My Egypt Archive
Mikhail, Alan, My Egypt Archive, Yale, Yale University Press, 2024, 184 p.
Texte intégral
« This book, then, is at once both a portrait of the historian as a young man and a chronicle of Egypt before the revolution, one written from inside the state. » (p. 8)
- 1 À titre d’exemple, citons ici l’œuvre fondamentale de Paul Ricœur, Histoire et vérité, Paris, Le Se (...)
1La question de la subjectivité de l’historien est une réflexion qui se pose à tout chercheur en histoire. La nécessité de la prise de conscience de l’articulation entre le savant et l’individu continue d’alimenter les réflexions quant à cette problématique essentielle1. Dans l’ouvrage présenté ici, cette question est d’emblée tranchée par l’auteur, qui fait le pari d’exploiter cette subjectivité pour en faire un objet d’étude digne de ce nom.
2L’auteur en question est le professeur Alan Mikhail, historien égypto-étatsunien renommé, spécialiste de l’histoire environnementale de l’Empire ottoman. Il a publié plusieurs ouvrages de référence qui traitent du rapport à la nature dans l’Empire ottoman, notamment Nature and Empire in Ottoman Egypt. An Environmental History (2011), The Animal in Ottoman Egypt (2013), ou encore Under Osman’s Tree. The Ottoman Empire, Egypt & Environmental History (2017), récompensés par de multiples prix. En 2018, l’A. obtient la chaire du département d’histoire de l’université de Yale.
- 2 Laure Guirguis, Égypte : révolution et contre-révolution, Québec, Presses de l’Université Laval, 20 (...)
3C’est précisément en faisant le choix de revenir sur la genèse de sa brillante carrière que l’A. débute la rédaction de My Egypt Archive, à partir du journal de bord qu’il a tenu pendant la rédaction de sa thèse, de 2001 à 2010. Durant cette période qui voit le régime d’Hosni Mubarak se durcir2, l’A. est encore un jeune étudiant ; il se rend quotidiennement aux Archives nationales égyptiennes et prend l’habitude de compiler les divers évènements et anecdotes qui marquent alors sa vie cairote. Toutefois, c’est seulement à la relecture de ses notes, à partir de 2011, qu’il décide de donner une nouvelle dimension à ses anciens écrits, qu’il remanie profondément afin de les publier. L’A. explique ainsi que sa méthode est celle d’une « abnégation critique au service de l’analyse culturelle » : « La même politique [...] qui a produit les conditions révolutionnaires de 2011 m’a produit en tant que sujet historique en devenir » (p. 8-9). Sa démarche se base sur l’idée de faire de lui-même un objet d’étude historique, au croisement du modèle de l’égo-histoire et de l’anthropologie. En cela, il a souhaité donner à son œuvre une réelle portée ethnographique : il conçoit son travail comme une étude sociologique, qui soulignerait les lignes de force fracturant la société égyptienne, par le prisme du fonctionnement du système archivistique égyptien. Son expérience serait le reflet de l’univers social complexe de la société égyptienne au temps de Mubarak, l’archive en étant une réplication à l’échelle microscopique.
- 3 « One of my aspirations for My Egypt Archive is that it may serve as a necessary record of its time (...)
4En outre, il est nécessaire de souligner que ce travail correspond aussi à un manque. Les chercheurs en histoire contemporaine sont confrontés à une impasse : faire œuvre d’historien, mais souvent sans accès aux sources. My Egypt Archive tente de répondre à ce vide, en contournant les défaillances de l’institution archivistique, par le moyen de l’expérience individuelle. L’auteur cherche à créer de nouvelles sources alternatives et privées, contrecarrant la mainmise du gouvernement sur les documents d’archives. Cette production se conçoit ainsi comme une base de travail potentielle pour les prochaines générations de chercheurs3.
5Concrètement, le récit se structure autour d’anecdotes illustrant les jeux de pouvoir au sein des Archives nationales. Ce dispositif discursif constitue une véritable force de l’ouvrage, car les anecdotes sont bien souvent marquantes par leur caractère cocasse et/ou navrant – un puissant levier d’attraction pour le lecteur : on « voit » presque certaines scènes. Dans un chapitre, l’auteur décrit l’autorité absolue que possède la surveillante de la salle de lecture des archives sur les chercheurs, une certaine madame Amal. Dans la salle susmentionnée, il est théoriquement interdit de répondre aux appels téléphoniques. Toutefois, l’A. souligne que madame Amal, en dépit de cette interdiction, ne se prive pas de répondre, ni de se lancer dans de longues conversations avec ses interlocuteurs – souvent bruyamment d’ailleurs (p. 70). Cet exemple veut illustrer la verticalité et l’iniquité de la société égyptienne, qui voit certaines règles s’appliquer strictement à certains, et absolument pas à d’autres. Par ces gestes symboliques, l’A. voit des rappels constants de l’autorité et des privilèges de madame Amal, faisant écho à l’autorité du président Mubarak lui-même sur le peuple égyptien.
6Plus tard dans le récit, l’auteur témoigne d’une pénurie de crayons ayant un jour affecté les Archives. D’apparence anodine, ce manque pénalise particulièrement les universitaires puisque seuls les crayons de l’archive sont autorisés à être utilisés dans la salle de lecture, à l’exclusion de tous les autres. Cette réglementation provoque en conséquence une entrave aux travaux des chercheurs ayant duré plusieurs semaines (p. 101). Cette situation ubuesque, comique, est ainsi exploitée pour illustrer l’univers kafkaïen de la bureaucratie égyptienne.
7Nonobstant ces points d’intérêt évidents, il est possible de souligner quelques axes de réflexion critique. Revenons à la stratégie narrative des anecdotes. Si ce mode d’organisation du propos fait la force de l’œuvre, il fait aussi partie de ses faiblesses. Aussi marquantes que soient ces expériences, elles ne se résument qu’à un vécu individuel, et ne peuvent être usitées pour en faire une analyse de la société égyptienne pré-révolutionnaire dans son entièreté. Cela tend à créer des généralisations, qui décrédibilisent le fond du propos. L’emploi de ce modèle discursif fragilise ainsi la scientificité de ce travail. Le lecteur peut se questionner : madame Amal cherche-t-elle vraiment à exercer une domination symbolique en répondant à des appels téléphoniques ? Et quand bien même était-ce le cas, quelle exploitation historique faire de ces informations ?
8De surcroît, vouloir expliquer les facteurs amenant à la révolution (voire la prédire) à l’aide d’anecdotes qui se veulent représentatives des défaillances de la société dans son ensemble, est une démarche qui peut apparaître insatisfaisante intellectuellement. Dans quelle mesure cette interprétation, menée rétroactivement, n’est-elle pas empreinte d’une certaine forme de téléologie ? Car entre l’Égypte de Moubarak et aujourd’hui, qu’est-ce qui a vraiment changé ?
9En outre, une dernière question se pose : celle de la représentation que construit cet ouvrage quant à l’institution archivistique égyptienne – et sa société dans son ensemble. Par le narratif consistant à illustrer constamment des jeux de pouvoir et des injustices criantes, l’auteur participe à l’image dégradée de la recherche en Égypte. Ce discours vient s’intégrer à un ensemble de représentations dépréciatives très fortes en Occident envers le Proche-Orient. Ainsi, la question de la responsabilité des auteurs scientifiques dans la perpétuation de certaines idées reçues collectives reste en suspens.
10Pour conclure, My Egyptian Archive est une œuvre qui peut se targuer d’une profonde originalité. À mi-chemin entre récit biographique et travail scientifique, cette approche permet d’accrocher le lecteur, qui est tenu en haleine par le récit vivant qui lui est narré. Toutefois, l’écueil dans lequel semble tomber l’ouvrage est celui de la simplification. En cherchant à appliquer un schéma préétabli pour expliquer en avance la révolution, l’auteur s’enferme dans ce qui semble être un malheureux piège téléologique. Il semble comprendre la révolution de 2011 comme un événement inévitable, alors qu’elle s’explique par des dynamiques sociales, mais aussi par des actions individuelles, spontanées et ponctuelles, qui ont mis le feu aux poudres – mais qui n’auraient aussi bien pu ne pas se produire. En dépit de ces remarques, le regard porté, celui d’un historien en plein cœur d’une société égyptienne en mutation, est précieux. Il est certain que ces bonnes pages aideront quiconque cherche un regard franc, direct et intime sur l’Égypte de notre temps.
Notes
1 À titre d’exemple, citons ici l’œuvre fondamentale de Paul Ricœur, Histoire et vérité, Paris, Le Seuil, 1955.
2 Laure Guirguis, Égypte : révolution et contre-révolution, Québec, Presses de l’Université Laval, 2014, p. 41. Pour un ouvrage de référence quant à l’histoire de l’Égypte contemporaine, voir Anne-Claire De Gayffier-Bonneville, Histoire de l’Égypte moderne, Paris, Flammarion, 2016. Enfin, pour une lecture à une échelle plus humaine, similaire à l’approche d’Alan Mikhail, consulter Ashraf Khalil, Liberation Square, Cairo, The American University in Cairo Press, 2012.
3 « One of my aspirations for My Egypt Archive is that it may serve as a necessary record of its time, a sliver of a replacement archive of Egypt in the 2000s, a stay against the official version of that decade. » (p. 12)
La problématique du caractère produit (voire reproduit) de cette « source » nécessiterait des questionnements subalternes. À ce propos, voir Joseph Morsel, « Les sources sont-elles “le pain de l’historien” ? », Hypothèses 1, 7, 2004, p. 271-286.
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Référence électronique
Andreas Rousseau, « My Egypt Archive », MIDÉO [En ligne], 40 | 2025, mis en ligne le 10 février 2025, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/mideo/10702
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