1Le 4 août 2020, Beyrouth est marquée par une tragédie d'une ampleur exceptionnelle : l'explosion de 2 750 tonnes de nitrate d'ammonium stockées dans le hangar 12 du port. La déflagration compte parmi les plus importantes de l’histoire non nucléaire. Elle fait 230 morts, 6 500 blessés, 300 000 sans-abris et 150 personnes handicapées à vie (Nassar et Nastaca, 2021 ; Hariri et al., 2021) (tableau 1). Les pertes matérielles et économiques sont estimées à 15 milliards de dollars, mais les chiffres varient du simple au double selon les sources. De telles pertes s’expliquent par la portée géographique de la catastrophe, qui s’étend très au-delà de la zone portuaire (figure 1). Au constat de la vulnérabilité systémique de la métropole s’ajoutent des interrogations sur un processus de reconstruction dans lequel s’entremêlent des intérêts financiers, religieux et politiques. Le vide laissé par un État défaillant – de la gestion de crise à la reconstruction – a pour effet de précipiter une forme d’adaptation (inédite ?), qui relève autant des « investisseurs » étrangers que de la volonté du petit commerçant de quartier.
2L’explosion soulève de multiples questions – à commencer par celles liées à la nature même du processus de reconstruction – dans la mesure où cette catastrophe fait singulièrement écho à une histoire déjà longue jalonnée de constructions-destructions-reconstructions. La fabrique urbaine procède en effet d’un système d’acteurs publics et privés que ni la planification ni des règlements ne régulent vraiment. Contrairement à des exemples comme La Nouvelle‑Orléans où la reconstruction a été coordonnée par les autorités publiques après l'ouragan Katrina (Rumjaun, 2023 ; Campanella, 2011), Beyrouth est marquée par une double insuffisance, celle du leadership étatique et celle de l’ingénierie municipale. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que le champ soit laissé libre à des acteurs locaux peu à même de gérer et résoudre des questions saillantes en matière d’urbanisme et d’architecture.
3La ville est sans cesse remodelée cahin‑caha en fonction de l’opportunisme stratégique et des moyens d’acteurs qui rejettent toute gouvernance urbaine « à l’occidentale ». Jusqu’à présent, les artisans de la production urbaine étaient principalement politico-religieux. De « nouveaux » acteurs émergent cependant, issus du tissu associatif, du monde économique et de la sphère culturelle. Il se forme ainsi peu à peu des coalitions à géométrie variable, tant en termes d’échelles que d’enjeux ; ces coalitions, peu enclines à appréhender les crises, se télescopent et rendent le processus de reconstruction singulièrement complexe. Depuis 2020, la difficulté de reconstruction est en effet accentuée par des crises importées (à commencer par la pandémie de Covid‑19) ou endogènes (telle que la crise financière de 2019). L’intrusion prolongée de l’armée israélienne au Liban en 2024 pour réduire les moyens du Hezbollah, contribue aussi à décourager les investisseurs et à ralentir la reconstruction. Cette dernière reflète les rapports de force entre acteurs, et conditionne – au moins en partie – l’avenir économique du pays, ce qui soulève de nombreuses interrogations au sujet de la « résilience ».
4Ce travail démontre précisément en quoi la reconstruction de Beyrouth révèle des formes singulières de « résilience » – ce concept étant le plus souvent défini comme la capacité d’un système à revenir à son état initial après avoir été perturbé. En effet, les enquêtes menées auprès des acteurs locaux et des institutions internationales ainsi que le suivi au long cours des chantiers dans le quartier dévasté de Mar Mikhael suggèrent le caractère à la fois inopérant et illusoire d’un « retour à la normale ». C’est bien d’adaptation dont il est question, dans une métropole en reconstruction perpétuelle depuis le début des années 1980.
5Après un retour sur le concept de résilience et de risque à grande échelle, le dispositif méthodologique est détaillé. Puis nous présentons les résultats obtenus, en mettant en lumière les interactions complexes entre les acteurs engagés dans la reconstruction et la spécificité des réponses observées à Beyrouth. Enfin, la discussion s’articule autour du caractère opératoire du concept de « résilience » et pose la question de l’échelle la plus pertinente pour appréhender la catastrophe.
Figure 1 – Dommages matériels et population touchée par l’explosion du port de Beyrouth
Source des données: Beirut Urban Lab, 2024 ; OCHA, 2020 ; IOM Lebanon, 2020 ; Données démographiques agrégées par quartier administratif : Map action, 2020. Réalisation : Habib, 2025
Tableau 1 – Bilan détaillé des dégâts de l’explosion du port de Beyrouth
Sources des données : Abi Rached, 2020 ; Banque mondiale, 2020 ; Haidar et al., 2022 ; Libnanews, 2022 ; Verdeil et al., 2023 ; ONU, OCDE, 2021 ; France Info, 2020.
6Mobilisée de manière croissante dans les discours politiques, médiatiques et académiques, la notion de « résilience » renvoie à l’idée qu’un système – qu’il soit naturel, social ou urbain – serait capable d’absorber un choc, de se rétablir rapidement ou de se transformer de manière adaptative face aux perturbations. Or, ces postulats – qu’ils relèvent d’une approche écosystémique centrée sur le retour à un état d’équilibre (Holling, 1973 ; Pimm, 1984), d’une lecture sociale orientée vers le renforcement des capacités collectives (Adger, 2000), ou d’une perspective évolutive impliquant l’intégration du changement (Aschan-Leygonie, 1998 ; Dovers & Handmer, 1992 ; Reghezza, 2006) – semblent difficilement transposables à un contexte marqué par une accumulation de crises systémiques, comme celui de Beyrouth (figure 2)
Figure 2 – Frise chronologique des crises majeures au Liban
Source des données : Thimar, 2020 ; Koweyes et al., 2021 ; Kaddoura et al., 2024. Réalisation: Habib, 2025.
7Reghezza (2006) critique le « retour à la normale » et insiste sur l’importance du processus d’adaptation et, en creux, sur celui d’apprentissage, en évoquant un retour à un état d’équilibre, différent de l’état initial, qui aurait intégré les adaptations tirées des leçons de la crise. Dans le cas de Beyrouth où les crises ne constituent pas des interruptions ponctuelles, mais un état structurel permanent, le « retour à la normale » après l’explosion de 2020 apparaît comme un contresens. Reste à savoir quelle approche privilégier ? Selon Larrère et Larrère (1997), un système – auquel s’apparente Beyrouth – est plutôt dynamique et évolue d’une manière continue sous l’effet des perturbations, ce qui remet en cause la notion d’état initial tout en introduisant des échelles temporelles. Reghezza (2007) pointe justement la complexité des risques dans les métropoles, qu’elle qualifie d’espaces extrêmement fragiles, à cause de la concentration et de l’interdépendance des activités au point de les comparer à un « nœud ». Dans ce contexte, le risque n’est pas un phénomène localisé qui suit une approche linéaire et statique (November, 2013 ; Pigeon, 2005 ; Beucher et al., 2008 ; Meschinet de Richemond, 2012) ; d’où l’intérêt d’une approche à la fois multiscalaire et dynamique (Reghezza, 2016).
8Cette recherche menée au sein du Laboratoire de géographie et d’aménagement de Montpellier s’inscrit dans le sillage de précédents travaux du laboratoire sur le relèvement des territoires à la suite de catastrophes naturelles, notamment celles portant sur les tsunamis, les éruptions volcaniques et les inondations. Elle repose sur une méthodologie en quatre étapes :
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Analyse critique de la littérature grise et veille de la presse quotidienne régionale afin d’identifier les principaux débats autour de la catastrophe, mise en évidence des spécificités du Liban et élaboration d’une grille d’entretien ;
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Les entretiens sont conduits auprès d’experts locaux et internationaux de façon à mieux comprendre les ressorts de la reconstruction. Les acteurs identifiés sont classés par type (public, privé, ONG et associations) et par échelle d’intervention (bâtiment, quartier, ville). La plupart des acteurs publics sont difficiles d'accès, mais cette « lacune » est partiellement comblée grâce à l’exploitation des interviews accordées par les acteurs publics peu après la catastrophe. Par ailleurs, en l’absence de recensement officiel (ne serait-ce que pour connaître le nombre de sinistrés potentiels) l’analyse utilise des rapports réalisés par des institutions locales (Beirut Urban Lab, Université Saint-Joseph) et internationales (Banque mondiale, UN-Habitat, UNDP, etc.).
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La troisième étape consiste à « faire parler le quartier » à l’aide d’une enquête auprès de 32 habitants, en recueillant leurs perceptions sur la reconstruction post-explosion. Mar Mikhaël, quartier à majorité chrétienne situé à proximité immédiate de l’épicentre de l’explosion, a été l’un des secteurs les plus gravement touchés par la catastrophe. Ce territoire, à la fois résidentiel et densément urbanisé, se distingue par une forte mixité sociale, un patrimoine bâti ancien, ainsi qu’une vie de quartier particulièrement active. Au cours de la dernière décennie, il a été le théâtre d’une gentrification (Fawaz, 2018, Beirut Urban Lab, 2021). Ces dynamiques en font un terrain particulièrement pertinent pour interroger les effets spatiaux, sociaux et politiques de la reconstruction urbaine dans un contexte « confessionnel » et de crise multidimensionnelle.
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Enfin, des visites de terrain répétées sur les mêmes sites (2021, 2022, 2024) permettent d’observer l’évolution du paysage urbain, les changements socio-économiques et les réponses communautaires, dans une perspective temporelle essentielle à l’analyse (figure 3).
Figure 3 : Schéma méthodologique
Réalisation : Habib, 2025
9Il n’est pas commode de schématiser un processus de reconstruction qui n’obéit à aucune logique, si ce n’est celle de chaque famille sinistrée, d’affairistes en quête de pouvoir et d’une classe politique décrédibilisée. Sans instrument de planification, et le plus souvent de façon informelle, Beyrouth se relève toutefois grâce à des financements « exotiques », l’aide de sa diaspora et surtout avec de « nouveaux » acteurs.
10À l’échelle de l’habitation, la population locale fait preuve d'une mobilisation exemplaire. Les entretiens témoignent d’interventions rapides d’amis, de voisins ou d’anonymes pour porter secours, déblayer les débris et apporter un soutien aux victimes lors des premiers travaux. Pour les travaux de reconstruction, certains récupèrent des vitres et des portes brisées pour les réparer eux-mêmes, surtout qu’avec la crise et l’inflation, les coûts de reconstruction se sont envolés : une porte vaut deux fois le salaire minimum, une fenêtre un mois de salaire. Le mètre carré de verre (6 mm), passé de 16 $ avant l’explosion à 500 $ avec cadre après le 4 août, illustre cette flambée, selon le ministère de l’Économie (OXFAM, 2021). D'autres sollicitent l’aide de bénévoles ou de proches pour reconstruire des murs effondrés. Le financement s’appuie principalement sur des ressources informelles et hétérogènes : économies personnelles, diaspora, entraide familiale, dons d’ONG locales et internationales, et, dans certains cas, campagnes de financement participatif. Plusieurs milliers de volontaires (plus de 12 000 formés professionnellement et des dizaines de milliers d’autres) sont ainsi impliqués à différents stades des opérations (Hariri et al., 2021). Cette dynamique collective et spontanée est désorganisée, tout en étant paradoxalement efficace (Chehayeb et Sewell, 2020 ; Verdeil, 2022). Elle s’explique dans la mesure où la société civile relaie un État défaillant.
11Malgré cette mobilisation, la réponse est insuffisante face à l'ampleur des dégâts en raison, d’une part, d’un manque de moyens financiers et matériels, et, d’autre part, faute de planification (de la gestion de crise à la reconstruction). Lancée le 14 août 2020, l’initiative “flash appeal” des Nations unies pour le Liban visait initialement une collecte de 354,9 millions de dollars pour soutenir les 300 000 personnes sans-abri. Il a été revu à 196,6 millions en novembre. Cependant, seuls 156,4 millions (80 %) avaient été collectés au 20 janvier 2021 (OCHA, 2021), soit cinq mois après l’explosion, révélant une incapacité à répondre pleinement aux besoins dès la phase d’urgence et une mobilisation fragmentée, incomplète et lente face à l’ampleur du désastre.
12Les sinistrés n’ont donc pas eu d’autre choix que de trouver des abris provisoires avant de rénover leurs logements, quand d’autres ont choisi de rester coûte que coûte. Il y a autant de stratégies que de familles sinistrées. On récupère ici des matériaux. Là, on tire un réseau d’eau. La débrouille habituelle des habitants est exacerbée par l’ampleur du chantier et l’absence de politique publique structurée en faveur du logement : « Dans la capitale libanaise, les habitants se débrouillent sans aucune aide de l’État » (Hoffner, 2020). Cette dynamique observée à l’échelle de l’habitation illustre comment, face à une catastrophe de grande ampleur, la réponse repose principalement sur des efforts individuels et spontanés, reflétant une forme de « débrouille » dans sa variante libanaise. L’absence d’un cadre de gouvernance structurant transforme l’acte de reconstruire en un processus individualisé et inégalitaire, où chaque foyer trouve sa propre stratégie pour pallier les défaillances institutionnelles. Cette logique, si elle témoigne d’une capacité de « résilience », révèle aussi les limites d’un modèle de gestion de la catastrophe qui repose sur l’autonomie forcée des habitants, institutionnalisant ainsi une réponse précaire et contingente aux crises urbaines.
13Le mécanisme n’a toutefois pas permis à tous les sinistrés de réintégrer leur logement. Selon les estimations du Beirut Urban Lab (2024), près de 50 % des appartements dans les îlots affectés restent vacants, et environ 26 % des résidents n'ont pas regagné leur domicile après la catastrophe (BUL, 2023). Ces données traduisent à la fois les disparités profondes dans le processus de relèvement, et la perte de confiance d’une partie des habitants traumatisés, qui préfèrent ne pas revenir chez eux. Dans ce contexte, on observe une hétérogénéité marquée du tissu urbain reconstruit : certaines habitations sont déjà rénovées, tandis que d’autres restent à l’abandon, faute de financements ou de main-d’œuvre spécialisée. Les logements résidentiels, souvent perçus comme prioritaires en raison de leur fonction d’abri immédiat, font l’objet d’interventions plus rapides que les bâtiments patrimoniaux, dont la restauration nécessite des compétences techniques, des autorisations spécifiques et des ressources plus importantes (figures 4 et 5).
Figure 4 – La « gallery of east village », un bâtiment résidentiel de J.‑M. Bonfils rapidement rénové, quartier de Mar Mikhael
Cliché : Habib, le 26 juillet 2022 et le 25 avril 2024 respectivement
Figure 5 – Un bâtiment patrimonial encore en travaux dans le quartier de Mar Mikhael en 2022 et 2024
Cliché : Habib, le 26 juillet 2022 et le 25 avril 2024 respectivement
14À l’échelle du quartier, les autorités libanaises instaurent au contraire des dispositifs d’urgence dès le 7 août 2020 de façon à intervenir dans les zones à haut risque autour du port, avec l’aide de la Croix-Rouge libanaise, de la Défense civile et des Forces armées libanaises (Sader, 2021 ; Grünewald et al., 2020). Toutefois, cette réponse étatique, largement limitée dans ses moyens et sa portée, laisse rapidement place à une mobilisation massive d’acteurs locaux non gouvernementaux. Dès la mi-septembre, 536 ONG – dont un grand nombre de structures récemment créées, que nous qualifions d’acteurs « nouveaux » – prennent le relais pour combler les lacunes de l’intervention publique. Cependant, seules 158 de ces organisations demeurent actives à moyen terme, principalement en raison d’un manque de coordination (Sader, 2021). Ce qui soulève des interrogations sur l’efficacité et la transparence des interventions.
15Le paysage des ONG au Liban, profondément fragmenté, illustre la complexité d’un système de réponse marqué par des affiliations multiples : environ 39 % des structures impliquées sont rattachées à des entités politico‑religieuses, tandis que 61 % se revendiquent indépendantes (Beirut Urban Lab, 2024). Cette mobilisation non gouvernementale ne constitue qu’une partie d’un écosystème plus vaste, mêlant acteurs « internes » et « externes », typique du contexte libanais. Le relèvement post-catastrophe repose ainsi sur une constellation d’organisations opérant selon des logiques diverses : les ONG nationales forment le groupe d’intervention principal, assurant plus de 40 % des actions recensées, suivies par les ONG internationales (20 %), les organisations religieuses nationales (13 %) et internationales (13 %), les centres universitaires et professionnels (6 %), et enfin les groupes politico‑religieux (4 %) (ibid.).
16À l’inverse des reconstructions qui ont précédé, comme celle du centre-ville après la guerre civile ou des banlieues sud en 2006 dominées par des organisations politico-religieuses (Verdeil, 2020), l’absence d’un leadership empêche un projet de reconstruction unifié malgré des dégâts exceptionnels. Quatre ans après la catastrophe, la situation demeure inégale d’un quartier à l’autre. Les secteurs touristiques et commerciaux, tels que Mar Mikhael, retrouvent une certaine vitalité grâce à la réouverture rapide de bars, des restaurants et de galeries d’art que les milieux branchés affectionnent. En revanche, le relèvement des zones résidentielles et patrimoniales progresse lentement, freiné – encore une fois – par l’absence de coordination étatique (le Beirut Urban Lab estime qu’il y avait encore 40 % des bâtiments à reconstruire en 2022 (Le Blond, 2022) (figures 6 et 7), et l’intrication des intérêts locaux (Alameddine, 2021) :
De nombreux partis politiques ont en réalité profité de l’explosion, s’enrichissant et s’appropriant les dons qu’ils revendaient ensuite les partis politiques ont joué un rôle central en entravant la distribution équitable de l’aide, empêchant souvent certaines personnes d’y accéder en l’absence d’affiliation à leurs réseaux.
(extrait d’entretiens traduits en français, UNDP, 2021)
17Cette dynamique, établie dans l’urgence, pose ainsi la question de la privatisation implicite des services urbains et du rôle croissant des ONG et des « nouveaux acteurs » dans la gestion de la ville (comme l’ont déjà remarqué Fawaz et Harb, 2020 ; Sader, 2021), redéfinissant ainsi les rapports de pouvoir à Beyrouth. Si les organisations politico-religieuses dominaient historiquement l’intervention dans les crises urbaines – comme ce fut le cas pour la reconstruction du centre-ville ou des banlieues après 2006 – l’explosion portuaire initie une transformation du paysage des acteurs urbains. En s’imposant comme opérateurs principaux dans l’espace public, les ONG concurrencent les acteurs politico-religieux. Cela obscurcit les lignes traditionnelles de l’action humanitaire, comme celles de l’aménagement urbain au Liban. Ce faisant, la montée en puissance des ONG, souvent financées par des bailleurs internationaux, entraîne-t-elle une nouvelle forme de territorialisation des services et de dépendance structurelle, qui redéfinit les logiques de pouvoir au sein même de la ville ?
Figure 6 – Taux de dommages à l'échelle du quartier de Mar Mikhael après l’explosion du port de Beyrouth en 2020
Source des données : UN Habitat, 2021 ; Marie-Line Zgheib, 2021. Réalisation : Habib, 2024
Figure 7 – Bâtiments aux fenêtres encore détruites par l’explosion du 4 août, en juillet 2022
Source : Beirut Urban Lab, 2022
18À l’échelle de l’agglomération de Beyrouth, la mobilisation des organisations internationales et de la société civile locale après l’explosion permet un déploiement rapide des ressources d’urgence, soutenu par des financements significatifs (Verdeil, 2022). Cependant, la reconstruction des infrastructures majeures, comme le port, reste bloquée (figure 8) : 70 % des infrastructures portuaires restent toujours endommagées (Libnanews, 2024). Or l’économie de tout le pays en dépend : les pertes initiales ont été estimées à plus de 700 millions de dollars, couvrant les dégâts aux infrastructures portuaires, dont 200 m de quais, la perte de 157 000 m² d’entrepôts et le principal silo à grain (Banque mondiale, 2020). Des puissances étrangères ont annoncé vouloir s’investir davantage dans la reconstruction (Russie, Chine, Turquie, France, Allemagne, pour ne citer que ces pays). Toujours est-il que ces déclarations d’intention ne se traduisent pas par des chantiers à la mesure des besoins en équipements (figure 9). Malgré les appels répétés soulignant l’importance et l’urgence de la réhabilitation du port de Beyrouth, aucune action concrète n’a encore été engagée, laissant planer une incertitude persistante sur l’avenir du port (Hage Boutros, 2021).
Figure 8 – Le port de Beyrouth, 4 ans après l'explosion
Cliché : Habib, le 25 avril 2024
Figure 9 – Plan de redressement et de réhabilitation du port de Beyrouth préparé par la France
Source : Trésor-info, SER de Beyrouth, 2024
19L’origine des fonds (Asie, pays du Golfe, etc.) destinés à la reconstruction est débattue (de l’argent sale peut-il servir « la cause » de la reconstruction des grandes infrastructures ?) et, selon les entretiens, des intermédiaires n’hésitent pas à tirer parti de la situation. La nature même du sinistre fait polémique, car des témoignages mettent en cause le Hezbollah qui aurait stocké sans précaution des explosifs dans le port... En outre, les efforts de réhabilitation se concentrent sur les zones endommagées. Mais l’explosion a endommagé des réseaux d’eau et d’énergie, déjà défaillants « en temps normal », ce qui rend le quotidien des ménages et des entreprises singulièrement difficile. À titre d’exemple, dans la majorité des quartiers, l’électricité publique n’est disponible que deux heures par jour. Près de 18 % des ménages ne disposent d’aucune source secondaire d’approvisionnement énergétique, comme un générateur ou des panneaux solaires. Entre décembre 2021 et février 2023, la part des foyers sans accès à un générateur a augmenté de 15 %, traduisant un affaiblissement progressif de la capacité d’adaptation face à la crise énergétique (BUL, 2024).
20Cette nouvelle crise révèle d’importantes lacunes dans la planification stratégique à long terme. L’incapacité de l'État à agir efficacement à l'échelle nationale a des répercussions directes sur la gestion de la catastrophe et le relèvement au niveau des quartiers et des habitations. Inversement, les efforts « d’auto-relèvement » débouchent sur des résultats, qui demeurent inégaux en fonction des quartiers et quasi « invisibles » à l’échelle du pays. Sur ce point, l’analyse à l’échelle de l’agglomération révèle un paradoxe fondamental : bien que l’explosion suscite une mobilisation immédiate et multiforme, l’absence d’une gouvernance unifiée empêche la transition d’une réponse d’urgence vers une véritable reconstruction métropolitaine. À l’échelle des habitations et des quartiers, les initiatives individuelles et associatives débouchent sur une forme de « résilience locale ». Toutefois, ces efforts, bien que nombreux, restent invisibles à l’échelle de la ville, faute d’un cadre structurant qui articule les interventions et en maximise l’impact.
21La spécificité du cas beyrouthin réside moins dans les mécanismes classiques de réponse post-catastrophe que dans leur incapacité à enclencher une sortie de crise durable. Contrairement à l’image d’une résilience exemplaire de la société civile libanaise, cette dernière repose sur des dynamiques fragmentées et peu efficaces : clientélisme, corruption, débrouillardise individuelle, interventions confessionnelles isolées. Bien qu’activés dans l’urgence, ces mécanismes demeurent insuffisants pour relever structurellement le pays, constituant ainsi un élément central de différenciation du contexte libanais par rapport à d'autres situations post-catastrophes. Ce constat met en lumière la fracture entre l’échelle de la catastrophe et celle des réponses apportées. Dans un contexte où l’État et la municipalité demeurent largement absents, la reconstruction n’émerge pas comme un projet collectif, mais plutôt comme une juxtaposition d’actions isolées, limitées par des logiques de financement externe et des intérêts sectoriels. Rafferty (2022) considère que ce mode de gouvernance, souvent qualifié d'État faible, constitue un compromis fonctionnel tant pour les élites locales que pour les acteurs internationaux, qui privilégient la continuité de ce modèle au détriment de toute alternative potentiellement déstabilisatrice. Beyrouth post-explosion n’est donc pas une ville en reconstruction, mais une ville en gestion de crise permanente, où l’urgence devient la norme et où la transformation urbaine est abandonnée à des dynamiques opportunistes.
22Avant comme après l’explosion, la désorganisation des services publics et privés (duplication d'efforts, retards dans la distribution de l'aide) est telle que les sinistrés et les experts interrogés dans le cadre de cette recherche se demandent s’il n’y a pas, au fond, une volonté du pouvoir en place de maintien d’un certain statu quo, évitant ainsi de remettre en question les institutions et les non‑dits sur lesquels reposent les équilibres politiques. Selon Éric Verdeil, interviewé le 2 avril 2024, « Ce qu'on peut dire c'est que l'État ne s'implique pas du tout dans la reconstruction. Il ne fait pas ça, il fait d'autres choses […] il faut penser l'État non pas absent, mais non agissant, et ce n’est pas tout à fait la même chose ». La municipalité de Beyrouth et l'État libanais ont opté pour une stratégie de « non-action ». Cette posture d'État « silencieux », au mieux « réactif », traduit une forme de passivité intentionnelle. C’est-à-dire que les interventions sont rares et souvent conditionnées par des intérêts spécifiques. Le mécanisme met en lumière les tensions internes qui influencent les décisions et les actions des autorités. Actions et volontés concurrentielles d’une multitude d’acteurs génèrent un « trop plein » qui débouche sur une forme de neutralisation mutuelle
Un groupe de seigneurs de la guerre civile et de magnats ont utilisé leur position de chefs de communauté élus pour s’emparer des institutions économiques de l’État. Ces personnalités puisent dans le Trésor public pour enrichir leurs fortunes personnelles
23rapporte Nagle (2021) ; qui ajoute que
ces leaders communautaires utilisent ensuite ces ressources pour acheter un soutien politique. Les services de base – soins de santé, électricité et gaz – sont de plus en plus contrôlés par des factions communautaires privées. Ces services sont distribués aux membres de leurs communautés à condition qu’ils accordent leur vote aux chefs. Ce système rend de nombreux citoyens dépendants des factions pour leur survie quotidienne.
24L’inégal traitement des quartiers endommagés à Beyrouth après l'explosion soulève des questions capitales à propos de la répartition des financements, principalement fléchés vers les ONG (Figure 4). Les travaux de Beirut Urban Lab sur la répartition et le nombre d’initiatives réalisées par des ONG au niveau de chaque bâtiment suggèrent que les zones – chrétiennes – de Rmeil, Karantina, Mar Mikhael et Gemayzeh voient une forte présence d'ONG, tandis que d'autres quartiers – à majorité sunnites – comme Zqaq El Blat et le centre-ville de Beyrouth reçoivent beaucoup moins d'aide (figure 10). Mais pourquoi les bailleurs aideraient-ils en priorité des quartiers gouvernés par ceux qui, malveillants ou incompétents, sont soupçonnés d’être à l’origine de la catastrophe ?
Figure 10 – Nombre d’ONG qui ont réalisé des interventions au niveau de chaque bâtiment après l'explosion de Beyrouth
Source des données : Beirut Urban Lab, 2024. Réalisation : Habib, 2025
25Les entretiens évoquent plusieurs facteurs qui expliquent ces disparités. En effet, la concentration des ONG et des organisations internationales est fonction de priorités confessionnelles ou géopolitiques. Par exemple, le soutien à des associations religieuses est parfois motivé par la crainte d’expulsions liées à des projets immobiliers menaçant l’identité confessionnelle de zones majoritairement chrétiennes (Sader 2021). Bien que 318 millions de dollars d’aide internationale ont été versés dans les mois qui ont suivi l’explosion (tableau 2), ce montant reste dérisoire face à des pertes estimées entre 6,7 et 8,1 milliards de dollars (Banque Mondiale 2021 ; Sader 2021). Le secret bancaire au Liban complique en outre le suivi des fonds et la vérification de leur usage effectif. Les quartiers comme Mar Mikhael sont privilégiés à cause de leur patrimoine culturel et bâti, attirant des financements ciblés, parfois au détriment de zones moins emblématiques. Les entretiens confortent donc l’analyse de Coulombel (2020) pour qui la dimension confessionnelle joue un rôle majeur, 90 % des zones touchées étant à majorité chrétienne. Les enjeux géopolitiques liés à la protection de cette communauté au Moyen-Orient sont majeurs.
Tableau 2 – Sources majeures de financement international 6 mois après l’explosion du port de Beyrouth
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Donateur
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Financement du plan coordonné (en dollars américains)
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En pourcentage du financement total du plan coordonné (%)
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Commission européenne
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$31,926,398
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19.9%
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États-Unis d’Amérique, gouvernement
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$30,400,000
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18.9%
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Qatar, gouvernement
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$10,041,511
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6.3%
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Norvège, gouvernement
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$9,779,739
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6.1%
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Canada, gouvernement
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$8,829,283
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5.5%
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Privés (individus et organisations)
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$6,813,559
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4.2%
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Donateurs multiples via le Fonds central d’intervention d’urgence
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$5,999,490
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3.7%
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Allemagne, gouvernement
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$5,918,526
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3.7%
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Japon, gouvernement
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$5,480,538
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3.4%
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Italie, gouvernement
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$3,939,670
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2.5%
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Source: UN, OCHA, 2021
26Dans un cadre marqué par la diversité politico-religieuse du régime libanais, se développe une territorialisation implicite où les acteurs concentrent leurs efforts sur leurs zones d’influence. Ce phénomène se traduit par une fragmentation socio-spatiale accrue, où les ressources et financements sont inégalement répartis, favorisant certains quartiers au détriment d’autres. Cette stratégie, combinant réponses matérielles et maintien des équilibres confessionnels, favorise des zones comme Mar Mikhael tout en marginalisant d’autres quartiers moins visibles, tels que Zqaq El Blat. Bien que les données concrètes de distribution des fonds au niveau des différents quartiers à Beyrouth soient largement absentes, les résultats d’un rapport d’évaluation réalisé par UNDP (2021) montrent que les habitants de Zqaq El Blat se disaient relégués par rapport à ceux de Mar Mikhaël: « Key informants acknowledged that NGOs concentrated in certain areas (Karantina, Mar Mikhael) much more than in others (Khandak Al Ghamik and Zoukak Al Blat) ».
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27Ces pratiques posent des questions sur l’équité et l’efficacité de la reconstruction dans une ville déjà marquée par de profondes disparités socio-économiques. D’autre part, l’arrivée soudaine et substantielle de ressources financières confronte les ONG à des défis majeurs, notamment en termes de gestion, transparence et responsabilité dans l’utilisation des fonds (Entretien, N. Abdo1, 4 février 2024 ; Entretien, J. Hamour2, 13 mars 2024) : les malversations et l’enrichissement personnel demeurent une opportunité pour certains, une dynamique qui s’inscrit dans une trajectoire historique bien ancrée au Liban. Dépendants largement des dons, ces efforts créent des déséquilibres dans le processus de relèvement, laissant Beyrouth fragmentée en chantiers multiples, marquée par des acteurs variés et des ressources inégalement réparties. Pendant ce temps, les répercussions de l’explosion restent inchangées aux yeux des habitants interrogés, qui subissent au quotidien cette réalité fragmentée (Figure 5).
28L’explosion du port de Beyrouth en 2020 révèle des dynamiques de résilience multiples et contrastées, qui varient selon l’échelle d’analyse adoptée. Loin d’être un simple processus d’adaptation ou de redéploiement des ressources, la résilience post‑catastrophe à Beyrouth apparaît comme un phénomène fragmenté, inégal et conditionné par l’absence de gouvernance étatique. L’analyse comparée des échelles de l’habitation, du quartier et de l’agglomération permet d’identifier non seulement les modes de réponse à la crise, mais aussi les limites structurelles qui empêchent une reconstruction cohérente : l’échelle de l’habitation montre une résilience qui repose sur une débrouille et une « autogestion » de la crise (qui demeurent une nécessité, une culture typiquement libanaise plutôt qu’un choix), celle des quartiers révèle une résilience « opportuniste » conditionnée par une quasi-disparition de l’État au profit d’une variété d’acteurs portés soudainement au pouvoir, et celle de l’agglomération confirme l’incapacité de reconstruction collective à grande échelle.
29Cette dynamique met en lumière un paradoxe fondamental. En effet, la résilience de Beyrouth ne repose pas sur une transformation structurelle durable, mais sur des ajustements opportunistes dictés par les ressources et les acteurs disponibles, rendant caduc le modèle linéaire « crise-reconstruction-normalité ». Les familles et les entreprises se démènent pour continuer à vivre malgré l’effondrement des structures officielles. Cependant, cette adaptation perpétuelle souligne l’incapacité du système urbain global à se stabiliser. Beyrouth incarne donc une forme de « résignation active » où la résilience se traduit par la reconquête quotidienne de conditions de vie acceptables dans un environnement incertain et fragmenté. Ce constat nuance fortement l’optimisme associé au discours de la résilience : face à des crises chroniques, la résilience peut devenir synonyme de gestion du provisoire et de bricolage sociétal, plutôt que de véritable transformation positive.
30Ce que montre Beyrouth post-explosion, c’est que la résilience urbaine, lorsqu’elle est soumise à des dynamiques dispersées, tend à institutionnaliser l’informel et à renforcer la précarisation des services urbains. Contrairement à d’autres villes où la résilience se traduit par une reconstruction portée par un cadre étatique ou municipal, Beyrouth illustre un modèle où l’adaptation à la crise devient un mode de fonctionnement permanent. Cette situation soulève une question : la résilience, dans un contexte de défaillance institutionnelle et de crises continues, ne devient‑elle pas une forme d’acceptation de l’effondrement urbain – à savoir un état critique où les fonctions essentielles de la ville (institutionnelles, techniques et sociales) cessent d’être assurées de manière structurée et fonctionnelle (Davis, 2006) – plutôt qu’un levier de transformation ? En d’autres termes, la catastrophe n’a pas été un moment de rupture conduisant à une refondation de la ville, mais un révélateur de ses dysfonctionnements chroniques, inscrivant Beyrouth dans une trajectoire où la survie remplace la planification et où la gestion de crise devient la norme.
31Dans ce contexte, l’échelle la plus pertinente pour comprendre la catastrophe n’est pas une échelle unique, mais bien l’interaction de trois niveaux d’analyse. C’est dans la disjonction entre ces échelles – entre des habitants livrés à eux-mêmes, des ONG opérant de manière sélective et une ville incapable de se reconstruire dans son ensemble – que réside le véritable enjeu de la résilience à Beyrouth : une résilience sans reconstruction, où l’urgence s’éternise et où la ville s’adapte, sans jamais réellement se transformer. Ainsi, nous proposons de redéfinir la résilience comme un processus d’ajustement permanent dans un système où la catastrophe n’est pas un moment de rupture suivi d’une transformation, mais un révélateur de dysfonctionnements déjà ancrés. Ce type de résilience ne conduit pas nécessairement à une amélioration du système urbain, mais au contraire institutionnalise des mécanismes de survie, de fragmentation et d’inégalités spatiales.
32Beyrouth est un « modèle » où l’adaptation remplace la planification, où les solutions d’urgence se substituent aux réformes profondes, et où la ville continue de fonctionner malgré tout, au prix d’une dégradation progressive et d’une dépendance accrue aux dynamiques externes. Cette situation n’est pas propre au Liban ; elle se retrouve dans d’autres régions en crise, où la gestion du quotidien supplante toute ambition de transformation durable. Ainsi, dans un contexte de crise continue, la « résilience » ne peut plus être considérée comme un simple indicateur de reprise mais, dans un sens contradictoire, comme un mécanisme qui révèle la nature du système urbain et son incapacité à se réinventer. Elle ne témoigne plus d’une capacité à se reconstruire après un choc ; il s’agit plutôt d’une capacité à exister malgré la permanence du choc. Cette distinction est essentielle pour comprendre pourquoi certaines villes en crise ne se reconstruisent jamais, se réajustant au fil des crises.
33Il serait toutefois réducteur de n’interpréter cette résilience adaptative que comme un facteur d’immobilisme. Dans des environnements marqués par une gouvernance défaillante et corrompue, des institutions affaiblies et une méfiance généralisée à l’égard de l’action publique, l’informalité – souvent perçue comme un signe de désordre – peut en réalité produire des formes d’efficacité, de solidarité locale, voire de prospérité relative. Ce sont parfois ces dispositifs informels, bricolés mais ancrés dans les pratiques locales, qui assurent la continuité du quotidien là où l’État est absent, silencieux ou toxique. Dans ces conditions, ne vaut-il pas mieux qu’un État corrompu s’abstienne d’intervenir, plutôt que d’imposer des politiques inadaptées ou destructrices ? Dès lors, la résilience ne doit pas être analysée uniquement comme un objectif normatif, mais comme un révélateur du type de gouvernance en place et des formes d’organisation qui en émergent. Loin d’être uniquement synonyme de capacité de reprise, elle met au jour les logiques d’ajustement qui permettent à la ville de traverser la crise, sans en sortir véritablement.