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Dossier

Quand le christianisme s’arrime au mall : ancrage et nouvelles pratiques religieuses dans Metro-Manila (Philippines)

When Christianity comes to the mall: anchoring and new religious practices in Metro Manila (Philippines)
Catherine Guéguen

Résumés

La population philippine est à 90 % chrétienne en 2020. Pourtant, cette présence se diversifie au fil du temps, et ce, notamment avec l’émergence de courants chrétiens évangélistes. Certains mouvements hérités d’Amérique du Nord ont ciblé des populations urbaines plutôt aisées en développant des stratégies d’ajustement aux pratiques urbaines. Faute de lieux de culte propres, ces derniers ont investi les centres commerciaux ou malls de l’agglomération-capitale des Philippines. Face à cette concurrence et à la baisse de la fréquentation des églises, l’Église catholique se résout également à investir les malls. Ainsi, les centres commerciaux devenus des lieux de vie dans l’agglomération-capitale des Philippines sont désormais au cœur des stratégies des Églises. La compréhension de cette forme d’habiter invite à identifier et comprendre les acteurs de cette organisation de l’espace dans le contexte du quartier des affaires de Makati.

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Texte intégral

Introduction

1Fernando Suarez, ou « Father Suarez », avait bouleversé quelque peu les pratiques religieuses de la paroisse Don Bosco, inscrite au cœur de Makati (quartier des affaires), au début des années 2010. En effet, alors que la paroisse de Don Bosco voyait sa fréquentation fondre au fil du temps, ce dernier initia les messes dans le centre commercial Glorietta, au cœur du quartier des affaires de l’agglomération, et ce, les jours de forte affluence, autrement dit les samedis. Ces messes, d’abord spontanées, lui valurent un rappel à l’ordre de la part de l’évêché de Manille. Pourtant, une dizaine d’années plus tard, la formalisation de la place de la religion catholique semble plus qu’acquise dans les centres commerciaux ou malls de l’agglomération : des espaces sont dédiés aux pratiques cultuelles avec permanence ou non d’un personnel spécifique, les lieux étant consacrés. Cette démarche initiée par Fernando Suarez est associée à son parcours de vie, puisqu’il entre dans la vie ecclésiastique sur le tard dans les années 1990 au cours d’un séjour au Canada où il put observer les pratiques décloisonnées des mouvements chrétiens. Ce que nous questionnons ici est la diffusion des pratiques chrétiennes et de leurs lieux dans les centres commerciaux de l’agglomération-capitale des Philippines, Metro-Manila. Cette étude reprend d’abord la notion d’habiter qui implique celle de la mobilité des populations mais aussi des pratiques liées à l’immobilité au vu des problèmes de circulations dans cette agglomération forte de quatorze millions d’habitants.

2Les centres commerciaux « fermés » ou malls constituent des éléments clés de l’armature urbaine des villes philippines de grande taille, ce sont désormais les nouveaux centres-villes où l’on peut retrouver tous les types de services publics (celui du permis de conduire, par exemple), de commerces (restauration, boutiques), de loisirs (cinéma, salle de bingo, etc.). Ces centres commerciaux sont issus d’une privatisation progressive des espaces urbains et de la disparition des espaces publics (Lim, 2014). Les malls sont assidûment fréquentés par une partie des Philippins qui y apprécient le cadre sécurisé, la propreté, les gammes de produits permettant à chacun de goûter à la société de consommation. Toutefois, la tenue d’offices religieux ne fut pas envisagée par les concepteurs et propriétaires de ces établissements de commerce, bien que leur construction fût guidée par l’influence urbanistique américaine. Alors que la diffusion des pratiques religieuses chrétiennes en Asie du Sud-Est est largement étudiée, leur rapport aux espaces l’est peu (Bourdeaux et Jammes, 2016). Dans le contexte nord-américain et africain, Fath (2009, 2024) intègre la dimension spatiale dans la compréhension du phénomène des megachurches. Dejean (2013) s’intéresse au rapport des mouvements évangélistes à la ville, étudiant particulièrement leurs stratégies en France et au Québec.

3Le christianisme est majoritaire à l’échelle de l’archipel et l’islam domine seulement quelques secteurs de l’ouest de l’île méridionale de Mindanao. Le catholicisme infusa pendant les 350 ans de présence espagnole dans l’archipel et la domination américaine amena des missionnaires protestants qui se diversifièrent avec le temps. Aujourd’hui, 90 % des Philippins se déclarent chrétiens, 80 % sont catholiques et 10 % appartiennent à d’autres mouvements chrétiens évangélistes (Philippine Statistics Authority, 2025).

4Les Philippines très chrétiennes sont aussi très conservatrices en matière de questions sociétales, et l’association du religieux et du mall ne s’est pas imposée comme une évidence avec l’omniprésence des centres commerciaux inspirés des États-Unis, alors que des églises appelées « chapelles » sont présentes dans les malls américains depuis leur mise en service. Réaliser des offices religieux dans les centres commerciaux aux Philippines est une pratique récente pour l’Église catholique. Cette dernière est confrontée à une baisse de fréquentation des églises classiques, d’où cette interrogation sur les espaces partagés par les fidèles, et ce, dans une très grande ville où la mobilité est loin d’être aisée. L’introduction de ces pratiques religieuses témoigne de nouvelles formes d’habiter et des transformations souvent associées à la mobilité des hommes. Certes, les influences chrétiennes et notamment le succès des mouvements évangélistes témoignent de mobilités de personnels religieux et d’échanges (par exemple, les formations aux États-Unis) mais les ancrages géographiques des lieux de culte sont entravés par l’immobilité associée à des formes de ségrégation socio-spatiale ou par des contraintes de mobilité liées à la circulation intra-urbaine congestionnée. L’insularité urbaine a donc toute sa place dans la compréhension de ce phénomène de pratiques religieuses chrétiennes dans les centres commerciaux de Metro-Manila.

5Cet article cherche à répondre à cette question : pourquoi et comment les centres commerciaux sont-ils progressivement devenus les lieux d’une pratique religieuse chrétienne aux Philippines ? À partir d’une focale sur son agglomération-capitale, je tenterai d’éclairer les éléments de co-construction de ces formes d’habiter en ciblant le cadre urbain spécifique du mall, les acteurs et les mouvements chrétiens en quête de fidèles mais aussi les entreprises de ces lieux d’accueil de ces offices religieux, qui sont, avant tout, des lieux de commerce. De manière synthétique, nous démontrerons que ces centres commerciaux constituent des éléments incontournables de la vie urbaine et participent à la recomposition de la géographie des christianismes à Manila.

1. Habiter le quartier des affaires de Makati : intégrer le mall et l’église dans la fabrique de la ville

1.1. Une démarche ethnographique pour questionner l’habiter à partir du Central Business de Makati

6Cet article se concentre sur l’espace du premier quartier d’affaires des Philippines, celui de Makati localisé au cœur de l’agglomération-capitale de l’archipel : Metro-Manila. Cette ville a été mon cadre de vie pendant trois années (de septembre 2001 à juillet 2004), et elle l’est également le temps de mes séjours plus courts depuis ma réinstallation en France. Habiter cette agglomération amène à composer des repères qui ne sont pas ceux d’un mode d’habiter à « l’européenne » (Guéguen, 2007). Les espaces clos que sont les centres commerciaux ou malls constituent des repères clés de l’agglomération ne serait-ce que pour accéder à un service médical ou autre. Au début des années 2000, la fréquentation des malls où se trouvent aussi les supermarchés devient une habitude. Les échos de pratiques religieuses étaient autrefois exceptionnels, ce qui n’est absolument plus le cas aujourd’hui. On observe désormais un marquage visuel largement affirmé, porté par les enseignes qui accueillent, voire aménagent, des espaces qui leur sont dédiés. La collecte d’informations a été réalisée au fil de l’eau lors d’entretiens informels ou plus formels, par des observations plus ciblées dans certains centres commerciaux. La consultation des données en ligne de l’Église évangélique Victory et notamment des offices m’a permis d’établir son rapport à l’espace et aux malls en l’associant à des données générales sur le profil des territoires ; une cartographie sommaire a pu être réalisée (voir la figure 1, section 2.1).

7La notion d’habiter, largement développée par Lazzarotti (2013), implique une compréhension globale des pratiques spatialisées des populations, plus généralement dans un contexte urbanisé, intégrant les mobilités et ciblant la fabrique des territoires par les populations. Il considère également qu’il s’agit d’un processus évolutif dans le temps. Dans l’étude des pratiques religieuses chrétiennes dans les malls philippins, les principaux acteurs à l’œuvre sont les fidèles, les institutions religieuses et les entreprises immobilières, lesquels interagissent. Stock (2004) insiste sur « le régime d’habiter » incluant des éléments de contexte permettant la construction de l’espace. Appréhender ce sujet et son caractère évolutif sous l’angle spatial implique la compréhension des acteurs de cet espace qui rationalisent cette organisation, lui donnent du sens, tentent de la maîtriser cognitivement, produisent des idéologies, les mettent en scène, en images et en font un instrument de leurs stratégies (Lussault, 2010). Dans cette perspective, Lussault assure que tout acteur a besoin de constituer un stock actualisable d’aptitudes spatiales et de géographies. Celles-ci formeraient ce qu’il nomme le « capital spatial » (ibid.), c’est-à-dire un ensemble de savoirs et de compétences qui permettent aux individus de construire, en situation d’action, l’arrangement optimal des réalités, de le maîtriser, notamment sur le plan cognitif, et de le réguler. Dejean (2013) précise que des institutions religieuses font appel à l’exégèse urbaine pour s’implanter ; autrement dit, il s’agit de connaître les fidèles dans leurs parcours urbains associés au culte, mais aussi de prendre en compte les propriétaires de centres commerciaux, qui régulent ces lieux de culte dans l’espace et dans le temps en les rendant pérennes ou temporaires.

  • 1 Trente personnes ont accepté de renseigner leurs pratiques religieuses dans les centres commerciaux (...)

8Cette enquête sur l’introduction de pratiques religieuses m’a amenée à déterminer leur ancrage dans le centre commercial, mais aussi à conduire des entretiens semi-directifs auprès des pratiquants à proximité de ces lieux de culte pour évaluer la fréquentation de ces espaces et le lien avec d’autres habitudes comme celle des achats1. L’enquête qualitative a intégré la compréhension de la stratégie du groupe Victory au travers de deux entretiens : l’un avec le pasteur Abello, en charge de la stratégie du mouvement, le second avec une fidèle investie dans les groupes de parole. Ces deux entretiens ont été réalisés exclusivement sur rendez-vous obtenus à l’aide de contacts philippins. La question de ma pratique religieuse était clarifiée dès le début de l’entretien, mais le qualificatif de nominal catholic ne les a pas limités pas dans l’expression prosélyte.

  • 2 La pauvreté générale, bien qu’en baisse depuis une dizaine d’années, atteint 15 % de la population (...)

9Cette étude s’inscrit dans le champ de la géographie et commence par l’observation du fait religieux dans les paysages, dans ce cas précis les centres commerciaux de Makati. Cette approche nous permet d’intégrer des éléments de compréhension de la société philippine et plus particulièrement celle qui évolue dans l’agglomération-capitale. Les contextes des ancrages historiques des christianismes aux Philippines ont également toute leur importance au vu des deux phases de colonisation, de longueurs inégales, mais qui ont amené des transformations majeures dans les formes de cultes chrétiens. De manière générale, il s’agit d’une étude de géographie humaine et sociale qui vise une compréhension d’ensemble du phénomène en ciblant les lieux, les acteurs et les différentes actions que ces derniers peuvent entretenir pour aboutir à ce qui relève d’un construit pérenne ou temporaire dans les centres commerciaux. En s’intéressant au caractère sélectif des espaces des christianismes, cette approche met en avant les limites mais aussi le symbolisme pionnier des espaces de pouvoir ciblés en particulier par l’évangélisme protestant. La contextualisation n’omet pas l’émergence économique qui caractérise plus particulièrement les métropoles philippines, avec plus de 5 % de croissance par an depuis une douzaine d’années, tout comme les nombreuses formes d’inégalités et de ségrégation qui lui sont associées, qu’il s’agisse de la pauvreté générale2 ou des formes de cloisonnement urbain développées avec les quartiers fermés.

1.2. Des centres commerciaux inspirés des États-Unis

10L’agencement de l’agglomération Metro-Manila est lié à la Seconde Guerre mondiale. En effet, sa destruction quasi totale pendant cette guerre entraîne le déplacement de la capitale sur la commune de Quezon City de 1948 à 1975, ville nouvelle qui est équipée d’avenues et de bâtiments neufs alors que Manille se paupérise et reçoit un exode rural massif. Les classes moyennes et moyennes supérieures quittent le centre de Manille pour s’installer dans des subdivisions privées « à l’américaine » ; ce sont les communes de Makati et Mandaluyong qui en bénéficient le plus. La morphologie de l’agglomération se modifie largement avec l’aménagement de Makati à l’initiative de Joseph R. McMicking, un entrepreneur américain associé à la famille Ayala-Zobel, détentrice des trois quarts de la superficie de la commune. McMicking lance un projet urbain inspiré de son pays d’origine, les États-Unis, associant le développement d’un Central Business District (CBD) à des auréoles résidentielles et à des zones dédiées à l’industrie. Les premières subdivisions ouvrirent, en 1954, le quartier des affaires, qui occupait la partie centrale de cet aménagement. Des tours et des centres commerciaux à l’américaine de type mall émergent alors dans le paysage urbain (Guéguen, 2007). Les premiers centres commerciaux fermés se développèrent aux Philippines vingt-cinq ans après leur lancement aux États-Unis.

11L’espace commercial du mall fut directement importé des États-Unis par des entreprises philippines. Le développement des malls est généralement lié à des entreprises familiales comme c’est le cas avec l’entreprise ShoeMart (SM Prime) qui dispose actuellement de 88 malls dont 20 dans l’agglomération-capitale depuis l’ouverture de son premier centre en 1972 dans le vieux Manille, à Quiapo. Le groupe Ayala qui aménagea Makati ouvrit le premier mall de ce type, Glorietta, en 1991. La plupart des églises catholiques, construites dès les premières années de la colonisation espagnole, furent préservées et intégrées au développement des subdivisions (celle de Dasmarinas par exemple ou celle plus récente, de 1951, de Don Bosco associée à l’aménagement de Makati). Celle de Greenbelt fut associée à la création du parc par l’entreprise Ayala en 1977. Le nouvel espace, moderne, était, de ce fait, sanctifié par les autorités religieuses (l’église le fut par le cardinal Sin en 1983). Les espaces du religieux étaient jusqu’alors distincts tant que la rue dominait l’organisation des activités. Au cours des années 2000, la réduction de l’espace public est flagrante. Le mall interroge aussi sur son statut d’« espace privé à usage public » dans le contexte philippin qui concentre désormais la plupart des activités de commerce. Face aux mutations des espaces de commerce dans la ville et la multiplication des centres, les espaces du religieux s’adaptent, se recomposent et y prennent place.

12Les centres commerciaux contribuent à organiser les espaces et constituent les repères des populations, ce sont les nouveaux centres-villes. Tout le monde peut alors goûter à la société de consommation. L’entreprise ShoeMart estimait dans les années 2010 que chaque personne entrant dans un de ces centres commerciaux dépensait en moyenne 300 pesos (5,5 euros), et profitait d’un lieu propre et de l’air conditionné. La rue, ou plutôt la route, draine vers les centres commerciaux des consommateurs qui y passent de plus en plus de temps, multipliant les activités. Si la rue organisait encore il y a quarante ans l’essentiel des formes de commerce, elle ne fait actuellement que permettre un accès aux centres commerciaux. De plus, la trame viaire, encombrée, ne dispose pas de véritables emplacements de stationnement alors que l’automobile constitue le moyen le plus courant de déplacement.

2. Pratiquer les christianismes dans les malls : la compréhension de l’habiter pour mieux capter le public philippin

13La présence des mouvements chrétiens dans les centres commerciaux philippins s’inscrit de manière différenciée dans l’espace et dans le temps, comme en témoignent les parcours du mouvement évangéliste Victory et des offices catholiques.

2.1. Les précurseurs : le mouvement évangéliste Victory

14Les espaces des malls ne sont pas exploités de la même manière par l’Église catholique et Victory, mouvement évangéliste né aux États-Unis, qui dispose d’une branche aux Philippines (leur siège se situe à Fort Bonifacio, dans l’Every Nations Building). Ce mouvement participe à des expériences d’exégèse urbaine pour calquer leur offre sur les lieux où les populations circulent le plus.

Figure 1. Les centres et leurs populations « aisées » au cœur de la stratégie du mouvement Victory dans Metro-Manila

Figure 1. Les centres et leurs populations « aisées » au cœur de la stratégie du mouvement Victory dans Metro-Manila

Réalisation : Catherine Guégen, juin 2024.

15Le mouvement évangéliste Victory a complètement intégré les codes de la centralité dans la capitale philippine. Dès sa première implantation en 1984, le choix s’est porté sur Makati : le premier CBD de l’agglomération, puis les offices ont aussi eu lieu à Ortigas (Mandaluyong où se trouve aussi un quartier d’affaires). Le déplacement du siège dans la zone de Fort Bonifacio témoigne aussi d’une réactivité certaine. L’Église associe sa présence aux lieux de pouvoir économique dans la ville. L’appréciation fine du mouvement repose également sur les choix des lieux de culte et des malls : ces derniers sont proches des zones résidentielles aisées de l’agglomération, et de ce fait, des lieux où les populations vont faire leurs courses ou voir un film. Il est possible de comparer le rôle des malls et des megachurches. Ainsi, dans le contexte des États-Unis, « la megachurch reste en premier lieu une communauté ancrée dans un espace, un quartier, un périmètre d’action délimité au prix d’un marquage territorial explicite […]. L’église est d’abord ce lieu de sociabilité de proximité suréquipé qui permet, grâce à l’usage généralisé de la voiture par les fidèles, de tisser une toile d’influence avoisinant le plus souvent une trentaine de kilomètres de rayon » (Fath, 2009, p. 100).

16Selon le pasteur Abello (entretien août 2014), le mouvement Victory s’adapte aux gens et « l’église est là où sont les gens dans une nation catholique, le dimanche est consacré à la famille et ces dernières vont à l’église ». Il parle d’ajustement, expliquant qu’aucune publicité n’est réalisée et que seul le bouche-à-oreille fonctionne (accentué par les réseaux sociaux). Par ailleurs, le pasteur souhaite que l’église soit « comme un Starbucks », un produit standardisé que l’on trouve à coup sûr dans un mall quand on s’y rend. L’utilisation de cette métaphore en entretien peut être comprise comme une figure désormais incontournable dans la diffusion des Églises évangélistes en Asie du Sud-Est. Ainsi, Yip et Ainsworth (2016) rapprochent ces pratiques des concepts de « religion labellisée » (branded religion) ou de « marques de foi » (faith brands) inspirés du domaine théorique du marketing. Ces auteurs considèrent que la relation entre religion et études de marché n’est ni nouvelle ni insolite puisqu’elle permet aux Églises de se positionner stratégiquement par rapport aux autres dans le but de prospérer. Si ce modèle est né aux États-Unis dans les années 1970, des modèles autonomes existent en Corée du Sud, à Singapour, en Indonésie, en Malaisie et en Inde et véhiculent toutes un discours sous-tendu par la culture de la consommation.

17Le pasteur Abello précise également que le mouvement Victory ne peut être présent dans tous les malls, parfois faute de place disponible, ou parce que leur direction n’a pas souhaité leur présence, comme c’est le cas dans les centres commerciaux SM (Shoe Mart) où dominent les lieux de culte catholiques. Le pasteur explique aussi que la présence de Victory est double dans les malls : par les offices réalisés le week-end et par les meetings des cellules de discussion (de cinq à quinze personnes), puisque Victory doit pouvoir apporter tout son soutien à ses fidèles. Le mall procure un environnement favorable à l’Église, mais il peut bénéficier en même temps des dépenses des fidèles, comme le prouverait le fait, d’après le pasteur, que les fidèles se réunissent fréquemment au restaurant le dimanche midi après l’office.

18Le mouvement Victory dispose toutefois de son propre bâtiment dans la zone de Fort Bonifacio, où des offices se déroulent le dimanche. Dans le reste de l’agglomération, Victory réalise ses cultes dans les salles de cinéma des malls. Le bâtiment principal abrite également une école maternelle et des cours pour adultes comme un séminaire de théologie mais aussi des formations pour les pasteurs et les missionnaires. Il n’y a pas de recensement systématique des membres, mais la plupart d’entre eux font partie des upper-middle classes philippines. Cependant, les offices sont proposés en différentes langues et témoignent d’un ajustement au public ciblé, les offices en Taglish (Tagalog-English) visant les lower middle classes et les jeunes, par exemple.

19À côté des offices réalisés selon un calendrier préétabli, il existe des « cellules » ou groupes de parole où les fidèles se réunissent par affinités (selon l’âge, la situation familiale, la situation économique) pour prier, réfléchir sur les problèmes personnels des uns et des autres. Ces groupes se rassemblent généralement dans les malls qui sont des points centraux dans les aires de recrutement des cellules. Les malls animent la vie « culturelle » du pays, ce qui permet aussi les rencontres dans une ville où le temps de parcours peut être interminable d’un point à un autre. Ces rencontres entre fidèles s’inscrivent également dans le discours de l’Église, qui se veut très concret. Les chefs de cellule ont souvent été repérés à travers leurs interventions, leurs quêtes de réponses ou leurs tentatives de donner du sens à leur vie à la suite d’une « rupture » dans leur parcours professionnel ou autre.

20Le discours et l’écoute des membres de l’Église Victory sont à associer à l’environnement aseptisé et policé proposé par les centres commerciaux qui peuvent être considérés, à l’instar des megachurches américaines, comme des havres :

des refuges où respirer, quittant durant quelques heures la pression d’une société ultra-compétitive pour la sécurité d’un entre soi où l’objet essentiel du lieu est de vous redonner confiance en vous, au travers d’un enseignement centré sur les repères et le secours que tout chrétien peut attendre de Jésus-Christ. Elles proposent des cocons réparateurs pour les foules rendues vulnérables aux pathologies sociales de la globalisation économique : stress et solitude, déracinement (migrations), insécurité. (Fath, 2009, p. 104)

21Le mall se veut donc un lieu idéal pour tisser du lien entre les membres d’un groupe. Le mouvement a aussi intégré les codes de la convivialité philippine, souvent partagée autour d’un repas. Le mall propose ainsi tous les types de repas possibles ou presque, c’est l’endroit privilégié des cellules de discussion, autour d’un leader qui peut apporter soutien et réflexion dans une société où les familles sont relativement déstructurées (société décousue du fait de la forte émigration, de l’augmentation des séparations, etc.) : un dixième de la population vit désormais à l’étranger. Cette convivialité est jugée presque agressive pour certains, car les personnes invitées sont généralement des proches des membres, qui se sentent souvent obligés de se rendre à l’office. Les membres le font généralement en petits groupes composés de la famille et de proches. Ces pratiques évangélistes diffusées dans les centres commerciaux leur confèrent une certaine invisibilité au-delà de l’office célébré généralement dans les salles de cinéma. La pratique des groupes de discussion témoigne d’une compréhension de l’habiter philippin, le centre commercial étant à la fois le lieu du culte et celui de la sociabilité de ses membres.

2.2. L’Église catholique : entre investissement tardif et phase d’ajustement

  • 3 Résultats de l’enquête repris par le quotidien Philstar du 21 février 2023.

22Les pratiques des Églises sont différentes dans l’espace et dans le temps. Ainsi, si Victory a instauré aux Philippines les messes dans les malls dès le début des années 1990, ce n’est que récemment que l’Église catholique a sérieusement édicté des « règles » pour réaliser des messes dans les centres commerciaux (2007) alors que certaines avaient déjà lieu dans des chapelles dédiées au culte catholique (comme celle du mall Powerplant). L’Église catholique s’inspire désormais des pratiques des évangélistes en assurant désormais le culte dans les églises classiques et les malls « accrédités ». En février 2023, l’organisme statistique Social Weathers Station a publié une enquête sur les pratiques religieuses des Philippins. La donnée selon laquelle 38 % des Philippins vont à la messe le dimanche a déstabilisé l’épiscopat catholique (62 % attestent se rendre à l’église au moins deux fois par mois)3. Pourtant, les Philippins ont de nombreuses opportunités pour se rendre à la messe en semaine, ce que l’enquête ne prenait pas en compte.

23L’Église a alors évolué dans sa conception du culte. Elle a désormais intégré qu’il devait être modulable, flexible selon les disponibilités des fidèles et la mobilité de ces derniers dans l’agglomération. Les malls sont présents à toutes les intersections voire ruptures de charge dans un trajet urbain. Les populations ont également davantage le choix de leurs lieux de culte et complètent leurs besoins selon l’offre proposée ; il est très fréquent que les catholiques suivent la messe tôt le matin dans une paroisse comme celle de Don Bosco qui propose des messes très matinales (6 ou 7 heures) avant d’aller au travail, d’autant plus qu’il leur est impossible d’aller dans le mall si tôt : d’où les limites du culte dans ces espaces clos et gardés. Ces personnes se rendent davantage à l’office dans le mall en fin d’après-midi, sur le chemin du retour à la maison, et font quelques courses au passage. C’est pourtant l’église classique qui constitue le repère primordial du croyant catholique. En aucun cas, les salles de prières des malls ne constituent des paysages du sacré pour les populations.

24Pour rendre le culte possible, les propriétaires de malls autorisent la présence des groupes évangélistes en leur louant les salles de cinéma. Dans le cas de l’Église catholique, ce sont des espaces pérennes qui sont mis à disposition. Les propriétaires de mall sont donc au cœur de cette fabrique de l’habiter dans la métropole philippine, dans un contexte de modularité de ces centres commerciaux qui répondent aux demandes, en l’occurrence des institutions chrétiennes mais aussi de la population.

3. Le mall : un environnement plastique laissant sa place au religieux

3.1. Des lieux réservés ou partagés pour le culte chrétien

25Dans la plupart des centres commerciaux de Makati, l’Église catholique dispose de ses propres lieux en accord avec l’institution ecclésiastique. Ces espaces ont été construits dans les étages selon les représentations chrétiennes. La verticalité participe au fait de se « rapprocher du ciel » et donc de la demeure de Dieu ; la lumière signifie tout autant l’omniprésence du ciel autour de l’homme. C’est le symbole de la présence souveraine et enveloppante de Dieu mais aussi le symbole du salut préparé sur terre (Léon-Dufour, 1995, p. 167). La mise en scène du symbolisme chrétien est plus ou moins bien exécutée mais devient une nécessité dans cette grande agglomération où la concurrence est féroce entre centres commerciaux. En réalisant une « vraie » chapelle sur le toit du mall, le SM Aura ne peut que fidéliser une clientèle issue du quartier. Dans le cas du Rockwell Power Plant Mall, situé au nord de la commune de Makati, à proximité de quartiers résidentiels aisés tels Forbes Park ou Bel-Air, le mall met à disposition de tous une chapelle constituée d’une salle profonde, où la lumière du jour est teintée par les vitraux qu’elle traverse (photographie 1). L’annonce est discrète et n’est visible qu’au troisième étage. Le lieu a lui aussi été mis à la disposition de l’Église catholique gratuitement et a été consacré en 2006.

Photographie 1. Prier dans un mall, gagner les cieux ? Puits de lumière dans le mall Powerplant, Makati (2014)

Photographie 1. Prier dans un mall, gagner les cieux ? Puits de lumière dans le mall Powerplant, Makati (2014)

Photographie de Catherine Guéguen.

26Un seul des lieux est réalisé « au sol », il s’agit de la chapelle de Greenbelt enserrée progressivement dans les nouveaux aménagements du centre commercial Ayala (photographie 2). Au départ, l’église occupait un espace distinct et son accès était libre. Désormais, il dépend des horaires d’ouverture du centre commercial. Depuis 1965, le culte est régulier, un prêtre étant assigné à cette chapelle. Greenbelt est l’un des centres commerciaux les plus cotés et les plus attractifs de toute l’agglomération, il appartient au groupe immobilier ALI (Ayala Land Incorporate). Le public, divers, se compose de personnes de l’extérieur qui combinent shopping et messe, la plupart affirmant que la bonne réputation des services religieux a pesé dans le choix du centre commercial. Il convient de noter que Greenbelt allie plusieurs types d’espaces commerciaux ; à un mall classique s’associent des espaces partiellement clos abrités par une galerie, notamment pour la restauration. Le complexe de cinéma est aussi un facteur d’attractivité. Moins de 20 mètres séparent l’église des bâtiments commerciaux, lesquels sont ouverts sur ce qui reste du « parc ». L’église reste accessible à tous et à tout moment de la journée, en se conformant aux règles de sécurité imposées par le promoteur de cet espace. Ainsi, des gardes filtrent l’accès au mall avant l’ouverture des magasins (10 heures en général) afin que les populations puissent se rendre à l’office. L’originalité de cette présence d’un lieu de culte réside aussi dans le fait que l’entreprise immobilière propriétaire du centre commercial (Ayala) a peu l’habitude d’en accueillir de manière gratuite. Ailleurs, comme dans le Center Point Mall sur l’avenue EDSA, un local est loué à un mouvement évangéliste. Ici, l’Église catholique s’impose au cœur du centre commercial gratuitement, constituant un atout dans le contexte actuel de forte concurrence entre malls.

Photographie 2. Le dôme de l’église de Greenbelt au cœur du centre commercial du même nom (février 2024)

Photographie 2. Le dôme de l’église de Greenbelt au cœur du centre commercial du même nom (février 2024)

Photographie de Catherine Guéguen.

27Les autres lieux sont marqués par une certaine verticalité « construite » jouant sur l’aspect symbolique de l’église, et ce, suivant l’agrandissement du centre commercial. Ainsi, le grand magasin Landmark de Makati abrite au cinquième et dernier niveau un espace entièrement consacré au culte qui fait partie des nouvelles extensions du bâtiment (photographies 3 et 4). Ce dernier a été ouvert officiellement le 30 juin 2013. L’espace de la chapelle a été conçu de manière à être compartimenté et régulé. Les enfants sont séparés pour que la prière s’effectue dans de bonnes conditions, conformément à une demande des croyants. Une porte vitrée coulissante sépare la pièce principale du reste. L’ensemble a une capacité de 900 personnes. Cinq employés du centre commercial régulent l’accès à l’espace relevant de « l’église » depuis le hall d’entrée. Des écrans retransmettent les activités de la chapelle privative, à des fins de surveillance, mais aussi pour permettre aux fidèles de communier et de se recueillir à l’extérieur lorsque l’espace est saturé.

Photographie 3. Annonce des activités de l’église au niveau de l’escalator dans le centre commercial Landmark de Makati (février 2024)

Photographie 3. Annonce des activités de l’église au niveau de l’escalator dans le centre commercial Landmark de Makati (février 2024)

Photographie de Catherine Guéguen.

28Le groupe évangéliste Victory n’a pas d’espace pérenne et partage donc les espaces du mall avec d’autres activités. Pour le groupe Victory4, il s’agit d’occuper tout l’espace qui peut permettre une mise en scène correspondant aux « codifications » des offices de l’Église. Le groupe loue principalement des lieux disposant d’un amphithéâtre, tels que les salles de cinéma. Des réunions spécifiques y ont aussi lieu le jour des soldes. Le mall représente pour ce mouvement une flexibilité puisque ces espaces sont convertibles pour différents usages. Dans le cas des messes, seuls les instruments de musique sont transportés sur le site (le personnel technique est mobilisé pour la mise en scène de l’office : le mobilier de l’estrade, la manipulation des lumières et de la sono). Le mall peut être assimilé à un espace plastique servant à de multiples usages dont on peut à volonté modifier et moduler la surface selon les activités.

Photographie 4. La création de limites (sonores, attitudes), Landmark, Makati (février 2024)

Photographie 4. La création de limites (sonores, attitudes), Landmark, Makati (février 2024)

Photographie de Catherine Guéguen.

3.2. Un habiter au cœur des liens renouvelés du commerce et du religieux

29Cette introduction de l’activité religieuse dans les malls crée une nouvelle géographie des limites voire des discontinuités dans le centre commercial. Ces limites relèvent du comportement à adopter (vêtements, usage du téléphone, nourriture) dans ces espaces désormais circonscrits au religieux. L’espace du centre commercial est considéré comme récréatif mais l’introduction du religieux dans des lieux relativement circonscrits peut en restreindre l’accès ou tout simplement induire un évitement au vu des engagements imposés aux fidèles. Pourtant, la localisation de « l’église » peut être intégrée dans un parcours dans le centre commercial. Ainsi, dans le Landmark, un des plus anciens centres commerciaux de Makati, commune dont l’urbanisation s’inspire des « blocs » à l’américaine, l’accès à l’église au cinquième étage est réalisé par un escalator. Le centre commercial est accessible de manière classique par la trame viaire de la commune mais aussi par deux passerelles surélevées qui font communiquer les centres commerciaux voisins entre eux : l’une permet aux usagers d’y accéder à partir de Glorietta, l’autre de Greenbelt. Pour les personnes arrivant en voiture, le stationnement se fait en souterrain et, de là, un ascenseur peut les mener directement au cinquième niveau. Les informations liées à l’office sont particulièrement visibles à partir des passerelles, indiquant les horaires classiques des offices et les célébrations spécifiques du week-end durant lesquelles des religieux importants officient. Un étage entier du centre commercial est consacré au culte catholique et intégré à l’organisation paroissiale, qui assure la mise à disposition du personnel pour les messes. La famille propriétaire y voit un levier d’attractivité commerciale tout en permettant l’accès à des services religieux qui vont de la messe à la confession.

30Dans le centre commercial Powerplant, la chapelle dédiée au culte catholique se trouve encadrée par des espaces commerciaux consacrés au tutorat scolaire, à la vente de jouets, aux vêtements pour enfants, autrement dit dans la zone destinée aux familles. On retrouve cette tendance à associer diverses activités souvent très différentes en un même lieu, et ce, dans une très grande ville, où la mobilité et les déplacements en général peuvent être problématiques. Le mall permet de rationaliser les déplacements familiaux.

3.3. Pratique religieuse et mall : une réponse des entreprises immobilières à un urbanisme de flux et au renforcement de l’insularité urbaine

31La tendance actuelle pour les grands groupes immobiliers spécialisés dans les surfaces commerciales est de multiplier les surfaces de vente pour accroître les gains générés par la location des emplacements commerciaux, mais aussi par un pourcentage sur les ventes effectuées par les boutiques. Le service religieux est dans ce contexte considéré comme un atout, c’est pourquoi des emplacements peuvent être mis à disposition dans ces structures privées. Les lieux de culte sont toutefois localisés dans des cellules commerciales peu recherchées par les détaillants car éloignées des portes d’entrée et souvent situées au dernier étage du mall. Quant au Rockwell Power Plant, centre commercial haut de gamme, il est désormais concurrencé par d’autres malls proches qui proposent les mêmes enseignes et plus de services. À noter toutefois que l’église a été sanctifiée en 2006 par l’épiscopat catholique alors que le centre commercial existait depuis 2003. Cette sanctification s’inscrit dans une démarche d’institutionnalisation des lieux de culte dans les malls menée par l’Église catholique associée aux propriétaires.

32Au cœur de Makati, une nouvelle église animée par l’évêché catholique et insérée dans le centre commercial SM renforce cette insularité urbaine (photographies 5 et 6). En effet, le lieu de culte est positionné sur un axe interne aux centres commerciaux, très passant, et il mise sur l’association avec des services « publics » tels que la poste, la sécurité sociale ou la santé. Proposer un accès aux services publics est encouragé par les autorités gouvernementales dans les centres commerciaux philippins. Dans le cadre des concessions octroyées aux promoteurs immobiliers, les municipalités peuvent imposer cette présence. Dans le cas du centre commercial SM de Makati, l’association entre services publics et lieu de culte est dictée par la direction du mall dans le but de drainer davantage de clientèle.

Photographie 5. Annonce de la chapelle dès les premiers accès au centre commercial SM de Makati (février 2024)

Photographie 5. Annonce de la chapelle dès les premiers accès au centre commercial SM de Makati (février 2024)

Photographie de Catherine Guéguen.

Photographie 6. Les comptoirs des services publics jouxtant la salle d’attente et la salle dédiée à la chapelle. Une permanence du diocèse est aussi présente sur le site (février 2024)

Photographie 6. Les comptoirs des services publics jouxtant la salle d’attente et la salle dédiée à la chapelle. Une permanence du diocèse est aussi présente sur le site (février 2024)

Photographie de Catherine Guéguen.

33Certains courants conservateurs considèrent la pratique du culte dans les malls comme insuffisamment rigoureuse, notamment lorsqu’elle s’inscrit entre deux activités commerciales, sans intégration pleine du lieu de culte, ni accomplissement des gestes rituels associés à la prière. Malgré ces critiques, l’Église catholique investit désormais les « nouveaux » espaces commerciaux afin de répondre aux contraintes de mobilité des fidèles, accentuées par le phénomène d’insularité urbaine. Cette stratégie vise également à maintenir une adéquation avec les pratiques contemporaines du culte et à faire face à la concurrence des mouvements évangélistes, particulièrement actifs en matière de communication.

Conclusion

34Ainsi, appréhender les pratiques religieuses chrétiennes dans les centres commerciaux de l’agglomération-capitale des Philippines, et surtout dans Makati, alimente une réflexion sur l’évolution des lieux de culte, les stratégies déployées par les institutions religieuses, mais aussi sur le rôle des entreprises immobilières qui permettent la construction de nouveaux espaces du religieux, qu’ils soient pérennes ou temporaires, dans les malls. Ces acteurs interagissent dans la fabrique de la ville dans l’agglomération capitale des Philippines, Metro-Manila.

35Actuellement, la présence d’un culte chrétien n’est pas systématique dans les malls. Le culte peut être sélectif, comme le prouve le fait que la présence de Victory n’est pas souhaitée dans les centres commerciaux de SM, par exemple. Depuis quelques années et selon l’emplacement du mall (site, situation, population), cette entreprise intègre directement les chapelles dans la réalisation du centre commercial. Les lieux centraux sont privilégiés, ceux où la concurrence est intense entre centres commerciaux, et l’argument du religieux participe à cette exacerbation de l’offre.

36Une autre piste de réflexion porte sur les limites de la circonscription de l’activité religieuse dans le mall. Les cellules de réflexion du mouvement Victory interrogent à ce sujet, puisque c’est véritablement dans des lieux communs de la vie urbaine que l’activité religieuse se poursuit et se diffuse alors allègrement dans le mall, sous couvert d’occuper des espaces de convivialité. Il pourrait s’agir d’une forme de prosélytisme, ces cellules pouvant constituer l’aval de la formation d’un fidèle. Ainsi, seules les personnes informées se rendent à la messe dans les malls (annonce d’un dimanche à l’autre, consultation du site de Victory, réseaux sociaux). La messe est un service que le mouvement évangéliste offre à ses membres, ce qui incite aussi à fréquenter certains malls plutôt que d’autres.

37Les malls, dans leur dimension spatiale, peuvent être considérés comme la dernière des frontières du religieux aux Philippines. De manière traditionnelle, les implantations humaines sont consacrées, y compris en zone rurale peu dense, par des Églises émanant de mouvements chrétiens variés. La négociation de cette présence est simplement relayée auprès des autorités locales et des habitants alors que pour les centres commerciaux cette interaction qui semble aller de soi est bien plus complexe. En effet, les malls sont des espaces privés à usage public avec des règles strictes auxquelles les églises doivent se soumettre. La présence des églises est aussi négociable et surtout monétarisée, notamment dans le cas du groupe Victory qui loue des salles de cinéma dans les malls de l’agglomération pour toucher le plus de fidèles possibles. La maîtrise de l’espace du mall et des formes de convivialité qui lui sont associées fait partie intégrante de sa stratégie d’expansion. L’Église catholique, après un certain retard, mise sur la recomposition des liens entre sacré et commerce pour assurer sa présence dans de nouveaux espaces mis à disposition par des entreprises immobilières parmi les plus puissantes du pays. Cette présence catholique a pu être interprétée comme une réaction doublée d’une obligation face aux formes de communication agressive des mouvements évangélistes.

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Notes

1 Trente personnes ont accepté de renseigner leurs pratiques religieuses dans les centres commerciaux. Quel que soit leur profil, les réponses apportées étaient quasi identiques. La présence d’un office religieux en fin de journée en semaine ou le week-end permettait de lier courses et culte.

2 La pauvreté générale, bien qu’en baisse depuis une dizaine d’années, atteint 15 % de la population totale (Philippine Statistics Authority, 2025).

3 Résultats de l’enquête repris par le quotidien Philstar du 21 février 2023.

4 En ligne : <www.victory.org.ph> (consulté le 23 mars 2026).

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Les centres et leurs populations « aisées » au cœur de la stratégie du mouvement Victory dans Metro-Manila
Crédits Réalisation : Catherine Guégen, juin 2024.
URL http://journals.openedition.org/metropoles/docannexe/image/13102/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 386k
Titre Photographie 1. Prier dans un mall, gagner les cieux ? Puits de lumière dans le mall Powerplant, Makati (2014)
Crédits Photographie de Catherine Guéguen.
URL http://journals.openedition.org/metropoles/docannexe/image/13102/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 245k
Titre Photographie 2. Le dôme de l’église de Greenbelt au cœur du centre commercial du même nom (février 2024)
Crédits Photographie de Catherine Guéguen.
URL http://journals.openedition.org/metropoles/docannexe/image/13102/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 292k
Titre Photographie 3. Annonce des activités de l’église au niveau de l’escalator dans le centre commercial Landmark de Makati (février 2024)
Crédits Photographie de Catherine Guéguen.
URL http://journals.openedition.org/metropoles/docannexe/image/13102/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 286k
Titre Photographie 4. La création de limites (sonores, attitudes), Landmark, Makati (février 2024)
Crédits Photographie de Catherine Guéguen.
URL http://journals.openedition.org/metropoles/docannexe/image/13102/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 170k
Titre Photographie 5. Annonce de la chapelle dès les premiers accès au centre commercial SM de Makati (février 2024)
Crédits Photographie de Catherine Guéguen.
URL http://journals.openedition.org/metropoles/docannexe/image/13102/img-6.jpg
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Titre Photographie 6. Les comptoirs des services publics jouxtant la salle d’attente et la salle dédiée à la chapelle. Une permanence du diocèse est aussi présente sur le site (février 2024)
Légende Photographie de Catherine Guéguen.
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Fichier image/jpeg, 165k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Catherine Guéguen, « Quand le christianisme s’arrime au mall : ancrage et nouvelles pratiques religieuses dans Metro-Manila (Philippines) », Métropoles [En ligne], 37 | 2025, mis en ligne le 23 juillet 2026, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/metropoles/13102 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16m11

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Auteur

Catherine Guéguen

Membre de l’unité Géoarchitecture (EA 7462 – Université de Brest), professeure de géographie en CPGE (Lycée de Cornouaille, Quimper)

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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