Le cinéma hollywoodien de série B au prisme de l’histoire de l’art et des arts plastiques
Résumés
L’article examine comment les études cinématographiques empruntent leurs concepts à l’histoire de l’art. Après avoir expliqué pourquoi le cinéma a si peu droit de cité dans l’histoire de l’art, il s’agit de montrer que les visual studies ont contribué à desserrer ce partage disciplinaire strict et ont attiré l’attention des chercheurs sur des objets plastiques auparavant impensables en termes d’histoire et de théorie du cinéma. L’article interroge les conditions de possibilité de l’importation des concepts et plaide pour une collaboration réfléchie des disciplines en vue de leur évolution.
Plan
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- 1 Daniel Banda et José Moure, Le Cinéma, naissance d’un art. Premiers écrits, 1895-1920, Paris, Flamm (...)
- 2 François Dagognet, Étienne-Jules Marey. La passion de la trace, Paris, Hazan, 1987, p. 101. Alain F (...)
1Parmi les différents arts, le cinéma occupe une position particulière : il en est le dernier né et le seul sur la naissance duquel nous disposons de témoignages1. Au sein de l’histoire de l’art, il occupe une place plus particulière encore. Elle ne s’en occupe qu’à travers des perspectives bien précises : lorsqu’elle envisage les rapports des images cinématographique et photographique ou ceux du cinéma et de l’abstraction, notamment dans le champ du cinéma expérimental2.
- 3 Patrick de Haas, ancien maître de conférences en histoire de l’art contemporain, fait ici exception (...)
- 4 Raymond Bellour, La Querelle des dispositifs, Paris, P.O.L, 2012, p. 9.
2La littérature consacrée à cette dernière question est, il est vrai, abondante, mais le plus souvent, elle est le fait de chercheurs venus des études cinématographiques plutôt que d’historiens de l’art à proprement parler3. Qui plus est, ces chercheurs, au nombre desquels on compte Raymond Bellour, Diane Arnaud ou Jacques Aumont, ont d’abord tâché de penser les rapports entre le cinéma et des dispositifs de vision plus anciens avant de faire circuler les concepts forgés dans une discipline vers une autre. Ces rapports forment un espace que Raymond Bellour nomme « l’entre-images », « terme descriptif [qui n’est] pas vraiment un concept […]. » Il ajoute au sujet de cette notion : « Sa valeur d’interaction en faisait plus qu’un simple outil de classification. Il désignait plutôt un lieu, physique et mental, fait de tous les passages opérant continuellement, dans des œuvres toujours plus nombreuses, entre les diverses modalités d’images qui les composent et s’y mêlent4. ».
- 5 Raymond Bellour, « La double hélice », dans Raymond Bellour, Catherine David et Christine Van Assch (...)
- 6 Philippe-Alain Michaud, Sketches. Histoire de l’art, cinéma, Paris, L’Éclat / Kargo, 2006, p. 7.
3Si Bellour a théorisé il y a longtemps ces modalités de passage, il l’a d’abord fait du point de vue d’un théoricien du cinéma, position qui conditionne bien sûr son regard et ancre son discours dans un système de concepts et de valeurs propres aux études cinématographiques5. Réciproquement, lorsque des historiens de l’art se consacrent au cinéma, ils le font à partir d’une définition élargie du cinéma, qui intègre celui-ci au champ de l’histoire de l’art. À ce titre, la déclaration liminaire de Philippe-Alain Michaud dans Sketches est éloquente : « Le cinéma ne se confond pas avec le dispositif de la projection publique dans lequel, au commencement du 20e siècle, il est venu se configurer et qui restera dès lors l’horizon de son histoire, mais d’une histoire locale qu’il convient de reconsidérer à partir de ses marges pour rendre à l’expérience cinématographique son extension réelle. Avant même d’être un dispositif technique, le cinéma est une manière de penser les images6. ».
4Et l’auteur de se référer à Warburg : l’Atlas Mnemosyne est un mode de pensée cinématographique qui procède par montage. Michaud assigne au cinéma un autre statut social : ce n’est plus une industrie et un art de masse mais une pensée visuelle. Par conséquent, le cinéma existe ailleurs que dans le dispositif technique nommé « cinématographe » ; il devient également la prérogative de l’histoire de l’art avant d’être celle de la filmologie. Pour nouvelle et féconde que soit cette manière de penser le cinéma, elle n’en constitue pas moins une annexion dont l’effet principal est de tenir les disciplines concernées (histoire de l’art, études cinématographiques) sous bonne garde de leurs limites académiques ; à tout le moins le cinéma devient-il, chez Michaud, un rameau de l’histoire de l’art.
Turbulences disciplinaires
- 7 William J. Thomas Mitchell, « Showing Seeing: A Critique of Visual Culture », Journal of Visual Cul (...)
- 8 William J. Thomas Mitchell, « Showing Seeing », op. cit., p. 179.
- 9 Ibid., p. 165. Toutes les traductions sont de moi.
5La manière dont Michaud retient le cinéma dans le giron de l’histoire de l’art n’est bien sûr pas la seule façon de penser les rapports de ces deux champs. Nous voudrions évoquer à ce propos la perspective de William J. Thomas Mitchell, selon qui les visual studies sont une « indiscipline7 » ainsi qu’un « moment éphémère de turbulence interdisciplinaire ». Mitchell ne fait pas valoir l’indiscipline comme une fin en soi ou un concept à promouvoir mais comme un effet induit par le caractère mouvant et flou des visual studies8. Cherchant à circonscrire leur objet propre ainsi que leur identité disciplinaire, il pose une série de questions. « Que sont la culture visuelle et les études visuelles ? Sont-elles une discipline émergente, un moment éphémère de turbulence interdisciplinaire, un objet de recherche, un champ subalterne des cultural studies, des media studies, de la communication, de l’histoire de l’art ou encore de l’esthétique ? Ont-elles un objet de recherche propre, ou sont-elles un pot-pourri des problèmes négligés par les autres disciplines, mieux établies9 ? ».
- 10 Ibid., p. 170.
- 11 Ibid., p. 179.
6Au terme d’une enquête épistémologique minutieuse, il conclut de la sorte : « Les visual studies traitent de la construction du social par la vision et pas simplement de la construction sociale de la vision10. » Ce postulat constitue la définition de la visualité. En s’y appuyant, Mitchell affirme que « les disciplines traditionnelles de la vision » (esthétique, histoire de l’art et plus récemment media studies) ont abordé la question de la visualité sans véritablement la traiter comme un problème à part entière. Les visual studies circonscriraient précisément cette question – et la feraient en quelque sorte apparaître plus nettement. Étrangement, il conclut en écartant l’idée d’indiscipline pour revenir à celle d’interdiscipline, plus répandue : « Par conséquent, les visual studies ne sont pas une pure et simple indiscipline, un dangereux supplément au sein des disciplines traditionnelles de la vision ; elles sont une interdiscipline qui tire profit de leurs ressources propres (ainsi que de celles d’autres disciplines) afin de construire un objet de recherche nouveau et spécifique. Elles sont un domaine de recherche bien défini, dont les principes et les problèmes fondamentaux sont débattus et pensés depuis très peu de temps seulement11. » De cette façon, il souligne les gains de l’approche qu’il promeut plutôt que le trouble qu’elle introduit.
- 12 Collectif, « Visual Culture Questionnaire », October, vol. 77, été 1996, p. 25.
- 13 Collectif (Thomas Crow), « Visual Culture Questionnaire », op. cit., p. 34.
7À la lecture de ces lignes, on ne peut s’empêcher de penser que Mitchell écarte trop rapidement les aspects les plus séduisants mais aussi les plus troublants des visual studies, à savoir qu’elles seraient à la fois « un moment éphémère de turbulence interdisciplinaire » et une « indiscipline ». Les raisons pour lesquelles Mitchell écarte ainsi ces définitions instables et négatives des visual studies sont simples : il cherche à les constituer solidement et positivement en un champ disciplinaire stable et bien identifié, à un moment où, plus de quinze ans après la parution d’Iconology, elles passent encore pour un domaine d’étude mal fondé et consacré à des objets hétérogènes. Leurs détracteurs les considèrent comme un terrain critique flou situé à la croisée de l’histoire de l’art, de l’esthétique et des media studies mais dont aucune de ces trois disciplines n’a vraiment besoin. Sans compter qu’elles subissent régulièrement les attaques venues de l’histoire de l’art au prétexte qu’elles dissoudraient tout jugement critique dans le relativisme culturel et constitueraient le cheval de Troie d’un « capitalisme globalisé » des images : « À leur modeste façon, les visual studies aident l’université à fabriquer les acteurs du prochain acte du capitalisme globalisé12. » Dans October, Thomas Crow accuse également les visual studies d’être à l’histoire de l’art ce que le mysticisme new age des années 1980 est à la philosophie13.
8La condamnation est évidemment expéditive : les premiers représentants des visual studies n’ont jamais cessé d’appartenir au champ académique américain, ce dont ne peut se prévaloir aucun auteur de manuel de développement personnel. Mais elle dit assez combien les soupçons continuent de peser sur elles et elle explique pourquoi Mitchell tente d’en écarter l’indétermination fondamentale au profit d’une définition claire et positive.
- 14 Jacques Derrida, De la grammatologie, Paris, Minuit, 1967, p. 203-218. Chez Derrida, le mot désigne (...)
- 15 Kant définit l’esthétique comme la théorie du jugement de goût et de l’évaluation du beau. Mais on (...)
- 16 Jacques Derrida, op. cit., p. 208.
- 17 Mitchell définit la visualité comme suit : « non seulement la construction sociale de la vision mai (...)
- 18 Par exemple : l’intrication du visuel, du politique et de l’idéologique pensée sur d’autres modes q (...)
- 19 Jacques Derrida, op. cit., p. 213.
- 20 Ibid., p. 211.
9Il faut cependant tendre l’oreille aux vertus profondes des visual studies, que Mitchell signale lui-même mais dont, étrangement, il se débarrasse à peu de frais par souci de légitimer le champ disciplinaire qui est le sien. Mitchell dit des visual studies qu’elles occupent face à l’histoire de l’art et l’esthétique la place d’un « dangereux supplément14 », expression que Derrida emprunte à Rousseau. D’une part, les visual studies seraient un complément à ces disciplines ; elles feraient le lien entre l’étude des images et de leur genèse (l’histoire de l’art) et celle de leur perception (l’esthétique, au sens de Baum-garten puis de Kant) en analysant les dispositifs et les expériences visuels et perceptuels, notamment dans leur dimension sociale15. Mais d’autre part, elles seraient toujours en excès face à l’esthétique et l’histoire de l’art et leur détracteurs pensent qu’» [elles] ne s’[y] ajoute[nt] que pour [les] remplacer » ; « elles intervien[nen]t ou s’insinue[nt] à-la-place-de16 ». Elles mettraient en évidence l’incomplétude fondamentale de ces deux disciplines en soulevant un problème qu’elles auraient négligé depuis le début, celui de la visualité17. Surtout, elles ouvriraient l’histoire de l’art et l’esthétique à des problèmes nouveaux18 qui en disloqueraient les limites et la « raison19 ». Cependant, les contempteurs des études visuelles craignent qu’elles ne réduisent les disciplines susmentionnées à des champs subalternes, perdus au milieu d’autres types d’images. Dans la mesure où, pour les études visuelles, toutes les images se valent sans hiérarchie, les anciennes disciplines de la vision (consacrées aux images à dimension esthétiques) perdraient elles aussi leur préséance et risqueraient d’être absorbées dans les visual studies ; la « suppléance » deviendrait alors danger de ruine et de « perversion20 ». Peut-être convient-il de tempérer ces craintes : l’apparition d’un champ d’études nouveau n’entraîne pas nécessairement la disparition de ceux qui le précèdent et de fait, les visual studies n’ont phagocyté ni l’esthétique ni l’histoire de l’art.
- 21 William J. Thomas Mitchell, « Showing Seeing », op. cit., p. 166-167.
10N’y a-t-il pas cependant, dans l’idée de « dangereux supplément », la piste d’un échange non hiérarchisé entre les disciplines universitaires plus que la promesse d’une ruine ? Mon hypothèse est la suivante : si les visual studies redéfinissent leur objet et traitent toutes les images sans hiérarchie, peut-être sont-elles alors à même de battre en brèche la prévalence d’une discipline sur une autre chaque fois qu’a lieu une collaboration interdisciplinaire21 ; peut-être créent-elles aussi les conditions épistémologiques solides d’un échange véritable entre les disciplines universitaires – et pour ce qui nous concerne, entre l’histoire de l’art et les études cinématographiques.
Défiguration, travail du négatif et circulation des concepts
- 22 Nicholas Mirzoeff, An Introduction to Visual Culture, Londres, Routledge, 1999, p. 5-13. William J. (...)
- 23 Par là j’entends la hiérarchie qui unit les disciplines universitaires et qui s’exerce soit de mani (...)
- 24 Nicholas Mirzoeff, op. cit., p. 25.
11Parce que les visual studies abattent les hiérarchies entre les « disciplines de la vision », elles provoquent aussi une circulation accrue des concepts entre études cinématographiques et histoire de l’art22. Je pose donc une deuxième hypothèse : les turbulences que les visual studies introduisent au sein des frontières disciplinaires mettraient en crise la structure de pouvoir que forment les disciplines universitaires23 ; leur ordre, leur hiérarchie, leurs relations seraient bouleversées24. En raison même de ce trouble disciplinaire, et à titre d’effet induit, elles attireraient aussi l’attention des chercheurs sur les moments d’indéfinition des images, de flottement plastique, d’indécision entre figuration et abstraction, sur les images qui ne relèvent ni d’une discipline ni de l’autre mais d’une visualité plus vaste. Elles nous mèneraient à observer des images déhiérarchisées et décloisonnées plutôt que de la peinture ou du cinéma.
12Appliquée au cinéma hollywoodien classique, une production qui privilégie la transparence formelle et le primat du récit, cette déhiérarchisation attire notre attention sur des phénomènes qui remettent en cause la transparence hollywoodienne, notamment les formes de défiguration et ce qu’Auerbach (ainsi que de nombreux historiens de l’art à sa suite) a nommé figura : autant de phénomènes généralement négligés par l’histoire et l’esthétique du cinéma.
- 25 Sur cette question, il faut bien sûr se référer à Lyotard ; on peut également consulter le livre de (...)
- 26 Erich Auerbach, Figura (1938), trad. D. Meur, Macula, Paris, 2003. Georges Didi-Huberman, Fra Angel (...)
- 27 Anne-Françoise Lesuisse, Du film noir au noir. Traces figurales dans le cinéma classique hollywoodi (...)
13Le « figural25 » est un « espace de dissemblance », une image dans laquelle on considère le jeu des formes et des lignes avant d’identifier ce qu’elle représente, où l’on apprécie en somme la forme dégagée de son pouvoir de représentation26. Appliquant cette notion au cinéma, Anne-Françoise Lesuisse parle de « crise objectale » et d’» absence de forme stable » qui entraîne les films dans « une dynamique de création d’images27 ». Ces concepts lui permettent d’envisager le film noir hollywoodien dans une perspective toute différente de celle des études cinématographiques. Le film noir n’est plus un genre qui interroge les valeurs chancelantes de la société américaine moderne, il devient un espace d’engendrement d’images abstraites fondées sur l’ombre, la lumière et les contrastes de noir et de blanc. Nous revenons plus loin sur cette approche. Anne-Françoise Lesuisse montre que les études cinématographiques sont en échec face à certains phénomènes plastiques du cinéma hollywoodien, notamment ceux qui résistent à un discours théorique positiviste (son approche est très marquée par la phénoménologie). Pour les comprendre, il faut donc aller chercher dans l’histoire de l’art les concepts qui leur permettent d’en rendre compte. Précisons notre hypothèse : le trouble que les visual studies jettent sur les frontières disciplinaires pousserait donc les études cinématographiques à puiser dans d’autres disciplines les concepts qui leur font défaut.
- 28 Jacques Aumont, Matière d’images, redux, Paris, La Différence, 2009, p. 20.
14Ces phénomènes formels qui échappent aux grilles conceptuelles ordinaires des études cinématographiques sont de deux types. Le premier regroupe tous les effets de matérialité plastique ou de matiérisme dont l’appareil conceptuel des études cinématographiques (théorie des genres cinématographiques, histoire et économie du cinéma) ne rend pas compte : tâches, effets de matières et de couleurs, lignes, formes et abstraction, lumière et obscurité… Jacques Aumont a certes écrit un livre, Matière d’images, qui se confronte aux questions de la « matérialité », du « matériau » et de la « forme » mais qui ne dresse pas de système théorique28. Par ailleurs, les travaux sur ces questions sont souvent descriptifs ou reconduisent des formes d’exégèse que les visual studies remettent justement en question, dans la mesure où elles considèrent les images comme des productions impersonnelles de l’ordre politique et social avant d’être des œuvres de l’esprit productrice d’un sens à interpréter.
- 29 Georges Didi-Huberman, Fra Angelico, op. cit., p. 49.
15Le deuxième type regroupe les phénomènes de figure et de défiguration, de ressemblance et de dissemblance ainsi que tous les moments de flottement entre ces pôles. Tous ces phénomènes correspondent aux formes non figuratives que le cinéma fabrique intentionnellement ou accidentellement à partir de la figuration et que l’on trouve aussi dans la peinture ; ils forment un « espace de dissemblance » et des « zones de relative défiguration29 ». Tous font apparaître à l’écran une matière plastique irréductible à la signification : c’est en cela qu’ils échappent à l’appareil conceptuel ordinaire du cinéma.
- 30 Jacques Aumont, op. cit., p. 19 et p. 27.
- 31 Nicole Brenez, De la figure en général et du corps en particulier. L’invention figurative au cinéma(...)
16Au sein des études cinématographiques, une approche rend compte de ces phénomènes : l’analyse figurale. Mais, d’une part, elle est très rarement appliquée au cinéma hollywoodien ; d’autre part elle est surtout une herméneutique et soumet toujours l’analyse des phénomènes plastiques aux significations construites par le récit. Pour cette raison, Aumont affirme que le figural, cette « limite du figurable », a besoin d’une fiction pour se déployer et que demeure au sein de l’image le balancement entre le mimétique et l’abstrait qui le définit30. Par exemple, dans le film noir et le film policier contemporain, Nicole Brenez analyse les phénomènes d’intermittences lumineuses, d’ombre, d’éclipse et de clair-obscur comme les signes de l’effacement des frontières morales, de la dissolution de l’identité des personnages, de leur transformation en spectre ou de leur disparition dans un monde interlope31. Les phénomènes plastiques sont analysés en ce qu’ils traduisent ou construisent une signification et pas en tant que phénomènes plastiques valant en soi et dont la signification tient non à ce qu’ils disent mais au rapport qu’ils entretiennent avec les autres régimes d’images. En décloisonnant ces derniers, les visual studies nous inciteraient au contraire à sortir du cadre du cinéma envisagé comme objet narratif pour l’analyser en tant qu’objet plastique ; elles nous inviteraient par conséquent à repenser de manière littérale la matérialité de l’image et à rompre avec les réflexes d’interprétation idéalistes qui la chargent d’une signification extérieure. Elles redéfiniraient ainsi le rapport potentiel du spectateur à l’image de cinéma à partir de concepts venus de l’histoire de l’art.
Vers une historiographie non linéaire
- 32 Nicholas Mirzoeff, op. cit., p. 25. Martin J. Powers, Pattern and Person: Ornament, Society, and Se (...)
17L’autre gain des visual studies dans l’étude de l’image est qu’elles déjouent les modèles historiques linéaires. Nicholas Mirzoeff dit qu’il faut penser celles-ci comme un objet fractal : inclusif, décloisonné, non linéaire (notamment sur le plan historiographique), émancipé des chaînes causales et des approches positivistes32. Il entend par là que leur appareil théorique nous invite par exemple à chercher le cinématique là où, a priori, il ne se trouve pas – par exemple dans la littérature ou la peinture – et plus largement à débusquer des régimes d’image ou de visualité dans des médias qui semblent de prime abord incapables de les accueillir.
- 33 Aby Warburg, Essais florentins et autres textes, trad. S. Müller, Paris, Klincksieck, 1990. Georges (...)
- 34 Erwin Panofsky, La Sculpture funéraire. De l’ancienne Égypte au Bernin (1964), trad. D. Collins, Pa (...)
18Elles inviteraient par conséquent à considérer les phénomènes de survivance, théorisés par Didi-Huberman à la suite d’Aby Warburg et son concept de Pathosformel33. La survivance, que Panofsky nomme aussi pseudomorphose, désigne l’apparition d’une forme identique ou quasi identique dans deux espaces (historiques, géographiques, culturels, génériques…) qui n’ont a priori aucun rapport entre eux34. Pour admettre la possibilité de tels événements plastiques, il faut considérer la culture visuelle comme un espace qui n’obéit pas à des rapports de chronologie et de causalité.
- 35 Tom Gunning, « An Unseen Energy Swallows Space: The Space in Early Film and Its Relation to America (...)
- 36 Le flicker est un sous-genre du cinéma expérimental dont Arnulf Rainer (Peter Kubelka, 1960) ou The (...)
- 37 Tom Gunning, « The Cinema of Attraction: Early Film, the Spectator and the Avant-Garde », Wide Angl (...)
19Pareille démarche a fait des émules dans les études cinématographiques : Tom Gunning a ainsi cherché les phénomènes de survivance entre le cinéma des premiers temps et le cinéma expérimental des années 1960 avant de suggérer que l’on retrouvait les mêmes analogies formelles dans le cinéma hollywoodien B35. Pour comprendre l’hypothèse de Gunning, observons à présent quelques photogrammes tirés de The Big Combo (Association criminelle, Joseph Lewis, Allied Artists, 1955), film noir emblématique de la production hollywoodienne de catégorie B. Sur les photogrammes 1 à 3, nous observons que Joseph Lewis a recours à plusieurs procédés en vigueur dans le cinéma des premiers temps mais que le classicisme a ensuite rigoureusement proscrits au nom de la transparence. Le regard-caméra (fig. 1) ne rompt certes pas la convention qui interdit aux acteurs de regarder dans l’axe de l’objectif : il est quelque peu dissimulé par l’obscurité ici et justifié par le fait que la caméra, en vue subjective, adopte le point de vue de McClure (Brian Donlevy). Quant au montage sans raccord, il apparaît dans le film à la faveur d’attractions, c’est-à-dire des moments où la continuité narrative est rompue par un événement visuel et sonore qui semble prendre à partie le spectateur en transgressant la limite entre l’écran et la salle. Il s’agit ici d’inserts de phares de voiture braqués sur l’objectif (fig. 2) et de coups de feu dirigés sur la caméra (fig. 3). Pour quelques brèves secondes, The Big Combo s’apparente à un flicker36 davantage qu’à un film noir mais l’irruption de ce moment d’expérimentation passe inaperçue si l’on ne change pas d’outil conceptuel pour l’observer. Le plan des coups de feu évoque également The Great Train Robbery (Le Vol du grand rapide, Edwin S. Porter, Edison Manufacturing Company, 1903) et son fameux plan final du bandit qui ouvre le feu en direction de la caméra et du spectateur (fig. 4). Comme le regard-caméra, les attractions sont un procédé courant dans le cinéma des premiers temps mais qui a déserté les films à mesure que le modèle du long-métrage narratif s’est imposé. Si le classicisme peut encore y avoir recours, elles demeurent rares37.
20En quoi le modèle fractal des visual studies peut-il nous aider à comprendre de telles images ? Cette métaphore suggère que les régimes de visualité, que l’on pense la plupart du temps comme distincts (la peinture n’est pas le cinéma, qui n’est pas non plus la photographie), se contiennent mutuellement ; ce modèle nous invite à observer les relations d’inclusion et de circulation plutôt qu’à respecter des logiques de territoires et de frontières. Par ailleurs, le concept de survivance invite à adopter une perception décloisonnée des événements formels. Ainsi, des phénomènes plastiques qui semblent appartenir à un champ donné (le cinéma expérimental) peuvent apparaître dans d’autres territoires que l’on suppose radicalement étanches (le cinéma hollywoodien classique de catégorie B). Les effets expérimentaux du film de Joseph Lewis se trouvent en quelques sorte révélés lorsque nous le regardons à l’aide de concepts étrangers aux études cinématographiques alors qu’ils demeurent inaperçus de celles-ci. De telles survivances plaident pour que nous œuvrions, en tant que chercheurs, à une circulation accrue des concepts entre nos différentes disciplines, pensée sur un autre mode que celui de l’emprunt et de la préséance d’un champ sur l’autre.
Le noir comme expérience
21Parmi tous les phénomènes formels qui oscillent entre figuration et abstraction et font apparaître à l’écran des effets de matière irréductibles à l’interprétation, nous en repérons un qui pose particulièrement problème au sein de l’image cinématographique. Nous voulons parler ici de la façon dont le noir, à la fois comme couleur et comme matière, se manifeste à l’écran. En tant que chercheurs en cinéma, nous avons besoin de recourir à des concepts forgés par l’histoire de l’art pour penser un tel phénomène, car les études cinématographiques n’ont pas véritablement consacré de travaux ou proposé de concepts sur cette question. Il me faut toutefois apporter une précision : ce recours se fait non sur le mode de l’emprunt mais sur celui de la libre circulation d’un champ à l’autre.
22Le noir comme couleur et comme matière procure, au cinéma, une expérience très spécifique et paradoxale. Il nous impose une vision aveugle, nous donne à contempler un espace où il n’y a rien à voir mais qui sature pourtant la vision. C’est, au sein de l’image de cinéma, l’élément plastique le moins mimétique, et pour cause : il correspond à une absence de lumière sur la pellicule. Pourtant, lorsque celle-ci défile dans le projecteur, le mouvement de l’image transforme le noir en élément mimétique et narratif : le spectateur est alors capable d’identifier ce qui apparaît à l’écran, quand bien même les objets et les personnages seraient cernés par le noir, le vide et l’obscurité (fig. 5 et 6). Dans Touch of Evil (La Soif du mal, Orson Welles, Universal, 1958), le chef opérateur Russell Metty compose presque toutes ses prises de vue en nuances de gris et de noir. Le film semble ainsi constamment s’ouvrir à l’abstraction mais les raccords entre les plans et la narration tiennent le film dans les limites de la représentation mimétique. Pourtant, à plusieurs reprises, comme dans la rixe nocturne qui oppose Vargas (Charlton Heston) à un mystérieux agresseur au début du film, le cadre devient le lieu d’étonnantes anamorphoses et le gros plan couplé à d’intenses nuances de gris déforme l’image dans des brèches fugaces hors de la représentation. Le regard s’égare au milieu du noir, en mal de repères, et nous faisons brièvement l’expérience d’une désorientation qui prend le pas sur toutes les autres dimensions (historique, idéologique, narrative) du film. Parce que le noir introduit un défaut de représentation au cœur de la pellicule, nous proposons de le qualifier de « substance négative ».
Figure 1 : The Big Combo, 1955. Mr. Brown (Richard Conte) et ses hommes de main tiennent McClure (Brian Donlevy) en joue. La caméra subjective et le regard-caméra du personnage agissent comme des attractions dans cette scène.
Figure 2 : The Big Combo, 1955. Susan (Jean Wallace) braque les phares de sa voiture sur Mr. Brown pour l’aveugler. Le plan du projecteur braqué dans la lentille de la caméra et monté sans raccord explicite fait figure d’attraction.
Figure 3 : The Big Combo, 1955. Fante (Lee Van Cleef) et Mingo (Earl Hollimanà, les deux hommes de main de Mr. Brown, ouvrent le feu sur McClure. Le plan se réduit ici à des clignotements lumineux, à la façon de certains films expérimentaux.
Figure 4 : The Great Train Robbery, 1903. Il s’agit du plan final du film, un exemple très célèbre d’attraction. Le chef des bandits ouvre le feu en direction de la caméra et du spectateur et met ainsi fin au film.
- 38 Colin MacCabe, « Realism and the Cinema: Notes on Some Brechtian Theses », Screen, vol. 15, n° 2, é (...)
23Observons à présent les photogrammes 7 et 8. Le noir comme matière et couleur montre ici que l’image de cinéma se constitue moins de représentation mimétique que de vides, à la fois manques de lumière et absence de couleur. Ces vides sont des failles dans le régime de la monstration et bien souvent, ils menacent d’absorber entièrement la ressemblance dans l’abstraction, comme l’obscurité engloutit Roy Morgan (Richard Basehart) lorsqu’il fuit dans les égoûts à la fin de He Walked by Night (Il marchait la nuit, Alfred Werker et Anthony Mann, Eagle-Lion, 1948) (fig. 7 et 8). Le noir, lorsqu’il prend de telles proportions, déjoue la logique trop simple et univoque d’une image réputée stable et pleine, fondée sur l’identification du spectateur, l’assignation de son regard et le décryptage sans reste des formes qui apparaissent à l’écran38. Plus encore que faire entrer de l’abstraction dans le film, cet enrayement de la représentation nous ouvre un rapport à l’image cinématographique fondé sur des sensations et des perceptions indéfinies, difficilement identifiables et nommables. Comme dans The Big Combo et Touch of Evil, seules comptent ici la palpitation de la lumière au milieu de l’obscurité et la désorientation du regard.
- 39 Paul Kerr, « Out of What Past? Notes on the B Film Noir », dans Paul Kerr (sld), The Hollywood Film (...)
- 40 Anne-Françoise Lesuisse, op. cit., p. 203-208.
24La fin de He Walked by Night a donné lieu à des études historiques et techniques qui expliquent comment John Alton, le chef opérateur, a mis au point « le clair-obscur le plus impressionnant39 » de tout le classicisme hollywoodien par l’usage d’un grand angle et d’une pellicule Kodak Super-XX Panchromatic. Mais, de manière significative, elle a aussi donné lieu à plusieurs travaux qui écartent l’enquête historique pour n’envisager que la dynamique d’engendrement d’images et de formes par le rapport entre le noir et la lumière, et qui considèrent la plasticité de cette scène dans un cadre conceptuel plus large que celui des études cinématographiques40. Il ne s’agit, en quelque sorte, que d’extraire le film de son contexte économique et historique afin de le regarder autrement. Aussi mince que soit cette extraction pourtant, il faut pouvoir la justifier sur le plan théorique. Les études visuelles fournissent en quelque sorte le préalable méthodologique de cette opération.
- 41 Jacques Aumont, op. cit., p. 19.
- 42 Ibid., p. 22.
25À quoi nous sert, ici, leur modèle fractal et non linéaire ? D’abord, comme nous l’avons suggéré précédemment, il nous permet de changer d’outil de perception et de regarder le noir comme un phénomène autant pictural que cinématique (fait de mimesis et de récit). Le spectateur devrait le considérer à la fois comme un manque de lumière imprimée sur la pellicule (un vide) et comme une matière pigmentée (un plein, ce qu’il est d’ailleurs sur les tirages positifs des copies). Le noir est un effet de matière au sens où l’entend Jacques Aumont : « La matière de l’image filmique, c’est la part de cette image à laquelle je peux attacher l’idée d’une matière41. » Plus loin, Aumont précise que la matière de l’image de film « est donc l’effet, perceptif et imaginaire », qui résulte de l’impression de la lumière sur la pellicule42.
The Big Combo, 1955. Le chef opérateur John Alton a composé le plan selon la technique du deep focus mise au point par Gregg Toland : l’usage conjoint (mais paradoxal) d’un éclairage réduit et d’une forte profondeur de champ permet d’accentuer le jeu des ombres à l’écran. Le plan se tient à la frontière de l’abstraction.
Figure 6 : The Big Combo, 1955. Le chef opérateur John Alton ménage de forts contrastes entre ombre et lumière grâce à l’usage d’un objectif grand angle et d’un film Kodak Super-XX Panchromatic, plus sensible que les pellicules ordinaires. Le Super-XX autorise d’importants contrastes de noirs et de blancs en intérieur avec un éclairage réduit.
Figure 7 : He Walked by Night, 1948. La source lumineuse dirigée dans la lentille de la caméra provoque d’impressionnants effets de clignotement et de clair-obscur.
Figure 8 : He Walked by Night, 1948. Malgré le très faible éclairage de cette séquence, le chef opérateur John Alton parvient à conserver une profondeur de champ importante grâce à l’usage d’un objectif grand angle et d’un film Kodak Super-XX Panchromatic.
26Ensuite, le modèle fractal nous sert à considérer l’abstraction et la dissemblance que le noir introduit dans l’image cinématographique, tout en maintenant tant bien que mal une représentation. La matière picturale, c’est précisément ce qui ne représente rien, tandis que l’immatérialité de l’image de cinéma représente, c’est-à-dire qu’elle fait signe vers des choses réelles que le spectateur identifie. Le modèle fractal nous autorise ainsi à troquer nos lunettes de filmologue pour celles d’historien de l’art puis d’en changer à nouveau plus tard ; ou plutôt il nous permet d’observer les images sans être arrimé à l’un ou l’autre de ces statuts mais d’en changer librement. Là encore, il s’agit d’observer les images en outrepassant – même virtuellement – les frontières épistémologiques plutôt que de les considérer comme de la peinture ou du cinéma.
- 43 Georges Didi-Huberman, Fra Angelico, op. cit., p. 18-20 et p. 49-63.
- 44 Jurgis Baltrušaitis, Anamorphoses (1955), Paris, Flammarion, 1984, p. 211-220.
27Parce qu’elle grippe la représentation par sa dissemblance, la substance négative déjoue la logique de l’assignation du regard et de l’identification du spectateur aux personnages qui fonde la valeur narrative de l’image de cinéma. Le vide de représentation et la dissemblance du noir sont une lacune au sein du régime mimétique. En désassignant le regard du spectateur et en grevant son identification, le noir lui permet de regarder l’image cinématographique sur un mode entièrement « dénarrativisé » et de ne plus considérer en elle que le jeu des figures, de la dissemblance43 et des anamorphoses plastiques44. Appréhender l’image de cinéma à partir de ces concepts, forgés par les historiens de l’art, permet de penser certains phénomènes plastiques ignorés par les méthodes propres aux études cinématographiques.
Conclusion
28Il s’est agi, dans cet article, de montrer l’intérêt qu’il peut y avoir à importer des concepts d’autres disciplines, mais aussi de s’interroger sur les conditions de possibilité de ces importations. L’interdisciplinarité ne peut que rester un vœu pieux si l’échange des outils théoriques, des notions et des idées n’est pas pris en charge par un terrain critique spécifique, qui n’est pas réductible à l’une ou l’autre des disciplines qui collaborent entre elles. Ici, ce sont les visual studies qui fournissent le cadre théorique qui rend possible la circulation des concepts entre histoire de l’art et études cinématographiques. En contournant une interdisciplinarité qui se jouerait sur le mode de l’emprunt et la hiérarchisation, elles nous permettraient également de décloisonner les images étudiées par ces disciplines. Si le gain de l’opération est certes ténu à l’échelle de l’institution universitaire, elle attire tout de même notre attention sur des phénomènes impensés, parce qu’ils échappent aux grilles conceptuelles traditionnelles associées aux spécialités académiques. Ainsi, dans les trois films noirs B que nous avons pris en exemple, l’apparition du noir à l’écran et les effets de clignotements échappent aux outils méthodologiques de l’histoire et de l’esthétique du cinéma hollywoodien. En affranchissant les images de leur ancrage disciplinaire d’origine, nous pouvons regarder ce qui, en elles, semble étranger à ce qu’elles sont a priori.
Notes
1 Daniel Banda et José Moure, Le Cinéma, naissance d’un art. Premiers écrits, 1895-1920, Paris, Flammarion, 2008, p. 19.
2 François Dagognet, Étienne-Jules Marey. La passion de la trace, Paris, Hazan, 1987, p. 101. Alain Fleischer, Les Laboratoires du temps. Essai, Paris, Galaade, 2008, p. 38. Alain Fleischer, L’Empreinte et le tremblement. Essai, suivi de Faire le noir, Paris, Galaade, 2009, p. 20-22.
Pascal Rousseau, « Synesthésie et conscience cosmique dans la Color Music », dans Corine Delineau, Sophie Duplaix, Marcella Lista et Bruno Veret (sld), Sons et lumières. Une histoire du son dans l’art du XXe siècle, catalogue d’exposition (Paris, Centre Pompidou, 2004), Paris, Éditions du Centre Pompidou, 2004, p. 29-38. Caroline Chik, L’Image paradoxale. Fixité et mouvement, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2011, p. 213-216.
3 Patrick de Haas, ancien maître de conférences en histoire de l’art contemporain, fait ici exception ; son travail concerne l’inclusion réciproque, sans rapport de subordination, du cinéma expérimental et des pratiques plastiques dans les années 1920. Patrick de Haas, Cinéma absolu. Avant-garde 1920-1930, Paris, Mettray, 2018, p. 11-15.
4 Raymond Bellour, La Querelle des dispositifs, Paris, P.O.L, 2012, p. 9.
5 Raymond Bellour, « La double hélice », dans Raymond Bellour, Catherine David et Christine Van Assche (sld), Passages de l’image, catalogue d’exposition (Paris, Centre Pompidou, 1990), Paris, Éditions du Centre Pompidou, 1990, p. 37-56.
6 Philippe-Alain Michaud, Sketches. Histoire de l’art, cinéma, Paris, L’Éclat / Kargo, 2006, p. 7.
7 William J. Thomas Mitchell, « Showing Seeing: A Critique of Visual Culture », Journal of Visual Culture, vol. 1, n° 2, août 2002, p. 165-181.
8 William J. Thomas Mitchell, « Showing Seeing », op. cit., p. 179.
9 Ibid., p. 165. Toutes les traductions sont de moi.
10 Ibid., p. 170.
11 Ibid., p. 179.
12 Collectif, « Visual Culture Questionnaire », October, vol. 77, été 1996, p. 25.
13 Collectif (Thomas Crow), « Visual Culture Questionnaire », op. cit., p. 34.
14 Jacques Derrida, De la grammatologie, Paris, Minuit, 1967, p. 203-218. Chez Derrida, le mot désigne une certaine conception de l’écriture : considérée en Occident comme un supplément à la parole vive, elle la menacerait. Par l’usage qu’il en fait, Mitchell déplace considérablement le concept de Derrida et en adapte les grandes lignes à son propos.
15 Kant définit l’esthétique comme la théorie du jugement de goût et de l’évaluation du beau. Mais on pourrait également remonter à la définition proposée par Baumgarten en 1750 : « science de la connaissance sensible ». Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger (1790), trad. A. Renaut, Paris, Flammarion, 2000, p. 111-112 et p. 181-183 ; Alexander Gottlieb Baumgarten, Esthétique (1750), trad. J.-Y. Pranchère, Paris, L’Herne, 1988, p. 121.
16 Jacques Derrida, op. cit., p. 208.
17 Mitchell définit la visualité comme suit : « non seulement la construction sociale de la vision mais la construction visuelle du social ». William J. Thomas Mitchell, « Showing Seeing », op. cit., p. 179.
18 Par exemple : l’intrication du visuel, du politique et de l’idéologique pensée sur d’autres modes que ceux de l’histoire de l’art, l’évaluation et la hiérarchie des types d’images selon leur origine, la culture visuelle en tant qu’ensemble de rapports sociaux construits par les images.
19 Jacques Derrida, op. cit., p. 213.
20 Ibid., p. 211.
21 William J. Thomas Mitchell, « Showing Seeing », op. cit., p. 166-167.
22 Nicholas Mirzoeff, An Introduction to Visual Culture, Londres, Routledge, 1999, p. 5-13. William J. Thomas Mitchell, « Showing Seeing », op. cit., p. 179.
23 Par là j’entends la hiérarchie qui unit les disciplines universitaires et qui s’exerce soit de manière violente, par exemple dans les condamnations des études visuelles par October, soit de manière pacifiée, par exemple dans l’annexion des études cinématographiques à l’histoire de l’art telle que la pratique Philippe-Alain Michaud. Le pouvoir qui s’exerce à travers ces hiérarchies a pour effet de cloisonner non seulement les disciplines mais les images dont elles s’occupent. Aussi l’histoire de l’art a-t-elle longtemps ignoré le cinéma, de même que les études cinématographiques se sont désintéressées jusque très récemment des images réputées moins nobles : publicités, jeux vidéo, clips musicaux, vidéos en ligne, etc.
24 Nicholas Mirzoeff, op. cit., p. 25.
25 Sur cette question, il faut bien sûr se référer à Lyotard ; on peut également consulter le livre de Luc Vancheri pour une généalogie de la notion. Jean-François Lyotard, Discours, figure, Paris, Klincksieck, 1971 ; Luc Vancheri, Les Pensées figurales de l’image, Paris, Armand Colin, 2011.
26 Erich Auerbach, Figura (1938), trad. D. Meur, Macula, Paris, 2003. Georges Didi-Huberman, Fra Angelico. Dissemblance et figuration, Paris, Flammarion, 1990, p. 8-10.
27 Anne-Françoise Lesuisse, Du film noir au noir. Traces figurales dans le cinéma classique hollywoodien, Bruxelle, De Boeck, 2002, p. 7.
28 Jacques Aumont, Matière d’images, redux, Paris, La Différence, 2009, p. 20.
29 Georges Didi-Huberman, Fra Angelico, op. cit., p. 49.
30 Jacques Aumont, op. cit., p. 19 et p. 27.
31 Nicole Brenez, De la figure en général et du corps en particulier. L’invention figurative au cinéma, Bruxelles, De Boeck, 1998, p. 44-47 et p. 270-277.
32 Nicholas Mirzoeff, op. cit., p. 25. Martin J. Powers, Pattern and Person: Ornament, Society, and Self in Classical China, Cambridge, Harvard University Asia Center, p. 227-252.
33 Aby Warburg, Essais florentins et autres textes, trad. S. Müller, Paris, Klincksieck, 1990. Georges Didi-Huberman, Devant le temps. Histoire de l’art et anachronisme des images, Paris, Minuit, 2000, p. 50-53. Georges Didi-Huberman, L’Image survivante. Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, Paris, Minuit, 2002, p. 52-59.
34 Erwin Panofsky, La Sculpture funéraire. De l’ancienne Égypte au Bernin (1964), trad. D. Collins, Paris, Flammarion, 1995, p. 31-32.
35 Tom Gunning, « An Unseen Energy Swallows Space: The Space in Early Film and Its Relation to American Avant-Garde Film », dans John L. Fell (sld), Film Before Griffith, Berkeley, University of California Press, 1983, p. 355-366.
36 Le flicker est un sous-genre du cinéma expérimental dont Arnulf Rainer (Peter Kubelka, 1960) ou The Flicker (Tony Conrad, 1966) sont les premiers représentants : l’alternance rapide de photogrammes noirs et blancs sur la pellicule crée à l’écran un clignotement rythmique.
37 Tom Gunning, « The Cinema of Attraction: Early Film, the Spectator and the Avant-Garde », Wide Angle, vol. 8, n° 3-4, 1986, p. 63-70.
38 Colin MacCabe, « Realism and the Cinema: Notes on Some Brechtian Theses », Screen, vol. 15, n° 2, été 1974, p. 7-27. Jean-Louis Comolli et Jean Narboni, « Cinéma/idéologie/critique », Cahiers du cinéma, n° 216, octobre 1969, p. 11-15.
39 Paul Kerr, « Out of What Past? Notes on the B Film Noir », dans Paul Kerr (sld), The Hollywood Film Industry, Londres, BFI Publishing, p. 238. Voir aussi Barry Salt, « Film Style and Technology in the Forties », Film Quarterly, vol. 31, n° 1, 1977, p. 54.
40 Anne-Françoise Lesuisse, op. cit., p. 203-208.
41 Jacques Aumont, op. cit., p. 19.
42 Ibid., p. 22.
43 Georges Didi-Huberman, Fra Angelico, op. cit., p. 18-20 et p. 49-63.
44 Jurgis Baltrušaitis, Anamorphoses (1955), Paris, Flammarion, 1984, p. 211-220.
Haut de pageTable des illustrations
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| Légende | Figure 1 : The Big Combo, 1955. Mr. Brown (Richard Conte) et ses hommes de main tiennent McClure (Brian Donlevy) en joue. La caméra subjective et le regard-caméra du personnage agissent comme des attractions dans cette scène. |
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| Légende | Figure 2 : The Big Combo, 1955. Susan (Jean Wallace) braque les phares de sa voiture sur Mr. Brown pour l’aveugler. Le plan du projecteur braqué dans la lentille de la caméra et monté sans raccord explicite fait figure d’attraction. |
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| Légende | Figure 3 : The Big Combo, 1955. Fante (Lee Van Cleef) et Mingo (Earl Hollimanà, les deux hommes de main de Mr. Brown, ouvrent le feu sur McClure. Le plan se réduit ici à des clignotements lumineux, à la façon de certains films expérimentaux. |
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| Légende | Figure 4 : The Great Train Robbery, 1903. Il s’agit du plan final du film, un exemple très célèbre d’attraction. Le chef des bandits ouvre le feu en direction de la caméra et du spectateur et met ainsi fin au film. |
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| Légende | Figure 5 : |
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| Légende | Figure 6 : The Big Combo, 1955. Le chef opérateur John Alton ménage de forts contrastes entre ombre et lumière grâce à l’usage d’un objectif grand angle et d’un film Kodak Super-XX Panchromatic, plus sensible que les pellicules ordinaires. Le Super-XX autorise d’importants contrastes de noirs et de blancs en intérieur avec un éclairage réduit. |
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| Légende | Figure 7 : He Walked by Night, 1948. La source lumineuse dirigée dans la lentille de la caméra provoque d’impressionnants effets de clignotement et de clair-obscur. |
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| Légende | Figure 8 : He Walked by Night, 1948. Malgré le très faible éclairage de cette séquence, le chef opérateur John Alton parvient à conserver une profondeur de champ importante grâce à l’usage d’un objectif grand angle et d’un film Kodak Super-XX Panchromatic. |
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Pour citer cet article
Référence papier
Mathias Kusnierz, « Le cinéma hollywoodien de série B au prisme de l’histoire de l’art et des arts plastiques », Marges, 31 | 2020, 79-95.
Référence électronique
Mathias Kusnierz, « Le cinéma hollywoodien de série B au prisme de l’histoire de l’art et des arts plastiques », Marges [En ligne], 31 | 2020, mis en ligne le 02 janvier 2023, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/marges/2308 ; DOI : https://doi.org/10.4000/marges.2308
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