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Varia

Les épurations d’après-guerre dans le protectorat français de Tunisie

Le cas des juifs italiens (1943-1946)
Martino Oppizzi
p. 417-436

Résumés

Une fois achevée l’éphémère occupation militaire de l’Axe (novembre 1942-mai 1943), la Tunisie devint le théâtre d’une épuration politique dirigée par les autorités coloniales françaises contre la communauté italienne, accusée d’avoir été la cinquième colonne du régime fasciste. Les juifs italiens, qui constituaient tout à la fois une minorité religieuse et une élite sociale, se trouvèrent frappés en raison de leur appartenance nationale, en dépit des persécutions antisémites dont ils avaient été l’objet pendant la guerre. Sur la base de fonds d’archives rarement exploités et d’un corpus de témoignages des anciens ressortissants de la collectivité juive italienne de l’époque, il s’agit de comprendre les dispositifs et les normes répressives anti-italiennes adoptés en Tunisie pendant la transition entre la guerre et l’après-guerre, aussi bien que leur application aux minorités caractérisées par une identité plurielle.

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Texte intégral

  • 1 Caglioti – Brice 2023.
  • 2 Caglioti 2014.

1La fin de la Seconde Guerre mondiale s’est accompagnée d’un large éventail de mesures punitives (internements, séquestres, réquisitions, liquidations, procès) contre les ressortissants des puissances ennemies et les citoyens accusés de collaboration. Sortant du cadre strictement juridique, ce sujet a connu un succès médiatique pour devenir ensuite un problème historiographique majeur, qui suscite encore aujourd’hui des débats, sur différents espaces et périodes. Les travaux historiographiques les plus récents ont particulièrement souligné la continuité avec les pratiques expérimentées pendant la Première Guerre mondiale1, qui inaugura des mesures de contrôle inédites contre les citoyens de nationalité ennemie, indépendamment de leur sentiment d’appartenance, de leur intégration dans la société, de leurs liens familiaux dans le pays d’adoption2.

  • 3 Pavan 2021, Castellan 2023.
  • 4 Andrieu 2012.
  • 5 Bergere et al. 2019.

2La question des épurations et des réquisitions a connu plusieurs articulations historiographiques. Une nouvelle attention a été accordée aux civils de nationalité ennemie et aux minorités. Le thème des biens juifs saisis ou pillés pendant la guerre a refait surface, en devenant un des domaines de recherche les plus actifs des études sur la Shoah3 et en contribuant au lancement de nouvelles études sur les politiques de restitution de l’après-guerre4. L’ouverture à une approche comparative a poussé au désenclavement spatial et chronologique d’un sujet encore essentiellement centré sur les espaces nationaux, en valorisant la circulation de normes, de pratiques, voire d’acteurs5. La notion même de sortie de guerre s’est révélée un phénomène à géométrie variable.

  • 6 Hilger 2019.
  • 7 Denis 2008, p. 297-318.
  • 8 Fraser – Caestecker 2013 ; Capkova 2017 ; Oprel 2020.
  • 9 Pavan 2021, p. 306.

3L’étude de la définition – voire de la fabrication – des catégories à épurer6 a dévoilé la part d’arbitraire des procédures d’identification de l’ennemi7 ainsi que les conséquences que celles-ci pouvait avoir sur les victimes de la guerre. Les travaux de Marieke Oprel et de Kateřina Čapková, par exemple, ont montré que, dans plusieurs contextes, les réfugiés juifs de nationalité allemande furent traités en ennemis en dépit des persécutions subies par les nazis8. Peu d’études ont en revanche été consacrées aux juifs italiens, dont la nationalité était généralement considérée moins préjudiciable9.

  • 10 Peaudeau 2023.
  • 11 Sebag 1991, p. 221-230.
  • 12 Au nombre de 3208, selon le recensement fait par les autorités de Vichy en 1941. Oppizzi 2022b, p. (...)
  • 13 D’origine séfarade et ensuite installés dans le port de Livourne à partir de 1591, les fondateurs (...)

4De ce point de vue, le contexte tunisien offre un terrain d’enquête à fort potentiel, encore peu exploité10. Le pays connut une sortie de guerre assez précoce : en mai 1943, la capitulation des forces italo-allemandes face à l’avancée des Alliés sonna le glas d’une occupation militaire de six mois, précédée par deux ans d’administration vichyste11. Le retour du pouvoir entre les mains du résident français déclencha une série de mesures de séquestre, réquisitions et expulsions à l’égard des citoyens italiens, accusés collectivement de collaboration avec l’ennemi. Mais la population italienne était loin de représenter un bloc homogène : bien que composée pour 80 % de salariés d’origine sicilienne, elle n’en paraissait pas moins clairement stratifiée du point de vue social, politique et religieux. Le cas des juifs italiens12, en bonne partie ressortissants de la communauté dite « livournaise13 » et marqués par une double appartenance nationale et religieuse, est à ce titre exemplaire.

  • 14 Ce qui a déjà fait l’objet de la thèse de doctorat de Martine Tomassetti. Tomassetti 2002.
  • 15 La plupart des fonds consultés aux Archives diplomatiques de la Courneuve ont été ouverts entre 20 (...)
  • 16 Pour la liste des entretiens et la méthodologie choisie, voir l’annexe 1.
  • 17 Douki – Minard 2007, p. 129.
  • 18 Bertrand – Calafat 2018.
  • 19 L’identification des ressortissants juifs au sein de la population italienne de Tunisie s’est fond (...)

5L’objectif de cet article est moins de dresser un tableau exhaustif de la liquidation des biens italiens en Tunisie14 que de proposer une réflexion sur leur effet, tant réel que symbolique, sur les juifs de nationalité italienne, afin de saisir les implications concrètes des catégories administratives qui entrent en jeu lors de toute épuration. Deux types de sources sont mobilisées : d’un côté, les fonds de la Résidence française et du ministère des Affaires étrangères (listes d’expulsés et de réquisitions, dossiers individuels), dont une bonne partie est restée inaccessible jusqu’aux années 201015. De l’autre, les sources produites par les anciens ressortissants de la communauté italienne de Tunisie : journaux personnels, mémoires et témoignages, interviews réalisées entre 2013 et 202016. Le recours à deux types de sources aussi éloignées s’inscrit dans une approche d’histoire connectée17, capable de saisir les « détours et [les] discontinuités, [les] tâtonnements et [les] atermoiements18 ». Cela signifie observer les diverses étapes de la mise en place d’un dispositif d’épuration (le moment normatif, l’application, l’arbitrage, les effets) tout en mettant en exergue la part des irrégularités, des incohérences et des dysfonctionnements. Cette réflexion s’articule en trois volets. Le premier porte sur le périmètre d’action des acteurs, entre normes collectives et comportements particuliers. Le deuxième sur les modalités d’épuration dans un contexte colonial, encadré juridiquement par la métropole, mais obéissant à des logiques spécifiques. Le troisième, enfin, vise à nourrir une réflexion plus vaste sur les catégories d’appartenance qui entrent en jeu – et en conflit – lors d’un processus d’épuration, catégories fluides, dont la définition s’avère problématique même pour le chercheur19.

Décapiter la colonie italienne : une « tête juive » ?

  • 20 Boccara 2012.
  • 21 Voir annexe 2.

6En mai 1943, le jeune Elia Boccara, âgé de 12 ans, assista avec sa famille au défilé des troupes anglaises. Son oncle Guido était enthousiaste : ancien patriote italien, il avait choisi de se naturaliser Français en 1939, après les lois raciales de Mussolini ; pendant l’occupation, il avait organisé l’assistance aux juifs tunisiens soumis au travail obligatoire. À ses côtés, son père Giorgio était plus inquiet : resté italien malgré le virage antisémite de son pays, il avait été interné en juin 1940 comme ennemi de la France : « Il se souvenait du sort qui lui avait été réservé quelques années auparavant, quand il avait été envoyé au [camp du] Kreider. Et puis, comment se réjouir alors que l’Italie tant aimée était à genoux ? […] Il ne parlait pas et demeura toujours sérieux20. » La situation apparaissait beaucoup plus claire aux yeux des autorités françaises arrivées à Tunis avec les Alliés. Le général Charles Mast, nommé résident général à partir du 10 mai 1943, pouvait compter sur un périmètre juridique bien défini : les pouvoirs de l’autorité administrative dans la conduite de la guerre économique avaient été réglés par l’ordonnance du 5 mars 1943, et le décret résidentiel du 8 mai 1943 en fixa les conditions d’application à la Tunisie21. Les compétences de l’administration française, qui en la personne de Mast cumulait autorité civile et militaire, étaient très étendues : elles prévoyaient toute action jugée nécessaire « à l’élimination […] de toute activité, notamment financière ou commerciale, qui procure un avantage quelconque, direct ou indirect, à l’ennemi ».

  • 22 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2359, note du général Mas (...)
  • 23 Encore en 1922, les Italiens recensés dans le protectorat étaient 85 000, face à 54 000 Français. (...)
  • 24 Rodogno 2003 ; Oppizzi 2022a.
  • 25 Sur une population d’environ 100 000 personnes. AUSSME, carton 1104, 1942-1943, Diari Storici Divi (...)

7Ces mesures dépassaient le strict cadre juridico-économique et s’inscrivaient dans un projet politique précis, destiné à effacer l’« hypothèque italienne22 ». Les Italiens avaient toujours représenté la majorité au sein de la population européenne de Tunisie23, ce qui avait alimenté les visées impérialistes des gouvernements italiens sur le pays. En 1938, Mussolini invoqua la Tunisie parmi les « aspirations légitimes de l’Italie », et, pendant la guerre, prépara le terrain pour son annexion à l’empire colonial italien, dans le cadre d’un « nouvel ordre » à l’échelle méditerranéenne24. La guerre, la défaite française et l’occupation italo-allemande de la Tunisie en 1942-1943 avaient matérialisé le spectre du « péril italien », et certaines décisions de l’état-major italien, comme celle d’encadrer 5 000 volontaires locaux dans un bataillon de la Milice fasciste en soutien des armées de l’Axe25, avaient renforcé parmi les Français l’identification entre Italiens et fascistes.

  • 26 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2363, lettre de Mast au m (...)

8Le programme d’épuration mobilisa une machine répressive bien huilée, axée sur le résident général et prévoyant une coordination entre administration ordinaire (direction des finances, service des renseignements généraux) et extraordinaire (service des séquestres des biens ennemis), pouvoirs policiers (direction des services de sécurité, avec son réseau de contrôleurs civils) et militaires (services de la sécurité militaire, gendarmerie placée sous le Commandement supérieur des troupes de Tunisie). Elle se mit en œuvre rapidement, à tel point que le recensement de tous les biens italiens fut achevé en juin 1943. En octobre, 14 000 Italiens âgés de 18 à 43 ans furent inscrits sur les listes du STO (Service du travail obligatoire) en vue de la mobilisation26. Une commission officielle pour la gestion des « biens ennemis » fut instituée le 13 novembre 1943. À la fin de l’année 1945 commencèrent les premières expulsions collectives.

  • 27 Pendant l’entre-deux-guerres, environ 90 % de la population active était employée dans le secteur (...)

9Les juifs italiens de Tunisie se trouvèrent directement concernés par ces sanctions, à la fois pour leur appartenance à une puissance ennemie et en raison de leur condition sociale relativement aisée27. En effet, le projet de liquidation de l’influence italienne dans la Régence se fondait sur des critères socio-professionnels et prévoyait la marginalisation des éléments les plus nantis et cultivés, afin d’étouffer la formation d’une élite italienne locale et de favoriser l’assimilation du reste de la population. En juillet 1943, Mast en ébaucha le plan d’action en termes très explicites :

I – Il s’agit de décapiter la colonie italienne de Tunisie de ses cadres [souligné dans l’original] de manière à ôter à cette masse versatile et bruyante tous les éléments susceptibles d’insuffler la propagande anti-française et le cas échéant de diriger des mouvements subversifs.

II – Étant donné les caractéristiques de la colonie italienne de Tunisie, […] les cadres ont été et sont encore :

          – Les individus de profession libérale

          – Les quelques gros possédants

          – Le clergé

C’est donc la totalité ou la quasi-totalité de ces catégories sociales qui doit être frappée. […]

  • 28 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2366, document du 16 juil (...)

III – Visant l’avenir et l’après-guerre, le plan d’internement doit avoir comme but lointain d’enlever à la colonie italienne certaines positions qu’elle s’était acquises au détriment de l’emprise française sur le pays28.

  • 29 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2143, fol. 552, rapport d (...)
  • 30 Ibid.

10Au total, cette épuration des cadres prévoyait l’arrestation de 2 000 personnes environ29, avec une attention particulière aux professions libérales, intellectuelles et économiques (avocats, médecins, pharmaciens, enseignants, agents de banque et agents de change). En réalité, le périmètre de l’action répressive demeurait très flou : « Il va de soi que des charges suffisantes peuvent être trouvées contre les divers individus pour justifier aux yeux de l’opinion alliée et dans le climat de guerre actuel leur incarcération et leur maintien sous les verrous durant toute la période des hostilités30. »

  • 31 Almanacco italiano della Tunisia 1922, p. 306-380.
  • 32 Almanacco italiano della Tunisia 1938.

11À l’exception du clergé catholique et du corps enseignant (objet en 1938 de l’épuration raciale du régime fasciste), les juifs italiens avaient traditionnellement occupé une place importante dans toutes les catégories ciblées par la Résidence. En 1922, ils représentaient 24 médecins sur 56, 9 avocats sur 13, 55 représentants de commerce sur 114, 32 assureurs sur 4331. Encore en 1938, ils étaient surreprésentés dans le commerce de produits agricoles, les services aux entreprises (assurances et agences commerciales), l’industrie et les professions libérales32, ce qui témoigne d’une certaine stabilité socio-professionnelle pendant la période de l’entre-deux-guerres, ainsi que d’une condition économique assez prospère.

  • 33 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2359, note du général Mas (...)

12Ce bien-être matériel se retournait cependant contre eux : l’épuration envisagée par Mast se fondait exclusivement sur des critères sociaux et visait à frapper les cadres, afin d’éviter la formation d’une nouvelle élite locale33, en contournant les clivages idéologiques entre fascistes et antifascistes, victimes et bourreaux. De plus, le plan de « décapitation » de la communauté italienne demeura imperméable aux évolutions diplomatiques du front de guerre. Pour le gouvernement et l’administration français, la guerre continuait même après la libération de la Tunisie, et les mesures anti-italiennes s’inscrivaient dans ce cadre. Pourtant, ces mesures ne furent affectées ni par la chute du fascisme (juillet 1943), ni par l’armistice de septembre qui aboutit à la formation d’un gouvernement engagé officiellement avec les Alliés, ni même par la normalisation des rapports diplomatiques entre la France et l’Italie, lors de la signature du traité de paix du 10 février 1947.

Les internements, entre traces documentaires et reconstruction mémorielle

  • 34 Capogreco 2016, p. 201-222.

13L’arrestation, l’internement dans des camps de travail et la soumission au STO furent les premières mesures répressives qui frappèrent la population italienne de la Régence et parmi celles qui laissèrent le plus de traces dans la mémoire collective. Au 1er février 1944, la Résidence avait prononcé 1 838 arrêtés d’internement, dont 1 440 effectivement exécutés. Ces mesures n’étaient pas exceptionnelles en temps de guerre : l’Italie aussi les avait adoptées depuis 1940 à l’encontre des « sujets ennemis » et des juifs italiens ou étrangers34. Néanmoins, pour les ressortissants juifs italiens de Tunisie, ces arrestations prenaient un aspect paradoxal.

  • 35 Sur la base de la liste des noms de famille des ressortissants de la communauté juive livournaise (...)
  • 36 Tableau réalisé sur la base des informations repérées dans CADN, Protectorat français de Tunisie – (...)
  • 37 ASDMAE, Affari Politici 1931-1945, Tunisia, carton 18, liste envoyée par la Résidence à la légatio (...)
  • 38 CADN, Protectorat français de Tunisie – Cabinet diplomatique (1943-1958), carton 22, dos. 368, not (...)
  • 39 Il s’agissait de Umberto Uzan, Elie Lumbroso, Ettore Disegni, Claudio Scialom, Arturo Nunez, le Dr(...)
  • 40 Il avait été signalé comme « G. Boccara ». Ibid., carton 14, dos. 112.

14Quantifier le nombre des juifs italiens touchés par les internements représente une tâche complexe, qui se heurte d’un côté aux limites des sources et de l’autre au piège de leur interprétation. Les autorités du protectorat produisirent une grande quantité de dossiers, mémorandums et listes d’internés. Mais le développement des opérations, tout comme l’enchevêtrement de mesures de grâce, de révisions partielles et d’erreurs, rend le corpus nominatif très confus et incertain. De plus, comme la police et l’administration de la Régence ne signalèrent que rarement la religion des sujets, l’identification a posteriori des juifs a dû se fonder sur une méthode empirique, par sélection onomastique35. Cela oblige à appréhender prudemment les documents d’archives, qui se prêtent plus à une enquête indiciaire qu’à une analyse quantitative exhaustive. Parmi les 89 dossiers individuels de juifs italiens analysés au CADN, 23 signalent un internement (soit un quart du total) dans les régions de Gafsa, Sbeitla, Saouaf-Mareth et Siliana, pendant des périodes allant de trois semaines (Arturo Attias) à deux ans (Enrico Isacco Boccara)36. Néanmoins, le taux d’arrestations apparaît proportionnel au faible poids démographique des juifs par rapport à l’ensemble de la population italienne de Tunisie. Par exemple, sur les listes des Italiens internés à la fin d’octobre 1943, on a identifié 16 juifs sur 545 dans le camp de Gafsa37 et 7 sur 404 dans le camp de Saouaf, soit 2,4 % du total. En mai 1945, une note du Service de la mobilisation civile estimait à environ 75 les juifs italiens encore incorporés dans des unités de travail obligatoire38, mais sans préciser ni les noms ni le nombre total des mobilisés. Il s’agit de chiffres indicatifs, car la mobilité des prisonniers était fréquente et la population des camps changeait de mois en mois : dans les listes rédigées en octobre 1943, par exemple, on ne trouve pas mention d’un groupe de 8 juifs italiens libérés en août pour être placés en résidence surveillée39. Tout cela sans parler des erreurs et des nombreuses arrestations arbitraires, comme celle de Giuseppe Boccara, âgé de 64 ans et malade chronique, qui fut interné à la place d’un autre sujet, Giorgio Boccara, pour une erreur d’adresse et une homonymie partielle40.

  • 41 ASDMAE, Affari Politici 1931-1945, Tunisia, carton 18 (1944-1945), mémorandum du consulat de Suiss (...)
  • 42 Ce qui sera ensuite souligné par l’historiographie. Sabille 1954 ; Alberti Russel 1977.
  • 43 CADN, Protectorat français de Tunisie – Cabinet diplomatique (1943-1958), carton 71, dos. 94, rapp (...)

15L’absence d’une protection juridico-diplomatique efficace facilita les internements et encouragea les abus. Le consul suisse, représentant provisoire des Italiens de Tunisie après la fermeture du consulat italien en juin 1940, observa que les critères employés par les autorités de la Résidence pour justifier les arrestations étaient tellement vagues qu’ils pouvaient s’appliquer à n’importe qui41. Les internements ciblaient les cadres de la colonie italienne, sans tenir compte de l’orientation politique, de l’âge et souvent de la culpabilité réelle des intéressés. Les juifs italiens qui, depuis, 1938 avaient été l’objet de mesures antisémites par le gouvernement italien, se trouvèrent souvent internés avec leurs persécuteurs42. Cette situation ajouta une humiliation supplémentaire et provoqua des tensions et des incidents dans les camps. En janvier 1944, par exemple, les autorités du camp de Gafsa signalèrent que « deux juifs italiens », Carlo Pariente et Daniele Moreno, avaient été passés à tabac pour avoir protesté contre un groupe de prisonniers se livrant à des chants fascistes43.

  • 44 Caglioti 2023, p. 32.
  • 45 Les localités de Sbeitla, Ain Sefra et Kasserine avaient été choisies pour leur proximité avec la (...)

16Comme l’a aussi souligné Luigia Caglioti, le traitement réservé par les pays belligérants aux civils de nationalité ennemie, aux minorités, aux ennemis internes et aux étrangers en général laissa des traces durables44. Tout d’abord sur la vie des personnes concernées, qui avaient connu la perte de leur liberté, de leur maison et de leur travail. Ensuite, dans les mémoires individuelles et collective, comme le révèlent les témoignages collectés et les ego-documents. Pourtant, l’interprétation de ces récits (séparés des événements par un demi-siècle) demeure aussi problématique que l’analyse des sources administratives officielles. Il en ressort principalement un choc moral, les violences physiques étant quasiment absentes des mémoires. La trajectoire personnelle, avant et après la guerre, oriente l’interprétation du passé. En général, ceux qui avaient déjà entrepris un parcours de ralliement à la France après le virage antisémite du régime fasciste ont évoqué les mesures répressives presque sans rancune, comme une fatalité ou un incident de parcours sur la voie de l’assimilation (tout comme les lois antisémites de Vichy). En revanche, ceux qui étaient restés italiens ont évoqué les arrestations et le confinement comme des injustices flagrantes, qui avaient renforcé leur attachement à la patrie d’origine. Les internements de 1943 sont souvent comparés aux mesures de confinement de juin-juillet 1940, quand l’agression fasciste contre la France avait poussé la Résidence à déplacer 30 000 Italiens de Tunisie dans les camps de Sbeitla, Ain Sefra, Kasserine et Kreider45. Dans la mémoire des témoins ayant vécu la période 1940-1945, les deux vagues d’arrestations sont parfois confondues.

  • 46 Nunez 2011, p. 181-182.
  • 47 Entretien avec Giacomo Moreno par Giovanna Gianturco et Claudia Zaccai, réalisé à Tunis le 4 juin (...)

17Dans son autobiographie, publiée en 2011 après une longue carrière académique en France, Giacomo Nunez écrit que plusieurs membres de sa famille furent envoyés dans les camps, mais en remarquant le traitement bienveillant réservé à son père et en distinguant les fonctionnaires de Vichy de ceux de la France républicaine46. Au contraire, Giacomo Moreno, demeuré italien jusqu’au bout, a décrit son internement en termes beaucoup plus sombres : « On m’a envoyé en prison, vingt-cinq jours de prison dans un dortoir de quarante lits où nous étions cent dix, cent vingt, cent trente. […] Nous dormions par terre, serrés les uns contre les autres47. »

  • 48 Entretien avec Guglielmo Levi, réalisé à Paris le 21 octobre 2017.
  • 49 Entretien avec Carlo Uzan, réalisé à Paris le 23 avril 2016.
  • 50 La phrase, qui pourrait sembler anodine, sonne à la fois comme une malédiction et comme une profes (...)

18Mais l’inverse est également vrai : selon le traitement subi et les expériences précédentes, la politique anti-italienne de l’après-guerre contribua à réorienter des trajectoires personnelles et familiales vers ou contre la France. Le jeune Guglielmo Levi, qui avait entamé ses études supérieures en France après le tournant raciste italien de 1938, continua son parcours de médecine à Alger après son séjour – de juillet 1943 à janvier 1944 – dans un camp où le commandant, ami de son père, lui avait confié la comptabilité48. De même, Carlo Uzan, mobilisé dans le STO à l’âge de 19 ans, garda de bons rapports avec les officiers français, qui appréciaient ses qualités sportives et épaulèrent sa demande de naturalisation49. À l’inverse, Marcella Morpurgo a raconté n’avoir jamais pris la nationalité française, même après son arrivée à Paris, car son père, qui avait subi l’internement et l’expulsion, avait dit à ses enfants : « Vous jurez contre les Français50. »

Séquestres et liquidation, entre guerre et libération

  • 51 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2368, note pour Mast du 1 (...)
  • 52 Déjà, en juillet 1943, les autorités françaises disposaient d’une liste complète des propriétés de (...)

19La Résidence était chargée de la saisie des biens des personnes physiques et juridiques ennemies, sans distinction (contrairement à ce que prévoyait le droit international) entre les biens appartenant à l’État italien et les biens des civils de nationalité italienne51. Si l’évaluation des biens étatiques se révéla aisée52, l’identification des propriétés des ressortissants italiens s’effectua de façon plus aléatoire. Dans les faits, la Résidence pouvait dresser une liste de toutes les personnes considérées comme ennemies et procéder à leur arrestation, internement, expulsion ainsi qu’à la mise sous séquestre de leurs propriétés. Selon un recensement de 1944, environ un tiers des biens italiens ont été saisis et confiés à des administrateurs-séquestres, soit 1,5 milliard de francs : 95 % appartenaient à des civils.

  • 53 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2368, note du directeur d (...)

Fig. 1. Biens italiens placés sous séquestre en 1944 (en millions de francs)53.

Fig. 1. Biens italiens placés sous séquestre en 1944 (en millions de francs)53.
  • 54 Tomassetti 2002, p. 105.
  • 55 ANT, Serie D – Affaires religieuses et cultes en Tunisie, carton 224, dos. 17, amendes infligées a (...)

20Du point de vue des juifs italiens, les séquestres de biens se situaient dans le droit fil des spoliations subies pendant la guerre, dans un contexte de persécution antisémite. Les frères Tedeschi, antifascistes, se trouvèrent internés au camp de Gafsa après avoir connu la spoliation des biens immobiliers sous Vichy et, sous l’occupation de l’Axe, une amende de 125 000 F en « compensation » des bombardements alliés54. En dépit de certaines formes de protection diplomatique de la part des autorités italiennes, la population juive livournaise avait subi les contrecoups de l’occupation militaire : réquisitions et occupations abusives d’immeubles par les soldats de la Wehrmacht, port de l’étoile jaune et de lourdes amendes collectives, dont l’ampleur émerge de l’analyse des demandes de remboursement d’après-guerre55. De ce fait, plusieurs familles déjà affaiblies par les vexations des nazis furent frappées par une deuxième vague de vexations après 1943. Éliane Guttieres, qui vivait dans un appartement à Tunis, évoque une continuité entre les deux périodes :

  • 56 Entretien avec Éliane Guttieres, réalisé à Paris le 11 juillet 2018.

[Les Allemands] ont tout pris. Ils ont tout pris et porté en Allemagne, je ne sais pas : maman avait un piano merveilleux, […] ça a été le premier qui est parti. Sûrement en Allemagne, parce qu’on l’a plus retrouvé. Une femme de l’immeuble, qui habitait au deuxième étage, a collaboré : elle a donné son appartement et est venue habiter chez nous, croyant qu’ils [les Allemands] allaient gagner la guerre et qu’elle aurait pu rester toujours chez nous. À la Libération, la dame qui avait pris notre appartement […] a donné les clefs aux Anglais et aux Américains. Et là, je peux le dire, ils ont tout brûlé, les meubles qui nous restaient, ils y mettaient leurs mégots, […] ils ont beaucoup abîmé la maison. Parce qu’ils se sont dit : « Ce sont des Italiens, on peut donc prendre leur appartement, ce sont des Italiens qui ont collaboré. » Quelle confusion56 !

  • 57 Entretien avec Giuliana Moreno, réalisé à Paris le 9 juin 2019.
  • 58 Ibid.

21Dans son journal intime, Vittorio Moreno, enfant de 11 ans appartenant à l’une des plus riches familles de la bourgeoisie livournaise, décrit avec une pointe d’ironie l’occupation de sa maison par les troupes alliées, qui la transformèrent d’abord en bar pour les officiers puis en logement pour un colonel anglais57. La conclusion de son récit trace un bilan amer, en regrettant presque la période de Vichy : « Il y a seulement deux ans [en janvier 1942], j’ai passé des vacances beaucoup plus agréables, car mon père et mon oncle étaient ici libres et chacun avait sa propre maison58. »

  • 59 ASDMAE, Affari Politici 1931-1945, Tunisia, carton 18 (1944-1945), rapport du Dr Giacomo Vaccari d (...)
  • 60 Ibid. Les sources françaises déclarent des chiffres plus élevés : 164 millions de francs pour les (...)

22Au-delà des anecdotes, dresser un tableau des séquestres subis par la population juive italienne présente les mêmes limites observées pour les arrestations, d’autant plus que la fluctuation des prix entre 1943 et 1946 et l’inflation d’après-guerre rendent les évaluations discordantes et aléatoires. Le ministère des Affaires étrangères italien estima qu’au 25 avril 1946 (quand la saisie des biens des Italiens fut limitée aux expulsés politiques), la valeur des biens expropriés des rapatriés s’élevait à 5 milliards de francs59. À cela s’ajoutait la valeur des biens de l’État et des associations (écoles, collèges, immeubles de sociétés), estimée à 190 millions de francs environ60. Selon les autorités françaises, la valeur des biens privés placés sous séquestre s’élevait à 911 millions de francs, répartis ainsi :

  • 61 CADC, Affaires marocaines et tunisiennes (1944-1955), carton 265, tableau récapitulatif de septemb (...)

Tabl. 1. Répartition en francs des biens appartenant à des Italiens sous séquestre (4 septembre 1947)61.

Nature des biens/propriétaires des biens

Expulsés

Partis
en Italie

Prisonniers
de guerre

Demeurant
en Italie

Total

Immeubles urbains

240 769 103

105 415 832

12 500 000

34 749 000

393 433 933

Immeubles ruraux

208 441 811

39 532 000

4 065 852

25 806 914

277 846 577

Fonds de commerce

29 159 757

10 228 740

648 085

29 891 462

69 928 044

Valeurs mobilières

66 752 415

20 291 198

4 081 500

198 133

110 938 508

Total

545 123 086

175 467 770

21 295 437

110 260 771

852 147 064

Numéraire
à la caisse de dépôt

59 050 067

59 050 067

Total

911 195 131

  • 62 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2143, liste des « Israéli (...)

23Le tri des noms de famille permet une évaluation indicative de la valeur des biens saisis aux juifs italiens : 55 043 125 F sur un total de 671 280 510 F en ce qui concerne les biens immobiliers (soit 8,2 %), 5 159 745 F sur 180 866 552 F pour les biens mobiliers (soit 2,8 %). Ce sont des données à interpréter avec prudence, mais qui suggèrent – en accord avec les chiffres de l’internement – que les juifs italiens n’ont pas subi un traitement différent de leurs compatriotes. Il n’en est pas moins vrai qu’à la fin de la guerre une centaine de juifs italiens de Tunisie étaient encore concernés par des mesures de spoliation62 et que la communauté sortit du conflit particulièrement affaiblie. La mise sous séquestre des biens s’ajouta aux privations matérielles subies en tant que juifs pendant l’occupation de l’Axe, fragilisant davantage les bases économiques des familles. Le processus de paupérisation des foyers s’accompagna de la disparition des points de repère institutionnels de la communauté italienne (les écoles, la chambre de commerce, l’institut culturel Dante Alighieri, l’hôpital Garibaldi) dont les juifs italiens avaient été les promoteurs et les cadres. La réquisition et la liquidation de ces institutions privèrent les Livournais des espaces publics grâce auxquels ils avaient construit leur image d’élite sociale et de « fer-de-lance » de l’italianité, déjà remise en question par les lois raciales de 1938.

  • 63 En vertu de la convention franco-italienne du 29 novembre 1947, la France renonça à se prévaloir, (...)
  • 64 Lajili – Ben Hamida 2010, p. 264-265.
  • 65 Comme en Belgique, où les juifs italiens obtinrent la restitution de leurs propriétés en l’espace (...)

24Si la saisie des biens ennemis en temps de guerre avait été envisagée comme une mesure temporaire, son épilogue juridique fut ambigu et laissa de longues séquelles. La signature du traité de Paris, en 1947, donna aux puissances victorieuses le droit « de réquisitionner, détenir, liquider ou exercer toute autre action à l’égard de tous les biens, droits et intérêts » des Italiens à titre de réparations de guerre, en métropole comme dans les colonies (art. 79)63. Par la loi française du 28 septembre 1948, le ministère des Finances institua le Service de liquidation des biens italiens en Tunisie (SLBIT). Placé sous le contrôle du résident général, il géra la vente des biens italiens encore sous séquestre (estimés à un millier, incluant immeubles, terrains et fonds de commerce, soit 1 milliard de francs environ), à titre d’indemnisation partielle des dommages de guerre. La tâche de rembourser les biens liquidés retomba sur l’État italien, qui se limita à dédommager les seuls expulsés résidant en Italie, en excluant donc les émigrés volontaires (même lorsqu’il s’agissait d’une nécessité), les Italiens restés en Tunisie et ceux qui avaient choisi une autre destination que l’Italie64. Cette mesure compliqua les démarches pour obtenir la levée des séquestres aussi bien que le retour en Tunisie des expulsés, et donna lieu à un long bras de fer diplomatique entre la France et l’Italie qui se poursuivit jusqu’à l’indépendance et même au-delà. Contrairement à d’autres pays65, les juifs de nationalité italienne ne reçurent aucun traitement privilégié en tant que ressortissants « moins dangereux » et subirent de plein fouet les contrecoups des séquestres et des liquidations.

Les prodromes d’une diaspora ? Expulsions, départs et retours

  • 66 Sur la base des tableaux conservés aux Archives diplomatiques de La Courneuve. CADC, Affaires maro (...)

25Les camps de travail obligatoire furent dissous par décret du 30 novembre 1945, huit mois après la capitulation de l’Allemagne : à partir de cette date commencèrent les premières expulsions collectives. Dans le cadre des plans de la Résidence, les arrestations, les internements et les séquestres représentaient les maillons d’une chaîne qui menait nécessairement aux expulsions, clef de voûte du plan de dissolution de la communauté italienne. Au-delà de l’éloignement physique des notables de la colonie, cette mesure entraînait automatiquement la saisie des biens : en 1947, la valeur des biens des Italiens expulsés représentait 64 % du total, chiffre qui s’élève à 78 % pour les juifs66.

  • 67 ASDMAE, Affari Politici 1951-1957, carton 990 (1954), rapport du bureau I du 23 décembre 1954.
  • 68 Les autorités françaises signalèrent 504 individus partis avant le 10 mai 1943 (9 juifs repérés) e (...)
  • 69 Soit : agents consulaires, personnel enseignant, ecclésiastiques, presse, personnel administratif (...)

26Si les refoulements vers l’Italie s’étaient révélés impossibles pendant la guerre, la Résidence avait eu le temps d’établir les listes des individus à éloigner du protectorat. Environ 6 000 décrets d’expulsion furent délivrés, frappant un ensemble très hétérogène de personnes67 : citoyens condamnés par les tribunaux de guerre ou mobilisés comme « volontaires » à côté des troupes allemandes (les « bataillons T »), anciens membres des GUF (groupes universitaires fascistes) et en général tout individu inscrit sur la « liste officielle d’ennemis ». À ce groupe d’environ 4 000 personnes – dont plusieurs avaient quitté spontanément la Tunisie avant la Libération68 – s’ajoutaient 1 300 « cadres politiques, économiques et sociaux de la colonie italienne » considérés « indésirables » en raison de leur condition socio-économique, même s’ils n’étaient pas compromis avec le fascisme. En présentant les listes de ces civils, divisés par catégories69, Mast déclara à l’ambassadeur de France à Alger :

  • 70 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2359, fol. 1, rapport du (...)

Ainsi décapitée, celle-ci serait désormais inoffensive à notre point de vue, à condition toutefois que nous veillions ensuite, de la manière la plus persévérante et la plus stricte, à ce que ces cadres ne se reconstituent plus, que ce soit par des infiltrations extérieures ou par évolution des sujets autorisés à demeurer dans le pays70.

  • 71 Auxquels on ajouta 137 individus signalés comme « divers », pour un total de 1300 personnes. Ibid.(...)

27Les juifs livournais, généralement associés à la « tête » de la communauté italienne, se trouvaient donc dans une situation inconfortable. Pourtant, la liste des expulsés politiques dressée par la Résidence n’indique pas une présence prépondérante. Sur les 1 152 Italiens enregistrés71, les juifs étaient 45, soit 4 % du total : un pourcentage proportionnel à leur poids au sein de la population italienne. On observe, en revanche, une présence relativement importante dans certaines catégories professionnelles où les Livournais étaient surreprésentés : les avocats (2 sur 9), les industriels (5 sur 28), les agents d’assurance (7 sur 10) et les agents d’affaires (5 sur 35) ; des chiffres plus modestes parmi les médecins, les dentistes, les pharmaciens et les gros commerçants. Il est pourtant difficile d’interpréter ce vide comme une forme de clémence des autorités du protectorat : il apparaît plutôt comme un signe de la détérioration des conditions économiques et socio-professionnelles de la communauté juive italienne dans la période 1938-1945, ce qui rendait plusieurs anciens notables « inoffensifs » aux yeux de Mast. L’expulsion se confirmait comme l’aboutissement d’un processus de marginalisation sociale : sur les 1 152 Italiens signalés, 941 étaient passés par l’internement, le STO ou la résidence surveillée ; 35 sur 45 parmi les juifs italiens, dans la même proportion de 4 individus sur 5. Sans surprise, elle frappait surtout la population masculine, installée dans la région de Tunis, avec conjoint (28 cas sur 45) et enfants (39 au total), souvent quarantenaires (âge moyen : 42 ans) : une génération de pères de famille, issus de la bourgeoisie urbaine de la capitale.

  • 72 En 1947, parmi le groupe des « politiques », on signala à peine 14 individus qui avaient échappé à (...)
  • 73 Ibid.

28Les départs, essentiellement par bateaux, se poursuivirent entre novembre 1945 et février 1946. Si l’opération, dans son ensemble, fut efficace72, son accomplissement donna lieu à de nouvelles querelles au sujet des départs collectifs. « Chacun des embarquements provoque l’intervention de parents, d’amis, d’avocats », protesta le nouveau résident, Jean Mons, en 1947 : « les groupements politiques, la Ligue des Droits de l’Homme et même la presse se saisissent de l’affaire et suscitent une émotion hors de proportion avec son importance réelle73 ». De plus, contrairement aux prévisions, le départ des chefs de famille ne provoqua pas d’effet boule de neige sur les autres membres du foyer, qui choisirent en grande partie de rester en Tunisie. Les raisons étaient surtout économiques : Marcella Morpurgo, par exemple, assista au départ de son père Giuseppe, avocat au consulat d’Italie à Tunis, et de sa sœur Leda, tandis que sa mère et son frère Leonida restèrent à Tunis pour éviter la liquidation des biens de famille et négocier leur vente. Cela entraîna un mécanisme délétère au sein de l’administration du protectorat, qui utilisa souvent l’expulsion (ou la perspective de sa révocation) comme une arme de chantage pour obtenir la liquidation des biens encore sous séquestre, en profitant de l’état de division et de désarroi des familles restées en Tunisie.

  • 74 CADN, Protectorat français de Tunisie – Cabinet diplomatique (1943-1958), carton 14, dos. 1050.

29Cette dynamique provoqua à son tour une hausse des demandes de retour, de clémence ou de levée des arrêtés d’expulsion, ce qui poussa les autorités coloniales à une révision constante des listes des rapatriés, en finissant par adopter de mesures de « mansuétude », surtout après la signature du traité de paix avec l’Italie. Les requêtes de révision formulées par les juifs italiens expulsés montrent que la Résidence appliqua souvent des critères arbitraires pour accorder les permis de retour, avec des effets paradoxaux. Carlo Boccara, bien qu’installé en Italie depuis 1936, fut inscrit dans la « liste officielle d’ennemis » et expulsé par arrêté du 25 février 1946, avec mise sous séquestre de ses biens. Il apprit ces mesures après la guerre, par hasard, lorsqu’il fut bloqué à la frontière française. Accusé d’avoir combattu en Afrique contre les Alliés, il démontra non seulement qu’il avait été rayé de l’armée italienne en 1939, car juif, mais qu’il avait combattu à côté de la France dans la Résistance italienne74. Ces cas invitent à une interprétation prudente des statistiques officielles, qui apparaissent plus représentatives de la mentalité des autorités coloniales françaises de l’époque que de la situation réelle de la population italienne.

  • 75 CADC, Affaires marocaines et tunisiennes (1944-1955), carton 259, liste du 1er avril 1946 ; carton (...)
  • 76 Ibid., carton 260, liste du 10 juin 1947.

30L’analyse des fonds diplomatiques a permis de dresser un tableau indicatif des allers-retours des juifs italiens expulsés de Tunisie en 1945-1946. La plupart des expulsions eurent lieu au mois de novembre 1945, qui vit le départ forcé de 28 inscrits dans la liste des « notables » (sur un total de 1 118 départs), auxquels s’ajouta, six mois plus tard, la demande de rapatriement d’une partie des familles (22 juifs italiens sur un total de 929)75. Une poignée d’expulsés furent autorisés à résider en Tunisie pour avoir facilité la liquidation de leurs biens : l’avocat Ugo Moreno, avec ses deux fils Daniele et Giacomo, ainsi que l’avocat Carlo Pariente76. À partir de la signature du traité de paix, les demandes de retour des juifs italiens se multiplièrent (15 signalées entre mai et juin 1947, sur un total d’environ 400 demandes présentées par des Italiens), acceptées en grande partie dans les années suivantes, à l’heure de l’apaisement des rapports italo-français et avec la fin de la liquidation des biens de la communauté.

  • 77 Ibid., carton 90, note d’information sur le voyage de Giulio Barresi en Italie en septembre 1948.

31La mobilité des juifs italiens rapatriés s’inscrit dans une dynamique plus vaste de la population italienne de Tunisie entre 1943 et 1952, avec des rythmes et des étapes similaires. Certains cas permettent d’apprécier la spécificité des trajectoires personnelles, souvent tortueuses. Luciano Montefiore, ancien médecin à l’hôpital italien de Tunis, fut expulsé en novembre 1945 après avoir été interné à Gafsa, en laissant sa famille en Tunisie. Il fut ensuite l’objet d’une mesure de clémence qui aboutit à l’annulation de son expulsion en 1949. Umberto Uzan, lui aussi interné au camp de Gafsa, fut libéré précocement en août 1943 et, bien que soupçonné de connivence avec le régime fasciste et susceptible d’être expulsé, il bénéficia d’une mesure de clémence. Joua en sa faveur le soutien de l’avocat Albert Bessis, notable de la communauté juive tunisienne et mari de sa sœur, Pia77.

Italiens, juifs, fascistes : des catégories administratives malléables

  • 78 Selon l’arrêté du 1er avril 1928, étaient considérés comme notables les « contribuables de sexe ma (...)
  • 79 Alors que, dans le Livre d’or de la Régence, véritable liste de notables dressée par la Résidence, (...)

32Comme évoqué plus haut, dans l’imaginaire des autorités du protectorat, les juifs italiens étaient assimilés à une bourgeoisie aisée et imbue de patriotisme : c’est le noyau dur de cette « hypothèque italienne » qu’il s’agissait de déraciner. La référence aux « Livournais » comme acteurs sociaux spécifiques est fréquente dans les documents de la Résidence, corroborant d’anciens clichés. En juin 1943, la Direction des affaires politiques, s’opposant au projet de publication d’un journal en langue italienne, souligna que l’initiative avait été soutenue par « les Notables italiens de la ville, en particulier des Israélites livournais ». Cette phrase apparaît significative, dans la mesure où elle traduit deux mécanismes intellectuels : la vision d’un groupe précis de personnes identifiées comme notables au sein de la population italienne, et l’inclusion des juifs livournais comme « catégorie implicite ». Contrairement à la métropole, la figure du notable avait connu en Tunisie, sous le protectorat français, une progressive réactivation de son sens institutionnel et juridique. L’administration coloniale, en quête de collaborateurs et d’intermédiaires avec la société locale, utilisa cette notion, en lui donnant une définition officielle et positive78. En dépit de cette normalisation, le statut de notable continua à se définir autant par ses caractéristiques objectives (profession, fortune, influence) que par le regard que la Résidence porta sur lui. En 1943, par exemple, les listes des « cadres » italiens furent rédigées selon des critères différents de ceux définis par l’arrêté de 1928. De plus, des catégorisations tacites entraient en jeu, comme le fait de considérer les juifs italiens comme de notables dans leur ensemble79. Il s’agit donc de comprendre dans quelle mesure ce discours sous-jacent influença le programme de « décapitation » de la communauté italienne de Tunisie et dans quelle mesure l’idée d’une élite italienne livournaise s’accompagna de la prise de conscience des vexations subies pendant la Seconde Guerre mondiale en tant que juifs.

  • 80 Sebag 1991, p. 247.
  • 81 Nunez 2011, p. 181.
  • 82 Fraser – Caestecker 2013 ; Capkova 2017, p. 2.
  • 83 Sabille 1954, p. 144 ; Abitbol 2012, p. 168.
  • 84 Sebag 1991, p. 252.
  • 85 Rousso 1992, p. 78-80.

33Le transfert de pouvoir des Allemands aux Alliés mit un terme aux persécutions antisémites et aux dispositifs juridiques qui en avaient encadré l’action sous Vichy : le Statut des juifs fut abrogé avec le numerus clausus dans les professions libérales, et le décret beylical du 3 juin réintégra les fonctionnaires discriminés80. La restitution des biens confisqués fut accompagnée d’un emprunt public qui permit de rembourser les sommes extorquées par les autorités de l’Axe. Le retour à la normalité concerna aussi les juifs italiens et fut observé, non sans une certaine ironie, par Giacomo Nunez, qui écrivit dans ses mémoires : « après la libération, nous sommes redevenus tous Italiens81 ». Cette condition n’était pas exceptionnelle dans le contexte de l’après-guerre, où la nationalité des ressortissants l’emportait sur les appartenances culturelles et religieuses. Comme évoqué dans l’introduction, elle fut vécue en Europe par de nombreux juifs germanophones, victimes de discrimination non pas comme juifs, mais comme Allemands82. La même situation se produisit en Tunisie83 : « c’est en tant qu’Italiens, non en tant que juifs, que les juifs italiens eurent à souffrir au lendemain de la libération du pays84 » a souligné Paul Sebag, qui avait vécu directement la guerre et l’arrivée des Alliés à Tunis. Si ces impressions se trouvent confirmées sur le plan juridique (voir annexe 3), l’application des mesures répressives apparaît plus ambiguë. Le plan d’épuration ne prévoyait pas des critères religieux, mais l’action des autorités françaises dut se confronter à une réalité complexe, où les frontières entre alliés et ennemis se brouillaient. En Tunisie, les quatre ans de guerre avaient été marqués par des renversements imprévus, des changements de régime, des tournants politiques : les solutions adoptées par la population pour survivre à cette période troublée avaient rarement été linéaires et avaient conduit, comme en métropole, à des formes de collaboration, compromissions et lâchetés85. Dans ce contexte, la trajectoire des juifs italiens avait été inévitablement différente de celle de leurs compatriotes. Ils avaient été d’abord touchés en 1938 par la législation raciale du gouvernement fasciste, ensuite considérés comme ennemis de la France lors de l’entrée en guerre de l’Italie en juin 1940, puis frappés par la législation antisémite vichyste et étaient finalement passés, avec leurs coreligionnaires tunisiens et français, « sous la botte allemande ». La Résidence se confronta à cette diversité irréductible et adopta des stratégies particulières, en déployant un éventail de réactions complexes et souvent contradictoires. Dans cette perspective, l’analyse des dossiers personnels du Cabinet diplomatique jette une lumière précieuse aussi bien sur le profil des juifs italiens impliqués dans les engrenages de l’épuration que sur la mentalité – et les fantasmes – de l’administration du protectorat.

  • 86 Nataf 2006.
  • 87 ANT, Fonds du Protectorat, carton 53, dos. 3, rapport mensuel de l’état d’esprit de la population (...)
  • 88 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2792, fol. 315-318, rappo (...)

34D’abord, les retards dans l’épuration des éléments vichystes favorisèrent la permanence de logiques d’exclusion antisémites au sein des bureaux de la Résidence. Les lois antisémites de Vichy ne furent définitivement abrogées que le 8 août 1943, après de nombreux appels et protestations des dirigeants de la communauté juive86, tandis que, encore en septembre 1944, dans les rapports mensuels de la Résidence, on trouvait des appréciations malveillantes contre « les israélites, soucieux avant tout de s’enrichir87 ». Quelques années plus tard, même les autorités françaises reconnurent les fâcheuses conséquences de ce « vichysme après Vichy » qui frappa les juifs sans distinction de nationalité et de couleur politique88.

  • 89 Qui, d’ailleurs, ne manquèrent pas. Un rapport du juillet 1943 signala : « M. Boralevi Amedeo, jui (...)

35En ce qui concerne les juifs italiens, ce traitement défavorable ne peut pas être réduit à la permanence exceptionnelle de quelques fonctionnaires hostiles89 : l’attitude des autorités françaises, même de celles qui n’avaient pas été compromises avec Vichy, demeura influencée par des stéréotypes qui s’adressaient aux Livournais en tant que catégorie sociale bien définie par rapport au reste de la population italienne. Dans les dossiers individuels, la religion de l’intéressé (dans toutes ses articulations lexicales) est signalée dans 27 cas sur 74. Étant donné que parfois le même individu était indiqué par des expressions différentes, on a obtenu le résultat suivant :

Fig. 2. Définition des individus dans les dossiers personnels du Cabinet diplomatique (1943-1950).

Fig. 2. Définition des individus dans les dossiers personnels du Cabinet diplomatique (1943-1950).
  • 90 Sur l’origine de la distinction des termes et sur ses implications, voir Benbassa 2001, p. 124-126 (...)
  • 91 La catégorisation était une constante dans l’administration coloniale. Le cas des juifs italiens e (...)
  • 92 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2140, rapport du 12 août  (...)
  • 93 CADN, Protectorat français de Tunisie – Cabinet diplomatique (1943-1958), carton 71, dos. 333, not (...)

36Si les termes « juifs » ou « israélite »90 n’impliquaient pas une connotation négative, l’appartenance religieuse était, pour un tiers des intéressés, un élément digne d’être remarqué91. Cela montre que, même en absence de préjugés antisémites, les juifs italiens étaient encore perçus par l’administration du protectorat comme une sous-population distincte, méritant une attention particulière. Dans la pratique, cette attention n’impliquait pas un traitement bienveillant. Tout au long des années 1930, les services de police français avaient identifié les juifs livournais comme des notables compromis avec le régime fasciste (un rapport de 1937 les définissait comme « l’armature financière du Fascisme tunisien92 »), et ce jugement apparaît encore intact dans l’après-guerre. Dans le dossier d’Ugo Moreno, par exemple, on signale que le notable, « comme la plupart de ses compatriotes juifs italiens, a été l’un des principaux agents de propagande du fascisme en Tunisie93 », en indiquant comme preuve la conservation de sa nationalité italienne après les lois raciales de 1938.

  • 94 Matard-Bonucci 2006, p. 145-150 ; Collotti 2008, p. 93
  • 95 Ce qui fut avoué par les autorités françaises elles-mêmes, parmi lesquelles le résident Pierre Cha (...)

37Ce cas n’était pas isolé : paradoxalement, le tournant antisémite de Mussolini avait fini par confirmer, plutôt que démentir, l’idée d’une collusion entre juifs italiens et fascisme. L’absence d’une naturalisation de masse fut interprétée comme une manifestation de nationalisme italien et de fidélité, malgré tout, au gouvernement fasciste. La querelle des discriminations montre dans quelle mesure cette perspective pouvait transformer les victimes en coupables. La législation raciale italienne prévoyait la possibilité pour certains juifs de conserver une partie de leurs anciens droits en demandant au ministère de l’Intérieur un traitement privilégié, appelé « discriminazione », sur la base de mérites patriotiques ou politiques, obtenus à la guerre ou pour des actions en faveur du fascisme94. En Tunisie, où la loi française empêchait l’application des mesures antisémites fascistes, la plupart des 70 demandes de « discriminazione » avaient été adressées en 1940-1942 pour obtenir le soutien du consulat italien contre les politiques de spoliation du régime de Vichy ou les menaces des nazis. Tombées dans les mains de la sécurité militaire après la fuite du personnel consulaire en mai 1943, ces demandes furent considérées comme une flagrante « preuve du délit » et retournées contre leurs auteurs95. Lors de la libération d’un groupe de prisonniers italiens du camp de Gafsa, en août 1943, le sous-directeur de la Sécurité signala :

  • 96 CADN, Protectorat français de Tunisie – Cabinet diplomatique (1943-1958), carton 60, dos. 31, note (...)

Uzan Umberto, Lumbroso Elie et Nunez Arturo sont notés comme ayant formulé des demandes de discrimination. […] Dans ces dossiers les postulants font valoir ce qu’ils ont fait pour la cause italienne et fasciste, signant ainsi l’aveu qu’ils ont œuvré contre les intérêts français. […] Dans la lettre habituelle de transmission des demandes de discrimination au Gouvernement italien, le consul rappelait « l’importance de la colonie judéo-italienne de la Régence tant du point de vue numérique que du point de vue social et économique » ainsi que l’active contribution apportée par les familles juives les plus connues dans la colonie à la vie même des institutions italiennes durant les longues et difficiles années que la collectivité a vécues après l’établissement du Protectorat96.

38Cette lecture unilatérale, qui méconnaissait les conditions exceptionnelles dans lesquelles les demandes avaient été formulées, fut contestée par les intéressés. En 1944, Lionello Attias protesta en ces termes auprès du commandant du camp d’internement de Saouaf, qui l’avait accusé de connivence avec les fascistes pendant la guerre :

  • 97 Ibid., carton 11, dos. 4, lettre manuscrite du 12 juillet 1944.

On me reproche, mon Commandant, d’avoir, comme israélite, fait une demande de discrimination : il faut d’abord que je vous fasse comprendre que j’ai effectué cette demande pendant l’occupation de Tunis par les troupes de l’Axe, et que j’ai été poussé à le faire pour défendre mes deux enfants, qui furent, en ce moment, convoqués avec les travailleurs juifs. Il y avait « racisme » des deux côtés. Les juifs tunisiens ont défendu leurs enfants avec de l’argent ou avec de certificats médicaux ; moi, j’ai défendu les miens (qui se trouvent actuellement au travail obligatoire à Tabarka) avec la démarche de discrimination, qui d’ailleurs ne fut jamais acceptée97.

39Dans les dossiers personnels, les demandes de discrimination demeuraient systématiquement signalées et se révélèrent parfois décisives pour décider une mesure punitive, ou bien sa révocation.

40Contre les juifs italiens œuvra ainsi un préjugé social et politique, qui les voulait notables, nationalistes invétérés et partisans du fascisme. Une évaluation qui résista, voire se renforça, à l’épreuve de la guerre et qui interroge la persistance des « catégories implicites » au sein de l’administration du protectorat. Catégories qui imprégnaient transversalement les services et les bureaux de la Résidence, en contournant les divergences d’objectifs, de pratiques et de « cultures » : pour le Cabinet diplomatique comme pour les contrôleurs civils, pour le secrétaire général du gouvernement tunisien comme pour les inspecteurs, pour le résident général comme pour les services de renseignements, le juif italien fut confirmé, entre 1943 et 1946, dans son image de sujet socio-politique reconnu, voire ciblé.

Logiques et pratiques répressives, entre politique et social

  • 98 Ibid., carton 60, dos. 31, note du 23 septembre 1947.
  • 99 Chiffre qui monta à 62 millions de francs en 1947 au décès de son père, l’armateur Guido Montefior (...)
  • 100 ASDMAE, Affari Politici 1951-1957, carton 1112, mémorandum du 7 décembre 1955.
  • 101 CADN, Protectorat français de Tunisie – Cabinet diplomatique (1943-1958), carton 14, dos. 148, dos (...)

41L’ampleur de cette image fantasmée émerge plus clairement dès qu’on s’éloigne des listes et que l’on déplace la focale sur les individus. Une approche qualitative permet d’abord de saisir le poids de la dimension économique et sociale dans les mesures punitives à l’égard des juifs italiens. Généralement, les individus les moins nantis avaient de bonnes chances de passer à travers les mailles de l’épuration et même d’obtenir un traitement bienveillant, à condition de ne pas avoir été trop compromis avec le fascisme. Le pharmacien Adriano Lumbroso, frappé de l’interdiction de pratiquer son métier en 1944, put reprendre son activité trois ans après, dès que les services de sécurité établirent qu’il était un « Israélite italien inoffensif ». À l’inverse, les mesures répressives furent appliquées avec rigueur contre les notables manifestant un patrimoine important : dans une note sur l’internement d’Elie Lumbroso, industriel de Sousse, les services de renseignement concluent que l’individu « est par excellence le prototype de l’Italien de Tunisie qu’il nous faut interner, si nous voulons mener à bien la politique suivie jusqu’ici98 ». Le cas de Giulio Montefiore, dont l’énorme patrimoine avait été estimé à 26 millions de francs en 194399, illustre les conséquences de cette attitude : expulsé en novembre 1945 pour avoir été un des fondateurs de l’éphémère « Fascio » de Tunis au début des années 1920, installé à Paris, il se vit refuser toutes ses demandes de clémence. La liquidation de son patrimoine mobilisa la diplomatie italienne et française, provoquant une querelle juridique qui ne fut réglée qu’en 1955, à la veille de l’indépendance100. Dans la plupart des cas, pourtant, la compromission réelle avec le régime fasciste jouait un rôle secondaire par rapport à d’autres critères de nature économique. Alberto Boccara, un des plus importants notables livournais de Sousse, fut interné, ses bien mis sous séquestre, puis fut expulsé, en dépit d’une demande de naturalisation française exprimée en 1939, des vexations subies pendant l’occupation (notamment le port de l’étoile jaune), de la demande d’enrôlement dans les FFL formulée par son fils Neldo et de sa contribution volontaire pour payer l’amende imposée par les Allemands aux juifs de Sousse. Il arrivait que le jugement politique se modulât au fur et à mesure de la liquidation du patrimoine de l’intéressé : l’adhésion au fascisme de Raoul Boccara fut d’abord déclarée certaine et justifia son inscription dans les listes d’expulsion. La vente de ses biens lui valut une mesure de clémence et l’autorisation de rester en Tunisie, tandis que ses relations avec les fascistes furent attribuées à « un souci d’opportunité101 ».

  • 102 Gianturco – Zaccai 2004, p. 57.
  • 103 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2143, fol. 618, liste des (...)

42Le critère socio-économique s’avéra donc décisif pour orienter les mesures d’épuration. Des raisons d’opportunité financière pouvaient l’emporter sur certaines formes de compromission avec le régime fasciste. Au contraire, le militantisme antifasciste et une attitude francophile ne suffisaient pas à renverser des mesures dictées par des soucis économiques. Ainsi, le docteur Enrico Calò, antifasciste depuis les années 1920, se vit interdit d’exercer sa profession de médecin lors d’une convocation au commissariat de Tunis102. Gino Bensasson fut interné à Gafsa, bien qu’en 1939 il avait demandé à s’enrôler dans l’armée française comme volontaire. En revanche, Maurizio Soria, ancien gérant du journal italien L’Unione et, fasciste notoire, se trouvait en liberté encore en mars 1944103.

  • 104 Ibid., carton 13, dos. 221, fiche du 21 mars 1945.

43Finalement, les mesures de clémence ou de rigueur se structuraient autour de la dichotomie profrançais/antifrançais, aux contours assez flous. La définition d’une attitude « antifrançaise », en effet, demeura assez souple et tendait à inclure tout comportement susceptible de gêner, d’avoir gêné ou de gêner à l’avenir la position de la France en Tunisie, sans trop distinguer la France des droits de l’Homme et la France du maréchal Pétain. On comprend alors pourquoi les frères Alberto, Ferruccio et Silvano Bensasson, communistes qui avaient lutté contre l’Axe au prix d’arrestations et de tortures, furent jugés avec les mêmes critères que ceux retenus à l’égard des autres juifs italiens soupçonnés d’adhésion au fascisme : « malgré les lois raciales, ils sont toujours restés profondément italiens et ont toujours œuvré contre les intérêts de la France en Tunisie104 ».

  • 105 Le même phénomène a été observé aux Pays-Bas. Oprel 2020.
  • 106 Ibid., carton 60, dos. 58, lettre du sous-directeur à la sécurité au résident Mast, 19 février 194 (...)
  • 107 Une logique inaugurée lors de la Première Guerre mondiale. Caglioti 2023, p. 9.

44De manière générale, dans tous les rapports de la Résidence, on perçoit la difficulté, voire la réticence, à tracer une ligne claire non seulement entre fascisme et italianité, mais aussi entre attitude profrançaise et antifrançaise. Les nombreux tournants politiques intervenus pendant la guerre avaient obligé les juifs italiens de Tunisie à adopter une attitude opportuniste pour échapper aux persécutions croisées, en produisant des trajectoires éclectiques, aux contours flous, qui se prêtaient à des interprétations discordantes. De ce point de vue, l’analyse des dossiers des juifs italiens offre un exemple éclairant de l’énorme pouvoir discrétionnaire des autorités du protectorat105, qui agissaient de manière souvent arbitraire, en imposant leurs propres critères d’analyse, en distinguant les éléments à cacher et ceux à mettre en évidence, en établissant quels étaient les choix déterminants ou superficiels pour juger le caractère antifrançais d’un individu. La catégorisation de la Résidence était performative, créant – parfois de toutes pièces – des ennemis, en fonction du projet politique de liquidation du « péril italien ». Dans l’évaluation de l’attitude de Lionello Attias sous l’occupation, avoir sauvé du peloton d’exécution deux Français pesa moins que d’avoir empêché la réquisition de quelques bicyclettes appartenant à ses compatriotes. Edoardo Lumbroso, qui avait demandé la naturalisation française en 1939 et dont les frères, devenus français, avaient été mobilisés, fut soumis au STO, car « il a excipé de sa qualité d’Italien pour échapper à la réquisition par les Troupes de l’Axe pour le travail obligatoire106 », c’est à dire pour avoir tenté de se protéger contre les violences des nazis. L’interprétation élargie de la notion de « sujets ennemis » (voir annexe 3) permit d’y inclure tout citoyen de nationalité italienne, sans tenir compte de ceux et celles qui avaient partagé des identités et des loyautés multiples, des naturalisés ou des femmes qui, en épousant un Italien, avaient acquis une citoyenneté considérée comme hostile107.

  • 108 El Houssi 2012.
  • 109 Blanchard – Thénault 2011, p. 3-7.
  • 110 CADN, Protectorat français de Tunisie – Cabinet diplomatique (1943-1958), carton 60, dos. 31, lett (...)
  • 111 Ibid., carton 14, dos. 148, lettre d’Édouard de La Chauvinière, ministre plénipotentiaire, délégué (...)

45Dans une autre perspective, les pratiques d’épuration permettent d’apprécier la complexité interne de la population juive italienne qui, en Tunisie, avait joué le rôle de pont entre communautés et cultures différentes108. Les mesures d’internement et d’expulsion mobilisèrent tout ce « monde de contact109 » composé d’amitiés personnelles, d’alliances transversales, de liens de parenté qui dépassaient les barrières idéologiques et nationales. En sollicitant la libération de son frère Élie, Isaac Lumbroso ne signala pas moins de dix notables parmi les amis de ce dernier, y compris le consul de Tchécoslovaquie, disposés à témoigner en sa faveur110. L’ampleur de ces réseaux suscita la méfiance de plusieurs fonctionnaires. « Je ne peux que m’étonner de voir la Ligue Française pour la Défense des Droits de l’Homme intervenir en faveur de la famille Boccara », protesta le délégué à la Résidence, Édouard de La Chavinière, face à la énième démarche en faveur de Raoul Boccara : « par leur situation sociale, leur fortune, leurs attaches en Tunisie, ils ont été parmi les principaux artisans du regroupement autour des œuvres du régime fasciste de la colonie italienne de la région de Sousse qui, aujourd’hui encore, reste parmi les plus imperméables à notre influence111 ». En confirmant, une fois de plus, le lien implicite établi entre juifs italiens, statut de notable (par le trinôme prestige-richesse-attaches) et attitude antifrançaise.

Conclusion : encadrer l’épuration, fabriquer l’ennemi

  • 112 Bergere et al. 2019.

46En Europe comme dans les territoires d’outre-mer, les régimes politiques qui se mirent – ou remirent – en place après 1945 se montrèrent décidés à épurer le corps social des traces de l’ancien ennemi et de ses collaborateurs, dans une double logique de normalisation et d’autolégitimation112. La machine épurative se révéla un dispositif fluide, dont la volonté de régler l’après-guerre selon des normes juridiques uniformes se heurta à la nécessité d’adapter aux contextes locaux ses outils et ses finalités. De ce fait, les mesures répressives dont les juifs italiens de Tunisie furent l’objet s’inscrivent en même temps dans l’histoire chaotique de l’Europe de l’après-guerre, où l’épuration prit un caractère transversal et international, et dans la situation particulière de la Tunisie du protectorat, où le statut de victime et celui d’ennemi se mélangeaient dans un amalgame confus.

  • 113 Rousso 1992, p. 80.

47Comme en métropole, la procédure d’épuration dans le protectorat commença alors que le conflit était encore en cours, dans un contexte « chaud » où l’hostilité contre l’ennemi découlait d’un état de guerre effectif113. Mais, contrairement à la métropole, l’action des autorités françaises visa en même temps à neutraliser les ennemis de l’après-guerre et à régler des comptes qui remontaient à l’avant-guerre. L’objectif de l’épuration était moins de juger le passé que d’empêcher, par tous les moyens, la reproduction des conditions qui avaient rendu possible (ou envisageable) l’occupation italienne du territoire tunisien. Cela revenait tant à enterrer le passé qu’à préparer le terrain pour l’avenir.

  • 114 Rousso 1992, p. 86-87.

48Une autre divergence réside dans le choix des instruments de l’épuration : tandis qu’en France l’État s’appuya sur des structures judiciaires (lois, peines, tribunaux) créées ad hoc114, en Tunisie les mesures d’internement, de séquestre et d’expulsion se fondèrent sur un dispositif déjà rodé, renforçant l’impression que la liquidation de la communauté italienne n’était qu’une conséquence logique du conflit. En effet, si en France l’objectif fut d’éviter, au moins dans les formes, que l’épuration légale n’apparût comme une revanche politique, en Tunisie la nature ambivalente de l’épuration fut ouvertement assumée par les responsables.

  • 115 Caglioti – Masoero 2016, p. 173.

49Au moment de l’épuration, l’administration dut d’abord délimiter la catégorie d’ennemi, en donnant des interprétations juridiques et politiques différentes selon les contextes nationaux et en fonction des objectifs de l’après-guerre. Le cas des juifs italiens de Tunisie montre les contradictions inhérentes à la définition de ces catégories, ainsi que leurs conséquences fâcheuses sur certains individus qui se trouvèrent, tout simplement, dans le mauvais pays avec le mauvais passeport. Derrière la définition juridique d’ennemi de guerre se cachait une réalité plurielle et mouvante, difficile à encadrer sous le dénominateur commun de la nationalité. Comme l’a rappelé Luigia Caglioti, la citoyenneté représente moins une catégorie normative qu’une notion plastique, sensible aux crises et aux transformations politiques et sociales115, notamment en temps de guerre. Lors d’une épuration, elle est susceptible d’être interprétée et déformée par les autorités au pouvoir, qui en définissent le périmètre, lui attribuent des marqueurs politiques et déterminent son applicabilité à certains types d’individus. La trajectoire des juifs italiens en Tunisie montre que cette plasticité pouvait aboutir en même temps à une homologation identitaire fondée sur la nationalité, qui considérait tout juif italien comme le ressortissant d’une puissance ennemie, et à une distinction tacite, qui voyait dans les juifs italiens un groupe homogène, élitaire et irrémédiablement fidèle à sa nationalité d’origine.

Annexes

Annexe 1. Entretiens cités

Entretiens réalisés à Paris entre 2016 et 2019, d’une durée comprise entre 30 minutes et 1 h 30. Tous les entretiens étaient de type non directif.

  • Guttieres, Éliane. Entretien réalisé à Paris, le 11 juillet 2018.
  • Levi, Guglielmo. Entretien réalisé à Paris, le 21 octobre 2017.
  • Moreno, Giuliana. Entretien réalisé à Paris, le 9 juin 2019.
  • Morpurgo, Marcella. Entretien réalisé à Paris, le 23 avril 2016.
  • Uzan, Carlo. Entretien réalisé à Paris, le 23 avril 2016.

Annexe 2. Ordonnance du 5 mars 1943 (Journal officiel du territoire du Togo, 16 mai 1943, p. 289)

Le général d’armée, commandant en chef français, civil et militaire, ordonne :

Article Premier. – L’autorité administrative a compétence pour prendre toutes les mesures nécessaires à l’élimination, dans les territoires relevant du commandant en chef français, civil et militaire, de toute activité, notamment financière ou commerciale, qui procure un avantage quelconque, direct ou indirect, à l’ennemi.

Art. 2 – L’autorité administrative dresse la liste des personnes physiques et juridiques résidant sur les territoires relevant du commandant en chef français, civil et militaire, et dont l’activité est considérée comme procurant un avantage à l’ennemi. Des additions, des suppressions ou autres modifications peuvent être apportées périodiquement à cette liste.

Art. 3 – Pendant la période où le nom des personnes visées à l’article précédent figure sur la liste précitée, sont interdites toutes transactions qui seraient faites par elles, avec elles, pour leur compte, en exécution de leurs instructions ou qui s’appliqueraient à des biens, objets de droit réel et personnel à l’égard desquels elles ont un intérêt direct ou indirect.

Au cas où la publication des noms figurant sur la liste précitée serait jugée inopportune, les dispositions de la présente ordonnance ne seront obligatoires que pour l’intéressé et pour les personnes physiques pu juridiques auxquelles les noms auront été notifiés.

Toutefois, l’autorité administrative peut lever expres­sément cette prohibition par une autorisation qui fixe les conditions de la dérogation.

Art. 4 – L’autorité administrative peut réglementer, contrôler et, éventuellement, diriger l’administration des biens des personnes physiques et juri­diques visées à l’article précédent.

L’autorité administrative, quand elle l’estime nécessaire à la conduite de la guerre économique, a com­pétence pour mettre sous séquestre les biens, droits et intérêts appartenant directement, indirectement ou par personne interposée, à une personne physique ou juridique désignée comme ennemie dans les articles 2 ou 3 de l’ordonnance du 20 décembre 1942, concernant l’interdiction des relations avec l’ennemi ou dont le nom figure sur la liste visée à l’article 2 de la présente ordonnance.

L’autorité administrative fixe les conditions auxquelles seront éventuellement assujetties la conservation, la jouissance, l’administration, la liquidation, la vente ou toute autre forme d’exploitation des biens, droits et intérêts objet du séquestre.

Art. 5 – L’autorité administrative a compétence pour adresser les instructions, accorder les autorisations et prendre toutes autres mesures nécessaires à l’application de la présente ordonnance. Elle peut également, dans le même objet, régler, conseiller ou imposer, annuler, prévenir ou interdire toutes opérations financières ou commerciales, quelle que soit leur nature. Elle a tous pouvoirs d’investigation à cet effet.

Art. 6 – L’autorité administrative peut exiger de toute personne qu’elle fournisse, en temps voulu ou périodiquement, sous forme de compte rendu ou autrement, toutes les informations qu’elle possède sur les transactions et sur les biens soumis à la présente ordonnance. Ces informations comprendront la production de la comptabilité, des contrats, des lettres ou de tous autres documents connexes qui seront sous la garde ou sous le contrôle d’une personne quelconque.

Art. 7 – L’autorité administrative a qualité pour faire toutes enquêtes que comporterait la violation des prescriptions de la présente ordonnance.

Art. 8 – Les infractions aux prescriptions de la présente ordonnance et des règlements, instructions, décisions de l’autorité administrative, pris pour son application, sont passibles des pénalités prévues à l’article 17 de l’ordonnance du 20 décembre 1942, concernant l’interdiction des relations avec l’ennemi.

Art. 9 – Toutes dispositions contraires à la présente ordonnance sont abrogées.

Art. 19 – La présente ordonnance sera exécutée comme loi de l’État.

Alger, le 5 mars 1943

H. Giraud

Annexe 3. Extrait de l’ordonnance du 20 décembre 1942, concernant la définition d’ennemi (Journal officiel du territoire du Togo, 16 février 1943, p. 123-124)

Art. 2 – […] Sont réputés ennemis :

  1. Tous les gouvernements ennemis ou leurs agents, quel que soit le territoire où ils se trouvent, tous individus se trouvant sur le territoire de l’ennemi ou y ayant leur résidence habituelle ;
  2. Tous organismes, toutes associations, sociétés, agences, succursales ou tous autres établissements, déclarés ou non, qui ont leur siège en territoire ennemi ou qui ont été constitués conformément aux lois d’un État ennemi ;
  3. Tous organismes, toutes associations, sociétés, agences, succursales ou tous autres établissements, déclarés ou non, en quelque lieu qu’ils exercent leur activité, dépendant de quelque manière que ce soit d’une ou de plusieurs personnes physiques ou morales visées sous les lettres a) et b) ci-dessus ;
  4. Tous ressortissants ennemis internés en Afrique française ou dans un pays allié.

Art. 3 – Le haut-commissaire en Afrique française arrêtera une liste, dite « liste officielle d’ennemis », comprenant les noms des individus, associations, sociétés, agences, succursales et autres établissements qui, indépendamment de ceux qui sont définis à l’article 2 ci-dessus, seront considérés comme ennemis pour l’application de la présente ordonnance. Cette liste, ses additifs et correctifs seront publiés.

Art. 4 – Les territoires occupés par l’ennemi seront, pour l’application de la présente ordonnance, considérés comme faisant partie du territoire ennemi.

[…]

Fait à Alger, le 20 décembre 1942

F. Darlan

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Bibliographie

Archives

ANT = Archives nationales de Tunisie.

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Notes

1 Caglioti – Brice 2023.

2 Caglioti 2014.

3 Pavan 2021, Castellan 2023.

4 Andrieu 2012.

5 Bergere et al. 2019.

6 Hilger 2019.

7 Denis 2008, p. 297-318.

8 Fraser – Caestecker 2013 ; Capkova 2017 ; Oprel 2020.

9 Pavan 2021, p. 306.

10 Peaudeau 2023.

11 Sebag 1991, p. 221-230.

12 Au nombre de 3208, selon le recensement fait par les autorités de Vichy en 1941. Oppizzi 2022b, p. 249.

13 D’origine séfarade et ensuite installés dans le port de Livourne à partir de 1591, les fondateurs de cette communauté avaient voulu se distinguer de leurs coreligionnaires tunisiens. Sous le protectorat, même si dans le langage courant les expressions « juif livournais » et « juif italien » étaient utilisées comme synonymes, les membres de la communauté livournaise possédaient des nationalités différentes (française, en particulier) et les juifs italiens n’étaient pas nécessairement d’ascendance livournaise. Lévy 1999.

14 Ce qui a déjà fait l’objet de la thèse de doctorat de Martine Tomassetti. Tomassetti 2002.

15 La plupart des fonds consultés aux Archives diplomatiques de la Courneuve ont été ouverts entre 2007 et 2010 ; les dossiers individuels du Cabinet diplomatique, conservés aux Archives diplomatiques de Nantes, ont été rapatriés de la Tunisie en 1997 et ouverts à la consultation en 2018.

16 Pour la liste des entretiens et la méthodologie choisie, voir l’annexe 1.

17 Douki – Minard 2007, p. 129.

18 Bertrand – Calafat 2018.

19 L’identification des ressortissants juifs au sein de la population italienne de Tunisie s’est fondée sur un critère onomastique, à partir d’une liste de 192 noms de famille signalés lors des élections internes de la communauté livournaise de Tunis. Lévy 1999, p. 336.

20 Boccara 2012.

21 Voir annexe 2.

22 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2359, note du général Mast au commissaire aux affaires étrangères, 15 mars 1944.

23 Encore en 1922, les Italiens recensés dans le protectorat étaient 85 000, face à 54 000 Français. Statistique 1924 ; Bessis 1981, p. 17.

24 Rodogno 2003 ; Oppizzi 2022a.

25 Sur une population d’environ 100 000 personnes. AUSSME, carton 1104, 1942-1943, Diari Storici Divisione Superga, rapport du 15 décembre 1942.

26 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2363, lettre de Mast au ministre des Affaires étrangères du 24 août 1945.

27 Pendant l’entre-deux-guerres, environ 90 % de la population active était employée dans le secteur tertiaire, dont 15 % dans les professions libérales, contre 22 % de la communauté italienne dans son ensemble (dont 2 % dans les professions libérales). En 1940, le recensement des juifs réalisé par les autorités de Vichy avait estimé le patrimoine mobilier et immobilier des juifs italiens à un milliard de francs, soit 40 % de la propriété foncière italienne et 80 % des gros commerces. Oppizzi 2022b, p. 88-89, 96.

28 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2366, document du 16 juillet 1943.

29 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2143, fol. 552, rapport du 2 août 1943.

30 Ibid.

31 Almanacco italiano della Tunisia 1922, p. 306-380.

32 Almanacco italiano della Tunisia 1938.

33 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2359, note du général Mast au commissaire aux affaires étrangères, 20 mars 1944.

34 Capogreco 2016, p. 201-222.

35 Sur la base de la liste des noms de famille des ressortissants de la communauté juive livournaise dressée en 1932, à l’occasion des élections du Conseil de la communauté : le document est conservé au Central Archive for the History of the Jewish People à Jérusalem (Pinkas Moutak, ms. TN/T 3260). Il est cité intégralement, avec un commentaire, dans Lévy 1999, annexe IV-3, p. 336.

36 Tableau réalisé sur la base des informations repérées dans CADN, Protectorat français de Tunisie – Cabinet diplomatique (1943-1958).

37 ASDMAE, Affari Politici 1931-1945, Tunisia, carton 18, liste envoyée par la Résidence à la légation royale d’Italie à Berne, relative à la situation au 28 octobre 1943.

38 CADN, Protectorat français de Tunisie – Cabinet diplomatique (1943-1958), carton 22, dos. 368, note du 18 mai 1945.

39 Il s’agissait de Umberto Uzan, Elie Lumbroso, Ettore Disegni, Claudio Scialom, Arturo Nunez, le Dr Enriquez, Uzan Giorgio et Isaac Lumbroso. CADN, Protectorat français de Tunisie – Cabinet diplomatique (1943-1958), carton 60, dos. 31, note du 20 août 1943.

40 Il avait été signalé comme « G. Boccara ». Ibid., carton 14, dos. 112.

41 ASDMAE, Affari Politici 1931-1945, Tunisia, carton 18 (1944-1945), mémorandum du consulat de Suisse du 15 octobre 1943.

42 Ce qui sera ensuite souligné par l’historiographie. Sabille 1954 ; Alberti Russel 1977.

43 CADN, Protectorat français de Tunisie – Cabinet diplomatique (1943-1958), carton 71, dos. 94, rapport du 19 janvier 1944.

44 Caglioti 2023, p. 32.

45 Les localités de Sbeitla, Ain Sefra et Kasserine avaient été choisies pour leur proximité avec la frontière algérienne ; le camp du Kreider, destiné aux prisonniers politiques, se trouvait encore plus loin, à la frontière entre Algérie et Maroc. Bessis 1981, p. 287.

46 Nunez 2011, p. 181-182.

47 Entretien avec Giacomo Moreno par Giovanna Gianturco et Claudia Zaccai, réalisé à Tunis le 4 juin 2002.

48 Entretien avec Guglielmo Levi, réalisé à Paris le 21 octobre 2017.

49 Entretien avec Carlo Uzan, réalisé à Paris le 23 avril 2016.

50 La phrase, qui pourrait sembler anodine, sonne à la fois comme une malédiction et comme une profession de foi contre la France. Entretien avec Marcella Morpurgo, réalisé à Paris le 23 avril 2016.

51 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2368, note pour Mast du 10 août 1943.

52 Déjà, en juillet 1943, les autorités françaises disposaient d’une liste complète des propriétés de l’État italien : essentiellement les locaux du consulat, les écoles, des terrains et entrepôts. Ibid., liste du consulat de Suisse en Tunisie, juillet 1943.

53 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2368, note du directeur des finances à Mast, 31 août 1945.

54 Tomassetti 2002, p. 105.

55 ANT, Serie D – Affaires religieuses et cultes en Tunisie, carton 224, dos. 17, amendes infligées aux israélites pendant l’occupation.

56 Entretien avec Éliane Guttieres, réalisé à Paris le 11 juillet 2018.

57 Entretien avec Giuliana Moreno, réalisé à Paris le 9 juin 2019.

58 Ibid.

59 ASDMAE, Affari Politici 1931-1945, Tunisia, carton 18 (1944-1945), rapport du Dr Giacomo Vaccari du 4 octobre 1946.

60 Ibid. Les sources françaises déclarent des chiffres plus élevés : 164 millions de francs pour les associations privées n’ayant pas un caractère philanthropique, 120 millions pour les établissements scolaires. CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2361, « 1) Liquidation du patrimoine italien », note diplomatique de 1948-1949 pour le résident général.

61 CADC, Affaires marocaines et tunisiennes (1944-1955), carton 265, tableau récapitulatif de septembre 1947, envoyé par Jean Mons à Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères.

62 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2143, liste des « Israélites de nationalité italienne dont les bien se trouvent actuellement placés sous séquestre », 1er mars 1945.

63 En vertu de la convention franco-italienne du 29 novembre 1947, la France renonça à se prévaloir, à l’égard de l’Italie, des dispositions de l’article 79 du traité de paix dans tous les territoires, à l’exception de la Tunisie, en échange d’une indemnisation de 14 milliards de francs.

64 Lajili – Ben Hamida 2010, p. 264-265.

65 Comme en Belgique, où les juifs italiens obtinrent la restitution de leurs propriétés en l’espace d’un an. Pavan 2021, p. 306.

66 Sur la base des tableaux conservés aux Archives diplomatiques de La Courneuve. CADC, Affaires marocaines et tunisiennes (1944-1955), cartons 264-265.

67 ASDMAE, Affari Politici 1951-1957, carton 990 (1954), rapport du bureau I du 23 décembre 1954.

68 Les autorités françaises signalèrent 504 individus partis avant le 10 mai 1943 (9 juifs repérés) et 91 individus (dont un seul juif) ayant quitté la Tunisie avant la première vague d’expulsion de novembre 1945. CADC, Affaires marocaines et tunisiennes (1944-1955), carton 259, listes du 1er avril 1946.

69 Soit : agents consulaires, personnel enseignant, ecclésiastiques, presse, personnel administratif des associations collectives, avocats, médecins, dentistes, pharmaciens, sages-femmes, entrepreneurs, industriels et ingénieurs, garagistes, gros commerçants, architectes, agents d’assurance, agents d’affaires et de banque, propriétaires, divers. Ibid.

70 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2359, fol. 1, rapport du général Mast sur les Italiens à rapatrier du 20 mars 1944.

71 Auxquels on ajouta 137 individus signalés comme « divers », pour un total de 1300 personnes. Ibid., carton 2359, fol. 1-49.

72 En 1947, parmi le groupe des « politiques », on signala à peine 14 individus qui avaient échappé à l’expulsion, tandis que le groupe des engagés volontaires et des prisonniers de guerre avait été intégralement rapatrié. Ibid., carton 2363, rapport du résident Jean Mons du 21 mars 1947.

73 Ibid.

74 CADN, Protectorat français de Tunisie – Cabinet diplomatique (1943-1958), carton 14, dos. 1050.

75 CADC, Affaires marocaines et tunisiennes (1944-1955), carton 259, liste du 1er avril 1946 ; carton 260, liste du 5 mai 1946.

76 Ibid., carton 260, liste du 10 juin 1947.

77 Ibid., carton 90, note d’information sur le voyage de Giulio Barresi en Italie en septembre 1948.

78 Selon l’arrêté du 1er avril 1928, étaient considérés comme notables les « contribuables de sexe masculin, âgés de plus de vingt-cinq ans, qui jouissent de la considération générale en raison de leur situation sociale, de leur piété, ou de leur grand âge, ou de leur instruction ou des services qu’ils ont rendus à l’État et dont témoignent certaines distinctions honorifiques telles que la Légion d’honneur, la médaille militaire, la croix de guerre, le Nicham Iftikhar à partir de la troisième classe ». Lambert 2009, p. 27-28.

79 Alors que, dans le Livre d’or de la Régence, véritable liste de notables dressée par la Résidence, les juifs de nationalité italienne n’étaient qu’une cinquantaine. Arrouas 1932.

80 Sebag 1991, p. 247.

81 Nunez 2011, p. 181.

82 Fraser – Caestecker 2013 ; Capkova 2017, p. 2.

83 Sabille 1954, p. 144 ; Abitbol 2012, p. 168.

84 Sebag 1991, p. 252.

85 Rousso 1992, p. 78-80.

86 Nataf 2006.

87 ANT, Fonds du Protectorat, carton 53, dos. 3, rapport mensuel de l’état d’esprit de la population du 25 septembre 1944.

88 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2792, fol. 315-318, rapport non daté, mais rédigé vraisemblablement entre 1944 et 1945.

89 Qui, d’ailleurs, ne manquèrent pas. Un rapport du juillet 1943 signala : « M. Boralevi Amedeo, juif italien, croyant devoir faire remarquer à un officier du Bureau de la Place qu’il était en instance de naturalisation, s’est attiré la remarque suivante : “En naturalisant un juif, la France fait une belle affaire”. L’intéressé, d’ailleurs, ne manque pas de répéter cet incident à tous ses amis et connaissances. » Ibid., carton 2792, rapport du 19 juillet 1943 sur l’état d’esprit de la population juive.

90 Sur l’origine de la distinction des termes et sur ses implications, voir Benbassa 2001, p. 124-126 ; Cabanel – Bordes-Benayoun 2004.

91 La catégorisation était une constante dans l’administration coloniale. Le cas des juifs italiens en Tunisie demeure pourtant singulier, dans la mesure où cette collectivité, englobée dans la population italienne, ne faisait pas l’objet d’une catégorisation administrative formelle. Leur présence dans la documentation produite par la Résidence confirme l’existence, dans le langage administratif, de « catégories implicites » et parallèles, qui se superposaient à la classification officielle et influençaient l’activité des fonctionnaires. Kateb 1998.

92 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2140, rapport du 12 août 1937.

93 CADN, Protectorat français de Tunisie – Cabinet diplomatique (1943-1958), carton 71, dos. 333, note du 10 août 1946.

94 Matard-Bonucci 2006, p. 145-150 ; Collotti 2008, p. 93

95 Ce qui fut avoué par les autorités françaises elles-mêmes, parmi lesquelles le résident Pierre Chatenet. CADC, Affaires marocaines et tunisienne (1944-1955), carton 261, rapport du 28 avril 1949 sur l’expulsion de Mario Vais.

96 CADN, Protectorat français de Tunisie – Cabinet diplomatique (1943-1958), carton 60, dos. 31, note du 28 août 1943.

97 Ibid., carton 11, dos. 4, lettre manuscrite du 12 juillet 1944.

98 Ibid., carton 60, dos. 31, note du 23 septembre 1947.

99 Chiffre qui monta à 62 millions de francs en 1947 au décès de son père, l’armateur Guido Montefiore. CADC, Affaires marocaines et tunisienne (1944-1955), carton 260, rapport du 13 septembre 1947.

100 ASDMAE, Affari Politici 1951-1957, carton 1112, mémorandum du 7 décembre 1955.

101 CADN, Protectorat français de Tunisie – Cabinet diplomatique (1943-1958), carton 14, dos. 148, dossier pour la mesure de clémence de 1953, avec avis favorable.

102 Gianturco – Zaccai 2004, p. 57.

103 CADN, Protectorat français en Tunisie, 1er versement (1881-1949), carton 2143, fol. 618, liste des Italiens fascistes encore en liberté (une quarantaine, dont certains déclarés « très dangereux ») dressée par Mast, le 21 mars 1944.

104 Ibid., carton 13, dos. 221, fiche du 21 mars 1945.

105 Le même phénomène a été observé aux Pays-Bas. Oprel 2020.

106 Ibid., carton 60, dos. 58, lettre du sous-directeur à la sécurité au résident Mast, 19 février 1944.

107 Une logique inaugurée lors de la Première Guerre mondiale. Caglioti 2023, p. 9.

108 El Houssi 2012.

109 Blanchard – Thénault 2011, p. 3-7.

110 CADN, Protectorat français de Tunisie – Cabinet diplomatique (1943-1958), carton 60, dos. 31, lettre du 15 septembre 1943.

111 Ibid., carton 14, dos. 148, lettre d’Édouard de La Chauvinière, ministre plénipotentiaire, délégué à la Résidence, au ministre des Affaires étrangères, le 1er mars 1947.

112 Bergere et al. 2019.

113 Rousso 1992, p. 80.

114 Rousso 1992, p. 86-87.

115 Caglioti – Masoero 2016, p. 173.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Biens italiens placés sous séquestre en 1944 (en millions de francs)53.
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Titre Fig. 2. Définition des individus dans les dossiers personnels du Cabinet diplomatique (1943-1950).
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Pour citer cet article

Référence papier

Martino Oppizzi, « Les épurations d’après-guerre dans le protectorat français de Tunisie »Mélanges de l’École française de Rome - Italie et Méditerranée modernes et contemporaines, 135-2 | 2023, 417-436.

Référence électronique

Martino Oppizzi, « Les épurations d’après-guerre dans le protectorat français de Tunisie »Mélanges de l’École française de Rome - Italie et Méditerranée modernes et contemporaines [En ligne], 135-2 | 2023, mis en ligne le , consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/mefrim/14607 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11r83

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Auteur

Martino Oppizzi

École française de Rome – martino.oppizzi@efrome.it

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Droits d’auteur

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