Les frères et les sœurs, « parents pauvres » de la parenté
Texte intégral
1Les médiévistes du début du xxie siècle qui étudient la famille et la parenté inscrivent majoritairement leurs travaux dans le champ de l’anthropologie de la parenté1. Celle-ci, amorcée par le colloque de 1974, tenu à Paris, et publié trois ans plus tard, sous la direction de Georges Duby et Jacques Le Goff2, a permis de mieux comprendre les systèmes de parenté médiévale et les règles d’alliance soulignant, en particulier, l’importance de la filiation cognatique et de la parenté spirituelle. Cependant, ces travaux, fortement marqués par l’anthropologie structurale, décrivent des normes culturelles et symboliques, délaissant les relations vécues par les acteurs sociaux parfois très éloignées des liens théoriques reliant les membres d’un système de parenté reconstitué par l’historien3. Il n’est pas inutile de rappeler qu’en 1958, Claude Lévi-Strauss considérait que la locution « système de parenté » recouvrait deux ordres très différents de réalité. Aux côtés du système des appellations (la nomenclature théorique qui n’induit pas nécessairement une conduite à tenir), il distinguait le système des attitudes (respect ou familiarité, droit ou devoir, affection ou hostilité). Il écrivait : « le tableau des termes de parenté ne reflète pas exactement celui des attitudes familiales, et inversement. On se tromperait en croyant que dans toute société, le système de parenté constitue le medium principal par lequel se règlent les relations individuelles4. »
2Comme le souligne Bernhard Jussen, critique à l’égard de l’historiographie française de la parenté, « la parenté comme forme d’organisation sociale a été largement surévaluée par la recherche5. » Ce sont les échanges matériels, affectifs, symboliques qui actualisent les solidarités familiales. Maurice Godelier rappelle que, « …dans l’immense majorité des sociétés connues, les rapports de parenté naissent de la mise en pratique, par les individus et les groupes auxquels ils appartiennent, de principes communément acceptés dans leur société6 ». Jean-Paul Kauffmann affirme : « …ce n’est pas la famille qui produit la familiarité, mais à l’inverse la familiarisation de l’univers proche qui produit la famille7 ». Les historiens qui, aujourd’hui, s’intéressent aux analyses de réseaux, pensent sensiblement la même chose. Jean-François Chauvard écrit : « Il est impossible aujourd’hui d’étudier une famille, un groupe, une communauté sans partir des individus eux-mêmes, de leur pratique, de leur comportement, de leurs relations et du même coup faire sien l’arsenal méthodologique de la micro-histoire : la reconstitution biographique, les configurations relationnelles, l’analyse de réseau8. » Lorsque l’historien « descend » au niveau de la parenté pratique, que nous définirons, avec Florence Weber, comme « l’ensemble d’obligations et de sentiments qui donne leur efficacité aux liens officiels de parenté ou qui crée d’autres liens »9, l’image des relations familiales s’éclaire d’un jour nouveau. En particulier, le lien entre les frères et les sœurs prend une toute autre dimension10.
3Le moins que l’on puisse dire, c’est que les liens adelphiques à l’époque médiévale ont été très peu étudiés11. Dans le but de répondre à la thèse de Philippe Ariès sur l’absence d’un « sentiment de l’enfance » au Moyen Âge12, les historiens des relations intrafamiliales ont longtemps mis l’accent sur les liens entre les parents et les enfants (affection, éducation). Dans une optique d’anthropologie structurale, les historiens de la parenté ont centré leur attention sur la filiation et l’alliance. Les travaux portant sur les autres périodes historiques ne sont guère plus loquaces sur les relations de germanité13.
4Quelle situation observe-t-on dans les autres sciences sociales ? Les anthropologues ont montré la force de structuration du couple aîné-cadet dans les rapports familiaux et sociaux ou la spécificité de la relation entre un frère et une sœur dans les systèmes de parenté14. Françoise Héritier place le rapport de germanité au centre des questionnements sur les problèmes majeurs de la parenté (inceste, échange...). Elle écrit : « C’est le lieu primordial où s’expérimentent l’identité et la différence au sein d’une équivalence15. » Les psychologues ont surtout centré leur attention sur la rivalité fraternelle, l’enfant unique, les fratries dont un des membres est handicapé et sur les conséquences de la relation adelphique sur la formation de la personnalité16. Ils sont davantage intéressés par l’aspect pathogène ou les conflits à l’intérieur de la fratrie. En psychanalyse, les modes de raisonnement basés sur la triade mère-père-enfant ne se soucient que de manière latérale du lien fraternel. Les sociologues, eux aussi, évoquent les liens adelphiques dans des contextes de carences parentales17 ou (et de plus en plus) dans le cadre des familles recomposées18. Les historiens du droit abordent le sujet lorsqu’ils étudient les modes de dévolution des biens, d’une génération à une autre, l’égalité ou l’inégalité des droits lors du partage entre frères et sœurs et ont mis en lumière depuis longtemps l’importance grandissante prise par la primogéniture à partir du Moyen Âge central (le « temps du lignage »), les communautés indivisis de biens ou les frérèches.
5Les raisons du silence des médiévistes sur ce lien de parenté ne tiennent pas à la pauvreté des sources. Il suffit d’observer les trajectoires des legs testamentaires, les principaux acteurs présents au moment des transferts patrimoniaux ou auprès des miraculés dans la documentation hagiographique, les sentiments mis en scène dans la littérature médiévale, etc., pour s’en convaincre.
6À l’époque médiévale, les relations adelphiques méritent assurément une plus grande attention. Il faut rappeler que dans les sociétés anciennes qui connaissent une très faible espérance de vie, la coexistence entre frères et sœurs s’avère plus fréquente que celle entre parents de générations différentes19. Dans un contexte de forte mortalité, la disparition prématurée du père et de la mère ou du conjoint tend à renforcer les liens fraternels. Par ailleurs, la durée relativement longue du temps potentiel de fécondité d’une femme (vingt à vingt-cinq ans) et la fréquence des remariages entre conjoints d’âges très différents, produisent de forts écarts intergénésiques entraînant des différences demi-générationnelles, « obliques » (non verticales et non horizontales), venant perturber et troubler les catégories bien distinctes de « parents » ou « d’enfants », affectant de manière sensible, les liens d’autorité et de dépendance20.
7En outre, la société médiévale chrétienne valorise à l’extrême le lien fraternel. Par son incarnation, le Christ se présente comme le frère aîné des chrétiens. Il est, comme l’écrit saint Paul, « le premier né d’une multitude de frères » (Épître aux Romains 8, 29)21. Dans les textes hagiographiques médiévaux, frater et soror désignent souvent cette germanité spirituelle qui apparaît comme une annonce de ce que sera le Paradis céleste, après le Jugement Dernier, où tous les Élus seront réunis à Dieu, ensemble, se ressemblant tous comme des jumeaux22. Dans l’Occident chrétien, la fraternité représente la forme idéale du lien social : les chevaliers se lient par une fraternité d’armes et les moines se vivent tous comme des frères, dans un rapport d’égalité à l’égard de l’abbé, père du monastère. Dans les échanges verbaux, se donner du « Mon frère » ou du « Ma sœur » apparaît toujours comme le signe d’une profonde amitié entre deux êtres.
8Dès lors, au moment du baptême, sacrement qui intègre un nouvel être dans la communauté des chrétiens, le lien de compérage qui se noue entre le père et le parrain de l’enfant se décline fort logiquement sur le mode de la germanité. Il met les deux compères dans une position de stricte égalité l’un vis-à-vis de l’autre, créant entre eux un lien de parenté spirituelle perçu comme l’équivalent d’une relation fraternelle consanguine. Comme le fait remarquer Agnès Fine, « Si le parrainage incarne le bon amour parental, le compérage incarne le bon amour fraternel23. » Cette fraternité rituelle permet d’établir la « bonne distance », d’exclure les deux principaux dangers qui menacent les frères et sœurs, et, partant, mettent en péril la société toute entière : le fratricide et l’inceste. À partir du xiiie siècle, ce courant de fraternité religieuse s’accentue encore avec le mouvement des Ordres Mendiants dont les membres sont des « frères » et avec l’essor des confréries. Le vocabulaire qui désigne le plus fréquemment la confrérie est con(fraternitas) ou confratria. Ce type d’association propose un brassage social, offre un lieu de rencontre entre groupes sociaux différents et souvent très hiérarchisés dans la société « civile ». Les statuts des confréries insistent toujours sur l’égalité entre les membres et rappellent souvent la fraternité scripturaire : « Que l’amour fraternel vous lie d’affection entre vous » (Épître aux Romains, 12, 9)24.
9Le langage de la germanité déborde donc largement son champ d’application initiale, jusqu’à occuper aujourd’hui les frontons de nos mairies25. Il s’étend à d’autres formes de liens, toujours très positifs. C’est la raison pour laquelle l’emploi de « fraternel » ou de « fraternité » pose problème, le même que nous rencontrons lorsque nous qualifions de puérile l’activité d’un enfant. C’est pourquoi, nous lui préférons le terme plus neutre d’ « adelphique » : adelphos, signifiant né de la même matrice. Nous pensons par ailleurs que le lexique utilisé par l’historien doit également tenir compte du sexe de la fratrie (mixte ou unisexuée). Il convient en effet de remettre en cause la très forte masculinisation des termes usités, sous couvert de neutralité : il nous paraît ainsi particulièrement délicat d’utiliser « fratrie » pour désigner un ensemble de sœurs26. Nous lui préférerons le terme de « sororie ».
10Dans la documentation médiévale, les termes latins désignant les germains sont soror et frater, parfois flanqués de germanus ou de carnalis. Lorsque ces adjectifs n’apparaissent pas, il faut sans doute considérer ces termes dans une large acception : l’ensemble des enfants nés d’un même père et d’une même mère (siblings) mais aussi, à cause de la très forte mortalité parentale déjà évoquée, ceux qui ne partagent qu’un parent biologique27 qu’aujourd’hui nous appellerions « demi-frères » ou « demi-sœurs » (half-siblings), termes très récents, n’apparaissant sans doute pas avant le xixe siècle, à un moment où, pour la première fois dans l’histoire, la conjonction d’un taux de mortalité et d’un taux de divorce et de remariage très bas rend nécessaire un lexique nouveau pour désigner un phénomène rare, pourtant très répandu dans les siècles passés. Il est fort probable encore que les termes génériques de soror-frater désignent également ceux qui ne sont que des frères et sœurs sociaux, c’est-à-dire qui vivent ensemble comme des frères et sœurs (on parlerait aujourd’hui de « quart de frère » ou de « quart de sœur ») mais qui, à cause de la fréquence de la mort des parents, n’ont aucun lien de sang. Faut-il enfin élargir la définition aux « beaux-frères » et « belles-sœurs » (frères ou sœurs de son conjoint) ? Il semble, en effet, qu’en ancien français par exemple (davantage dans les termes d’adresse que de référence et peut-être davantage pour les femmes que pour les hommes), on ne fasse pas toujours la différence entre frères et sœurs germain(e)s et frères et sœurs par alliance28. Une étude reste à mener sur le vocabulaire de la germanité au sein de la parenté biologique et sociale afin d’en délimiter le champ d’application.
11Les cinq contributions qui composent ce numéro, on l’aura compris, tentent d’éclairer non pas la position théorique d’un frère ou d’une sœur dans les systèmes de parenté mais d’étudier la relation adelphique mise en pratique dans les images et la littérature hagiographique de la fin du Moyen Âge (Chloé Maillet), les chroniques allemandes du xe siècle (Laurence Leleu), un procès de canonisation du début du xive siècle (Didier Lett), les archives parisiennes du Châtelet (Caroline Jeanne) ou une autobiographie allemande de la fin du xve siècle (Aude-Marie Certin)29.
12Chaque auteur s’est attaché à éclairer le système des attitudes évoqué par Claude Lévi-Strauss et rappelé au début de cette présentation : respect et autorité du frère aîné ou de celui qui est chargé de responsabilités plus grandes au sein de la fratrie ou de l’entreprise familiale ; forte entraide lors d’un accident, d’une maladie, d’une menace ennemie ou du décès du conjoint ; rivalités feutrées des fratries associées dans une même profession ou conflits violents lors de la dévolution des biens parentaux pouvant déboucher sur des faides familiales.
13Chaque auteur a également tenté de montrer la forte spécificité que représente le lien entre un frère et une sœur qui possède « cette caractéristique majeure au niveau de la parenté d’être à la fois une relation de l’identité et une relation de la différence absolue, alors que la relation entre germains de même sexe n’a que la première caractéristique et celle entre mari et femme la seconde30 ».
14Chaque auteur, enfin, s’est soucié d’articuler la relation adelphique à d’autres liens à l’intérieur ou à l’extérieur de la parenté. Car, étudier une relation de parenté de manière empirique et en situation, permet également de montrer le caractère pluriel des individus qui, dans leur existence, sont confrontés à des expériences et des rôles variés. Occuper une position, un statut, avoir une identité, jouer un rôle de frère ou de sœur, ne signifient pas abandonner ses autres identités, rôles ou statuts au sein de la parenté (fils-fille, époux-épouse, père-mère). Ces enchevêtrements, ces superpositions sont rendus encore plus complexes lorsque le frère est en même temps l’associé au sein d’une même entreprise (les frères Rem décrits par Aude-Marie Certin) ou, comme dans le cas de saint Bernard, lorsque la fratrie biologique se confond avec la fratrie spirituelle (notion de transgermanité avancée par Chloé Maillet).
15Face à la faiblesse du nombre d’études consacrées aux liens adelphiques, ce numéro de Médiévales se voudrait un point de départ, le début d’une aventure. La jeunesse des auteurs de ce dossier (à une forte exception près) non seulement s’inscrit dans la tradition de notre revue, mais atteste une recherche tournée vers l’avenir, visant à ajouter au sein du vaste et riche chantier de l’anthropologie de la parenté, des travaux sur la parenté pratique et sur les frères et sœurs.
Notes
Pour citer cet article
Référence papier
Didier Lett, « Les frères et les sœurs, « parents pauvres » de la parenté », Médiévales, 54 | 2008, 5-12.
Référence électronique
Didier Lett, « Les frères et les sœurs, « parents pauvres » de la parenté », Médiévales [En ligne], 54 | printemps 2008, mis en ligne le 10 septembre 2010, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/medievales/4473 ; DOI : https://doi.org/10.4000/medievales.4473
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