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Recensions

Les Assassins d’Alamût. Les dessous d’une politique de la terreur

Tessa Larivière-Ammari
Référence(s) :

Bomati, Yves, Les Assassins d’Alamût. Les dessous d’une politique de la terreur, Paris, Armand Colin, 2024, 285 p.

Texte intégral

1Yves Bomati – spécialiste d’histoire des religions et auteur d’un grand nombre d’ouvrages aux thèmes variés allant de manuels de littérature française à des ouvrages traitant de l’histoire de l’Iran, tout en passant par des éditions de classiques de la littérature française – consacre cet ouvrage grand public à un groupe à la fois connu et inconnu, celui de la « secte des Assassins ». Ce courant, également désigné par l’appellation de « mouvement nizarite », se nommait lui-même la « Nouvelle Prédication (al-daʿwa al-ǧadīda) et se présentait comme un mouvement religieux. Émergeant dans les années 480/1090, à la suite de la mort du calife fatimide al-Muṣtanṣir en 487/1094, cette branche de l’ismaélisme se développe au cours des vie/xiie et viie/xiiie siècles, par le biais d’un réseau de forteresses en Perse et en Syrie du nord, et est particulièrement connue pour sa pratique de l’assassinat de précision.

2Au sein de cet ouvrage grand public, l’A. soulève une problématique relative aux représentations communément associées à ce mouvement nizarite, ou « secte des Assassins » : qui étaient réellement ces personnages mystérieux ayant marqué la mémoire collective (p. 11) ?

3Pour aborder ce questionnement, l’A. suit un plan classique dans le domaine des études sur le mouvement nizarite. La première partie de l’ouvrage s’attache à la manière dont s’est construite la légende noire entourant le mouvement : elle propose un contexte assez large, allant de l’islamisation de la Perse à une présentation des croisades, et se conclut par une biographie du fondateur du mouvement, Ḥasan-e Ṣabbāḥ (r. 483-518/1090-1124). Les deux parties suivantes adoptent une approche chronologique. La première examine les premières décennies du mouvement ainsi que le règne de son fondateur. La deuxième rassemble l’ensemble des règnes des successeurs de Ḥasan-e Ṣabbāḥ, avant 654/1256  : découpée en quatre chapitres, elle s’intéresse à l’héritage du fondateur du mouvement, tout en s’arrêtant sur l’événement central de la Grande Résurrection (Qiyāmat al-Qiyāma), mais aussi sur la branche syrienne du mouvement à travers une étude du règne de Rāšid al-Dīn Sinān (r. 557 -588/1162-1192), avant de se terminer sur les règnes des trois derniers dirigeants du mouvement et sur la chute du centre névralgique d’Alamūt, face aux troupes d’Hülagü Khan en 654/1256.

  • 1 Respectivement, Vladimir Ivanow, Alamut and Lamasar: Two Medieval Ismaili Strongholds in Iran, Téhé (...)
  • 2 Hodgson, The Order of Assassins, p. 1-37.
  • 3 Bernard Lewis, The Assassins: A Radical Sect in Islam, London, Weidenfeld & Nicolson, 1967.
  • 4 Par exemple, Henry Corbin, Temps cyclique et gnose ismaélienne, Paris, Berg International Editions, (...)

4Ce questionnement autour de l’identité et de l’histoire du mouvement nizarite n’est pas inédit. En effet, l’A. s’attaque à un domaine déjà largement déblayé par des auteurs tels que Vladimir Ivanov et son étude des châteaux nizarites de Lamasar et Alamūt, Marshall G.S. Hodgson et sa monographie de 1955, ou encore Farhad Daftary et ses différents ouvrages dédiés à l’ismaélisme et à la Nouvelle Prédication1. Ces ouvrages fondamentaux sont mentionnés dès l’introduction de l’ouvrage par le biais d’un paragraphe listant la littérature scientifique employée. Cependant, l’A. restreint son utilisation de Hodgson à des questions évènementielles. Cette limitation est regrettable dans une étude qui souhaite remettre en question la légende noire entourant la Nouvelle Prédication et qui dénonce, fait rare, la « curiosité exotique » sous-tendant les études sur les Nizarites2. Bomati lui préfère la monographie de Bernard Lewis datée de 19673, elle-même très dépendante des travaux d’Hodgson. Farhad Daftary est, quant à lui, cité de manière récurrente, tout comme Henry Corbin4. L’A. propose une synthèse efficace et abordable de ces ouvrages dont les chapitres relatifs à la théologie du mouvement ne sont pas des plus accessibles pour les néophytes des études ismaéliennes.  

  • 5 René Grousset, Histoire des Croisades et du Royaume Franc de Jérusalem, trois tomes, Paris, Perrin, (...)
  • 6 Amin Maalouf, Samarcande, Paris, JC Lattès, 1988.
  • 7 Michael Köhler, Alliances and Treaties between Frankish and Muslim Rulers in the Middle East. Cross (...)

5On peut cependant regretter une historiographie quelque peu dépassée dans le domaine des études sur les croisades et l’usage d’ouvrages romancés sans regard critique : pourquoi ne citer explicitement que René Grousset et sa présentation des croisades comme une entreprise coloniale dans son ouvrage publié entre 1934 et 19365, ou encore Amin Maalouf et sa description très romancée de l’apprentissage des membres de la Nouvelle Prédication, au sein de son roman historique Samarcande6 ? De nombreuses études plus récentes auraient mérité d’être citées, à l’image de l’ouvrage de Michael Köhler traitant des dynamiques diplomatiques ayant cours dans l’espace syrien durant les croisades7.

6De même, de nombreuses coquilles parsèment la bibliographie. Ainsi, l’A. y invente un nouvel auteur, Rāšid al-Dīn Manāqib, qui aurait écrit sa propre hagiographie, le Manāqib al-Mawlā Rāšid al-Dīn (p. 257-258), mais aussi le Ǧamiʿ al-tawārīḫ, à la place de Rašīd al-Dīn Faẓl-Allāh Ṭabīb (v. 645-718 /1247-1318) (p. 94). Des problèmes de formes sont également à noter. L’A., qui propose une synthèse grand public, emploie un système de translittération de l’arabe et du persan qui est régulièrement écorché, notamment au niveau du nom du fondateur du mouvement, Ḥasan-e Ṣabbāh. Quant à la datation hégirienne, elle est quasiment absente de l’ouvrage. L’usage fautif de telles normes à des fins de légitimation scientifique finit par décrédibiliser l’A. et son expertise en histoire de l’islam médiéval. Tout au plus, cela trahit sa méconnaissance des langues de cette aire d’étude.

7Ces imprécisions de forme sont accompagnées de biais terminologiques et d’un certain nombre de simplifications conduisant à l’anachronisme. L’emploi de termes tels que « raciste » (p. 34) pour qualifier la dynastie omeyyade ou encore celui de « kamikaze » (p. 86) pour définir les Nizarites participe d’une vision imprécise et anachronique de la Nouvelle Prédication et du monde musulman médiéval.

8La conclusion illustre pleinement les limites de cette approche. En effet, l’A. conclut son développement d’une manière questionnable et hasardeuse en présentant le mouvement nizarite comme une entreprise de réforme de l’islam, notamment du fait de sa non-imposition du voile aux femmes et de sa remise en question des traditions islamiques, particulièrement sunnites, qu’il juge comme « patriarcales » (p. 195). Cette présentation de l’islam comme un bloc monolithique ne parvenant pas à se réformer occulte les réformismes issus de la Naḥda et l’héritage de Muḥammad ʿAbduh (1265-1323 /1849-1905), voire les courants réformistes tels que le salafisme.

9L’ouvrage, se conclut donc de manière paradoxale puisqu’en dénonçant l’image de terroriste accolée au mouvement nizarite, l’A. lui attribue celle d’un courant réformiste qu’il ne définit jamais et qui dérangerait « les plus rigoristes des musulmans » (p. 196). Questionner la légende noire entourant les Nizarites ne revient pas à faire de l’apologétique : de précurseurs du terrorisme et ancêtres des sociétés secrètes, ils deviennent au sein de cet ouvrage les porte-étendards d’un réformisme imprécis de l’islam.

10En somme, Yves Bomati propose une synthèse abordable de la littérature sur le mouvement nizarite, notamment du point de vue des études sur leur doctrine. Ce faisant, l’A. permet à un large public de se familiariser avec la théologie complexe et sophistiquée de la Nouvelle Prédication, ce n’est pas là le moindre de son intérêt. Cependant, la dimension généraliste de l’ouvrage oblige aussi à la précision et à la qualité des sources afin d’éviter tout biais méthodologique voire idéologique. Or, il ne nous semble pas que l’. A. honore toujours ces aspects. À cet égard, qu’il nous soit permis ici d’exprimer notre étonnement quant au lien qui est établi entre le décès de Masha Amini en 2022 et la non-imposition du port du voile par le mouvement nizarite (p. 195). Voici un raccourci qu’avec un minimum d’exigence scientifique, il n’est pas possible de valider.

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Notes

1 Respectivement, Vladimir Ivanow, Alamut and Lamasar: Two Medieval Ismaili Strongholds in Iran, Téhéran, Ismaili Society, 1963 ; Marshall G. S. Hodgson, The Secret Order of Assassins: the Struggle of the Early Nizârî Ismâʻîlîs Against the Islamic World, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1955; Farhad Daftary, The Ismāʿīlīs: Their History and Doctrines, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, et du même auteur, The Assassin Legends: Myths of the Isma’ilis, London, I.B. Tauris, 1995.

2 Hodgson, The Order of Assassins, p. 1-37.

3 Bernard Lewis, The Assassins: A Radical Sect in Islam, London, Weidenfeld & Nicolson, 1967.

4 Par exemple, Henry Corbin, Temps cyclique et gnose ismaélienne, Paris, Berg International Editions, 1982.

5 René Grousset, Histoire des Croisades et du Royaume Franc de Jérusalem, trois tomes, Paris, Perrin, 1934-1936.

6 Amin Maalouf, Samarcande, Paris, JC Lattès, 1988.

7 Michael Köhler, Alliances and Treaties between Frankish and Muslim Rulers in the Middle East. Cross-cultural Diplomacy in the Period of the Crusades, Peter M. Holt (trad.), Boston, Brill, 2013.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Tessa Larivière-Ammari, « Les Assassins d’Alamût. Les dessous d’une politique de la terreur »MIDÉO [En ligne], 40 | 2025, mis en ligne le 10 février 2025, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/mideo/10687

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