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Varia

Les deux étendards

Expositions jésuites de la presse communiste mondiale (1936-1939)
Marie Lucas
p. 257-278

Résumés

Les expositions temporaires fleurissent dans l’Europe des années 1930, rivalisant d’inventivité, sur des thèmes et pour des publics toujours plus vastes. Dans cette surenchère, la Compagnie de Jésus entre en jeu et propose à Rome une ambitieuse exposition de la presse antireligieuse mondiale, deux fois rééditée. S’y manifeste la diligence du Secrétariat sur l’athéisme moderne : un réseau international d’experts jésuites faisant affluer à Rome la propagande communiste sous toutes ses formes imprimées. L’exposition de ces documents, immortalisée en 1938 par des photographies, se distingue d’autres initiatives similaires en Europe et en Amérique du Nord par ses formes polémiques, plus subtiles, qu’éclaire la personnalité du jésuite franco-américain Joseph Ledit. On explorera la visée de l’événement, son singulier équilibre entre exigence scientifique et charge politique. Dans quelle mesure s’ancre-t-il dans la réflexion des élites catholiques sur les ressources de la « modernité » et dans celle, au sein de la Compagnie de Jésus en particulier, sur le pouvoir de l’image ? Les promoteurs de l’exposition, par leur recours aux Exercices spirituels d’Ignace de Loyola (la méditation dite des « deux étendards »), donnent à réfléchir sur les formes et les effets de la prédication publique, mais aussi de la plus intime oraison, transformées de l’intérieur par la contemplation de l’ennemi politique.

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Texte intégral

  • 1 L’Esposizione Internazionale della Stampa a Colonia, dans Civiltà Cattolica, 1928, p. 97-115. Nous (...)
  • 2 Ibid., p. 105 ; p. 113 (nous soulignons) ; p. 115.

1« Il est aussi permis d’apprendre de son ennemi » (fas est et ab hoste doceri)1 : la Civiltà Cattolica, revue italienne de la Compagnie de Jésus, conclut ainsi son commentaire au pavillon socialiste de l’Exposition internationale de la Presse à Cologne, « exposition malheureusement si… étrangement variée, et néanmoins si intéressante ». Entre mai et octobre 1928, quatre millions de visiteurs ont déjà parcouru des salles en effet variées. Dans la section catholique, la Compagnie de Jésus figure en protagoniste d’une « renaissance (rinascenza) humaniste » au XVIe siècle, ayant « plié » la culture classique au service de la foi. Mais à deux pas, trône la « Babel communiste », l’URSS, dont la section est « la plus bruyante et avide (smaniosa) d’attirer l’attention » par des « moyens susceptibles d’impressionner la classe dite prolétaire ». Les diagrammes, graphiques, statistiques, complètent l’étalage d’une presse athée militante, véritable « art satanique ». Le critère d’une telle cacophonie, s’indigne le commentateur jésuite, est bien celui du libéralisme, « la grande hérésie de notre temps », car une « exposition de la presse est une exposition d’idées, c’est donc le champ même du libéralisme…2 ».

  • 3 Russo 1999, p. 8. Voir les photomontages, p. 55.
  • 4 On pourrait citer aussi le pavillon catholique de l’Exposition internationale de Paris en 1937, à c (...)

2Toute « libérale » qu’elle fût, l’exposition de Cologne en a influencées de plus illibérales. Les architectes et photographes italiens, au début des années 1930, déclineront à la gloire du fascisme les photomontages que les constructivistes russes, El Lissitzky et Sergei Senkin, avaient montrés à Cologne3. Dans cette surenchère européenne d’expositions grandioses, les catholiques ne sont pas en reste. La monumentale Exposition Internationale de la Presse Catholique organisée au Vatican en 1936 occupera un temps, elle aussi, le devant de la scène4. Plus discrète, mais également ambitieuse, une autre initiative catholique mérite qu’on s’y arrête : l’exposition que les jésuites du Pontificium Collegium Russicum – collège romain fondé en 1929 pour préparer à l’apostolat en Russie – consacrent à la presse communiste mondiale du 24 septembre au 4 octobre 1936, puis rééditent en l’augmentant du 13 au 31 mars 1938, et enfin en mai 1939.

  • 5 Comme l’écrit « avec gratitude », à la fin du catalogue, l’organisateur de l’exposition en 1938 (Le (...)

3Le communisme n’a alors plus droit de cité en Italie, et ses imprimés, lit-on en 1938, « n’encombrent plus les rues »5. Mais le Saint-Siège, et en particulier les jésuites romains, ne s’en tiennent pas à l’Italie fasciste : le visage cordial du communisme en France (la « main tendue » de Maurice Thorez au printemps 1936) les inquiète autant que les violences anticléricales en Espagne où la guerre, dès l’été 1936, n’est à leurs yeux qu’une expansion de l’hégémonie bolchevique, dont la presse est le front principal.

  • 6 Burgstaller 2022.
  • 7 Voir Botticelli au service du fascisme, dans Haskell 2002, p. 145-169 ; ainsi que Ghilardotti 2024  (...)
  • 8 Cf. notamment les analyses d’Alfonso Bottai ou de Margherita Sarfatti en 1931-1932, cités par Baion (...)
  • 9 En partic. Gentile 1993, p. 189-209. La thèse de Gentile est reprise par Poupault 2023 ; Morello 20 (...)

4Exposer des œuvres ou des documents en 1936 n’est déjà plus une pratique originale. Prospères tout au long du XIXe siècle, les musées éphémères n’ont cependant trouvé qu’au début des années 1930 leur forme moderne, leurs ambitions pédagogiques, leurs catalogues codifiés. Devenue média de masse dans l’Allemagne d’Hitler6, l’exposition temporaire et ses ressources pour la propagande ne passent pas inaperçues du régime fasciste, qui s’en empare rapidement7. Mais la vaste littérature consacrée aux expositions fascistes et à leur rôle dans la consécration du régime a souvent ignoré la surenchère catholique sur ce terrain. L’Exposition de la Révolution fasciste en 1932 (rééditée en 1937 et 1942), avec ses 3.854.927 entrées et son esthétique avant-gardiste, a été analysée par ses visiteurs comme l’expression d’un culte nouveau et d’un transfert de sacralité, de la religion dite traditionnelle à la politique moderne8. Plusieurs historiens ont repris à leur compte ces catégories et désigné les expositions fascistes comme la forme d’une liturgie moderne, propre à la « religion séculière » fasciste9. Cette idée d’un transfert de l’aura sacrée de l’Église à l’État (la sécularisation) pourrait être nuancée par l’étude de la concurrence catholique. On se contentera ici d’esquisser quelques pistes de comparaison, pour mieux déterminer la singularité d’une exposition, celle des jésuites du Russicum, parfaitement à l’aise avec les codes de la culture de masse : moins de dix ans après avoir déploré le nivellement des opinions dans les expositions de l’ère libérale, les jésuites se réconcilient avec cet instrument, à la faveur de la dictature fasciste, et disposent aux yeux du public l’« art satanique » dénoncé en 1928 à Cologne. C’est à cette réconciliation qu’on s’intéressera ici.

  • 10 Je remercie vivement pour leur aide Maria Rita Giubilo, de l’Archivio storico del Pontificio Istitu (...)

5Pour dire les circonstances, modèles et effets de ces expositions, on examinera les fonds de l’Archivium romanum Societatis Jesu, ceux, moins connus, de l’Institut pontifical oriental10, ponctuellement quelques fascicules du Saint-Office, et, surtout, les nombreuses sources imprimées : opuscules, catalogue, relais dans la presse quotidienne, revues savantes, et écrits pastoraux. Dans le climat d’un anticommunisme montant en Italie et d’une modernisation des expositions temporaires, y compris catholiques, les manifestations du Russicum semblent se détacher du lot. On voudrait ici approfondir la philosophie de l’image, de l’enseignement par la vue, que l’esthétique des expositions exprime, et la manière dont s’y mêlent ambition politique et tradition spirituelle.

Impressions anticommunistes

  • 11 ARSI, Fonds Ledóchowski, Varia ad eius vitam-1025/355 : lettre du p. Ledit, 1943, p. 5. Nous soulig (...)
  • 12 Chenaux 2020, p. 483-510 ; Chenaux 2018, p. 54-70.
  • 13 ARSI, Secretariatus pro communicatione sociali, 1038-V Secretar. anticom. Rome : Ledit à Ledóchowsk (...)
  • 14 Sur l’échange en novembre 1934 de Tacchi Venturi avec le chef de la police Arturo Bocchini : Petrac (...)

6Un an après la mort, en 1942, de Wlodzimierz Ledóchowski, supérieur général de la Compagnie de Jésus, le jésuite Joseph Ledit lui rend hommage et se rappelle leur collaboration : pendant l’automne 1936, « le P. Général désira que nous organisassions une exposition de littérature communiste. […] Ce fut une circonstance vraiment exceptionnelle qui nous donna l’opportunité de créer une impression parmi les journalistes sur la puissance croissante de la Presse Communiste. »11 Cette « impression » exercée sur le public à trois reprises sera l’une des fiertés du Secrétariat sur l’athéisme moderne fondé en octobre 1934, que Ledit animera avec une petite équipe d’autres jésuites (notamment John Ryder, Friedrich Muckermann, Francesco Pellegrino)12. Ce Secrétariat près la Curie généralice naît avec la mission d’exploiter la riche documentation dont l’Institut Oriental dispose, grâce aux efforts du jésuite Michel d’Herbigny dans les années 1920, mais qui reste d’après Ledit inutilisée13. Ces ressources déjà disponibles sont enrichies bientôt par un effort de collection systématique du néo-Secrétariat. Contournant la censure grâce à l’influent jésuite Pietro Tacchi Venturi, toutes sortes d’imprimés communistes affluent au Russicum, et les préfets du royaume d’Italie reçoivent l’ordre de laisser circuler ce matériel14.

  • 15 Pettinaroli 2015, p. 724.
  • 16 Frangioni 2016, p. 125-138.
  • 17 Ledóchowski 1945 : « To the Fathers Who, in their Respective Provinces, Direct and Promote the Figh (...)
  • 18 Ledóchowski 1945, « To the Whole Society » (19 juin 1936), p. 610.

7Le centre a son siège au Russicum, collège ouvert en 1929 à côté de l’Institut oriental et de la basilique Sainte-Marie-Majeure. De là paraît à partir de mai 1935 la revue Lettres de Rome sur l’athéisme moderne, diffusée internationalement, en plusieurs langues. Ledit continue une tradition de combat contre les erreurs modernes (l’écho à la Correspondance de Rome de Mgr Umberto Benigni, a été relevé)15. Mais la revue apporte à ce combat intransigeant une perspective géopolitique nouvelle, alimentée par un ample réseau d’informateurs16. Le périodique doit « rassembler, selon Ledóchowski, une information précise et, autant que possible, mondiale sur le prosélytisme communiste », où les pères provinciaux puiseront « pour attaquer l’athéisme communiste dans des conférences, des pamphlets, des journaux, etc. »17 Un réseau mondial de spécialistes jésuites est orchestré car, écrit Ledóchowski en 1936, « rien n’est plus nécessaire que la guerre contre le communisme athée »18.

  • 19 Frangioni 2016, p. 125-138. Voir aussi Pettinaroli 2015, p. 710-715.
  • 20 Cette dernière exposition est citée dans une interview de Ledit : ARSI, 1038-V. Secretar. anticom. (...)

8Associé à la rédaction de Divini redemptoris (mars 1937)19, le Secrétariat expose au Russicum à partir du 24 septembre 1936 des matériaux qui servent au même moment à rédiger le premier brouillon de cette encyclique contre le communisme. Elle s’inscrit dans une vaste stratégie de communication, où les jésuites et leur centre de contre-information sont protagonistes. Les trois éditions vont tenir lieu de vitrine du Secrétariat, jusqu’au bout. Au lendemain de la dernière, de mai 1939, reproduite avec succès à Ljubljana et à Zagreb, Ledit annonce amèrement aux journalistes la fermeture de son Secrétariat, faute de financements : « il a désigné les livres et les étagères alentours, les machines à écrire, les tables de travail et a ajouté : ‘Vous voyez ? De tout cela dans quelques semaines il ne restera plus rien’ »20. Le Secrétariat était indissociable de la personnalité de Ledit, et disparaît en effet à son départ pour le Canada précipité par l’entrée en guerre.

La meilleure tradition de la Compagnie de Jésus

  • 21 ASPIO, C1 [1] f. 3, sf. 8 « Ledit SJ » 1926-1933 : dans une lettre sans date, probablement de 1926, (...)
  • 22 Poggi 1987, p. 5-40.
  • 23 ASPIO, Diario della casa (1927-1930). Voir aussi Catalogus provinciae romanae 1938, Rome, Typ. Pont (...)
  • 24 Menozzi 2005, p. 153-172.
  • 25 ASPIO, Diario della casa (1932-1940) : le 17 octobre 1939, Ledit fait ses adieux à son entourage ro (...)
  • 26 Poggi 1987, p. 6.

9Joseph Ledit (1898-1986) est le protagoniste de cette initiative et une figure incontournable du débat politico-religieux des années 1930. La vie de ce religieux, activiste, érudit polyglotte, peut se scander en trois phases : une première, franco-américaine, de Besançon à la Californie, après son entrée dans la Compagnie de Jésus en 1914. Il rêve alors de devenir missionnaire en Alaska. Naturalisé américain, il ne ressent jusqu’à 1926 « aucune inclination particulière ni pour l’Écriture Sainte, ni pour l’Institut Oriental » de Rome où on veut l’envoyer21. Une deuxième phase, russe puis romaine, est inaugurée par sa mission en Russie où on l’envoie néanmoins en octobre 192622. Elle se poursuit à Rome, à l’Institut Pontifical Oriental, d’abord comme étudiant en septembre 1927 puis enseignant d’histoire slave à partir de 1929, année où il soutient sa thèse sur « Les relations entre l’Église et l’État durant le Patriarcat de Nicon »23. S’ouvre l’époque du Secrétariat sur l’athéisme, de sa revue et des expositions au Russicum. Ledit fréquente aussi à partir de 1937 les Congrès internationaux du Christ-Roi, lancés par un prêtre slovène, et accompagnés bientôt de la revue Regnum Christi, dont il accentue la portée antibolchevique et franquiste24. Les difficultés financières, et surtout la guerre, l’obligent à clore cette phase européenne en 193925. Une dernière étape, longue de 46 ans, s’ouvre alors au Canada où il anime l’Institut Social Populaire, la rubrique internationale de la revue Relations, les retraites ignaciennes et écrit jusqu’au bout sur la spiritualité orientale26.

  • 27 ASPIO, C1 [1] fasc. 3, sf. 8 « Ledit SJ » 1926-1933 : Ledit, « Une campagne antibolchévique aux Eta (...)
  • 28 Sur Du Bois et le marxisme, voir Stavo-Debauge 2025.

10L’Amérique du Nord reste une référence pour l’antibolchevisme de Ledit. En mars 1930, il y retourne et fait campagne contre le péril bolchevique, en particulier auprès des « milieux noirs » de Saint-Louis et des « Indiens ». Malgré les préjugés des catholiques locaux contre cette population, et malgré l’action de W. E. B. Du Bois à New York « par trop favorable au Bolchevisme », il estime que « l’élément noir a bien résisté jusqu’ici à l’emprise moscovite »27. Le racisme catholique fait, aux yeux de Ledit, le jeu d’un protagoniste des luttes contre les discriminations raciales philo-communiste : Du Bois (1868-1963), historien africain-américain (le premier à obtenir un doctorat) diplômé de Harvard, dont la sympathie pour Marx et l’URSS ira croissant dans les années 193028. Ledit rapporte par ailleurs que 400 Indiens venus l’écouter « comprirent qu’il fallait prier pour la Russie », avant son départ en Californie où il signale l’infiltration communiste à Hollywood :

  • 29 Ibid.

Le moment était propice, car la compagnie de cinéma PARAMOUNT venait de faire venir de Russie le camarade Eisenstein (si je me rappelle bien son nom). On a remarqué que les films communistes deviennent de plus en plus fréquents aux États-Unis (notons en particulier deux des derniers : All Quiet on the Western Front, et Hell’s Angels).29

  • 30 Ce matériel sera détaillé dans le catalogue de 1938 : Ledit 1938 a, p. 15-22 : « la maggior parte d (...)
  • 31 Ledit, En visitant une exposition. II, dans Lettres de Rome, 15 avril 1938, n° 8, p. 113-122.

11Six ans avant l’encyclique papale sur le cinéma, Ledit surveille l’ambivalente puissance de cet art, et signale des films tout juste sortis, l’un de Lewis Milestone (À l’Ouest, rien de nouveau), tiré du roman de Erich Maria Remarque, l’autre de Howard Hugues (Les Anges de l’enfer). Les contacts noués à Los Angeles à l’occasion de cette conférence expliquent sans doute la richesse du matériel américain exposé à Rome à partir de 193630. Huit ans plus tard, à l’occasion de la deuxième exposition, Ledit appelle de ses vœux un « nouveau pan-américanisme, basé sur les véritables traditions américaines de paix et de liberté […] un pan-américanisme où les catholiques des États-Unis et de l’Amérique du Sud collaboreront à créer une société chrétienne. Qui sait si les temps ne sont pas mûrs pour une puissante poussée dans cette direction ? »31 Le monde de Ledit est en 1930 un monde bipolaire.

  • 32 Un corso di cultura per sacerdoti, laureati, maestri e persone colte, dans Vita e pensiero, 7 juill (...)
  • 33 Cf. Cordovani 1937, p. 19.
  • 34 Raes 1967, ici p. 310 (cité par Pettinaroli 2015, p. 741).
  • 35 Cantimori, Politica, dans Leonardo, 1938, maintenant dans Cantimori 1991, p. 708-720.
  • 36 Ibid., p. 716-717.

12Le périple américain révèle les talents d’orateur du jésuite, capable de galvaniser des publics de langues, cultures et classes diverses. Tout au long des années 1930, ces qualités sont célébrées dans la presse catholique italienne, au fil de ses conférences et articles32 ; les théologiens citent avec déférence ses expertises33. Ses cours sur le bolchevisme à l’Institut oriental attirent un grand public : entre 40 et 50 auditeurs externes, pour une vingtaine d’internes34. Son talent ne s’impose pas qu’au monde catholique : Delio Cantimori, éminent historien du christianisme, alors collaborateur de l’Istituto di studi germanici de Rome, est frappé par ses qualités argumentatives. Passant en revue les polémistes anticommunistes catholiques, il distingue l’originalité et la supériorité des opuscules de Ledit, « l’efficacité de ces écrits, précis, sans rhétorique » : « pour qui s’intéresse à cette arme politique si moderne, [ces opuscules] sont vraiment intéressants, y compris pour le jeu subtil par lequel Ledit révèle la propagande ennemie »35. Ledit est un maître avant tout dans l’art de la dispositio. Cantimori – qui prépare son livre sur les Hérétiques italiens du XVIe siècle (1939) – note que Ledit traite « le communisme comme une hérésie », et en donne « une image précise ». Il voit là un motif « qu’on peut reconduire à la tradition même de la Compagnie », consistant à combattre « en comprenant et en étudiant l’adversaire, en en dépassant les méthodes ». En cela, Ledit est fils « de la meilleure tradition de la Compagnie de Jésus »36. La comparaison de ses opuscules avec celui du dominicain Mariano Cordovani achève de souligner la sensibilité toute politique du premier, son attention aux « méthodes politiques du Communisme », plus qu’aux problèmes sociaux qui occupent le second. Cette curiosité cantimorienne pour l’intelligence jésuite, politique, du marxisme n’est pas occasionnelle : dans l’après-guerre, l’historien devenu communiste fera publier chez l’éditeur Einaudi la somme sur le « matérialisme dialectique soviétique » du jeune confrère autrichien de Ledit, le père Gustav Wetter.

Fig. 1. Enseignants et étudiants de l’Institut pontifical oriental, 1938. Au 3e rang, Joseph Ledit est le 6e en partant de la droite ; Gustav Wetter, au dernier rang, le 1er en partant de la gauche [ASPIO (tous droits réservés) collection photographique, b. 32 (communauté académique 1927-1997), 1938].

Fig. 1. Enseignants et étudiants de l’Institut pontifical oriental, 1938. Au 3e rang, Joseph Ledit est le 6e en partant de la droite ; Gustav Wetter, au dernier rang, le 1er en partant de la gauche [ASPIO (tous droits réservés) collection photographique, b. 32 (communauté académique 1927-1997), 1938].

Contre l’art pour l’art

  • 37 ARSI, Fonds Ledóchowski, Varia ad eius vitam-1025/355 : lettre du p. Ledit, 1943, p. 5-6.

13Un autre événement, très médiatique, occasionne la première exposition au Russicum : l’Exposition internationale de la presse catholique, inaugurée en présence du pape le 12 mai 1936, en amont du Congrès des journalistes catholiques de septembre37. Mise en œuvre par des architectes célèbres comme Gio Ponti, ses pavillons élèvent dans la Cour de la Pigna au Vatican une véritable démonstration de force. Quelques mois avant l’ouverture, Giuseppe Dalla Torre, directeur de L’Osservatore romano et promoteur de cette vaste Exposition en dévoile la philosophie dans la revue milanaise Vita e pensiero :

  • 38 G. Dalla Torre, Un giro per l’esposizione della stampa cattolica nella pianta di Gio Ponti, dans Vi (...)

Jusqu’ici, les expositions classiques d’art ou d’industrie, de produits en tout genre fruit de l’habileté (ingegno) humaine, consistaient dans la série ordonnée des échantillons les plus parfaits et significatifs. Nous étions dans le domaine matériel pour faire levier vers le domaine spirituel ou intellectuel ou social. Ici c’est l’inverse : il s’agit de rendre actuel, concret dans un domaine matériel tangible ce qui plane dans le domaine spirituel.38

  • 39 Ibid.
  • 40 G. Dalla Torre, Scopo e significato dell’esposizione mondiale della stampa cattolica in Vaticano, d (...)
  • 41 G. Dalla Torre, L’Esposizione Mondiale della Stampa Cattolica in Vaticano, dans L’Illustrazione vat (...)
  • 42 G. Ponti, L’Esposizione Mondiale della Stampa Cattolica : il concetto architettonico, dans L’Illust (...)

14Le spectacle qui se prépare à l’ombre de la Basilique Saint-Pierre est l’incarnation de l’idée catholique sur le papier imprimé, tout comme l’idée « devient vivante » lorsqu’elle est « peinte, sculptée, de toute manière manifestée et décrite par l’art à l’œil ou à l’esprit ». L’esprit commande la matière : l’exposition est en elle-même un manifeste contre les philosophies matérialistes. Mais à la différence des œuvres d’art, « dans une Exposition de la presse périodique, le journalisme conçoit (idea) et bataille, propage et conquiert, défend et attaque, doit se manifester, être décrit à l’œil, à l’esprit, au cœur de qui en devine la force, en connaît l’influence, le danger et le bénéfice »39. La foi s’incarne dans l’art, mais mieux encore peut-être dans la politique, ou ce que Dalla Torre appelle « l’apologie et la polémique [qui] prennent parti (si schierano) encore une fois, au service de l’Église […] »40. Le magazine L’Illustrazione vaticana explicite à son tour le concept de l’exposition de presse : à rebours de toute sacralisation séculaire de l’art et absolutisation de la forme, il s’agit de subordonner la forme au contenu. « On veut, écrit encore Dalla Torre, faire aussi de l’Exposition une manifestation d’art, sans pour autant que celui-ci n’en submerge le contenu particulier, autrement dit mettre l’art au service de la presse »41. Gio Ponti lui-même surenchérit : « On n’a pas fait de l’art pour l’art, mais on a voulu plutôt créer un environnement qui, en ravivant l’abondant matériel exposé, renouvelât continuellement, de salle en salle, l’intérêt et la curiosité des visiteurs »42. L’Exposition vaticane remet triomphalement l’art à sa place ancillaire.

  • 43 Pie XI, Discorso inaugurale del Papa alla Mostra della Stampa cattolica, dans Civiltà Cattolica, ju (...)

15L’exposition n’est plus la foire du libéralisme mais la mise en scène et l’esthétisation du journalisme catholique dans son universalité concrète. L’insistance du pape, dans un discours inaugural, sur la « littérature très abondante et hélas très diffusée » des communistes, capables de « pénétrer dans les milieux les moins accessibles »43, avait déjà placé les réjouissances dans le contexte d’une rivalité mondiale. Devant la force de l’adversaire communiste, l’Église manifeste et célèbre son propre arsenal. Mais les jésuites se chargent au Russicum de rappeler que l’ennemi est puissant lui aussi.

Succès et retentissement

  • 44 Roulin 2010, p. 265-300, ici p. 265.
  • 45 Pettinaroli 2015, p. 742.
  • 46 Ledit cite parmi le personnel mis à contribution un certain père Boubée da Manila et, de la Curie, (...)
  • 47 Ledit dans ARSI, Fonds Ledóchowski, Varia ad eius vitam-1025 : lettre du p. Ledit, 1943, p. 6.
  • 48 Ledit, ARSI, 1038-V, De labore nostrorum contra atheismum communisticum (31 mai 1936), p. 20, latin
  • 49 Ibid.

16L’équipe du Russicum approfondit l’antagonisme entre catholicisme et communisme, implicite sur les panneaux de l’Exposition vaticane, en puisant à d’autres sources. Ledit entend reprendre et dépasser un modèle mis en œuvre par l’association Pro Deo : les expositions contre les sans-Dieu. Cette formule, itinérante, a déjà fait ses preuves depuis 1934 à travers la Suisse, et quelques villes de France, Grande-Bretagne, Yougoslavie et Irlande44. Le concept est repris à Paris par la Fédération Nationale Catholique (juin 1934), et dans trois villes du Québec à l’initiative de l’« École sociale populaire » (décembre 1935) délivrant au public plus de 400 pièces imprimées, provenant de séquestres par les autorités fédérales ou municipales, agrémentées de pancartes citant les encycliques sur le communisme45. Les jésuites romains s’en inspirent mais veulent faire mieux. Plus modeste que l’Exposition vaticane – son personnel est amateur46 – celle du Russicum entend produire « avec de meilleurs résultats » ce que l’association Pro Deo a déjà fait en Suisse et ailleurs47. Ledit propose, en annexe à une lettre de Ledóchowski à la Compagnie au printemps 1936, « comme remède » au mal communiste, « l’expérience du P. Archambault (Canada) : son exposition des écrits communistes [qui] a attiré l’attention de tous »48. Le confrère en question est le père Joseph-Papin Archambault, à l’origine de l’exposition canadienne de presse communiste, mais Ledit cite aussi les jésuites Gustave Desbuquois en France et Karl Stark en Suisse, « qui ont préparé de telles ‘expositions’ » et sont « unanimes pour dire qu’elles sont d’une très grande importance »49.

  • 50 Ledóchowski interdira à Ledit d’accepter à nouveau de l’argent de cette « personne en particulier » (...)
  • 51 ASO, Privilegia Sancti Officii Urbis, Priv. S.O. 1937 n° 16, Gesuiti.
  • 52 ARSI, Fonds Ledóchowski, 1025 : lettre du p. Ledit, 1943, p. 6, anglais et italien.

17Rien n’est dit sur le financement de l’exposition de 1936, la première. Celle de 1938 aurait eu le soutien financier d’un mystérieux « avocat des corporations », mais Ledit se félicite d’avoir pu rendre en partie à ce mécène fasciste son argent50. Cette somme s’ajoute à la subvention mensuelle accordée à Ledit par le Saint-Office en 1937, « en faveur de l’œuvre engagée contre le communisme »51. Quoi qu’il en soit, le contraste entre modestie des moyens et qualité du résultat est patent. Ledit évoquera des « diagrammes vraiment exceptionnels » réalisés par la mère supérieure des Sœurs de la Sainte-Enfance, mère Maria Amadeo, aidée d’autres religieuses en charge de la section anglaise. Les dirigeants de Pro Deo admettront, d’après Ledit, « n’être jamais parvenus à mettre ensemble une si merveilleuse documentation »52.

  • 53 Pettinaroli 2015, p. 743.
  • 54 À nos abonnés et amis, dans Lettres de Rome, 5 janvier 1937, a. III, n° 1, p. 1 ; Notes du mois, da (...)
  • 55 Rassegna diabolica. La propaganda comunista mondiale, dans L’Avvenire d’Italia, 18 octobre 1936, p. (...)
  • 56 Rassegna infernale. La propaganda comunista mondiale, dans Civiltà Cattolica, 17 octobre 1936, p. 8 (...)
  • 57 ARSI, Fonds Ledóchowski, 1025 : lettre du p. Ledit, 1943, p. 8. Raffaella Perin a documenté la coll (...)
  • 58 Cf. Moscou et les événements d’Espagne, dans Lettres de Rome, septembre-octobre 1936, a. II, n° 11- (...)

18La réplique de 1938 est mieux connue que l’exposition de 1936, grâce au catalogue et aux photographies qui l’ont immortalisée53. On sait en outre que la première n’aura compté, selon ses organisateurs, qu’environ 2.000 visiteurs, et la seconde 10.00054. Et néanmoins, celle de 1936 est mieux relayée par la presse catholique. L’intérêt qu’elle suscite tient sans doute à l’actualité espagnole. La Civiltà Cattolica consacre un double article à l’exposition, intitulé « Revue infernale » (Rassegna infernale), republié en première page de L’Avvenire d’Italia comme « Revue diabolique » (Rassegna diabolica)55. Le rédacteur y met en lien les « dizaines d’opuscules infâmes, diffusés par dizaines de milliers dans le peuple espagnol » et les massacres et destructions anti-catholiques en Espagne56. L’interprétation de ces événements comme une guerre antireligieuse a commencé tout récemment à s’imposer dans l’opinion, et les jésuites du Russicum n’y sont pas pour rien : L’Osservatore romano, qui ne dit mot des expositions, publie le 19 août en première page un texte lu d’abord à la radio, co-écrit par Ledit et Ledóchowski, sur la guerre d’Espagne57, tandis que les Lettres de Rome continuent de décliner cette analyse58. Lorsque l’exposition est rééditée en mars 1938, la brûlante actualité germano-autrichienne peut avoir au contraire détourné l’attention des médias ; de même l’Allemagne de mai 1939 lors de la troisième édition.

  • 59 Rassegna infernale. art. cit., p. 89-98.
  • 60 Ibid., p. 98.
  • 61 Roulin 2010, p. 265.
  • 62 Rassegna infernale, art. cit., p. 95. Le carton d’invitation de 1936 précise que « cette Exposition (...)
  • 63 Ledit 1938 a, p. 6. En mars 1938 et en mai 1939, au moment même de l’exposition Ledit, publie dans (...)
  • 64 À ce sujet, voir Lomb 2018.

19La Civiltà Cattolica décrit les salles du Russicum, divisées par pays, avant de se prononcer sur les causes du mal communiste59. Ce mal prospère, selon la revue, à la faveur de « l’ignorance grossière des plèbes » mais aussi de « l’ignorance ou la cécité des mêmes intellectuels et des sentimentaux qui ne savent pas voir ce qui se cache derrière ces masques »60. Déciller les intellectuels est donc le défi de l’exposition. Elle prévoit, comme celles de Pro Deo61, un accès restreint à un public éclairé. Seuls les visiteurs munis d’un « billet exclusivement personnel » sont admis62. Le catalogue de 1938 explicite l’objectif visé : donner « la possibilité d’étudier les différents aspects de la nouvelle hérésie des temps modernes », elle est donc « adressée aux spécialistes (studiosi) » : le silence de L’Osservatore romano s’explique sans doute par cette volonté de ne pas ouvrir à un public indiscriminé les portes de l’exposition63. Environ 2.000 visiteurs les auraient néanmoins franchies à l’automne 1936, sans parler de son « retentissement dans la presse du monde entier ». Mais l’enjeu n’était pas là. Les jésuites romains s’enorgueillissent plutôt d’un autre résultat : l’influence politique présumée de leur initiative sur le VIIIe Congrès des Soviets, et plus précisément la modification du droit de la propriété dans la Constitution adoptée à son issue, le 5 décembre 193664.

  • 65 À nos abonnés et amis, dans Lettres de Rome, 5 janvier 1937, p. 1.

Nous n’avons pas la prétention de croire que le dictateur géorgien connaît notre œuvre ; néanmoins, si directement ou indirectement nous avons pu porter quelque adoucissement (ne fut-ce que dans l’expression) à la situation pénible des travailleurs en URSS, nous estimons que nos efforts ont été largement récompensés.65

20On ne sait si Staline suivait l’activité du Russicum, mais une telle prétention révèle combien la bataille culturelle de Ledit est assortie d’une vaste ambition politique.

Un anticommunisme scientifique

  • 66 Petracchi 1985, p. 156-157.
  • 67 Burgstaller 2020 [en ligne, consulté le 28.9.2025]. L’exposition antibolchevique, itinérante, aurai (...)
  • 68 ARSI, Fonds Ledóchowski, 1025 : lettre du p. Ledit, 1943, p. 7.
  • 69 Friedrich Muckermann relate dans son journal sa collaboration avec Ledit et ses efforts pour associ (...)

21La rigueur scientifique recherchée par le Secrétariat contre l’athéisme en fait un modèle de soviétologie ante litteram, dont la contre-information fasciste, notamment, tire inspiration66. Mais les jésuites du Russicum inspirent involontairement d’autres publics, notamment allemands. Une Große antibolschewistische Schau [Grande exposition antibolchevique] est prévue pour novembre 1936 dans la bibliothèque du Deutsches Museum de Munich, avec l’aide du ministre de la Presse et de la Propagande italien, Dino Alfieri (Italie et Hongrie sont collaborateurs officiels de l’événement)67. Mais le concours des jésuites du Russicum était aussi espéré, comme en témoigne l’envoi de trois inspecteurs « nazis » à leur exposition romaine. Ledit accueille de mauvaise grâce l’invitation du père général à coopérer en allant « voir l’exposition que les Nazis organisaient en accord avec le Gouvernement fasciste »68. Mückermann, jésuite allemand engagé contre le nazisme, qui a pris la place de Ledit en octobre 1936 à la tête du Secrétariat, contraint celui-ci (c’est du moins ainsi que Ledit raconte les faits en 1943) à désobéir69. Un même bras de fer a lieu lors de la deuxième édition, lorsque Ledóchowski oblige Ledit à expurger la documentation nazie qu’un autre jésuite allemand, conseiller d’Eugenio Pacelli (le futur Pie XII), Robert Leiber, lui avait prêtée, et à réimprimer le catalogue en ôtant toute référence à l’anticléricalisme nazi. Cette fois-ci, Ledit obéit à contre-cœur.

  • 70 Ibid.

22L’émulation entre jésuites et nazis se transforme bien vite en rivalité. En 1936, Ledóchowski lui-même se réjouira avec Ledit de lire dans L’Avvenire d’Italia que l’exposition nazie avait été inférieure à la leur, car dépourvue de « cette touche d’universalité et de perfection scientifique qu’avait la nôtre »70. Ledit fait là, en 1943, un résumé approximatif du bilan de Pio Alessandrini, écrit pour la revue milanaise de jeunesse Il Carroccio, et reproduit par L’Avvenire d’Italia le 30 décembre 1936. Après avoir décrit les documents exposés au Deutsches Museum – des photos de « Soviétiques ricanant », d’impressionnantes destructions de monuments religieux, ponctuées de citations anticommunistes (notamment de Mussolini) –, le journaliste catholique exprime une réserve :

  • 71 P. Alessandrini, Rilievi alla mostra antibolscevica, dans L’Avvenire d’Italia, 30 décembre 1936, p. (...)

On peut dire que l’objectif des organisateurs de l’Exposition anticommuniste de Munich a été atteint, bien que dans l’ensemble elle s’avère moins riche de matériel, moins objective que l’Exposition privée, organisée à Rome au ‘Russicum’ par les bons soins du P. Ledit S.J.71

  • 72 Ibid. : « Anzi, si è cercato di far apparire il clero, forse, la Chiesa, consenziente al movimento (...)

23Dans la mémoire complaisante de Ledit, « objectivité » et « richesse » du matériel deviennent « universalité » et « perfection scientifique ». Ce petit décalage trahit le véritable motif de fierté de Ledit : la scientificité de son exposition. Alessandrini reproche à l’exposition allemande d’avoir montré l’Église catholique comme une quasi-alliée des communistes72. Mais sa préférence pour les jésuites ne tient pas qu’à ce désaccord : le journaliste entrevoit chez eux une pratique originale de la propagande, fondée sur un équilibre savant entre science et politique.

  • 73 Ibid.
  • 74 Roulin 2010, p. 268-270.

24Les prétentions scientifiques des jésuites peuvent laisser perplexe. Mais comparée aux autres événements du même type, leur spécificité s’impose : les nazis choisissent des documents suscitant horreur et dégoût – Alessandrini évoque la photo terrifiante du cadavre d’une religieuse « arraché à sa tombe et exposé à la dérision » – aux yeux de « grands groupes d’écoliers, de jeunes hitlériens et de soldats imberbes »73. Cet expédient (heurter les sensibilités pour susciter l’indignation) est aussi celui des expositions de Pro Deo qui montrent, à un public plus restreint, des images d’églises détruites ou profanées, d’enfants ukrainiens squelettiques74.

  • 75 Ledit 1938a, p. 6.

25Les jésuites quant à eux recourent à un critère plus subtil, qui suppose un public armé : montrer le pouvoir de séduction et l’habileté de l’adversaire, non sa monstruosité. Le message d’ensemble reste unilatéral, mais le public est plus autonome. Le visiteur doit pouvoir « lui-même juger des méthodes de propagande, du dynamisme, de la fausse mystique, des justes revendications parfois des chefs communistes »75. Le sens critique précède l’émotion. L’ennemi est maléfique non plus du fait de sa sauvagerie évidente, mais de l’apparente justice qu’il professe, comme l’avait rappelé Pie XI le 12 mai 1936 :

  • 76 Pie XI, Discorso inaugurale del Papa alla Mostra della Stampa Cattolica », art. cit., p. 420.

La propagande communiste est encore plus dangereuse quand, comme elle le fait dernièrement, elle adopte des comportements moins violents, et en apparence moins impies, afin de pénétrer dans des milieux jusqu’à il y a peu inaccessibles et d’obtenir, comme malheureusement elle obtient, des connivences incroyables […]76.

  • 77 Le prochain congrès des sans-Dieu, dans Lettres de Rome, 1er janvier 1938, p. 4.

26Tout le parcours est pensé de manière à instruire le visiteur sur ce communisme nouvelle manière : « sournois, patient, bonhomme », d’une « simplicité engageante »77.

  • 78 Ledit 1938a, p. 7.
  • 79 Ledit 1937, p. 23-26.

27En entrant au Russicum, à partir du 13 mars 1938, le visiteur trouve au-dessus de la porte une série d’estampes communistes chinoises, que le catalogue commente en « remarqu[ant] que les communistes, où qu’ils passaient, installaient aussitôt une typographie ou au moins emportaient avec eux un multiplicateur », et savaient aussitôt rédiger non pas « dans la langue littéraire des mandarins, mais dans la langue populaire »78. Après quelques informations sur l’organisation concrète de la presse communiste mondiale, son « uniformité doctrinale », son « organisation énergique » et sa discipline – qualités que Ledit admire79 – on monte l’« escalier rouge ». Chaque marche porte en grands caractères une année et un événement marquant de la construction de l’État bolchevique : « 1923 pillage des églises », « 1924 Lénine meurt – grand procès contre Mgr Budkiewicz » (Mgr Constantin Budkiewicz, figure importante du clergé de Pétrograd, est en réalité jugé et exécuté à Moscou en mars 1923), « 1926 Staline supprime ses adversaires », et ainsi de suite. Sur le mur, sous la balustrade, de grands schémas ouvrent le secteur français par des données statistiques sur la croissance de la Jeunesse Communiste, de la Confédération Générale du Travail, du PCF, des tirages de L’Humanité.

Fig. 2. L’escalier du Russicum menant vers l’exposition au 1er étage, 1938 [ARSI – 1038-V, 20].

Fig. 2. L’escalier du Russicum menant vers l’exposition au 1er étage, 1938 [ARSI – 1038-V, 20].
  • 80 ARSI, 1038-V Secretar. Anticom. Roma, 1938, photo 35.

28Au-dessus de la balustrade, à l’étage, un immense et élégant diagramme occupe la paroi et illustre les étapes, depuis Paris et Bruxelles, vers la naissance du Front Populaire. Plus spectaculaire encore, le schéma sur l’organisation du communisme international qui occupe de manière créative l’espace, du sol au plafond, chevauchant hardiment la fenêtre80. Les présentoirs offrent des amas de revues et d’opuscules. Sur les murs, affiches, schémas, frises et amas de journaux saturent le regard. Quelques tables et chaises invitent les plus curieux à s’attarder pour lire les documents proposés.

  • 81 Ces photographies conservées parmi les archives du Secrétariat n’ont jamais été publiées. Celle, de (...)

29Les trente-cinq photographies de l’exposition de 1938, dont nous publions ici une courte sélection81, illustrent le refus du sensationnalisme de la photo-« choc », horrifiante et tyrannique. Le visiteur ne voit que des documents authentiques et des informations précises. Même le long martyrologue espagnol, ajouté en 1938 en petits caractères, est un bilan macabre mais sobre. L’absence de photographies horrifiantes, toutefois, ne traduit pas un renoncement à l’image et à son ascendant sur l’imagination du public. Le parti-pris intellectualiste décrit jusqu’ici est modéré par une inventivité formelle et un savoir-faire technique aux effets saisissants.

Vertiges devant l’abîme

  • 82 Ghilardotti 2024 [en ligne].
  • 83 Un itinerario fra le mostre degli anni Trenta, Toffanello 2017, p. 5-13 ; Haskell 2002, p. 145.

30L’exposition du Russicum veut informer les élites cultivées, mais sans perdre de vue l’efficacité propre d’un support propice à la divulgation. Contrairement aux austères Lettres de Rome, le divertissement, la réception distraite, en est une composante essentielle. L’exposition temporaire n’est pas, dans les années 1930, une pratique nouvelle, mais c’est alors qu’elle devient porteuse d’une culture de masse, capable d’atteindre un très large public, par une divulgation attrayante et créative82. Le régime fasciste a tôt compris l’intérêt pour sa diplomatie culturelle des expositions artistiques temporaires, et se résout à prêter les collections italiennes à des voyages parfois périlleux et à une large publicité83. Les expositions artistiques mais aussi de divulgation historique ou scientifique se multiplient alors en Italie, enrichies peu à peu d’enseignes, panneaux, opuscules, communiqués radio, spots publicitaires de l’Istituto Luce, investissant l’événement d’un sens patriotique ou politique.

  • 84 Russo 1999, p. 8-11. Les artistes italiens, pour faire oublier les influences soviétiques de cette (...)
  • 85 Les photos de l’inauguration de la Mostra Garibaldina sont sur le site de l’Istituto Luce.
  • 86 M. Sarfatti, Architettura, arte e simbolo alla Mostra del fascismo, dans Architettura. Rivista del (...)
  • 87 Ibid., p. 70.
  • 88 Ibid., p. 69.

31La transformation de l’exposition en spectacle total, et de pure propagande, trouve son apogée dans l’Exposition de la Révolution fasciste ouverte en octobre 1932 pour célébrer la première décennie du régime. Architectes et peintres d’avant-garde y déploient un langage formel audacieux et agressif, appliqué à étourdir le public, à l’assaillir de stimulations et de messages visuels et sonores. L’incorporation de photomontages aux compositions murales du Palais des Expositions signale alors l’influence des constructivistes soviétiques qui s’étaient distingués à Cologne en 192884. Margherita Sarfatti, critique d’art, connue comme l’amante de Mussolini, affirme la nouveauté de l’Exposition, qu’elle compare à une précédente qui s’était tenue en avril au même endroit85 : le sujet, Garibaldi, pouvait bien être passionnant, l’événement n’inspirait au visiteur qui « n’était pas un chercheur professionnel d’archives » que confusion et ennui devant « ces kilomètres et kilomètres de documents »86. L’exposition fasciste au contraire, avec un matériel limité à quelques imprimés et photos, a su « comme l’Église, confi[er] à l’art la tâche de traduire et glorifier en images physiques, et néanmoins spirituelles, les faits de l’esprit »87. L’exposition fasciste, comme celle du Vatican en 1936, entend rivaliser avec les œuvres d’art sacré, mais en gardant mémoire de l’iconoclasme futuriste. L’inventivité et la beauté de la forme ne deviennent art que pénétrées d’un « contenu profondément vivant, original et vital »88. La leçon fasciste est en somme qu’une exposition doit divertir, séduire, impressionner, plus qu’enseigner.

  • 89 Stéphanie Roulin oppose cet amateurisme aux techniques sophistiquées des expositions nazies ; voir (...)

32Dans une certaine mesure, l’exposition du Russicum marque avec les expositions précédentes sur les sans-Dieu un écart comparable à celui qui sépare, selon Sarfatti, l’Exposition de la Révolution fasciste de celle sur Garibaldi. Il ne s’agit plus de délivrer une documentation brute à un public initié. Les expositions itinérantes alignaient, sans apprêts, de petites photos et manifestes collés sur de grandes feuilles blanches suspendues aux tapisseries des appartements d’accueil, pourvues de légendes manuscrites89. Dans un autre genre, l’exposition garibaldienne critiquée par Sarfatti reprenait les codes de la muséographie traditionnelle : une galerie de tableaux dans de lourds cadres dorés ou un choix d’imprimés disposés sous verre sur des présentoirs. Dans l’un et l’autre cas, la quantité ne devient pas qualité.

  • 90 F. Pellegrino, Una esposizione di stampa comunista, dans Civiltà Cattolica, 16 avril 1938, p. 113-1 (...)
  • 91 Rassegna infernale, art. cit. (17 octobre 1936), p. 93.
  • 92 Ledit 1938 a, p. 42 (cité aussi par Pettinaroli 2015, p. 743).

33L’exposition de Ledit, sans les moyens ni les ambitions de la célébration fasciste, révèle un soin extrême de la mise en scène. Le public visé n’est pas un public d’esthètes recueillis, mais un collectif distrait, en quête de sensations fortes. Déambulant dans les salles, il s’attardera devant les panneaux les plus aguicheurs, s’imprègnera de l’effet d’ensemble. La quantité de matériel vaut ainsi par sa qualité plastique, son effet sur les sens et l’imagination, plus que par l’information qu’elle délivre : cette dimension est soulignée en 1938 par le jésuite Francesco Pellegrino, collaborateur de Radio Vatican et du Secrétariat contre l’athéisme, chiffres à l’appui. Une surface de 360 m2 est recouverte de documentation, soit d’environ 4.000 imprimés, en 30 langues différentes environ : plus qu’aucun visiteur ne pourra jamais assimiler. « Quiconque a visité cette exposition sans en avoir déjà une idée, en est sorti simplement troublé »90 ; « on reste confus et stupéfait, et on ne sait plus quoi remarquer ni quoi relever […] quand toutes [ces images] sont également infâmes par leur diabolique perfidie »91. Les tirages russes des œuvres de Marx, Engels, Lénine et Staline dont l’exposition montre des échantillons pourraient, en feuilles volantes, « recouvrir 31 fois le tour du globe terrestre »92. Ce trouble du visiteur, sa difficulté à fixer son attention devant l’océan d’imprimés, est l’effet visé. La disposition même du matériel, empilé en tous sens, recouvert de flèches, d’images et de légendes, conditionne l’intelligence des pièces singulières :

  • 93 F. Pellegrino, Una esposizione di stampa comunista, dans Civiltà Cattolica, 7 mai 1938, p. 237-244.

Les filets du Komintern sont donc habilement tendus pour capturer le monde et le jeter dans l’abîme. […] En cela nous sommes redevables à cette originale revue de documents qui nous rend suffisamment objectifs pour ne pas nous faire sentir l’envie ni le besoin d’exagérer un danger, qui, déjà depuis longtemps, a été dénoncé […].93

34La rhétorique de l’abîme et l’exactitude tempérée de la science s’informent l’une l’autre. L’autorité des experts jésuites est garantie par le volume des documents, mais écrase de son poids le visiteur, plus qu’elle ne l’instruit.

  • 94 Rassegna infernale, art. cit., p. 92.

35La pédagogie de l’exposition ne s’épuise pas dans les diagrammes savants et la disposition des pièces. Elle se déploie dans une série d’affiches illustrées et de figures décoratives que décrit la Civiltà Cattolica en 1936 : dans le pavillon soviétique, on trouve « de grands panneaux, affichés en Russie, agrandissement des figures publiées dans les revues communistes et des ‘sans-Dieu’ »94. On ne sait si Ledit a eu recours à des techniques d’agrandissement, ou s’est procuré ces affiches soviétiques originales : quoi qu’il en soit, l’exposition bénéficie de nombreuses illustrations en grand format – contrairement aux expositions sur les sans-Dieu égayées par de très petites vignettes et photos – qui captivent l’attention, par exemple dans la salle de l’Angleterre.

  • 95 Ibid.

36Mais ce qui frappe surtout, des photographies de 1938 et comptes-rendus de 1936, est l’inventivité esthétique qu’ils révèlent. La dimension didactique cède parfois le pas à des figures seulement décoratives : personnages, créatures et symboles essaiment tout le parcours. Des descriptions de 1936 aux photos de 1938, les récurrences suggèrent que plusieurs, les plus impressionnantes, datent de la première édition et ont été reprises ensuite. La Civiltà Cattolica s’attarde ainsi en 1936 sur une « gigantesque et monstrueuse araignée »95. Derrière la balustrade qui surplombe l’un des escaliers, trône en effet une araignée géante dont chaque patte porte en français le nom d’une branche de la propagande communiste : « mouvement anti-fasciste », « solidarité internationale », « littérature et arts », « féminisme », « l’URSS », « mouvement ouvrier », « litt. pour la jeunesse ». Au bout de chaque patte, ont été collés en vrac un ou plusieurs journaux en langues variées, correspondant à ces catégories (Left Review, Masses, Der Simpe, l’Humanité, etc.). La créature cauchemardesque (l’araignée géante) enrobe ainsi la description analytique de l’organisation communiste.

Fig. 3. Diagramme-araignée du mouvement communiste dans un couloir du Russicum, 1938 [ARSI – 1038-V, 5].

Fig. 3. Diagramme-araignée du mouvement communiste dans un couloir du Russicum, 1938 [ARSI – 1038-V, 5].
  • 96 ASO, Rerum Variarum, 1938, n° 1 (I). Predicatori Francia. Pubblicazioni periodiche, giornali, manif (...)

37La revue jésuite évoque aussi une carte géographique recouverte par la « pieuvre communiste ». La référence est sans doute au pavillon français où, au-dessus des présentoirs, le mur est bariolé de journaux superposés (Jeunes filles, Paix et Liberté, Révolution, Le drapeau rouge, Le libertaire, l’Ouvrière, etc.), entrecoupés de schémas ludiques (depuis 1936 et jusqu’en février 1938, Ledit a pu étendre sa collection de presse française, dans le cadre d’une mission que lui confie le Saint-Office, avec les pères Frey et Garrigou-Lagrange, sur l’influence communiste dans la presse catholique française96). Au-dessus de cette grouillante tapisserie, bordée d’une frise de faucilles et marteaux, une carte du monde s’étend jusqu’au plafond. Une infinité de lignes droites y rayonnent autour d’un point, Moscou, et rejoignent les extrémités de chaque continent. La légende, en gros caractères imitant le titre d’un journal, teinte le matériel exposé d’une couleur inquiétante : « La pieuvre communiste étend ses tentacules ».

Fig. 4. Salle de l’exposition dédiée à la France, Russicum, 1938 [ARSI – 1038-V, 8].

Fig. 4. Salle de l’exposition dédiée à la France, Russicum, 1938 [ARSI – 1038-V, 8].

38L’usage de ces stéréotypes (l’araignée et la pieuvre) se confond cependant avec une esthétique créative, ouverte aux produits (voire à l’idée même) de la modernité technique et artistique.

La Sainte Modernité

39Commentant l’inventivité formelle de l’Exposition mondiale de la presse catholique, le père Agostino Gemelli s’exclamait en juin 1936 :

  • 97 A. Gemelli, La mostra mondiale della stampa cattolica, dans Vita e pensiero, 6 juin 1936, p. 245. I (...)

l’Exposition est une bonne bataille pour l’Art contemporain. Beaucoup de ceux qui tordent le nez devant l’art de notre époque pourront constater qu’on peut faire des choses extrêmement belles et modernes. Et puisque nous savons que le Saint Père en a loué l’inventeur, nous pouvons dire que son éloge est un encouragement éminent à ce qu’Il appelle Lui-même: “sainte modernité”.97

40L’expression « sainte modernité » ne paraît pas figurer dans les discours officiels du pape : est-ce une formule prononcée lors de quelque audience ? ou bien Gemelli l’a-t-il forgée pour résumer la pensée de Pie XI sur les bienfaits des techniques nouvelles au service de l’Église ? Toujours est-il que c’est dans ce sillage que Ledit inscrit son exposition : celui d’une réconciliation des élites catholiques avec l’idée de modernité.

  • 98 Ce motif se voit mieux encore sur la photo 19, cf. ARSI, 1038-V. Secretar. anticom. Roma.

41Privée de moyens et mise sur pied par des amateurs, l’exposition de Ledit se distingue par sa recherche esthétique. Les stéréotypes revisités y côtoient des motifs nouveaux : celui, par exemple, de la typographie géante qui fend l’espace en diagonale et d’où s’écoulent d’innombrables piles de journaux ornées de faucilles et de marteaux. Ces piles cubiques s’estompent en un quadrillage géométrique, stylisé, tendant vers l’abstraction : une concession peut-être au rationalisme à la mode98.

Fig. 5. Salle « URSS » de l’exposition, Russicum, 1938 [ARSI – 1038-V, 25].

Fig. 5. Salle « URSS » de l’exposition, Russicum, 1938 [ARSI – 1038-V, 25].

42Une autre invention significative est la série de personnages peints et découpés en grand format : le vendeur de journaux. Debout les jambes arquées, seul sur un globe terrestre ou bien à plusieurs, en file indienne, il évoque une allégorie plus ancienne : le « gamin », le Gavroche des barricades, devenu ici un jeune homme nerveux, affairé à propager ses journaux. Ce jeune homme incarne la séduisante vitalité du communisme mondial.

Fig. 6. Salle du Russicum avec table et chaises, et figures du vendeur de journaux, 1938 [ARSI – 1038-V, 32].

Fig. 6. Salle du Russicum avec table et chaises, et figures du vendeur de journaux, 1938 [ARSI – 1038-V, 32].

43Enfin, de toute cette mise en scène, l’élément le plus théâtral est la silhouette grandeur nature de Lénine, en train de haranguer les foules, sa casquette à la main. Suspendu dans la section hollandaise de l’exposition, ce Lénine surplombe une tribune savamment enveloppée de drapés sombres. Sous cette machinerie, une pancarte lui fait dire : « Toute idée religieuse, toute conception de tout bon Dieu est une abomination indicible ».

Fig. 7. Salle « Hollande » de l’exposition, Russicum, 1938 [ARSI – 1038-V, 1].

Fig. 7. Salle « Hollande » de l’exposition, Russicum, 1938 [ARSI – 1038-V, 1].
  • 99 Des photos de l’exposition de Cologne sont visibles dans Russo 1999, p. 50.
  • 100 Sur l’influence du photomontage – rebaptisé par les commentateurs fascistes « fotomosaico » – sovié (...)
  • 101 Roulin 2010, p. 265.
  • 102 Athéisme soviétique : 1938, dans Lettres de Rome, 1er mai 1938, p. 129.

44Ce Lénine dynamique et loquace fait concurrence au portrait du vieux Lénine, de profil, trônant au milieu d’un dense collage de documents, de pancartes et d’images (cf. photo 5). Ce Lénine plus fatigué est accompagné d’une légende en italien : « Lénine est mort mais son œuvre vit ». Cette composition évoque les photomontages d’El Lissitzky qui avaient distingué le pavillon soviétique de Cologne en 1928. On y voyait aussi un grand profil de Lénine, au milieu de photographies de foules et de visages99. Sans aller jusqu’aux photomontages, repris par l’Exposition de la Révolution fasciste, on peut supposer que les jésuites ont aussi appris quelque chose des artistes soviétiques100. Le concept même d’exposition antireligieuse repris par Pro Deo est d’inspiration soviétique101. Mais les jésuites romains empruntent plus qu’un concept. La forme se modèle sur le contenu, en voulant donner « un relief singulier à la souplesse extraordinaire de la propagande soviétique », ajustée aux « différents publics auxquels elle se dirige », venant « à l’encontre des nécessités ou des inclinaisons des masses »102.

45Il faut, enfin, remarquer le guichet monté à l’entrée pour accueillir les dons des visiteurs et exalter l’ardeur combattive des Lettres de Rome : une des pancartes montre une croix qui étend son ombre sur le globe terrestre, face à une menaçante faucille croisant le marteau. La légende – « quel signe vaincra ? » (quale segno vincerà ?) – semble invoquer le bras armé temporel (un nouveau Constantin ?) au secours du christianisme triomphant.

Fig. 8. Guichet pour les donations aux Lettres de Rome, Russicum, 1938 [ARSI – 1038-V, 30].

Fig. 8. Guichet pour les donations aux Lettres de Rome, Russicum, 1938 [ARSI – 1038-V, 30].

46La discipline scientifique de l’équipe de Ledit, le souci d’authenticité et d’exhaustivité des sources sont réels, mais par une savante alchimie esthétique – la mise en scène, les décors, l’emphase des commentaires – ce savoir positif se mue en tout autre chose.

Les deux étendards

  • 103 F. Pellegrino, Una esposizione di stampa comunista, dans Civiltà Cattolica, 16 avril 1938, art. cit (...)

47« Si on admet que la presse est une arme, il faut dire qu’au danger bolchevique qui menace religion et civilisation, les arsenaux et les dépôts de munitions ne manquent pas »103. Des armes qui ne tuent pas mais conquièrent les publics qu’elles atteignent, tel est le sujet de l’exposition. Mais les exposer ainsi, n’est-ce pas leur fournir une tribune ? L’ambivalence d’une telle exposition se pose bel et bien à la hiérarchie ecclésiastique. En juillet 1936, la Civiltà Cattolica relayait l’encyclique du pape sur « les pernicieux effets du cinéma », et plus généralement l’ascendant spirituel de l’image :

  • 104 Pie XI, Lettera enciclica di S.S. Pio XI sugli spettacoli cinematografici, dans Civiltà Cattolica, (...)

Loin d’exiger un effort d’abstraction ou de raisonnement dont les masses incultes seraient incapables ou qu’elles refuseraient de s’imposer, [le cinématographe] se contente de ravir les sens tout en procurant à l’esprit un plaisir extrême. Lire ou même prêter l’oreille à qui vous parle exige un minimum d’attention et un léger effort à l’esprit ; le film écarte même ce minime obstacle et se borne à dérouler ses images devant les yeux éblouis.104

  • 105 Agostino 1991.
  • 106 Benjamin 2003.

48L’éblouissement du public, du public « inculte » surtout, devant les images est ce qui préoccupe alors Pie XI, récemment acquis aux défis de l’« opinion publique »105. Les progrès du cinéma alertent la hiérarchie sur la force des images, et de qui en contrôle la diffusion (la même année, Walter Benjamin publie en français « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée »106).

  • 107 Herbigny-Giobbe à Ciccarelli, Vatican, 21.3.1933, cité et traduit de l’italien par Pettinaroli 2015 (...)
  • 108 Cité par Pettinaroli 2015, p. 741.

49L’image antireligieuse inquiète particulièrement. En mars 1933, la Commission pro Russia avait mis en garde contre « la difficulté et même le danger d’illustrer avec des projections certains épisodes qui pourraient même produire une impression funeste sur les jeunes »107. À Paris, le centre Istina avait décidé en novembre 1934, « étant donné l’usage qui pourrait être fait de certaines de ces plaques dans un sens directement opposé au but », de ne montrer ses plaques de projection reproduisant des images antireligieuses qu’à un public muni « de sérieuses références »108.

  • 109 Cantimori 1991, p. 715. Cantimori suggère que le prince Karl Anton von Rohan, intellectuel autrichi (...)
  • 110 Ledit 1938 b, p. 70.

50Le père Ledit, en dévoilant à des visiteurs choisis mais nombreux les séductions du communisme, semble obéir à une autre philosophie. Dans un opuscule tiré de ses cours, après avoir discuté la rumeur voulant que « le parti communiste [eût] étudié les règles de la Compagnie de Jésus et se [fût] efforcé de l’imiter » (Cantimori formule de séduisantes hypothèses sur les sources de ce lieu commun naissant109), il estime que « pour ceux qui ont fait les Exercices de Saint Ignace, la vraie confrontation saute aux yeux. Les communistes d’une part, les religieux catholiques de l’autre, sont les camps qui combattent sous les ‘deux étendards’, que Saint Ignace a si brillamment décrits »110.

51Cette représentation d’un lieu corporel où jésuites et bolcheviques s’affrontent avait déjà été offerte à toute la Compagnie de Jésus par le père général en avril 1934. Appelant à se mobiliser contre l’athéisme militant, Ledóchowski s’exclamait :

  • 111 W. Ledóchowski, On the need of vigourously opposing modern atheism (27 avril 1934), dans Ledóchowsk (...)

Ne voyons-nous pas se vérifier à la lettre la juste déclaration de saint Ignace dans sa méditation sur les deux étendards ? Le ‘chef méchant et chef de l’ennemi ne disperse-t-il pas réellement ses disciples à travers le monde entier, semant la destruction, sans omettre aucune province, aucun lieu, aucun état de vie, ni aucune personne en particulier’ ?111

52Il est ici question d’un moment célèbre des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, la « Méditation sur deux étendards » (Meditación de dos banderas), soit le quatrième jour de la deuxième des quatre semaines que dure cette éprouvante prière. On lit dans le texte dit « autographe » d’Ignace une exhortation à voir que « le Christ appelle et veut tous les hommes sous son étendard ; et, à l’opposé, Lucifer sous le sien », puis à :

  • 112 Exercices spirituels, § 137 et 141, dans Ignace 1991, p. 124.

[…] considérer comment il [Lucifer] fait appel à d’innombrables démons et comment il les répand, les uns dans telle ville, les autres dans telle autre, et ainsi dans le monde entier, sans omettre ni province, ni lieu, ni état, ni aucune personne en particulier.112

  • 113 Ibid., p. 125.

53L’incise de Ledóchowski (« semant la destruction ») révèle une référence plus probable à la traduction latine dite « vulgate » de cette méditation : « […] observer comment il convoque d’innombrables démons et les répand par toute la terre pour nuire, sans laisser hors d’atteinte aucune ville, aucun lieu, aucun genre de personnes »113. La portée destructrice de l’œuvre des démons n’est soulignée que dans la Vulgate.

54En octobre suivant, sous l’influence probable de cette exhortation, Ledit transcrivait au même Ledóchowski un extrait de ses carnets pour dire sa vocation à combattre le communisme :

  • 114 ARSI 1038-V : Ledit à Ledóchowski, 2.10.1934, p. 3.

Deux Étendards – reçu un coup de foudre. Jésus suscita Saint Ignace et la Compagnie pour tenir tête à la révolte protestante. La Compagnie lutte aujourd’hui encore contre toute révolte de l’homme contre Dieu… Mais aujourd’hui, le grand révolté, c’est le Bolchévisme. Pour s’y opposer en toute première ligne, Dieu prépare les vocations du Russicum et me les confie…114

  • 115 Exercices spirituels, § 140, dans Ignace 1991, p. 124-125.
  • 116 À ce sujet, cf. Fabre 1992, notamment p. 76-84.
  • 117 Exercices spirituels, § 47, dans Ignace 1991, p. 78.
  • 118 Ledit 1937, p. 57. Italien.

55Ce qui frappe dans cette récurrence est l’effort de disposition visuelle, de compositio loci, d’un champ de bataille intérieur où l’imagination est sollicitée pour représenter la bannière de l’ennemi. La vulgate des Exercices proposait la vision du « camp de Babylone, assis sur une chaire de feu et de fumée, d’aspect horrible et le visage terrifiant », contrastant par sa visibilité épouvantable avec l’humble lieu, à peine esquissé, du Christ115. Ledit et Ledóchowski emplissent à leur tour d’un « contenu de mémoire » (l’ennemi bolchevique) ce lieu imaginaire de la prière ignacienne116. Le Bolchevisme y surgit tel un Lucifer du XXe siècle. Par cette déclinaison du topos ignacien, s’explicite aussi l’analogie (sinon la parenté) entre « révolte protestante » et « révolte bolchevique », la lutte anticommuniste prolonge le combat fondateur de l’ordre jésuite, renouvelle la Contre-Réforme. L’exposition de presse communiste est ainsi une véritable « méditation de ce qui est visible » de l’Ennemi117. Introspectif, cet exercice doit préparer au combat résolutoire qui ne sera pas qu’intérieur : un jour, écrit Ledit en 1937, il faudra se mobiliser pour « chasser d’abord de nos âmes, ensuite des frontières de notre peuple, le plus grand ennemi que l’Église ait jamais connu118 ».

Ekphrasis et prédication

56L’affinité entre la dramaturgie des Exercices spirituels et la philosophie (et la pratique) de Ledit tient aussi au souci qu’a ce dernier de s’ajuster à chaque destinataire. Il ne s’agit pas seulement de faire voir – le public admis est limité – mais de fournir à qui voit des ressources rhétoriques pour dire adéquatement ce qu’il a vu. Dans une lettre du 24 janvier 1937, destinée à être lue à tous les fidèles lors des dimanches de Carême, l’Épiscopat trivénitien brandit vigoureusement la menace communiste. Pour en illustrer le danger, l’événement du Russicum est invoqué :

  • 119 Il pericolo del comunismo 2005, p. 354. Italien.

Une documentation abondante et complète de cette propagande fut rassemblée et exposée à Rome, dans les locaux du Collège Pontifical Russicum, par des spécialistes du sujet. Chacun de nous savait que le but du communisme international (Komintern), ayant siège à Moscou, centre d’infection et forge de toutes les armes pour l’infâme conquête, est justement celui-ci, d’enserrer le monde tel un poulpe gigantesque par la morsure de ses tentacules empoisonnées119.

57L’image du poulpe géant (cf. photo 4) a pu frapper les évêques vénitiens de passage à Rome, mais plus que la bête vénéneuse, c’est l’habileté et la subtilité de cet ennemi, manifestée par l’ensemble de l’exposition qui les a impressionnés :

  • 120 Ibid.

Mais aucun de nous n’aurait pu soupçonner une telle finesse artistique, une telle abondance de moyens, une telle dilapidation de capitaux pour mettre en œuvre les infiltrations les plus amples et les plus profondes dans chaque coin de la terre, pour atteindre et polluer les consciences les plus éloignées et mieux aguerries à se défendre120.

58La description de la « satanique génialité » communiste se poursuit ainsi sous forme d’ekphrasis de l’exposition romaine, où superlatifs et invectives prennent le pas sur la description : les « obscénités répugnantes », les « exaltations fanatiques du communisme, rédempteur des plèbes et du prolétariat », aussi génériques soient-elles, ont un poids accru par l’autorité du document authentique vu, touché peut-être par les rédacteurs.

  • 121 Rassegna infernale (17 octobre 1936), art. cit., p. 94.
  • 122 Ibid., p. 95.

59Dans ces énumérations, l’imagination de l’auditeur est simultanément limitée et nourrie par les réticences du prédicateur. La Civiltà Cattolica avait recouru aux mêmes expédients : rendant compte de l’exposition, l’auteur jésuite décrivait un cahier de Chants révolutionnaires français qu’il avait pu feuilleter sur un présentoir. Commençant à résumer les chansons anticléricales, il finissait par s’interrompre : « Le reste est obscène ! »121. L’objet du scandale est offert à l’imagination, dérobé à la perception. Dans une moindre mesure, ce filtrage suggestif était à l’œuvre dans l’exposition même : les imprimés « débordant d’horribles blasphèmes, de mensonges sans vergogne » y sont en effet par endroits « couverts, par souci de décence, aux visiteurs »122. Dissimuler pour suggérer, suggérer pour impressionner, impressionner pour mobiliser sans corrompre : la rhétorique se met ainsi au service d’une savante direction politique des imaginations.

 

  • 123 La efficace resistenza al pericolo sociale del comunismo, dans Civiltà Cattolica, 7 novembre 1936, (...)

60Le regard circonspect mais curieux des jésuites sur les expositions temporaires européennes, relais d’un libéralisme honni, laisse place dans les années 1930 à des expositions d’initiative jésuite, contre le communisme, c’est-à-dire « non plus seulement une apostasie pratique ou implicite, comme était celle du vieux libéralisme, mais une apostasie explicite, célébrée, solennelle ; nous dirons même l’apostasie officielle, puisque promulguée par l’autorité de l’État »123. De 1936 à 1938, la mise en scène de l’« apostasie » communiste au Russicum s’étoffe, s’enrichit d’un catalogue, s’ouvre à un public plus vaste : succès qui justifie la réédition de mai 1939, moins connue. La presse s’en détournera au profit d’une plus inquiétante actualité. La technique de communication de masse qu’est l’exposition, un temps jugée complice du libéralisme, est ainsi « pliée » à la vérité catholique, selon une pratique où Cantimori avait vu l’excellence même des jésuites depuis le XVIe siècle : le retournement de l’arme adversaire. Mais Ledit ne s’est pas contenté d’imiter l’ennemi. Les traces de ses exercices spirituels ancrent son savant dosage entre science, apologétique et créativité esthétique dans une tradition originale de la Compagnie de Jésus. Son ambition aura été de dévoiler l’apostasie bolchevique, et à travers elle la vraie nature des erreurs libérales, mais de la manifester aux sens et à l’imagination, en une impression indélébile.

  • 124 Sur la politisation des Exercices spirituels dans les années 1860, on renvoie au livre en préparati (...)

61Circonscrites et ponctuelles, ces initiatives romaines font remonter aux sinueuses racines de la pensée contre-révolutionnaire. Il vaudrait la peine d’étudier plus amplement ces méditations visibles sur l’erreur libérale : jacobins, quarante-huitards, communards n’ont-ils pas tour à tour, avant les bolcheviques, hanté et stimulé la prédication des jésuites124 ? Du Syllabus à la fin de l’Union Soviétique, quels effets à long terme cette imagination politique a-t-elle produits sur la Compagnie de Jésus et sur le monde catholique ? Et quelle place a eu le fascisme dans la généalogie luciférienne du libéralisme ? Une recherche sur les figures historiques de l’Ennemi, et les moyens déployés pour le combattre, pourrait en creux esquisser les traits de cette « sainte modernité » que célébrait Gemelli, sinon Pie XI lui-même, idéal où la notion même de modernité paraît se dissoudre.

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Bibliographie

Archives

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ASO = Archivium Sancti Officii, Rerum Variarum, Rome.

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Notes

1 L’Esposizione Internazionale della Stampa a Colonia, dans Civiltà Cattolica, 1928, p. 97-115. Nous traduisons de l’italien [dorénavant nous indiquerons seulement la langue originale].

2 Ibid., p. 105 ; p. 113 (nous soulignons) ; p. 115.

3 Russo 1999, p. 8. Voir les photomontages, p. 55.

4 On pourrait citer aussi le pavillon catholique de l’Exposition internationale de Paris en 1937, à ce sujet : Pettinaroli 2018.

5 Comme l’écrit « avec gratitude », à la fin du catalogue, l’organisateur de l’exposition en 1938 (Ledit 1938a, p. 53). Italien.

6 Burgstaller 2022.

7 Voir Botticelli au service du fascisme, dans Haskell 2002, p. 145-169 ; ainsi que Ghilardotti 2024 ; Poupault 2023 ; Baioni 2022, Carli 2021 ; Toffanello 2017 ; Gentile 1993 ; Stone 1993.

8 Cf. notamment les analyses d’Alfonso Bottai ou de Margherita Sarfatti en 1931-1932, cités par Baioni 2022, p. 57-59. Voir aussi Gentile 1993, p. 189-207 ; Poupault 2023 ; Stone 1993, p. 229-230.

9 En partic. Gentile 1993, p. 189-209. La thèse de Gentile est reprise par Poupault 2023 ; Morello 2000.

10 Je remercie vivement pour leur aide Maria Rita Giubilo, de l’Archivio storico del Pontificio Istituto Orientale [ASPIO], Sergio Palagiano de l’Archivium Romano Societatis Iesu [ARSI], et, tout particulièrement, Vivien Prigent de m’avoir trouvé le catalogue de l’exposition de 1938.

11 ARSI, Fonds Ledóchowski, Varia ad eius vitam-1025/355 : lettre du p. Ledit, 1943, p. 5. Nous soulignons. Italien.

12 Chenaux 2020, p. 483-510 ; Chenaux 2018, p. 54-70.

13 ARSI, Secretariatus pro communicatione sociali, 1038-V Secretar. anticom. Rome : Ledit à Ledóchowski, 8.1.1933. Document cité dans Lucas 2025, p. 27-40. Sur la constitution de la bibliothèque de l’Institut pontifical oriental, voir Pettinaroli 2015, p. 364-366.

14 Sur l’échange en novembre 1934 de Tacchi Venturi avec le chef de la police Arturo Bocchini : Petracchi 2004, p. 141.

15 Pettinaroli 2015, p. 724.

16 Frangioni 2016, p. 125-138.

17 Ledóchowski 1945 : « To the Fathers Who, in their Respective Provinces, Direct and Promote the Fight against Atheism » (28 octobre 1934), p. 607. Anglais. On peut se demander si Ledóchowski a ici en mémoire l’histoire du mot « prosélytisme », référé originellement aux juifs convertis, cf. Fabre 2023, p. 891-899.

18 Ledóchowski 1945, « To the Whole Society » (19 juin 1936), p. 610.

19 Frangioni 2016, p. 125-138. Voir aussi Pettinaroli 2015, p. 710-715.

20 Cette dernière exposition est citée dans une interview de Ledit : ARSI, 1038-V. Secretar. anticom. Roma. Italien. Elle est attestée par La vita italiana. Rassegna mensile di politica interna, estera, coloniale e di emigrazione, 15 juin 1939, rubrique Fatti e commenti, p. 773-774.

21 ASPIO, C1 [1] f. 3, sf. 8 « Ledit SJ » 1926-1933 : dans une lettre sans date, probablement de 1926, Ledit conteste la décision de Michel d’Herbigny de lui faire quitter les États-Unis pour se former à Rome.

22 Poggi 1987, p. 5-40.

23 ASPIO, Diario della casa (1927-1930). Voir aussi Catalogus provinciae romanae 1938, Rome, Typ. Pontif. Universitatis Gregorianae, 1938, p. 50, et Theses in Pontificio Instituto Orientalium Studiorum ad Lauream obtinendam praesentatae (1917-1967), dans Orientalia Christiana Periodica, 33, 1967, p. 335.

24 Menozzi 2005, p. 153-172.

25 ASPIO, Diario della casa (1932-1940) : le 17 octobre 1939, Ledit fait ses adieux à son entourage romain lors d’un dîner à l’Institut pontifical oriental.

26 Poggi 1987, p. 6.

27 ASPIO, C1 [1] fasc. 3, sf. 8 « Ledit SJ » 1926-1933 : Ledit, « Une campagne antibolchévique aux Etats-Unis (Dernier rapport) », 1930 (septembre ?).

28 Sur Du Bois et le marxisme, voir Stavo-Debauge 2025.

29 Ibid.

30 Ce matériel sera détaillé dans le catalogue de 1938 : Ledit 1938 a, p. 15-22 : « la maggior parte del materiale è stata raccolta nella sola città di Los Angeles », p. 16.

31 Ledit, En visitant une exposition. II, dans Lettres de Rome, 15 avril 1938, n° 8, p. 113-122.

32 Un corso di cultura per sacerdoti, laureati, maestri e persone colte, dans Vita e pensiero, 7 juillet 1936, p. 303 ; La Civiltà di Roma contro la barbarie di Mosca. Importante lezione inaugurale alla Scuola Femminile di Colture religiosa, dans L’Avvenire d’Italia, 21 novembre 1936, p. 2 ; Le conferenze del P. Ledit sul comunismo, dans L’Avvenire d’Italia, 28 novembre 1936, p. 4 ; I Soviety contro Dio. La subdola guerra dell’ateismo bolscevio nell’impressionante documentazione del P. Ledit, dans L’Avvenire d’Italia, 5 décembre 1936, p. 2.

33 Cf. Cordovani 1937, p. 19.

34 Raes 1967, ici p. 310 (cité par Pettinaroli 2015, p. 741).

35 Cantimori, Politica, dans Leonardo, 1938, maintenant dans Cantimori 1991, p. 708-720.

36 Ibid., p. 716-717.

37 ARSI, Fonds Ledóchowski, Varia ad eius vitam-1025/355 : lettre du p. Ledit, 1943, p. 5-6.

38 G. Dalla Torre, Un giro per l’esposizione della stampa cattolica nella pianta di Gio Ponti, dans Vita e Pensiero, décembre 1935, p. 759-762.

39 Ibid.

40 G. Dalla Torre, Scopo e significato dell’esposizione mondiale della stampa cattolica in Vaticano, dans Vita e Pensiero, mai 1936, a. XXII, n° 5, p. 213.

41 G. Dalla Torre, L’Esposizione Mondiale della Stampa Cattolica in Vaticano, dans L’Illustrazione vaticana, a. VII, n° 3, 1-15 février 1936, p. 120.

42 G. Ponti, L’Esposizione Mondiale della Stampa Cattolica : il concetto architettonico, dans L’Illustrazione vaticana, a. VII, n° 9, 1-16 mai 1936, p. 425-426.

43 Pie XI, Discorso inaugurale del Papa alla Mostra della Stampa cattolica, dans Civiltà Cattolica, juin 1936, vol. II, p. 419.

44 Roulin 2010, p. 265-300, ici p. 265.

45 Pettinaroli 2015, p. 742.

46 Ledit cite parmi le personnel mis à contribution un certain père Boubée da Manila et, de la Curie, « Auger, Lambe ed altri », (ARSI, Fonds Ledóchowski, Varia ad eius vitam-1025/355 : lettre du p. Ledit, 1943).

47 Ledit dans ARSI, Fonds Ledóchowski, Varia ad eius vitam-1025 : lettre du p. Ledit, 1943, p. 6.

48 Ledit, ARSI, 1038-V, De labore nostrorum contra atheismum communisticum (31 mai 1936), p. 20, latin.

49 Ibid.

50 Ledóchowski interdira à Ledit d’accepter à nouveau de l’argent de cette « personne en particulier » (ARSI, Fonds Ledóchowski, 1025, 1943, lettre de Ledit, p. 10, anglais et italien).

51 ASO, Privilegia Sancti Officii Urbis, Priv. S.O. 1937 n° 16, Gesuiti.

52 ARSI, Fonds Ledóchowski, 1025 : lettre du p. Ledit, 1943, p. 6, anglais et italien.

53 Pettinaroli 2015, p. 743.

54 À nos abonnés et amis, dans Lettres de Rome, 5 janvier 1937, a. III, n° 1, p. 1 ; Notes du mois, dans Lettres de Rome, 1-15 décembre 1938, a. IV, n° 23-24, p. 354.

55 Rassegna diabolica. La propaganda comunista mondiale, dans L’Avvenire d’Italia, 18 octobre 1936, p. 1 ; 20 octobre 1936, p. 2.

56 Rassegna infernale. La propaganda comunista mondiale, dans Civiltà Cattolica, 17 octobre 1936, p. 89-98, ici p. 95.

57 ARSI, Fonds Ledóchowski, 1025 : lettre du p. Ledit, 1943, p. 8. Raffaella Perin a documenté la collaboration de Ledit et de son Secrétariat avec Radio Vatican autour de l’actualité espagnole, dans Perin 2017, p. 27-37.

58 Cf. Moscou et les événements d’Espagne, dans Lettres de Rome, septembre-octobre 1936, a. II, n° 11-12, p. 168-173. À ce sujet, voir Miccoli 2005, p. 222-223.

59 Rassegna infernale. art. cit., p. 89-98.

60 Ibid., p. 98.

61 Roulin 2010, p. 265.

62 Rassegna infernale, art. cit., p. 95. Le carton d’invitation de 1936 précise que « cette Exposition, à caractère strictement privé, ne pourra être vue que par les personnes munies d’une invitation personnelle » cf. ARSI, 1038-V Secretar. Anticom. Roma : « Invito esclusivamente personale ». Italien.

63 Ledit 1938 a, p. 6. En mars 1938 et en mai 1939, au moment même de l’exposition Ledit, publie dans ce journal des articles sur la politique soviétique et la vie religieuse en Russie. Voir entre autres, de Ledit : Genesi e sviluppi del terrore nella Russia bolscevica. Da Lenin alla ascesa di Stalin, dans L’Osservatore romano, 12 mars 1938, p. 3 ; L’avvenire religioso della Russia, 21 mai 1939, p. 2.

64 À ce sujet, voir Lomb 2018.

65 À nos abonnés et amis, dans Lettres de Rome, 5 janvier 1937, p. 1.

66 Petracchi 1985, p. 156-157.

67 Burgstaller 2020 [en ligne, consulté le 28.9.2025]. L’exposition antibolchevique, itinérante, aurait été reproduite dans six villes allemandes puis poursuivie sous le nom Bolschewismus ohne Maske, en un sens toujours fortement antisémite.

68 ARSI, Fonds Ledóchowski, 1025 : lettre du p. Ledit, 1943, p. 7.

69 Friedrich Muckermann relate dans son journal sa collaboration avec Ledit et ses efforts pour associer à la lutte contre le bolchevisme la dénonciation du national-socialisme : Muckermann 1973, p. 626-628.

70 Ibid.

71 P. Alessandrini, Rilievi alla mostra antibolscevica, dans L’Avvenire d’Italia, 30 décembre 1936, p. 3. Italien.

72 Ibid. : « Anzi, si è cercato di far apparire il clero, forse, la Chiesa, consenziente al movimento comunista », avec des images de prêtres combattant sous le drapeau rouge.

73 Ibid.

74 Roulin 2010, p. 268-270.

75 Ledit 1938a, p. 6.

76 Pie XI, Discorso inaugurale del Papa alla Mostra della Stampa Cattolica », art. cit., p. 420.

77 Le prochain congrès des sans-Dieu, dans Lettres de Rome, 1er janvier 1938, p. 4.

78 Ledit 1938a, p. 7.

79 Ledit 1937, p. 23-26.

80 ARSI, 1038-V Secretar. Anticom. Roma, 1938, photo 35.

81 Ces photographies conservées parmi les archives du Secrétariat n’ont jamais été publiées. Celle, de bien moindre qualité, publiée dans les Memorabilia Societatis Jesu, 1er juillet 1938, p. 536, n’appartient pas à cette collection.

82 Ghilardotti 2024 [en ligne].

83 Un itinerario fra le mostre degli anni Trenta, Toffanello 2017, p. 5-13 ; Haskell 2002, p. 145.

84 Russo 1999, p. 8-11. Les artistes italiens, pour faire oublier les influences soviétiques de cette technique, auraient préféré le terme de « fotomosaico », voir p. 50-54.

85 Les photos de l’inauguration de la Mostra Garibaldina sont sur le site de l’Istituto Luce.

86 M. Sarfatti, Architettura, arte e simbolo alla Mostra del fascismo, dans Architettura. Rivista del Sindacato Nazionale fascista architetti, janvier 1933, publié par Schnapp 2003, p. 69-72.

87 Ibid., p. 70.

88 Ibid., p. 69.

89 Stéphanie Roulin oppose cet amateurisme aux techniques sophistiquées des expositions nazies ; voir aussi les photos de l’exposition sur les sans-Dieu à Genève en 1934-1935, Roulin 2010, p. 266-269.

90 F. Pellegrino, Una esposizione di stampa comunista, dans Civiltà Cattolica, 16 avril 1938, p. 113-121.

91 Rassegna infernale, art. cit. (17 octobre 1936), p. 93.

92 Ledit 1938 a, p. 42 (cité aussi par Pettinaroli 2015, p. 743).

93 F. Pellegrino, Una esposizione di stampa comunista, dans Civiltà Cattolica, 7 mai 1938, p. 237-244.

94 Rassegna infernale, art. cit., p. 92.

95 Ibid.

96 ASO, Rerum Variarum, 1938, n° 1 (I). Predicatori Francia. Pubblicazioni periodiche, giornali, manifesti di tendenza democratica avanzata in riguardo a gravi problemi d’indole sociale e religiosa. V.g. Sept, pubblicato dai p. domenicani in Francia.

97 A. Gemelli, La mostra mondiale della stampa cattolica, dans Vita e pensiero, 6 juin 1936, p. 245. Italien.

98 Ce motif se voit mieux encore sur la photo 19, cf. ARSI, 1038-V. Secretar. anticom. Roma.

99 Des photos de l’exposition de Cologne sont visibles dans Russo 1999, p. 50.

100 Sur l’influence du photomontage – rebaptisé par les commentateurs fascistes « fotomosaico » – soviétique en Italie : Russo 1999, p. 50-53.

101 Roulin 2010, p. 265.

102 Athéisme soviétique : 1938, dans Lettres de Rome, 1er mai 1938, p. 129.

103 F. Pellegrino, Una esposizione di stampa comunista, dans Civiltà Cattolica, 16 avril 1938, art. cit., p. 113.

104 Pie XI, Lettera enciclica di S.S. Pio XI sugli spettacoli cinematografici, dans Civiltà Cattolica, 18 juillet 1936, vol. III, p. 89-100, ici p. 94. On cite d’après le texte français Vigilanti cura. Sur les pernicieux effets du cinéma (29 juin 1936).

105 Agostino 1991.

106 Benjamin 2003.

107 Herbigny-Giobbe à Ciccarelli, Vatican, 21.3.1933, cité et traduit de l’italien par Pettinaroli 2015, p. 741.

108 Cité par Pettinaroli 2015, p. 741.

109 Cantimori 1991, p. 715. Cantimori suggère que le prince Karl Anton von Rohan, intellectuel autrichien à l’origine de l’association « L’Union intellectuelle européenne » (ou Der Europäische Kulturbund), pourrait avoir forgé pour la première fois cette analogie dans son journal de voyage en Russie (Rohan 1927), à moins que Ledit et Rohan puisent à une source commune.

110 Ledit 1938 b, p. 70.

111 W. Ledóchowski, On the need of vigourously opposing modern atheism (27 avril 1934), dans Ledóchowski 1945, p. 603-604. Anglais.

112 Exercices spirituels, § 137 et 141, dans Ignace 1991, p. 124.

113 Ibid., p. 125.

114 ARSI 1038-V : Ledit à Ledóchowski, 2.10.1934, p. 3.

115 Exercices spirituels, § 140, dans Ignace 1991, p. 124-125.

116 À ce sujet, cf. Fabre 1992, notamment p. 76-84.

117 Exercices spirituels, § 47, dans Ignace 1991, p. 78.

118 Ledit 1937, p. 57. Italien.

119 Il pericolo del comunismo 2005, p. 354. Italien.

120 Ibid.

121 Rassegna infernale (17 octobre 1936), art. cit., p. 94.

122 Ibid., p. 95.

123 La efficace resistenza al pericolo sociale del comunismo, dans Civiltà Cattolica, 7 novembre 1936, vol. IV, p. 177. Italien.

124 Sur la politisation des Exercices spirituels dans les années 1860, on renvoie au livre en préparation de Manfred Posani Löwenstein sur la fausse nouvelle de l’incendie du Louvre.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Enseignants et étudiants de l’Institut pontifical oriental, 1938. Au 3e rang, Joseph Ledit est le 6e en partant de la droite ; Gustav Wetter, au dernier rang, le 1er en partant de la gauche [ASPIO (tous droits réservés) collection photographique, b. 32 (communauté académique 1927-1997), 1938].
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Titre Fig. 2. L’escalier du Russicum menant vers l’exposition au 1er étage, 1938 [ARSI – 1038-V, 20].
URL http://journals.openedition.org/mefrim/docannexe/image/16873/img-2.jpg
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Titre Fig. 3. Diagramme-araignée du mouvement communiste dans un couloir du Russicum, 1938 [ARSI – 1038-V, 5].
URL http://journals.openedition.org/mefrim/docannexe/image/16873/img-3.jpg
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Titre Fig. 4. Salle de l’exposition dédiée à la France, Russicum, 1938 [ARSI – 1038-V, 8].
URL http://journals.openedition.org/mefrim/docannexe/image/16873/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 1,9M
Titre Fig. 5. Salle « URSS » de l’exposition, Russicum, 1938 [ARSI – 1038-V, 25].
URL http://journals.openedition.org/mefrim/docannexe/image/16873/img-5.jpg
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Titre Fig. 6. Salle du Russicum avec table et chaises, et figures du vendeur de journaux, 1938 [ARSI – 1038-V, 32].
URL http://journals.openedition.org/mefrim/docannexe/image/16873/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 1,9M
Titre Fig. 7. Salle « Hollande » de l’exposition, Russicum, 1938 [ARSI – 1038-V, 1].
URL http://journals.openedition.org/mefrim/docannexe/image/16873/img-7.jpg
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Titre Fig. 8. Guichet pour les donations aux Lettres de Rome, Russicum, 1938 [ARSI – 1038-V, 30].
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Pour citer cet article

Référence papier

Marie Lucas, « Les deux étendards »Mélanges de l’École française de Rome - Italie et Méditerranée modernes et contemporaines, 137-2 | 2025, 257-278.

Référence électronique

Marie Lucas, « Les deux étendards »Mélanges de l’École française de Rome - Italie et Méditerranée modernes et contemporaines [En ligne], 137-2 | 2025, mis en ligne le 11 mai 2026, consulté le 21 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/mefrim/16873 ; DOI : https://doi.org/10.4000/168na

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Auteur

Marie Lucas

École française de Rome, marie.lucas@efrome.it

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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