Pourquoi il n’y a pas eu de Moyen Âge islamique
Bauer, Thomas, Pourquoi il n’y a pas eu de Moyen Âge islamique, Maylis Gillier (trad. all.), Paris, Éditions Fenêtres, 2023, 167 p.
Texte intégral
1Dans Pourquoi il n’y a pas eu de Moyen Âge islamique, Thomas Bauer propose une réflexion audacieuse sur l’(in)adaptabilité de la notion de « Moyen Âge islamique ». Cet ouvrage, d’abord paru en 2018 sous le titre Warum es kein islamisches Mittelalter gab (éd. C.H. Beck), rencontre un franc succès d’abord en Allemagne, puis à l’échelle internationale. Le livre, structuré en cinq parties – enrichi d’une préface, d’une bibliographie et de quelques illustrations – se distingue par son approche critique et plaide pour une périodisation historique plus inclusive et nuancée.
2Dès la préface (p. 9-11), l’auteur retrace la démarche qui l’a conduit à explorer cette thématique. Il y évoque notamment les discussions avec ses étudiants, les communications présentées lors d’événements scientifiques et, finalement, la publication de cet opuscule de 167 pages.
- 1 Argument 1 : Manque de précision (p. 15-17) ; argument 2 : Conclusion erronée (p. 17-21) ; argument (...)
3Dans la première partie (« Le Moyen Âge islamique : six arguments contre1 », p. 13-34), l’auteur s’attache à définir ce qu’est – ou plus précisément ce que n’est pas – le « Moyen Âge ». Il présente ce concept comme propre à la culture occidentale : il serait inapproprié de l’utiliser pour décrire les dynamiques historiques des sociétés musulmanes. Il s’agit d’un construit imaginaire, fondé sur des présupposés, notamment en lien avec l’idée d’un « Moyen Âge » universel, commençant à la chute de l’Empire romain d’Occident (476 de notre ère). Thomas Bauer démontre également que le terme « Moyen Âge » porte une connotation péjorative, synonyme de régression, opposée au progrès symbolisé par la modernité européenne, et associée à des événements jugés positifs : la Renaissance, les Lumières, la Révolution française, etc. Enfin, il remet en cause l’existence même d’un « Moyen Âge islamique », arguant qu’une telle périodisation nécessiterait une délimitation claire, ce qui n’est pas le cas.
- 2 A : Analphabétisme ; B : Bains ; C : Chances ; D : Dachziegel (tuiles) ; E : Erbsündenlehre (péché (...)
4Dans la deuxième partie (« Comparaison entre Europe et Moyen-Orient : de A à Z », p. 35-82), l’auteur réfute l’idée même d’une rupture radicale entre l’Antiquité tardive et le Moyen-Âge, et observe une forme de continuité dans les structures sociales et culturelles des espaces moyen-orientaux. Pour ce faire, il s’appuie sur vingt-six termes, chacun débutant par une lettre différente de l’alphabet2. Chaque terme met en évidence un aspect important de sa théorie. À titre d’exemple, la lettre « b » renvoie aux « bains », qui auraient joué un rôle significatif dans les anciens territoires sous domination byzantine, comme le bilād al-Šām, et dont le développement se serait poursuivi après les conquêtes arabes, et ce en raison de l’importance du bain rituel en islam.
5La troisième partie de son ouvrage (« Tentative de synthèse : de la Méditerranée à l’Hindou Koush », p. 83-121) interroge le concept même de périodisation. Pour lui, il n’y aurait pas de rupture claire entre « l’Antiquité » et « l’Antiquité tardive », et encore moins de transition nette vers « le Moyen Âge ». Selon l’auteur, l’islam comme religion, bien que diffusé dès le viiᵉ siècle, ne s’est réellement imposé sur ces territoires que bien plus tard et ne peut suffire à constituer un critère de rupture majeur entre les périodes. De fait, même après les conquêtes arabes, certaines traditions locales et structures politiques auraient subsisté dans nombre de régions. Les bouleversements liés à l’apparition de l’islam, bien que significatifs, ne permettent pas de tracer en tout cas une césure historique irréductible. Une autre remarque importante de l’auteur est qu’il est difficile d’appliquer les mêmes critères historiques à des espaces aussi vastes et culturellement différents. L’auteur met ainsi en garde le lecteur contre la tentation d’une homogénéisation des critères de périodisation, sans tenir compte des spécificités historiques et culturelles locales.
- 3 (1) les sciences linguistiques ; (2) la rhétorique ; (3) la théorie de la littérature ; (4) la lexi (...)
6Dans la quatrième partie (« L’Antiquité tardive islamique : La période de formation des sciences islamique », p. 123-152), il ne convient déjà plus de parler de « Moyen Âge », mais d’« Antiquité tardive islamique ». L’auteur y distingue dix disciplines3 pour lesquelles il situe l’achèvement d’un supposé processus « de maturation » des savoirs à cette époque, ce qu’il récapitule dans un tableau à la page 126. Les savoirs produits dans ces régions n’auraient en effet atteint leur apogée qu’au xiᵉ siècle, une sorte d’ « Âge d’or » de l’Islam – ce qui aurait été par ailleurs suivi d’une période de stagnation intellectuelle. Pour étayer son analyse, l’auteur s’appuie sur deux ouvrages de référence, décrits comme des catalogues récapitulatifs des œuvres majeures du patrimoine musulman, attribués respectivement aux littérateurs Kātib Çelebi (m. 1657) et Muḥammad ibn ʿAlī al-Šawkānī (m. 1834).
7Enfin, dans la dernière et cinquième partie (« Le xie siècle, date charnière entre deux époques : conclusions et perspectives », p. 153-162), Thomas Bauer répond à la problématique qu’annonce le titre de son ouvrage : « Pourquoi il n’y a pas eu de Moyen Âge islamique ». Il conclut que la notion même de « Moyen Âge islamique » est inappropriée en raison de son imprécision et de son caractère profondément eurocentrique. Il critique son usage comme un outil idéologique, destiné à exotiser et à figer les sociétés musulmanes dans une époque de stagnation, opposée à la dynamique de progrès associée à l'Occident. L’auteur plaide pour une approche historiographique plus inclusive, fondée sur l’idée d’une « Antiquité romano-gréco-iranienne », qui inclurait l’ensemble de l’espace méditerranéen et du Moyen-Orient jusqu’à l’Hindou Kouch. Cette perspective, selon lui, permet de dépasser les frontières religieuses et géographiques traditionnelles et de replacer l’Europe dans un réseau d’interdépendance historique où les sociétés moyen-orientales joueraient un rôle plus important.
8On peut néanmoins formuler quelques critiques, notamment concernant l’usage récurrent du terme « Moyen-Orient » et ses implications. Bien que l’ouvrage en question critique avec insistance les biais eurocentriques dans le domaine des sciences historiques, il est important de souligner que le terme « Moyen-Orient » lui-même porte une connotation marquée. Ce terme, forgé au xixe siècle par des intellectuels européens dans un contexte colonial, s’inscrit dans une vision eurocentrique, reléguant les autres régions à une position périphérique. L’auteur aurait pu envisager des alternatives terminologiques ou, à tout le moins, soulever cette problématique de manière explicite. De plus, l’utilisation alternée, et parfois combinée, des termes « Moyen-Orient » et « monde musulman » risque de susciter chez le lecteur une confusion quant à la nature exacte de ces ensembles géographiques et ce à quoi ils renvoient.
9Néanmoins, l’ouvrage de Thomas Bauer représente une contribution importante au champ des Islamic Studies. En déconstruisant l’idée d’un « Moyen Âge islamique », il offre une réflexion novatrice sur la manière dont l’histoire des sociétés musulmanes doit être appréhendée, et invite à une révision profonde des modèles historiographiques dominants.
Notes
1 Argument 1 : Manque de précision (p. 15-17) ; argument 2 : Conclusion erronée (p. 17-21) ; argument 3 : Raccourcis possibles (p. 21-24) ; argument 4 : Exotisation (p. 24-26) ; argument 5 : Connotation impérialiste (p. 26-31) ; argument 6 : Une conception déconnectée du réel (p. 31-34).
2 A : Analphabétisme ; B : Bains ; C : Chances ; D : Dachziegel (tuiles) ; E : Erbsündenlehre (péché originel) ; F : Fête ; G : Glas (verre) ; H : Homoérotisme ; I : Individualisme ; J : Juifs ; K : Kupfermünzen (monnaie de cuivre) ; L : Liebesdichtung (poésie amoureuse) ; M : Médecine ; N : sciences Naturelles ; O : Ordalie ; P : Papier ; Q : Quellen (sources) ; R : Religion ; S : Sexualité ; T : Tiere (animaux) ; U : Urbanité ; V : Voies de circulation ; W : Witze (humour) ; X : Xénophobie ; Y : Ysop (hypnose) ; Z : Ziffern (chiffres).
3 (1) les sciences linguistiques ; (2) la rhétorique ; (3) la théorie de la littérature ; (4) la lexicographie : (5) la logique ; (6) la méthodologie du droit ; (7) la doctrine des normes juridiques ; (8) la théologie spéculative ; (9) le commentaire coranique ; (10) le hadith et (11) l’historiographie.
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Référence électronique
Sami Benkherfallah, « Pourquoi il n’y a pas eu de Moyen Âge islamique », MIDÉO [En ligne], 40 | 2025, mis en ligne le 10 février 2025, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/mideo/10668
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