurs étrangers. Le camp se compose majoritairement de baraques en bois, désignées dans les rapports de « type espagnol », mesurant 12 mètres de long sur 4 mètres de large, sommairement isolées par du carton bitumé. Le système d’îlots séparés par des barbelés sera conservé jusqu’au changement d’affectation du site en juin 1942, lorsque le régime de Vichy en fait un camp des Chantiers de la Jeunesse française. Le lieu d’enfermement des réfugiés est alors transformé par les autorités civiles de l’État français en un lieu de formation et d’encadrement à vocation paramilitaire. L’occupation de la zone libre entraîne la fermeture du camp et l’état-major allemand ordonne aux troupes françaises d’évacuer la bande littorale. Le camp est progressivement démantelé, si bien que sur les photographies aériennes de l’immédiat après-guerre, on ne distingue plus que les voies de desserte, les traces des baraques auto-construites et l’empreinte des emplacements destinés au dispositif de contrôle et de surveillance.

26En tant que forme spatiale, le camp d’internement d’Argelès-sur-Mer a eu une durée de vie relativement courte. Les traces matérielles ont disparu en quelques années après sa fermeture et son démantèlement, contrairement au camp de Rivesaltes laissé en partie à l’état de friche carcérale jusqu’à la construction du mémorial en 2015, au milieu des vestiges des baraquements. De son côté, la plage des Pins à Argelès-sur-Mer se présente comme un palimpseste où les traces du camp ont été effacées et où de nouvelles formes spatiales ont été dessinées. L’ancienne marge de la campagne agricole, aménagée un temps en lieu d’enfermement des réfugiés de la Retirada, est très vite devenue une station touristique. Sur la frange littorale, l’urbanisation fonctionnelle a progressé autant vers l’ouest, recouvrant la maille du parcellaire agricole, que vers l’est et le trait de côte, colonisant la zone lagunaire de maisons individuelles, d’immeubles collectifs, d’hébergements de plein air, de paillotes de plage, de parcs de stationnement et de routes d’accès. Ces formes nouvelles configurent désormais l’espace contemporain, un espace désagrarisé, périurbanisé et touristifié.

27Sur cet espace en forme de palimpseste (figure 6), la zone du poste de commandement, au sud, a été lotie de maisons individuelles. L’extension du bâti a suivi les axes de circulation utilisés par le camp, mais aussi la voie pénétrante du camp, à partir de laquelle les constructions se sont densifiées, rejoignant progressivement la limite du corridor d’entrée dans le camp, jusqu’à le dépasser légèrement dans sa partie la plus septentrionale. À l’ouest du corridor, ce sont des immeubles collectifs qui ont été construits à partir du début des années 1950. Les constructions nouvelles sont disposées en oblique, et donc en discordance avec les alignements perpendiculaires des anciens baraquements du camp. Elles sont d’abord situées à proximité des voies de desserte, puis, au cours des deux décennies qui suivent, les lignes d’urbanisation se dédoublent vers l’est et se prolongent vers le nord à l’emplacement des premiers sous-camps (du no 1 au no 7bis) jusqu’à l’oued qui séparait la zone d’internement en deux ensembles. Durant les années 1970, une nouvelle ligne d’immeubles collectifs est construite en front de mer, parallèlement au trait de côte, en empruntant l’axe de la voie pénétrante du camp. L’ensemble de la zone est progressivement boisé de pins. Passé l’oued vers le nord, un vaste camping s’étend aujourd’hui à l’emplacement des sous-camps no 8, no 8bis, no 9 et no 11. Il s’agit ici de l’extension du « camp pilote » (Simon, 2018), aménagé par le Conseil départemental des Pyrénées-Orientales en 1950, dont les fonctions de gestion et d’accueil sont localisées dans des bâtiments en dur au centre de la zone, et à partir desquels divergent des voies irrégulières et en colimaçon qui ordonnent le damier en jeu de l’oie des emplacements réservés aux hébergements de plein air, tentes et caravanes surtout jusqu’aux années 1980, puis tentes équipées et bungalows à partir des années 1990. L’extension du camping s’achève dans les années 1980 avant que ne se multiplient les équipements sanitaires et de loisirs. Tout à fait au nord, à l’emplacement du sous-camp no 10, la zone a été « plagisée » : l’accès à la plage est canalisé par une voie d’accès et un vaste parking en entonnoir, sa fréquentation en partie polarisée par des paillotes de restauration et de loisirs. À cet endroit, l’ancienne voie de circulation du camp qui conduisait à l’un des lieux de cantonnement des troupes de surveillance a été prolongée vers le nord et sert aujourd’hui de voie d’accès aux autres campings de la zone littorale. Enfin, la voie qui longeait le camp à l’ouest et qui reliait les différents dispositifs de surveillance a été élargie et forme aujourd’hui l’axe principal de circulation et de desserte de la station touristique.

  • 9 La formule est empruntée aux travaux de Béatrice von Hirschhausen (2023), Les provinces du temps, f (...)

28En tant que forme spatiale, le camp d’internement a bien disparu aujourd’hui. Ses traces matérielles ont été effacées et enfouies sous les formes nouvelles de l’urbanisation touristique contemporaine. Ce sont des traces fantômes dans le sens où elles sont laissées par des usages disparus de l’espace, où elles sont héritées d’une territorialité défunte, emportée par la fin d’une action politique d’enfermement qui a démarqué et mobilisé l’espace pour imposer une séparation et une distinction parmi les humains. Ces traces sont donc invisibles et en partie oubliées dans la mémoire des vivants. Pourtant, la disparition des traces matérielles ne signifie pas l’effacement de la mémoire des lieux. Celle-ci perdure par la transmission, au moins partielle, des formes héritées du passé. La construction du camp à la fin des années 1930 dans une marge de la campagne littorale a produit une configuration carcérale de l’espace. Celle-ci a marqué les lieux par les formes de l’emprise au sol, par le tracé du périmètre clôturé, par le maillage des seuils et des séparations internes, par le réseau des voies de circulation, soit un assemblage de structures spatiales qui, pour partie, se sont transmises dans le temps et ont infléchi la trajectoire contemporaine d’évolution de l’espace et de structuration de la station touristique. En dépit de la disparition des traces matérielles du camp devenues fantômes, l’espace touristique contemporain s’est configuré sur une partie des formes héritées du lieu d’enfermement. Par la transmission de ses formes, l’héritage du camp a agi sur l’évolution de l’espace contemporain à la manière d’un fantôme9. Le récit cartographique de cette transmission rend compte de cet héritage invisible et participe à la construction du lieu de mémoire. Car, en l’absence de traces matérielles, la construction mémorielle et patrimoniale du camp ne va pas de soi. Pour construire et se transmettre, la mémoire collective a besoin de s’inscrire dans la matérialité des lieux (Veschambre, 2008). Or, les tracés de l’enfermement n’ont pas laissé de traces matérielles sur les lieux de l’édification du camp. On ne trouve pas sur la plage des Pins de vestiges du passé qui auraient subsisté de manière non intentionnelle et qui seraient susceptibles d’être « réactivés » par un « marquage » (Veschambre, 2008) de l’espace issu de démarches de conservation et de valorisation patrimoniale. Néanmoins, on ne peut pas effacer toutes les traces. Les lieux conservent la mémoire du passé à travers des traces fantômes. Et les lieux de mémoire forment des espaces dans lesquels sont investies les traces et sont produites des marques mnémoniques ou commémoratives.

Figure 6. Traces fantômes du camp d’Argelès-sur-Mer

Figure 6. Traces fantômes du camp d’Argelès-sur-Mer

Conclusion

29Plus qu’une simple chronologie, le récit cartographique du camp d’Argelès-sur-Mer interroge la relation entre espace et enfermement à l’échelle de la micro-géographie. Le récit évoque non seulement les différentes dynamiques de contrôle et de surveillance déployées de la fin de la IIIe République au régime de Vichy, mais aussi les traces d’un camp démonté à la fin de l’année 1942. En décrivant ses formes spatiales, il devient aussi possible de comprendre comment sa configuration initiale, marquée par des séparations en îlots, a influencé l’urbanisation et la transformation progressive de cette zone lagunaire en un espace touristique. Ces formes fantômes persistent ainsi dans la géographie contemporaine.

30La rapide disparition matérielle des structures du camp n’efface donc pas leur impact durable sur l’organisation spatiale, tout comme elle n’efface pas la mémoire du lieu. Au niveau de la commune d’Argelès-sur-Mer, la « patrimonialisation » (Rousseau, 2017) du camp s’est faite à partir de 1999 avec l’installation d’un monolithe marquant l’entrée du site au cœur d’une zone consacrée au tourisme (figure 6). Les mémoires du camp (archives, témoignages, photographies, objets, etc.) se trouvent au sein du mémorial du camp installé depuis 2014 à plusieurs kilomètres de la plage. Ce travail de cartographie auquel ont été associés les étudiants de la deuxième année de la Licence d’Histoire de l’Université de Perpignan en objective les récits.

31Tant en 1939 qu’en 1942, la géographie du camp d’Argelès-sur-Mer s’est inscrite dans la marge du système pénitentiaire, créant de nouvelles frontières arbitraires. À l’intersection de l’histoire contemporaine et de l’archéogéographie, ces cartographies questionnent aussi la mémorialisation d’un espace d’internement en l’absence de vestiges. Elles ouvrent des pistes sur les traces, elles aussi fantômes, des camps voisins du littoral que furent ceux de Saint-Cyprien et du Barcarès, ouverts en 1939, dont les formes se confondent dans l’aménagement contemporain du littoral.

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Notes

1 AN 20000414/31, rapports sur les mouvements d’effectifs mensuels de Marc Lefort, commissaire spécial du camp d’Argelès-sur-Mer au contrôleur général de la Sûreté nationale en mission à Perpignan, février-juin 1939. Les registres font ainsi état de la sortie de 96 500 réfugiés de la mi-février à la fin juin 1939. Il manque les informations pour les quinze premiers jours ainsi que les mentions des nombreuses évasions. On peut donc estimer, avec une faible marge d’erreur, à un peu plus de 100 000, le nombre de personnes à être passées par le camp durant l’hiver et le printemps 1939 (Tuban, 2018).

2 Le mot vient du latin firmare qui signifie « rendre (un lieu, une bâtisse, une place…) ferme, solide ». Il apparaît dans les textes au début du second Moyen-Âge pour des usages exprimant l’idée de clore un édifice ou un site pour le rendre difficilement prenable, et renvoyant alors, en termes militaires, à un principe de fortification d’un espace (Di Méo, 2009).

3 Archives départementales de l’Ariège, 18 W 383, circulaire du 7e Bureau du ministère de l’Intérieur à destination des préfets, Vichy, le 10 octobre 1940.

4 Schéma du flux des arrivées des « miliciens » et des transferts vers les « camps de concentration », annexé au rapport du général Besson, 18 février 1939. SHD GR 1 NN 3-4. Cette source cartographie la répartition des réfugiés selon les points de passage de la frontière : en complément d’information, les réfugiés arrivés par la vallée du Tech et la Cerdagne sont cantonnés dans des camps qualifiés de « bivouacs » dans les rapports de l’état-major, dans l’attente de leur transfert vers le camp du Barcarès, alors en cours d’aménagement.

5 Dans les travaux de Michel Foucault, le « dispositif » prend forme dans le « panoptique », un schéma architectural qui mobilise des « technologies » d’enfermement des individus dans des espaces particuliers pour les soumettre à des règles de comportement et à des régimes de production (Foucault, 1975).

6 Historien des sciences et de la médecine, Guillaume Lachenal montre que l’espace joue un rôle central dans le pouvoir médical et l’enfermement en contexte colonial. Il décrit l’hôpital comme un microcosme d’enfermement, comme un espace cloisonné, éloigné des centres urbains et coupé des populations locales. Surtout, il insiste sur la manière dont l’espace est utilisé pour organiser la domination coloniale (Lachenal, 2017).

7 Cette démarche s’appuie sur le concept de l’« habiter », tel qu’il a été pensé par la discipline géographique pour décrire et interpréter les rapports des humains aux lieux. Les rapports aux lieux se construisent à partir de « situations d’habiter », c’est-à-dire à partir d’événements ou de moments au cours desquels les humains développent des manières de pratiquer les lieux. Ces pratiques des lieux ou ces usages de l’espace s’inscrivent dans des « régimes d’habiter » qui dépendent des institutions, des normes et des valeurs sociales (Stock, 2007). La situation et le régime d’enfermement peuvent alors être lus au prisme des quatre dimensions du mode d’habiter les lieux, proposées par Nicole Mathieu : travailler, circuler, demeurer, vivre avec les autres (Mathieu, 2007).

8 Selon un plan daté du mois de mars 1939 également consulté pour l’étude.

9 La formule est empruntée aux travaux de Béatrice von Hirschhausen (2023), Les provinces du temps, frontières fantômes et expériences de l’histoire, CNRS éditions, 397 p.

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Des sources archivistiques pour écrire le récit cartographique
Légende 1a. Plan militaire du camp 1939 sur tirage papier au 1/5000, Fonds du Mémorial du Camp d’Argelès-sur-Mer.1b. Photographie aérienne IGNF_PVA_1-0__1942-05-15__C2550-0161_1942_F2449-2549_01181c. Photographie du camp, février 1939, SHD 7 N 38741d. L’Indépendant, le 29 mars 1939. Cliché vraisemblablement pris le 28 mars. À l’arrière-plan, on distingue les premières baraques auto-construites. Photographie d’Auguste Chauvin, Archives départementales des Pyrénées-Orientales, 22NUM27FI881e. Vue générale de l'entrée du camp d’Argelès-sur-Mer montrant le corridor menant aux sous-camps. Photographie prise au mois de février 1939, Fonds Xatart, mémorial du camp d’Argelès-sur-Mer.
URL http://journals.openedition.org/mappemonde/docannexe/image/12481/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 893k
Titre Figure 2. Deux travaux d’étudiants de la deuxième année de licence d’Histoire réalisés dans le cours de cartographie
URL http://journals.openedition.org/mappemonde/docannexe/image/12481/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 126k
Titre Figure 3. Frise chronologique du camp d’internement d’Argelès-sur-Mer
URL http://journals.openedition.org/mappemonde/docannexe/image/12481/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 149k
Titre Figure 4. Le plan initial des autorités militaires de février 1939
URL http://journals.openedition.org/mappemonde/docannexe/image/12481/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 406k
Titre Figure 5. Le camp d’Argelès-sur-Mer, l’internement des réfugiés en mars 1939
URL http://journals.openedition.org/mappemonde/docannexe/image/12481/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 561k
Titre Figure 6. Traces fantômes du camp d’Argelès-sur-Mer
URL http://journals.openedition.org/mappemonde/docannexe/image/12481/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 989k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Guillaume Lacquement et Grégory Tuban, « Le camp d’Argelès-sur-Mer, archéogéographie d’un lieu d’enfermement des populations en exil en France en 1939, un récit cartographique »Mappemonde [En ligne], 142 | 2026, mis en ligne le 08 juillet 2026, consulté le 19 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/mappemonde/12481 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16j9v

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Auteurs

Guillaume Lacquement

Professeur de Géographie, Université de Perpignan Via Domitia, UMR 5281 CNRS ART-Dev (Acteurs, Ressources, Territoires dans le Développement)

Grégory Tuban

Docteur en Histoire, Université de Perpignan Via Domitia, UMR 5136 GHS-FRAMESPA (France, Amériques, Espagne-Sociétés, Pouvoirs, Acteurs. Groupe Histoire sociale [GHS] de l’UPVD)

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Droits d’auteur

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